Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine/Volume 1 - Chapitre III

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Adrien Le Clere (Tome 1p. 96-138).
VOLUME I, TARTARIE


CHAPITRE III.


Fête des Pains-de-la-Lune. — Festin dans une tente mongole. — Toolholos ou rapsodes de la Tartarie. — Invocation à Timour. — Éducation tartare. — Industrie des femmes. — Mongols à la recherche de nos chevaux égarés. — Vieille ville abandonnée. — Route de Péking à Kiaktha. — Commerce entre la Chine et la Russie. — Couvent russe à Péking. — Un Tartare nous prie de guérir sa mère dangereusement malade. — Médecins tartares. — Diable des fièvres intermittentes. — Divers genres de sépulture usités chez les Mongols. — Lamaserie des Cinq-Tours. — Funérailles des rois tartares. — Origine du royaume de Éfe. — Exercices gymnastiques des Tartares. — Rencontre de trois loups. — Système de roulage chez les Mongols.
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Nous arrivâmes à Chaborté le quinzième jour de la huitième lune, époque de grandes réjouissances pour les Chinois. Cette fête, connue sous le nom de Yué-Ping (Pains-de-la-Lune), remonte à la plus haute antiquité. Elle a été établie pour honorer la lune d’un culte superstitieux. En ce jour de solennité, les travaux sont suspendus ; les ouvriers reçoivent de leurs maîtres une gratification pécuniaire ; chacun se revêt de ses beaux habits, et bientôt la joie éclate dans toutes les familles, au milieu des jeux et des festins. Les parents et les amis s’envoient mutuellement des gâteaux de diverses grosseurs, où est gravée l’image de la lune, c’est-à-dire un petit bosquet au milieu duquel est un lièvre accroupi.

Depuis le quatorzième siècle, cette fête a pris un caractère politique peu connu des Mongols, mais que la tradition a fidèlement conservé parmi les Chinois. Vers l'an 1368, les Chinois songèrent à secouer le joug de la dynastie tartare fondée par Tching-Kis-Khan, et qui gouvernait l'empire depuis près de cent ans. Une vaste conjuration fut ourdie dans toutes les provinces ; elle devait éclater sur tous les points, le quinzième jour de la huitième lune, par le massacre des soldats mongols, établis dans chaque famille chinoise pour maintenir la conquête. Le signal fut donné de toutes parts, par un billet caché dans les gâteaux de la lune, qu'on avait coutume de s'envoyer mutuellement à pareille époque. Aussitôt les massacres commencèrent, et l'armée tartare, qui était disséminée dans toutes les maisons de l'empire, fut complètement anéantie. Cette catastrophe mit fin à la domination mongole ; et maintenant les Chinois, en célébrant la fête du Yué-Ping, se préoccupent moins des superstitions de la lune, que de l'événement tragique auquel ils durent le recouvrement de leur indépendance nationale.

Les Mongols semblent avoir entièrement perdu le souvenir de cette sanglante révolution ; car tous les ans ils font, comme les Chinois, la fête des Pains-de-la-Lune, et célèbrent ainsi, sans le savoir, le triomphe que leurs ennemis remportèrent autrefois sur leurs ancêtres.

A une portée de fusil de l'endroit où nous avions campé, on voyait s'élever plusieurs tentes mongoles, dont la grandeur et la propreté témoignaient de l'aisance de ses habitants. Cette opinion était d'ailleurs confirmée par des troupeaux immenses de bœufs, de moutons et de chevaux, qui paissaient aux environs. Pendant que nous récitions le Bréviaire dans l'intérieur de notre tente, Samdadchiemba alla rendre visite à ces Mongols. Bientôt après, nous vîmes venir vers nous un vieillard à grande barbe blanche, et dont les traits de la figure annonçaient un personnage distingué. Il était accompagné d'un jeune Lama et d'un enfant qu'il tenait par la main. — Seigneurs Lamas, nous dit le vieillard, tous les hommes sont frères ; mais ceux qui habitent sous la tente sont unis entre eux comme la chair et les os. Seigneurs Lamas, venez vous asseoir dans ma pauvre demeure. Le quinze de la lune est une époque solennelle ; vous êtes voyageurs et étrangers, vous ne pourrez pas ce soir occuper votre place au foyer de votre noble famille. Venez vous reposer quelques jours parmi nous ; votre présence nous amènera la paix et le bonheur... Nous dîmes à ce bon vieillard que nous ne pouvions accepter entièrement son offre, mais que dans la soirée, après avoir récité nos prières, nous irions prendre le tbé chez lui, et causer un instant de la nation mongole. Ce vénérable Tartare s'en retourna ; mais bientôt après le jeune Lama qui l'avait accompagné reparut, en nous disant que nous étions attendus. Nous pensâmes que nous ne pouvions pas nous dispenser de répondre à une invitation si pleine de cordialité et de franchise. Après avoir donc recommandé au Dchiahour de veiller avec soin sur notre demeure, nous suivîmes le jeune Lama qui était venu nous chercher.

En entrant dans la tente mongole, nous fûmes étonnés d'y trouver une propreté à laquelle on est peu accoutumé en Tartarie. Au centre il n'y avait pas de foyer ; l'oeil n'apercevait nulle part ces grossiers instruments de cuisine, qui encombrent ordinairement les habitations tartares. Il était aisé de voir que tout avait été arrangé et disposé pour une fête. Nous nous assîmes sur un grand tapis rouge, et bientôt on apporta, de la tente voisine qui servait de cuisine, du thé au lait, avec des petits pains frits dans du beurre, des fromages, des raisins secs et des jujubes.

Après avoir fait connaissance avec la nombreuse société mongole, au milieu de laquelle nous nous trouvions, la conversation s'engagea insensiblement sur la fête des Pains- de-la-Lune. Dans notre pays d'occident, leur dimes-nous, on ne connaît pas cette fête des Pains de-la-Lune ; on n'adore que Jéhovah, créateur du ciel, de la terre, du soleil, de la lune et de tout ce qui existe. — O la sainte doctrine ! s'écria le vieillard, en portant au front ses deux mains jointes. Les Tartares, non plus, n'adorent pas la lune ; ils ont vu les Chinois célébrer cette fête, et ils en suivent l'usage, sans trop savoir pourquoi. — Oui, répondîmes-nous, vous suivez cet usage, et vous ne savez pas pourquoi ! Cette parole est pleine de sens. Voici ce que nous avons entendu dire dans le pays des Kitat. Et alors nous racontâmes, dans cette tente mongole, ce que nous savions de l'épouvantable journée des Yué-Ping. A notre récit, ces figures tartares étaient remplies d'étonnement et de stupéfaction. Les jeunes gens parlaient entre eux à voix basse ; mais le vieillard gardait un morne silence ; il avait baissé la tête, pour cacher de grosses larmes qui coulaient de ses yeux. Frère enrichi d'années, lui dimes-nous, ce récit ne paraît pas te surprendre ; mais il a rempli ton cœur d'émotion. — Saints personnages, dit le vieillard après avoir relevé sa tête et essuyé ses yeux du revers de sa main, cet événement terrible, qui cause un si grand étonnement à cette jeunesse, ne m'est pas inconnu ; mais je voudrais ne l'avoir jamais appris, et je repousse toujours son souvenir ; car il fait monter la rougeur au front de tout Tartare, dont le cœur n'a pas encore été vendu à la nation des Kitat. Un jour, que nos grands Lamas connaissent, doit venir, et le sang de nos pères si indignement assassinés, sera enfin vengé. Quand l'homme saint qui doit nous commander sera apparu, chacun de nous se lèvera, et nous marcherons tous à sa suite. Alors nous irons, à la face du soleil, demander aux Kitat compte du sang tartare qu'ils ont répandu dans les ténèbres de leurs maisons. Les Mongols célèbrent chaque année cette fête ; le plus grand nombre n'y voit qu'une cérémonie indifférente ; mais les Pains-de-la-Lune réveillent toujours dans le cœur de quelques-uns le souvenir de la perfidie dont nous avons été la victime, et l'espérance d'une juste vengeance.

Après un instant de silence, le vieillard ajouta : Saints personnages, quoi qu'il en soit, ce jour est véritablement un jour de fête, puisque vous avez daigné descendre dans notre pauvre habitation. Il n'est pas bien d'occuper nos cœurs de tristes pensées... Enfant, dit-il à un jeune homme qui était assis sur le seuil de la porte, si le mouton a suffisamment bouilli, emporte les laitages. Pendant que celui-ci déblayait l'intérieur de la tente, le fils aîné de la famille entra, portant de ses deux mains une petite table oblongue sur laquelle s'élevait un mouton coupé en quatre quartiers, entassés les uns sur les autres. Aussitôt que la table fut placée au milieu des convives, le chef de famille, s'armant du couteau qui était suspendu à sa ceinture, coupa la queue du mouton, la partagea en deux, et nous en offrit à chacun une moitié.

Parmi les Tartares, la queue est regardée comme la partie la plus exquise du mouton, et par conséquent la plus honorable. Les queues des moutons tartares sont d'une forme et d'une grosseur remarquables ; elles sont larges, ovales et épaisses ; le poids de la graisse qui les entoure, varie de six à huit livres, suivant la grosseur du mouton.

Après que le chef de famille nous eut donc fait hommage de cette grasse et succulente queue de mouton, voilà que tous les convives, armés de leur couteau, se mettent à dépecer, à l'envi, ces formidables quartiers de bouilli ; bien entendu que dans ce festin tartare on ne trouvait ni assiettes ni fourchettes ; chacun était obligé de placer sur ses genoux sa tranche de mouton et de la déchirer sans façon de ses deux mains, sauf à essuyer de temps en temps, sur le devant du gilet, la graisse qui ruisselait de toute part. Pour nous, bien grand fut d'abord notre embarras. En nous offrant cette blanche queue de mouton, on avait été animé, sans contredit, des meilleures intentions du monde ; mais nous n'étions pas encore assez sevrés de nos préjugés européens, pour oser attaquer, sans pain et sans sel, ces morceaux de graisse qui tremblaient et pantelaient en quelque sorte entre nos doigts. Nous délibérâmes donc entre nous deux, et dans notre langue maternelle, sur le parti que nous avions à prendre en cette fâcheuse circonstance. Remettre furtivement nos larges tranches de lard sur la table nous paraissait une grave imprudence ; parler franchement à notre amphitryon et lui faire part de notre répugnance pour leur mets favori, était chose impossible et contraire à l'étiquette tartare. Nous nous arrêtâmes donc au parti suivant. Nous coupâmes cette malencontreuse queue de mouton par petites tranches que nous offrîmes à chacun des convives, en les priant de vouloir bien partager, en ce jour de fête, notre rare et précieux régal. D'abord nous eûmes à lutter contre des refus pleins de dévouement ; mais enfin on nous débarrassa à la ronde de ce mets immangeable, et il nous fut permis d'attaquer un gigot, dont la saveur était plus conforme aux souvenirs de notre première éducation.

Après que ce repas homérique fut achevé, et qu'il ne restait plus au milieu de la tente qu'un monstrueux entassement d'os de mouton bien blancs et bien polis, un enfant alla détacher un violon à trois cordes, suspendu à une corne de bouc, et le présenta au chef de famille. Celui-ci le fit passer à un jeune homme qui baissait modestement la tête, mais dont les yeux s'animèrent tout à coup aussitôt qu'il eut entre les mains le violon mongol. Nobles et saints voyageurs, nous dit le chef de famille, j'ai invité un Toolholos pour embellir cette soirée de quelques récits. Pendant que le vieillard nous adressait ces mots, le chanteur préludait déjà en promenant ses doigts sur les cordes de son instrument. Bientôt il se mit à chanter d'une voix forte et accentuée ; quelquefois il s'arrêtait, et entremêlait son chant de récits animés et pleins de feu. On voyait toutes ces figures tartares se pencher vers le chanteur, et accompagner des mouvements de leur physionomie le sens des paroles. Le Toolholos chantait des sujets nationaux et dramatiques, qui excitaient vivement l'intérêt de ceux qui l'écoutaient. Pour nous, peu initiés que nous étions à l'histoire de la Tartarie, nous prenions un assez mince intérêt à tous ces personnages inconnus que le rapsode mongol faisait passer tour à tour sur la scène. Il avait déjà chanté quelque temps, lorsque le vieillard lui présenta une grande tasse de vin de lait. Le chanteur posa aussitôt le violon sur ses genoux, et se hâta d'humecter avec cette liqueur mongole son gosier desséché par tant de merveilles qu'il venait de raconter. Quand il eut achevé de boire, et pendant qu'il nétoyait de sa langue les bords encore humides de sa coupe. — Toolholos, lui dîmes-nous dans les chants que tu viens de faire entendre tout était beau et admirable. Cependant tu n'as encore rien dit de l'immortel Tamerlan : l'invocation à Timour est un chant fameux, et chéri des Mongols. — Oui, oui, s'écrièrent plusieurs voix à la fois, chante-nous l'invocation à Timour. Il se fit un instant de silence, et le Toolholos ayant recueilli ses souvenirs, chanta sur un ton vigoureux et guerrier les strophes suivantes :

Quand le divin Timour habitait sous nos tentes, la
nation mongole était redoutable et guerrière ; ses
mouvements faisaient pencher la terre ; d'un regard
elle glaçait d'effroi les dix mille peuples que le soleil
éclaire.

O divin Timour, ta grande ame renaîtra-t-elle bientôt ? Reviens, reviens, nous t'attendons, ô Timour!

Nous vivons dans nos vastes prairies, tranquilles et
doux comme des agneaux ; cependant notre cœur
bouillonne, il est encore plein de feu. Le souvenir des
glorieux temps de Timour nous poursuit sans cesse.
Où est le chef qui doit se mettre à notre tête, et nous
rendre guerriers ?

O divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-ello bientôt ? Reviens, reviens, nous t'attendons, ô Timour!

Le jeune Mongol a le bras assez vigoureux pour
dompter l'étalon sauvage ; il sait découvrir au loin,
sur les herbes, les vestiges du chameau errant

Hélas ! il n'a plus de force pour bander l'arc des
ancêtres ; ses yeux ne peuvent apercevoir les ruses de
l'ennemi.

O divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt ? Reviens, reviens, nous t'attendons, ô Timour.

Nous avons aperçu, sur la colline sainte, flotter la
rouge écharpe du Lama, et l'espérance a fleuri dans
nos tentes... Dis-le nous, ô Lama! Quand la prière
est sur tes lèvres, Hormoustha te dévoile-t-il quelque
chose des vies futures ?

O divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt ? Reviens, reviens, nous t'attendons, ô Timour.

Nous avons brûlé le bois odorant aux pieds du divin
Timour ; le front courbé vers la terre, nous lui
avons offert la verte feuille du thé et les laitages de
nos troupeaux... Nous sommes prêts ; les Mongols sont
debout, ô Timour !... Et toi, Lama, fais descendre le
bonheur sur nos flèches et sur nos lances.

O divin Timour, la grande âme renaîtra-t-elle bientôt? Reviens, reviens, nous t'attendons, ô Timour.

Quand le troubadour tartare eut achevé ce chant national, il se leva, nous fit une profonde inclination, et, après avoir suspendu son instrument de musique à une cheville de bois fixée aux parois de la tente, il sortit. Les familles voisines, nous dit le vieillard, sont aussi en fête ; elles attendent le chanteur ; cependant, puisque vous paraissez écouter avec intérêt les chants tartares, nous continuerons encore un instant. Nous avons dans notre propre famille un de nos frères, qui possède assez bien, dans sa mémoire, un grand nombre d'airs chéris des Mongols... ; mais il ne sait pas faire parler les cordes de l'instrument, ce n'est pas un Toolholos ... N'importe, dit en riant le vieillard, Nymbo, approche-toi ; tu n'auras pas toujours des Lamas du ciel d'occident pour t'écouter.

Aussitôt un Mongol, qui se tenait accroupi dans un coin, et que nous n'avions pas encore remarqué, se leva promptement et vint occuper la place que le Toolholos avait laissée vide. La physionomie de ce personnage était vraiment remarquable ; son cou était enfoncé totalement entre ses larges épaules ; ses grands yeux blancs et sans mouvement, contrastaient avec la noirceur de sa figure calcinée par le soleil ; enfin une chevelure, ou plutôt des poils mal peignés, et s'en allant par longues mêches de côté et d'autre, achevaient de lui donner un air tout-à-fait sauvage. Il se mit à chanter ; mais c'était une contrefaçon, une parodie du véritable chant. Son grand mérite était de retenir longtemps son haleine, et de faire des fugues interminables et capables de faire tomber ses auditeurs en pamoison. Nous fûmes bientôt fatigués de ses criailleries, et nous attendions avec impatience un moment de repos pour lever la séance. Mais ce n'était pas chose aisée : on eût dit que ce terrible virtuose avait deviné notre pensée ; quand il avait achevé un air, il avait le détestable talent de le joindre à un autre, sans jamais s'arrêter. Nous fûmes donc obligés de subir longtemps et bien avant dans la nuit, tout l'ennui de ses longues chansons. Il s'arrêta enfin, un instant, pour prendre une tasse de thé ; il l'avala tout d'un trait, et il toussait déjà pour se préparer à recommencer.... Mais nous nous levâmes aussitôt, nous offrîmes au chef de famille notre petite fiole de tabac à priser, et après avoir salué la compagnie nous allâmes retrouver notre tente.

On rencontre souvent dans la Tartarie de ces Toolholos, ou chanteurs ambulants, qui s'en vont, de tente en tente, célébrant partout les personnages et les événements de leur patrie. Ils sont ordinairement pauvres ; un violon et une flûte, suspendus à leur ceinture, sont tout leur avoir : mais ils sont toujours reçus dans les familles mongoles avec affabilité et distinction ; souvent ils y demeurent plusieurs jours, et à leur départ on ne manque jamais de leur donner leur provision de voyage, des fromages, des vessies pleines de vin et des feuilles de thé. Ces poètes chanteurs, qui rappellent nos ménestrels et les rapsodes de la Grèce, sont aussi très-nombreux en Chine ; mais nulle part, peut-être, ils ne sont aussi populaires que dans le Thibet.

Le lendemain de la fête, le soleil venait à peine de se lever, qu'un jeune enfant parut à l'entrée de notre tente ; il portait à la main un petit vase en bois rempli de lait, et à son bras était suspendu un petit panier de joncs grossièrement tressés ; dans ce panier il y avait quelques fromages frais et une tranche de beurre. Bientôt après parut aussi un vieux Lama, suivi d'un Tartare qui avait un sac d'argols chargé sur ses épaules. Nous les invitâmes tous à s'asseoir un instant dans notre tente. Frères de l'occident, nous dit le Lama, veuillez accepter ces modiques offrandes que vous envoie notre maître. Nous lui fîmes une inclination, en signe de remerciement, et Samdadchiemba se hâta de faire bouillir le thé. Comme nous pressions le Lama d'attendre qu'il fût prêt : Je reviendrai ce soir, nous dit-il ; pour le moment je ne puis accepter votre offre ; car je n'ai pas encore marqué à mon disciple la prière qu'il doit étudier pendant la journée. Et en disant cela, il nous montrait le jeune enfant qui nous avait apporté le laitage. Il prit alors son disciple par la main, et ils s'en retournèrent vers leur habitation.

Ce vieux Lama était le précepteur de la famille, et sa fonction consistait à diriger ce jeune enfant dans l'étude des prières thibétaines. L'éducation des Tartares est très-bornée. Ceux qui se rasent la tête sont en général les seuls qui apprennent à lire et à prier. On ne rencontre dans le pays aucune école publique. A l'exception de quelques riches Mongols, qui font quelquefois étudier leurs enfants dans leurs familles, tous les jeunes Lamas sont obligés de se rendre dans les lamaseries. C'est là, en effet, que se trouvent concentrés les arts, les sciences et l'industrie ; ailleurs on n'en rencontre pas les moindres vestiges. Le Lama est non-seulement prêtre ; mais il est de plus peintre, sculpteur, architecte et médecin ; il est le cœur et la tête, l'oracle des hommes du monde.

L'éducation des jeunes Mongols, qui n'entrent pas dans les lamaseries, consiste à s'exercer dès l'enfance au maniement de l'arc et du fusil à mèche ; l'équitation surtout les absorbe presque entièrement. Aussitôt qu'un enfant est sevré, et que ses forces se sont suffisamment développées, on l'exerce à aller à cheval : on le fait monter en croupe, puis on commence une course au galop, pendant laquelle le jeune cavalier se cramponne de ses deux mains à la robe de son maître. Les Tartares s'accoutument ainsi de bonne heure au mouvement du cheval ; et bientôt, à force d'habitude, ils finissent par s'identifier, en quelque sorte, avec leur monture.

Il n'est peut-être pas de spectacle plus attrayant, que de voir les cavaliers mongols courir après un cheval indompté. Ils sont armés d'une longue et lourde perche, au bout de laquelle est une corde disposée en nœud coulant ; ils se précipitent, ils volent sur les traces du cheval qu'ils poursuivent, tantôt dans des ravins scabreux et pleins d'anfractuosités, tantôt sur le penchant des montagnes ; ils le suivent dans les détours les plus capricieux, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à le talonner. Alors ils prennent la bride avec leurs dents, saisissent à deux mains leur lourde perche, et se penchent en avant pour faire passer le nœud coulant autour du cou du cheval. Dans cet exercice, ils doivent joindre une grande vigueur à beaucoup d'adresse, pour arrêter tout net le cheval le plus fougueux. Il arrive quelquefois que la perche, les cordes, tout est brisé ; mais que le cavalier soit désarçonné, c'est ce que nous n'avons jamais vu.

Le Mongol est tellement accoutumé à aller à cheval, qu'il se trouve tout-à-fait désorienté et comme jeté hors de sa sphère, aussitôt qu'il a mis pied à terre. Sa démarche est pesante et lourde ; la forme arquée de ses jambes, son buste toujours penché en avant, ses regards qu'il promène incessamment autour de lui, tout annonce un cavalier, un homme qui passe la plus grande partie de ses jours sur un cheval ou sur un chameau.

Quand les Tartares se trouvent en route pendant la nuit, il arrive souvent qu'ils ne se donnent pas même la peine de descendre de leurs animaux pour prendre leur sommeil. Si on demande aux voyageurs qu'on rencontre où ils ont passé la nuit... Temen dero (sur le chameau), répondent-ils, d'une voix mélancolique. C'est un singulier spectacle, que de voir les caravanes faire halte en plein midi, lorsqu'elles ont trouvé un gras pâturage. Les chameaux se dispersent de côté et d'autre, broutant les grandes herbes de la prairie, tandis que les Tartares à califourchon entre les deux bosses de l'animal, dorment d'un sommeil aussi profond que s'ils étaient étendus dans un bon lit.

Cette activité incessante, ces voyages continuels contribuent beaucoup à rendre les Tartares très-vigoureux, et capables de supporter les froids les plus terribles, sans qu'ils en paraissent le moins du monde incommodés. Dans les déserts de la Tartarie, et surtout dans le pays des Khalkhas, la froidure est si affreuse, que, pendant la plus grande partie de l'hiver, le thermomètre ne peu plus marquer, à cause de la congélation du mercure. Souvent toute la terre est couverte de neige ; et si le vent du nord-ouest vient à souffler, la plaine ressemble aussitôt à une mer bouleversée jusque dans ses fondements. Le vent soulève la neige par vagues immenses, et pousse devant lui ces gigantesques avalanches. Alors les Tartares volent courageusement au secours de leurs troupeaux. On les voit bondir de côté et d'autre, exciter les animaux par leurs cris, et les conduire au loin à l'abri de quelque montagne. Quelquefois ces intré pides pasteurs s'arrêtent immobiles au milieu de la tempête, comme pour défier la fureur des éléments, et braver la froidure.

L'éducation des femmes tartares n'est pas plus raffinée que celle des hommes ; elles ne s'exercent pas au maniement de l'arc et du fusil, mais l'équitation ne leur est pas étrangère, et elles y montrent autant d'habileté et de courage que les hommes. Cependant ce n'est que dans des cas exceptionnels qu'elles montent à cheval ; en voyage, par exemple, et lorsqu'il n'y a personne pour aller à la recherche des animaux qui se sont égarés. Ordinairement la garde des troupeaux ne les regarde pas ; elles doivent s'occuper, dans l'intérieur de leur tente, des détails du ménage et de la couture. Les femmes tartares sont renommées pour leur adresse à manier l'aiguille. Ce sont elles qui font les bottes, les chapeaux, et les divers habits qui constituent le costume mongol. Les bottes en cuir qu'elles confectionnent sont, il est vrai, peu élégantes de forme, mais en revanche, elles sont d'une solidité étonnante. On ne comprend pas comment, avec les outils si grossiers et si imparfaits qui sont à leur usage, elles peuvent parvenir à faire des ouvrages presque indestructibles. Il faut dire qu'elles prennent bien leur temps, et qu'elles n'avancent que lentement dans leur travail. Les femmes tartares excellent dans les broderies, [qui sont ordinairement d'un goût, d'une finesse et d'une variété capables d'exciter l'admiration. Nous croyons pouvoir avancer qu'on ne trouverait peut-être nulle part, en France des broderies aussi belles et aussi parfaites, que celles que nous avons eu occasion de voir chez les Tartares.

En Tartarie on ne manie pas l'aiguille de la même manière qu'en Chine. Quand les Chinois cousent, ils poussent l'aiguille de bas en haut ; les Tartares au contraire la font descendre de haut en bas. En France ce n'est peut-être ni l'un ni l'autre ; si notre mémoire nous sert bien, il nous semble que les Français font courir l'aiguille horizontalement de droite à gauche. Il ne nous appartient pas de prononcer sur le mérite respectif de ces trois méthodes ; nous abandonnons cette question au corps respectable des tailleurs.

Le dix-sept de la lune, nous nous rendîmes de grand matin à la station chinoise de Chaborté, pour y faire nos provisions de farine. Chaborté, comme l'annonce son nom mongol, est un pays humide et marécageux. Les maisons sont toutes bâties en terre, et enfermées dans une enceinte de murs très-élevés. Les rues sont irrégulières, tortueuses et étroites. Cette petite ville présente un aspect sombre et sinistre, et les Chinois qui l'habitent ont l'air plus fripons que partout ailleurs. On y trouve à acheter toutes les choses dont les Mongols font ordinairement usage : de la farine d'avoine et du petit millet grillé, des toiles de coton, et du thé en brique. Les Tartares y portent les produits du désert, c'est-à-dire du sel, des champignons et des pelleteries.

Dès que nous fûmes de retour, nous nous hâtâmes de faire nos préparatifs de départ. Pendant que nous mettions en ordre, dans l'intérieur de la tente, nos ustensiles et nos bagages, Samdadchiemba alla chercher les animaux qui paissaient aux environs. Un instant après, il revient traînant après lui les trois chameaux. — Voilà les chameaux, nous cria-t-il d'une voix sombre ; mais le cheval et le mulet.., où sont-ils ? Tout à l'heure ils étaient encore en vue, car je leur avais lié les pieds pour les empêcher de s'égarer... Il faut conclure qu'ils ont été volés... Il n'est jamais bon de camper trop près des Chinois ; est-ce qu'on ne sait pas que les Chinois qui habitent la Tartarie sont des voleurs de chevaux ? — Ces paroles furent pour nous comme un coup de foudre. Cependant ce n'était pas le moment de nous abandonner à de stériles lamentations ; il importait de courir promptement sur les traces des voleurs. Nous nous élançâmes donc chacun sur un chameau, et nous nous précipitâmes, dans une direction opposée, à la recherche de nos animaux, laissant notre tente sous la protection d'Arsalan. Nos investigations ayant été infructueuses, nous prîmes le parti de nous rendre aux tentes des Mongols, et de leur déclarer que nos chevaux avaient été perdus tout près de leur habitation.

D'après les lois tartares, lorsque les animaux d'une caravane se sont égarés, ceux dans le voisinage desquels on a campé sont tenus d'aller à leur recherche, et même d'en donner d'autres à la place, dans le cas où ils ne pourraient les retrouver. Cette loi paraîtra bien étrange, et peu conforme au droit qui régit les peuples européens. On vient camper dans le voisinage d'un Mongol, sans son aveu, sans l'avoir prévenu, sans le connaître, sans en être connu ; les animaux, le bagage, les hommes, tout est sous sa responsabilité ; si quelque chose disparaît, la loi suppose qu'il en est le voleur, ou du moins le complice. Cet usage a peut-être beaucoup contribué à rendre les Mongols si habiles dans l'art de suivre les animaux à la piste. A la seule inspection des traces légères et informes que l'animal a laissées sur l'herbe, ils peuvent dire depuis combien de temps il est passé, et s'il était monté ou non par un homme. Une fois qu'ils se sont mis sur les traces, ils les suivent dans leurs mille détours, sans que rien soit capable de les leur faire perdre.

Aussitôt que nous eûmes fait notre déclaration à nos voisins Mongols, le chef prit la parole et nous dit : — Seigneurs Lamas, ne permettez pas au chagrin d'entrer dans votre cœur. Vos animaux ne peuvent être perdus ; dans ces parages il n'y a ni voleurs ni associés de voleurs. Je vais envoyer à la recherche ; si vos chevaux ne se trouvent pas, vous choisirez à volonté dans nos troupeaux ceux qui vous conviendront le plus. Nous voulons que vous partiez d'ici aussi en paix que vous y êtes arrivés. Pendant qu'il parlait ainsi, huit Tartares montèrent à cheval, et traînant après eux leur longue perche à enlacer les chevaux, ils commencèrent leurs recherches. D'abord ils se dispersèrent et exécutèrent de nombreuses évolutions, courant dans tous les sens, et revenant quelquefois sur leurs pas. Enfin, ils se réunirent en escadron, et se précipitèrent au grand galop vers le chemin par lequel nous étions venus. — Voilà qu'ils sont sur les traces, nous dit le chef mongol qui considérait avec nous tous leurs mouvements ; Seigneurs Lamas, venez vous asseoir dans ma tente, nous boirons une tasse de thé en attendant le retour de vos chevaux.

Après peut-être deux heures d'attente, un enfant se présenta à la porte, et nous avertit que les cavaliers revenaient. Nous sortîmes à la hâte, et jetant nos regards vers la route que nous avions suivie, nous aperçûmes au milieu d'un nuage de poussière, comme une grande troupe qu1 s'avançait avec la rapidité du vent. Nous pûmes bientôt distinguer les huit cavaliers, et nos deux animaux qu'on traînait par le licou ; tout venait ventre à terre. Aussitôt que les Tartares furent arrivés près de nous, ils nous dirent, avec cet air de satisfaction qui succède à une grande inquiétude, que dans leur pays on ne perdait jamais rien. Nous remerciâmes ces généreux Mongols du service signalé qu'ils venaient de nous rendre ; nous vantâmes leur habileté, et après avoir pris congé d'eux, nous allâmes seller nos fuyards et nous partîmes. Nous nous dirigeâmes vers la route de la Ville-Bleue que nous avions laissée un peu de côté pour aller nous approvisionner à Chaborté.

Nous avions fait à peu près trois jours de marche, lorsque nous rencontrâmes dans le désert une imposante et majestueuse antiquité. C'était une grande ville déserte et abandonnée. Les remparts crénelés, les tours d'observation, les quatre grandes portes situées aux quatre points cardinaux, tout était parfaitement conservé ; mais tout était comme aux trois quarts enfoui dans la terre, et recouvert d'un épais gazon. Depuis que cette ville avait été abandonnée, le sol s'étant insensiblement élevé avait presque fini par atteindre la hauteur des créneaux. Quand nous fûmes arrivés vis-à-vis la porte méridionale, nous dîmes à Samdadchiemba de continuer la route, pendant que nous irions visiter la Vieille-Ville, comme la nomment les Tartares. Nous entrâmes dans cette vaste enceinte avec un profond saisissement de frayeur et de tristesse. On ne voit là ni décombres ni ruines, mais seulement la forme d'une belle et grande ville qui s'est enterrée à moitié, et que les herbes enveloppent comme d'un linceul funèbre. L'inégalité du terrain semble dessiner encore la disposition des rues et des monuments principaux. Nous rencontrâmes un jeune berger mongol qui fumait silencieusement sa pipe, assis sur un monticule, pendant que son grand troupeau de chèvres broutait l'herbe sur les remparts et dans les rues désertes. Ce fut en vain que nous lui adressâmes quelques questions. Cette ville, à quelle époque avait-elle été bâtie ? quel peuple l'avait habitée ? quel événement, quelle révolution l'en avait chassé ? C'est ce que nous ne pûmes savoir. Les Tartares appellent cet endroit la Vieille-Ville', mais leur science ne va pas plus loin.

On rencontre souvent dans les déserts de la Mongolie de pareilles traces de grandes villes ; mais tout ce qui se rattache à l'origine de ces monuments antiques est enveloppé de ténèbres. O qu'un semblable spectacle remplit l'âme de tristesse. Les ruines de la Grèce, les superbes décombres qu'on rencontre en Egypte, tout cela est mort, il est vrai, tout cela appartient au passé ; cependant on peut encore se rendre compte de ce qu'on a sous les yeux ; on peut suivre les révolutions nombreuses qui ont bouleversé ce pays. Quand on descend dans la tombe où avait été enterrée vivante la ville d'Herculanum, on ne trouve plus, il est vrai, qu'un gigantesque cadavre ; cependant les souvenirs historiques sont toujours là pour le galvaniser. Mais ces vieilles villes abandonnées qu'on rencontre en Tartarie, il ne s'en est pas conservé le plus léger souvenir ; ce sont des tombeaux sans épitaphe, autour desquels régnent une solitude et un silence que rien ne vient interrompre. Quelquefois seulement les Tartares s'y arrêtent un instant, dans leurs courses vagabondes, pour faire paître leurs troupeaux, parce qu'ordinairement les pâturages y sont plus gras et plus abondants.

Quoiqu'on ne puisse rien assurer au sujet de ces grandes cités, dont on retrouve encore les restes dans les déserts de la Tartarie, on peut pourtant présumer que leur existence ne remonte pas au-delà du treizième siècle. On sait qu'à cette époque les Mongols se rendirent maîtres de l'Empire chinois, et que leur domination dura près d'un siècle. Ce fut alors, qu'au rapport des historiens chinois, on vit s'élever dans la Tartarie du Nord, des villes nombreuses et florissantes. Vers le milieu du quatorzième siècle, la dynastie mongole fut chassée de la Chine. L'empereur Young-Lo, qui voulait achever d'anéantir les Tartares, ravagea leur pays, et incendia leurs villes. Il alla même les chercher jusqu'à trois fois au-delà du désert, à deux cents lieues au nord de la grande muraille.

Après avoir laissé derrière nous la Vieille-Ville, nous rencontrâmes une large route allant du midi au nord, et croisant sur celle que nous suivions d'orient en occident. C'est la route que suivent ordinairement les ambassades russes qui se rendent à Péking. Les Tartares lui donnent le nom de Koutcheou-Deham, c'est-à-dire Chemin de la fille de l'Empereur, parce que cette voie fut tracée pour le voyage d'une princesse que l'empereur de Chine donnait en mariage à un roi des Khalkhas. Cette route, après avoir traversé le Tchakar et le Souniout occidental, entre dans le pays des Khalkhas, par le royaume de Mourguevan. De là elle s'étend dans le grand désert de Gobi, du midi au nord, traverse le fleuve Toula tout près du Grand-Couren, et va enfin aboutir aux factoreries russes de Kiaktha.

En 1688, un traité de paix fut conclu entre l'empereur Khang-Hi et le Khan-Blanc, roi des Oros, c'est-à-dire le tzar de Russie. Les frontières des deux empires furent fixées ; et on désigna Kiaktha pour le lieu du commerce entre les deux peuples. Cette ville est en quelque sorte divisée en deux parties. Au nord sont les factoreries russes, et au midi la station Tartaro-Chinoise. Le poste intermédiaire n'appartient, proprement dit, à aucune des deux puissances ; il est réservé pour les affaires commerciales. Il n'est pas permis aux Russes de passer sur le territoire tartare, et réciproquement les sujets de l'empereur chinois n'ont pas le droit de traverser la frontière russe. Le commerce de Kiaktha est assez considérable, et paraît assez avantageux pour les deux peuples. Les Russes exportent des draps, des velours, des savons, et divers articles de quincaillerie. Ils reçoivent en échange du thé en brique, dont ils font une grande consommation. Comme les produits russes sont ordinairement payés avec du thé en brique, il en résulte que les draps se vendent en Chine à un prix bien au-dessous de ce qu'ils coûtent sur les marchés d'Europe. C'est faute d'être bien au courant du commerce de la Russie avec la Chine, que certains spéculateurs n'ont pu trouver à Canton un débouché convenable pour leurs marchandises.

Le 14 juin 1728, un nouveau traité de paix fut signé entre le comte Vladislavitch, ambassadeur extraordinaire du gouvernement russe, et les ministres de la cour de Péking. Depuis cette époque, la Russie entretient, dans la capitale du Céleste-Empire, un couvent et une école, où se forment les interprètes pour le chinois et le tartare-mantchou. De dix en dix ans on renouvelle les personnes qui composent ces deux établissements, et on envoie de Saint-Pétersbourg de nouveaux religieux et d'autres étudiants. Cette petite caravane est conduite par un officier russe, chargé de la diriger, et de l'installer à son arrivée à Péking, puis de reconduire dans leur patrie les religieux qui ont fini leur temps, et les élèves qui ont terminé leurs études. Depuis Kiaktha jusqu'à Péking, les Russes voyagent aux frais du gouvernement chinois, et sont escortés de poste en poste par des troupes tartares.

M. Timkouski, qui fut chargé en 1820 de conduire à Péking la caravane russe, dit, dans la relation de son voyage, qu'il n'a jamais pu savoir pourquoi les guides leur faisaient prendre une route différente de celle que les ambassades précédentes avaient suivie. Les Tartares nous en ont souvent donné la raison. Ils nous ont dit que c'était une précaution politique du gouvernement chinois, qui ordonnait de faire avancer les Russes par des circuits et des détours, afin qu'ils ne puissent pas d'eux-mêmes reconnaître le chemin. Cette précaution est, sans contredit, bien ridicule ; et elle n'empêcherait certainement pas l'autocrate russe de trouver la route de Péking, s'il lui prenait un jour fantaisie d'aller présenter un cartel au Fils du Ciel.

Cette route de Kiaktha, que nous rencontrâmes dans les déserts de la Tartarie, nous causa une émotion profonde. Voilà, nous disions-nous, un chemin qui va en Europe ! et les souvenirs de la patrie vinrent bientôt nous assaillir. Nous nous rapprochâmes insensiblement ; car nous éprouvions le besoin de parler de la France. Cette conversation avait pour nous tant de charmes, elle remplissait si bien notre cœur, que nous faisions route sans nous en apercevoir. La vue de quelques tentes mongoles, qui s'élevaient sur une colline, vint brusquement rappeler nos pensées à la vie nomade. Un grand cri s'était fait entendre, et nous remarquâmes au loin un Tartare qui gesticulait avec beaucoup de vivacité. Comme nous ne pouvions discerner clairement à qui s'adressaient ces signes, nous continuâmes notre route. Nous vîmes alors le Tartare sauter sur un cheval sellé, qui se trouvait à l'entrée de sa tente, et courir vers nous avec rapidité. Aussitôt qu'il nous eut atteints, il descendit promptement, et s'étant mis à genoux : — « Seigneurs Lamas, s'écria-t-il, en levant les mains au ciel, ayez pitié de moi ; ne continuez pas votre route ; venez guérir ma mère qui se meurt. Je sais que votre puissance est infinie ; venez sauver ma mère par vos prières. » — La parabole du Samaritain se présenta à notre mémoire, et nous pensâmes que la charité nous défendait de passer outre. Nous rebroussâmes donc chemin, pour aller camper à côté de l'habitation de ce Tartare.

Pendant que Samdadchiemba disposait notre tente, nous allâmes, sans perdre de temps, visiter la malade. Elle était en effet dans un état presque désespéré. — Habitants du désert, dîmes-nous aux personnes qui nous entouraient, nous ne sommes pas instruits dans la connaissance des simples ; nous ne savons pas compter sur les artères les mouvements de la vie ; mais nous allons prier Jéhovah pour cette infirme. Vous n'avez pas encore entendu parler de ce Dieu tout-puissant ; vos Lamas ne le connaissent pas : mais ayez confiance, Jéhovah est le maître de la vie et de la mort. — La circonstance ne nous permettait pas de tenir un plus long discours à ces pauvres gens ; plongés dans la douleur et préoccupés de leur malade, ils ne pouvaient prêter à nos paroles qu'une faible attention. Nous retournâmes donc dans notre tente pour prier ; le chef de la famille nous y accompagna. Dès qu'il eut aperçu notre bréviaire : Sont-ce là, nous dit-il, ces toutes puissantes prières de Jéhovah dont vous avez parlé ? — Oui, lui répondîmes-nous ; ce sont les seules véritables prières, les seules qui puissent sauver. — Il nous fit alors à chacun une prostration, en frappant la terre du front ; puis il prit notre bréviaire, et le fit toucher à sa tête, en signe de respect. Pendant tout le temps que dura la récitation des prières, le Tartare demeura accroupi à l'entrée de notre tente, gardant un profond et religieux silence. Quand nous eûmes terminé, il nous fit de nouveau une prostration. — Saints personnages, nous dit-il, comment reconnaître le bienfait immense que vous venez de m'accorder ? Je suis pauvre, je ne puis vous offrir ni cheval ni mouton. — Frère mongol, lui dîmes-nous, conserve ton cœur en paix ; les prêtres de Jéhovah ne doivent pas réciter leurs prières pour obtenir des richesses ; puisque tu n'es pas riche, reçois de nous cette légère offrande ; et nous lui donnâmes un fragment de thé en brique. Le Tartare fut profondément ému de ce procédé. Il ne put proférer une parole ; quelques larmes de reconnaissance furent sa seule réponse.

Le lendemain matin nous apprîmes avec plaisir que l'état de la malade s'était amélioré. Nous aurions bien voulu pouvoir demeurer encore quelques jours dans cet endroit, afin de cultiver le germe de foi qui avait été déposé au sein de cette famille ; mais nous dûmes continuer notre route. Quelques Tartares voulurent nous accompagner un instant pour nous témoigner leur reconnaissance.

On a déjà dit que la médecine était exclusivement exercée en Tartarie par les Lamas. Aussitôt qu'une maladie se déclare dans une famille, on court à la lamaserie voisine inviter un médecin. Celui-ci se rend auprès du malade, et commence par lui tâter le pouls ; il prend simultanément dans chacune de ses mains les poignets du malade, et promène ses doigts sur les artères, à peu près comme les doigts du musicien courent sur les cordes d'un violon. La manière chinoise diffère de celle-ci, en ce que les docteurs chinois latent le pouls successivement sur les deux bras, et non pas en même temps. Quand le Lama a suffisamment étudié la nature de la maladie, il prononce sa sentence. Comme d'après l'opinion religieuse des Tartares, c'est toujours un Tchutgour, ou diable, qui tourmente par sa présence la partie malade, il faut avant tout préparer par un traitement médical l'expulsion de ce diable. Le Lama médecin est en même temps apothicaire ; la chimie minérale n'entre pour rien dans la préparation des spécifiques employés par les Lamas : les remèdes sont toujours composés de végétaux pulvérisés, qu'on fait infuser ou coaguler, et qu'on arrondit en forme de pilule. Quand le petit magasin des pilules végétales se trouve vide, le docteur Lama ne se déconcerte pas pour cela ; il inscrit sur quelques petits morceaux de papier, avec des caractères thibétains, le nom des remèdes, puis il roule ce papier entre ses doigts, après l'avoir un peu humecté de sa salive : le malade prend ces boulettes avec autant de confiance que si c'étaient de véritables pilules. Avaler le nom du remède, ou le remède lui-même, disent les Tartares, cela revient absolument au même.

Après le traitement médical employé pour faciliter l'expulsion du diable, le Lama ordonne des prières, conformes à la qualité de ce diable qu'il faut déloger. Si le malade est pauvre, évidemment le Tchutgour est petit ; et alors les prières sont courtes, peu solennelles ; quelquefois on se borne à une simple formule d'exorcisme ; souvent même le Lama se contente de dire qu'il n'est besoin ni de pilules ni de prière, qu'il faut attendre avec patience que le malade guérisse ou succombe, suivant l'arrêt prononcé par Hormoustha. Mais si le malade est riche, s'il est possesseur de nombreux troupeaux, les choses vont tout différemment. D'abord il faut se bien persuader que le diable dont la présence a fait naître la maladie, est un diable puissant et terrible ; incontestablement c'est un des chefs des mauvais esprits ; et comme il n'est pas décent qu'un grand Tchutgour voyage comme un diablotin, on doit lui préparer de beaux habits, un beau chapeau, une belle paire de bottes, et surtout un jeune et vigoureux cheval : s'il n'y a pas tout cela, il est certain que le diable ne s'en ira pas : ce serait en vain qu'on administrerait des remèdes et qu'on réciterait des prières. Il peut même arriver qu'un cheval ne suffise pas ; car parfois le diable est tellement élevé en dignité, qu'il traîne à sa suite un grand nombre de serviteurs et de courtisans : alors le nombre des chevaux que le Lama exige est illimité ; cela dépend toujours de la richesse plus ou moins grande du malade.

Tout étant disposé conformément au programme dressé par le médecin, la cérémonie commence. On invite plusieurs Lamas des lamaseries voisines, et les prières se continuent pendant huit ou quinze jours, jusqu'à ce que les Lamas s'aperçoivent que le diable n'y est plus, c'est-à-dire autant de temps qu'ils ont envie de vivre aux dépens de la famille dont ils exploitent le thé et les moutons. Si au bout du compte le malade vient à mourir, c'est alors la preuve la plus certaine que les prières ont été bien récitées, et que le diable a été mis en fuite : il est vrai que le malade est mort ; mais il n'y perdra certainement pas : les Lamas assurent qu'il transmigrera dans un état plus fortuné que celui qu'il vient de quitter.

Les prières que récitent les Lamas pour la guérison des malades sont quelquefois accompagnées de rites lugubres et effrayants. M. Huc, étant chargé de la petite chrétienté de la Vallée-des-Eaux-Noires, eut occasion de faire connaissance avec une famille mongole, qu'il visitait de temps en temps, afin de s'initier aux usages et à la langue des Mongols. Un jour, la vieille tante du noble Tokoura, chef de cette famille, fut prise par les fièvres intermittentes. — J'inviterais bien le docteur Lama, disait Tokoura ; mais s'il déclare qu'il y a un Tchutgour, que deviendrai-je ? Les dépenses vont me ruiner. Après quelques jours d'attente, il se décida enfin à inviter le médecin ; ses prévisions ne furent pas trompées. Le Lama annonça que le diable y était, et qu'il fallait le chasser au plus vite ; les préparatifs se firent donc avec la plus grande activité : sur le soir huit Lamas arrivèrent, et se mirent à façonner, avec des herbes sèches, un grand mannequin qu'ils nommèrent le diable des fièvres intermittentes ; par le moyen d'un pieu qu'ils avaient enfoncé entre ses jambes, ils le firent tenir debout dans la tente où se trouvait la malade.

La cérémonie commença à onze heures de la nuit ; les Lamas vinrent se ranger en rond au fond de la tente, armés de cymbales, de conques marines, de cloches, de tambourins, et de divers instruments de leur bruyante musique. Le cercle était terminé sur l'avant par les Tartares de la famille, au nombre de neuf ; ils étaient tous accroupis et pressés les uns contre les autres ; la vieille à genoux, ou plutôt assise sur ses talons, était en face du mannequin qui représentait le diable des fièvres. Le Lama docteur avait devant lui un grand bassin en cuivre, rempli de petit millet et de quelques statuettes fabriquées avec de la pâte de farine. Quelques argols enflammés jetaient, avec beaucoup de fumée, une lueur fantastique et vacillante sur cette étrange scène.

Au signal donné, l'orchestre exécuta une ouverture musicale capable d'effrayer le diable le plus intrépide. Les hommes noirs ou séculiers battaient des mains en cadence, pour accompagner le son charivarique des instruments et les hurlements des prières. Quand cette musique infernale fut terminée, le grand Lama ouvrit le livre des exorcismes, qu'il posa sur ses genoux. A mesure qu'il psalmodiait, il puisait dans le bassin de cuivre quelques grains de petit millet, et les projetait çà et là autour de lui, selon qu'il était marqué par la rubrique. Le grand Lama priait ordinairement seul, tantôt sur un ton lugubre et étouffé, tantôt par de longs et grands éclats de voix. Quelquefois il abandonnait la manière cadencée et rhythmique de la prière ; on eût dit alors qu'il entrait tout à coup dans un violent accès de colère : c'étaient des interpellations vives et animées, qu'il adressait, en gesticulant, au mannequin de paille. Après ce terrible exorcisme, il donnait un signal, en étendant ses deux bras à droite et à gauche ; tous les Lamas entonnaient aussitôt un bruyant refrain, sur un ton précipité et rapide ; tous les instruments de musique étaient en jeu ; les gens de la famille sortaient brusquement, à la file les uns des autres, faisaient en courant le tour de la tente, qu'ils frappaient violemment avec des pieux, pendant qu'ils poussaient des cris à faire dresser les cheveux sur la tête. Après avoir exécuté trois fois cette ronde infernale, la file rentra avec précipitation, et chacun se remit à sa place. Alors, pendant que tous les assistants se cachaient la figure des deux mains, le grand Lama se leva, pour aller mettre le feu au mannequin. Dès que la flamme commença à s'élever, il poussa un grand cri, qui fut à l'instant répété par toutes les voix. Les hommes noirs s'emparèrent du diable enflammé, et coururent le porter dans la prairie, loin de la tente. Pendant que le Tchutgour des fièvres intermittentes se consumait au milieu des cris et des imprécations, les Lamas demeurés accroupis dans l'intérieur de la tente, chantaient leurs prières sur un ton paisible, grave et solennel.

Les gens de la famille étant de retour de leur courageuse expédition, les chants cessèrent, pour faire place à de joyeuses exclamations, entrecoupées par de grands éclats de rire. Bientôt tout le monde sortit tumultuairement hors de la tente, et chacun tenant dans sa main une torche allumée, on se mit en marche : les hommes noirs allaient les premiers, puis venait la vieille fiévreuse, soutenue à droite et à gauche, sous les bras, par deux membres de la famille ; derrière la malade marchaient les huit Lamas, qui faisaient retentir les airs de leur épouvantable musique. On conduisit ainsi la vieille dans une tente voisine ; car le Lama médecin avait décidé que, durant une lune entière, elle ne pourrait retourner dans son ancienne habitation.

Après ce bizarre traitement, la malade fut entièrement guérie ; les accès de fièvre ne revinrent plus. Comme l'accès devait précisément avoir lieu à l'heure même où commença la scène infernale, il est probable que la fièvre fut naturellement coupée par une violente surexcitation, occasionnée par le spectacle le plus effrayant et le plus fantastique qu'on puisse imaginer.

Quoique la plupart des Lamas cherchent à entretenir l'ignorante crédulité des Tartares, pour l'exploiter ensuite à leur profit, nous en avons pourtant rencontré quelquefois, qui nous avouaient avec franchise que la duplicité et l'imposture jouaient un grand rôle dans toutes leurs cérémonies. Un supérieur de lamaserie nous disait un jour : Quand un homme est malade, réciter des prières c'est convenable ; car Bouddha est le maître de la vie et de la mort ; c'est lui qui règle la transmigration des êtres : prendre des remèdes, c'est bien aussi ; car le grand bienfait des herbes médicales nous vient de Bouddha. Que le Tchutgour puisse se loger chez un malade, cela est croyable ; mais que, pour le chasser et le décider à partir, il faille lui donner des habits et un cheval, voilà qui a été inventé par les lamas ignorants et trompeurs, qui veulent amasser des richesses aux dépens de leurs frères.

La manière d'enterrer les morts parmi les Tartares n'est pas uniforme, et les Lamas ne sont convoqués que pour les funérailles les plus solennelles. Aux environs de la grande muraille, partout où les Mongols se trouvent mêlés aux Chinois, les usages de ces derniers ont insensiblement prévalu. Ainsi, dans ces endroits, la manière chinoise est généralement en vigueur : le corps mort est enfermé dans un cercueil, qu'on dépose ensuite dans un tombeau. Dans le désert, parmi les peuples véritablement nomades, toute la cérémonie des funérailles consiste à transporter les cadavres sur le sommet des montagnes, ou dans le fond des ravins. On les abandonne ainsi à la voracité des animaux sauvages et des oiseaux de proie. Il n'est rien d'horrible à voir comme ces restes humains, qu'on rencontre parfois dans les déserts de la Tartarie, et que se disputent avec acharnement les aigles et les loups.

Les Tartares les plus riches font quelquefois brûler leurs morts avec assez de solennité. On bâtit avec de la terre une espèce de grand fourneau de forme pyramidale : avant qu'il soit terminé, on y place le cadavre debout, entouré de combustible ; puis on continue la maçonnerie, de manière à ce que tout soit entièrement recouvert ; on laisse seulement une petite porte dans le bas, et une ouverture au sommet, pour laisser passage à la fumée et entretenir un courant d'air. Pendant la combustion, des Lamas entourent le monument et récitent des prières. Le cadavre étant suffisamment brûlé, on démolit le fourneau, et on retire les ossements qu'on porte au grand Lama : celui-ci les réduit en poudre très-déliée, et après y avoir ajouté une quantité égale de farine de froment, il pétrit le tout avec soin, et façonne de ses propres mains des gâteaux de diverses grosseurs, qu'il place ensuite les uns sur les autres, de manière à figurer une petite pyramide. Quand les ossements ont été préparés de la sorte par le grand Lama, on les transporte en grande pompe dans une tourelle bâtie, par avance, dans un lieu désigné par le devin.

On donne presque toujours aux cendres des Lamas une sépulture de ce genre. On rencontre un grand nombre de ces petites tours funéraires sur le sommet des montagnes et aux environs des lamaseries ; on peut encore en voir dans les contrées d'où les Mongols ont été chassés par les Chinois. Ces pays ne portent presque plus l'empreinte du séjour des Tartares, Les lamaseries, les pâturages, les bergers avec leurs tentes et leurs troupeaux, tout a disparu, pour faire place à de nouveaux peuples, à de nouveaux monuments et à des mœurs nouvelles. Seulement quelques tourelles élevées sur les sépultures restent encore debout, comme pour attester le droit des anciens possesseurs de ces contrées, et protester contre l'envahissement des Kitat.

Le lieu le plus renommé des sépultures mongoles est dans la province du Chan-Si, à la fameuse lamaserie des Cinq-Tours (Ou-Tay). Au dire des Tartares, la lamaserie des Cinq-Tours est le meilleur pays qu'on puisse trouver pour une bonne sépulture : la terre en est si sainte, que ceux qui ont le bonheur d'y être enterrés sont certains d'y effectuer une excellente transmigration. La merveilleuse sainteté de ce pays est attribuée à la présence de Bouddha, qui depuis quelques siècles s'y est logé dans l'intérieur d'une montagne. En 1842 le noble Tokoura, dont nous avons eu déjà occasion de parler, transporta les ossements de son père et de sa mère aux Cinq-Tours, et il eut le bonheur infini d'y contempler le vieux Bouddha. « Derrière la grande lamaserie, nous dit-il, il y a une montagne très-élevée qu'on doit gravir en rampant des pieds et des mains. Avant d'arriver au sommet, on rencontre un portique taillé dans le roc. On se couche ventre à terre, et on regarde par une petite ouverture pas plus grande que le trou d'une embouchure de pipe : il faut rester assez longtemps avant de pouvoir distinguer quelque chose ; peu à peu on finit par s'habituer à regarder par ce petit trou, et on a enfin le bonheur d'apercevoir tout-à-fait dans l'enfoncement de la montagne la face du vieux Bouddha. Il est assis les jambes croisées, sans rien faire. Il y a autour de lui des Lamas de tous les pays qui lui font continuellement prostration. »

Quoi qu'il en soit de l'anecdote de Tokoura, il est certain que les Tartares et les Thibétains mêmes se sont laissé fanatiser d'une manière inconcevable, au sujet de la lamaserie des Cinq-Tours. On rencontre fréquemment, dans les déserts de la Tartarie, des Mongols portant sur leurs épaules les ossements de leurs parents, et se rendant en caravane aux Cinq-Tours, pour acheter presque au poids de l'or quelques pieds de terre où ils puissent élever un petit mausolée. Il n'est pas jusqu'aux Mongols du Torgot, qui n'entreprennent des voyages d'une année entière, et d'une difficulté inouïe, pour se rendre dans la province du Chan-Si.

Pour dire toute la vérité sur le compte des Tartares, nous devons ajouter, que leurs rois usent parfois d'un système de sépulture qui est le comble de l'extravagance et de la barbarie : on transporte le, royal cadavre dans un vaste édifice construit en briques, et orné de nombreuses statues en pierre, représentant des hommes, des lions, des éléphants, des tigres, et divers sujets de la mythologie bouddhique. Avec l'illustre défunt, on enterre dans un large caveau, placé au centre du bâtiment, de grosses sommes d'or et d'argent, des habits royaux, des pierres précieuses, enfin tout ce dont il pourra avoir besoin dans une autre vie. Ces enterrements monstrueux coûtent quelquefois la vie à un grand nombre d'esclaves : on prend des enfants de l'un et de l'autre sexe, remarquables par leur beauté, et on leur fait avaler du mercure jusqu'à ce qu'ils soient suffoqués ; de cette manière, ils conservent, dit-on, la fraîcheur et le coloris de leur visage, au point de paraître encore vivants. Ces malheureuses victimes sont placées debout, autour du cadavre de leur maître, continuant en quelque sorte de le servir comme pendant sa vie. Elles tiennent dans leurs mains la pipe, l’éventail, la petite fiole de tabac à priser, et tous les autres nombreux colifichets des majestés tartares.

Pour garder ces trésors enfouis, on place dans le caveau une espèce d'arc pouvant décocher une multitude de flèches à la file les unes des autres, Cet arc, ou plutôt ces arcs nombreux unis ensemble, sont tous bandés, et les flèches prêtes à partir. On place cette espèce de machine infernale de manière à ce qu'en ouvrant la porte du caveau, le mouvement fasse décocher la première flèche sur l'homme qui entre. Le décochement de la première flèche fait aussitôt partir la seconde et ainsi de suite jusqu'à la dernière ; de sorte que le malheureux, que la cupidité ou la curiosité porterait à ouvrir cette porte, tomberait percé de mille traits dans le tombeau même qu'il voudrait profaner. On vend de ces machines meurtrières toutes préparées chez les fabricants d'arcs. Les Chinois en achètent quelquefois, pour garder leur maison pendant leur absence.

Après deux jours de marche, nous entrâmes dans le pays appelé royaume de Éfe ; c'est une portion du territoire des huit bannières, que l'empereur Kien-Long a démembré en faveur d'un prince des Khalkhas. Sun-Tché, fondateur de la dynastie Mantchoue, avait dit : « Dans le midi ne jamais établir des rois ; dans le nord ne jamais interrompre les alliances. Cette politique a été depuis exactement suivie parla cour de Péking. L'empereur Kien-Long, pour s'attacher le prince dont il est question, lui avait donné sa fille en mariage ; il espérait par ce moyen le fixer à Péking, et diminuer ainsi la puissance toujours redoutée des souverains Khalkhas. Il lui fit bâtir, dans l'enceinte même de la ville jaune, un palais aussi grand que magnifique : mais le prince Mongol ne put se faire aux habitudes gênantes et tyranniques d'une cour. Au milieu de la pompe et du luxe accumulés autour de lui, il était sans cesse poursuivi par le souvenir de sa tente et de ses troupeaux ; il regrettait même les neiges et les frimas de son pays natal. Les caresses de la cour ne pouvant dissiper ses intolérables ennuis, il parla de s'en retourner dans ses prairies du Khalkhas. D'un autre côté, sa jeune épouse, habituée à la mollesse de la cour de Péking, ne pouvait soutenir l'idée d'aller passer ses jours dans les déserts, en la compagnie des laitières et des gardiens de troupeaux. L'Empereur usa d'un tempérament, qui paraissait condescendre aux désirs de son gendre, sans trop contrarier la répugnance de sa fille. Il démembra une portion du Tchakar et en dota le prince mongol ; il lui fit bâtir au milieu de ces solitudes une petite ville magnifique, et lui donna cent familles d'esclaves habiles dans l'industrie et les arts de la Chine. De cette manière, en même temps que la jeune Mantchoue conservait l'avantage d'habiter une ville et d'avoir une cour, le prince mongol pouvait aussi, de son côté, jouir de la paix au milieu de la Terre des herbes, et y trouver toutes les délices de cette vie nomade, dans laquelle il avait passé ses premiers jours.

Le roi de Éfe a amené avec lui, dans son petit royaume, un grand nombre de Mongols-Khalkhas, qui habitent, sous des tentes, le pays donné à leur prince. Ces Tartares ont conservé la réputation de force et de vigueur qu'on attribue généralement aux gens de leur nation. Ils sont tenus pour les plus terribles lutteurs de la Mongolie méridionale. Dès leur bas âge, ils s'adonnent aux exercices gymnastiques ; et chaque année, lorsqu'il doit y avoir à Péking quelque lutte publique, ils ne manquent pas de s'y rendre en grand nombre, pour obtenir les prix proposés aux vainqueurs, et soutenir la réputation de leur pays. Quoique de beaucoup supérieurs en force aux Chinois, ils ne laissent pas quelquefois d'être terrassés par leurs adversaires, ordinairement plus agiles, mais surtout plus rusés.

Dans la grande lutte de l'année 1843, un athlète du royaume de Éfe avait mis hors de combat tous ceux qui s'étaient présentés, Tartares ou Chinois. Son corps, de proportions gigantesques, était appuyé sur ses jambes comme sur deux inébranlables colonnes ; ses mains, semblables à des crampons, saisissaient ses antagonistes, les soulevaient et les précipitaient à terre, presque sans effort. Nul n'avait pu tenir devant sa force prodigieuse, et on allait lui assigner le prix, lorsqu'un Chinois se présenta sur l'arène. Il était maigre, de petite taille, et semblait de toute façon n'être propre qu'à augmenter le nombre des victoires du lutteur tartare. Il s'avança cependant d'un air ferme et assuré, et le Goliath du royaume de Éfe se préparait déjà à l'étreindre de ses bras vigoureux, lorsque le Chinois, qui avait la bouche remplie d'eau, la lui cracha inopinément au visage. Le premier mouvement du Tartare fut de porter les mains à ses yeux pour se débarbouiller ; mais le rusé Chinois, l'ayant saisi brusquement au corps, lui fit perdre l'équilibre, et le terrassa, au milieu des éclats de rire de tous les spectateurs.

Ce trait nous a été raconté par un cavalier tartare qui voyagea quelque temps avec nous, pendant que nous traversions le royaume de Éfe. Chemin faisant, il nous faisait remarquer çà et là dans le lointain, des enfants qui jouaient à la lutte. C'est l'exercice favori de tous les habitants de notre pays de Éfe, nous disait-il ; chez nous on n'estime que deux choses dans un homme, savoir bien aller à cheval, et être fort à la lutte. Nous rencontrâmes une troupe d'enfants, qui s'exerçaient à la gymnastique sur les bords du sentier que nous suivions ; nous pûmes les examiner à loisir de dessus nos montures, et leur ardeur redoubla bientôt quand ils s'aperçurent que nous les regardions. Le plus grand de la troupe, qui ne paraissait pas avoir plus de huit à neuf ans, prit entre ses bras un de ses camarades, presque de même taille que lui, et tout rond d'embonpoint ; puis il s'amusa à le jeter au-dessus de sa tête et à le recevoir entre ses mains, à peu près comme on ferait d'une balle. Il répéta sept à huit fois le même jeu ; et pendant qu'à chaque coup nous frémissions de crainte pour la vie de l'enfant, la bande joyeuse ne faisait que gambader, et qu'applaudir par ses cris au succès des acteurs.

Le vingt-deuxième jour de la huitième lune, aussitôt que nous fûmes sortis du petit royaume de Éfe, nous gravîmes une montagne aux flancs de laquelle croissaient quelques bosquets de sapins et de bouleaux. Leur vue nous causa d'abord un plaisir extrême ; les déserts de la Tartarie sont généralement si déboisés et d'une nudité si monotone, qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver un certain bien-aise, quand on rencontre, de temps à autre, quelques arbres sur son passage. Mais ces premiers mouvements de joie furent bientôt comprimés par un sentiment d'une nature bien différente ; nous fûmes comme glacés d'effroi en apercevant, à un détour de la montagne trois loups énormes, qui semblaient nous attendre avec une calme intrépidité. A la vue de ces vilaines bêtes, nous nous arrêtâmes brusquement et comme par instinct. Après ce premier instant de stupeur générale, Samdadchiemba descendit de son petit mulet, et courut tirailler avec violence le nez de nos chameaux. Ce moyen réussit à merveille ; nos pauvres animaux poussèrent des cris si perçants et si épouvantables, que les loups effrayés s'en allèrent à toutes jambes. Arsalan qui les voyait fuir, croyant sans doute que c'était de lui qu'ils avaient peur, se mit à les poursuivre de toute la force de ses jarrets ; bientôt les loups firent volte face, et le portier de notre tente eût été infailliblement dévoré, si M. Gabet n'eut volé à son secours en poussant de grands cris, et en tiraillant le nez de sa chamelle. Les loups ayant pris la fuite une seconde fois, disparurent sans que personne songeât plus à les poursuivre de nouveau.

Quoique le défaut de population paraisse abandonner les immenses déserts de la Tartarie aux bêtes sauvages, les loups pourtant s'y rencontrent assez rarement. Cela vient sans doute de la guerre incessante et acharnée que leur font les Mongols ; ils les poursuivent partout à outrance ; ils les regardent comme leur ennemi capital, à cause des grands dommages qu'ils peuvent causer à leurs troupeaux. La nouvelle qu'un loup a apparu dans le voisinage, est, pour tout le monde, le signal de monter à cheval ; comme il y a toujours, près de chaque tente, des chevaux sellés par avance, en un instant la plaine est couverte de nombreux cavaliers, tous armés de leur longue perche. Le loup a beau courir dans toutes les directions, il rencontre partout des cavaliers qui se précipitent sur lui. Il n'est pas de montagne si raboteuse et si ardue, où les chevaux des Tartares, agiles comme des chevreuils, ne puissent l'aller poursuivre. Le cavalier qui est enfin parvenu à lui passer le nœud coulant autour du cou, se sauve au galop, en le traînant après lui, jusqu'à la tente la plus voisine ; là, on lui lie fortement le museau, afin de pouvoir le torturer en toute sécurité ; pour le dénouement de la pièce, on écorche l'animal tout vif, puis on le met en liberté. Pendant l'été, il vit encore ainsi plusieurs jours ; mais en hiver, exposé sans fourrure aux rigueurs de la saison, il meurt incontinent gelé de froid.

Il y avait encore peu de temps que nous avions perdu de vue nos trois loups, lorsque nous fimes une rencontre assez bizarre. Nous vîmes venir à nous deux chariots traînés chacun par trois bœufs, et suivant la même route que nous, mais en sens inverse. A chaque chariot étaient attachés, par de grosses chaînes en fer, douze chiens d'un aspect effrayant et féroce : quatre sur chaque côté, et quatre par derrière ; ces voitures étaient chargées de caisses carrées, enduites de vernis rouge ; les conducteurs se tenaient assis sur les caisses, et dirigeaient de là leur attelage. Il nous fut impossible de conjecturer quelle pouvait être la nature de leur chargement, pour qu'ils crussent ne pouvoir faire route qu'avec cette horrible escorte de cerbères. D'après les usages du pays, nous ne pûmes pas les questionner sur ce point ; la plus légère indiscrétion nous eût fait passer à leurs yeux pour des gens animés d'intentions mauvaises. Nous nous contentâmes de leur demander si nous étions encore très-éloignés de la lamaserie de Tchortchi, où nous espérions arriver ce jour-là ; mais les aboiements des chiens et le fracas de leurs chaînes, nous empêchèrent d'entendre leur réponse.

En cheminant dans le fond d'une vallée, nous remarquâmes sur la crête d'une montagne peu élevée, qui était devant nous, comme une longue file d'objets immobiles et de forme indéterminée. Bientôt la chose nous parut ressembler à de formidables batteries de canons, dressées sur une même ligne. Plus nous avancions, plus les objets se dessinant avec netteté venaient nous confirmer dans cette pensée. Il nous semblait voir distinctement les roues des fourgons, les affûts, les écouvillons, et surtout les bouches de ces nombreux canons braqués sur la plaine. Mais comment faire entrer dans notre esprit, qu'une armée ; avec tout son train d'artillerie, pouvait se trouver là, dans le désert, au milieu de cette profonde solitude ? Tout en nous abandonnant à mille conjectures extravagantes, nous pressions notre marche ; car nous étions impatients d'examiner de près cette étrange apparition. Notre illusion ne fut complètement dissipée, que lorsque nous arrivâmes tout-à-fait au-dessus de la montagne. Ce que nous avions pris pour des batteries de canons, était une longue caravane de petites charrettes mongoles. Nous rîmes beaucoup de notre méprise, mais nous ne fûmes nullement surpris d'être demeurés si longtemps dans l'illusion. Ces petites charrettes à deux roues étaient toutes au repos, et appuyées sur leur brancard ; chacune d'elles était chargée d'un sac de sel, enveloppé dans une natte dont les rebords dépassaient l'extrémité du sac, de manière à figurer assez exactement la bouche d'un canon. Les Mongols conducteurs de cette caravane faisaient bouillir leur thé en plein air, pendant que leurs bœufs étaient occupés à brouter de l'autre côté de la montagne.

Le transport des marchandises, à travers les déserts de la Tartarie, se fait ordinairement, à défaut de chameaux, par le moyen de ces petites charrettes à deux roues. Quelques barres de bois brut entrent seules dans leur fabrication ; aussi elles sont d'une légèreté si grande, qu'un enfant peut les soulever avec aisance. Les bœufs qui les traînent ont tous un petit cercle en fer passé dans les narines ; à ce cercle est une corde qui attache le bœuf à la voiture qui précède : ainsi toutes ces charrettes, depuis la première jusqu'à la dernière, se tiennent ensemble, et forment une longue file non interrompue. Les Mongols qui conduisent ces caravanes sont ordinairement à califourchon sur les bœufs ; rarement on les voit assis sur la voiture, et presque jamais à pied. La route qui va de Péking à Kiaktha, tous les chemins qui aboutissent à Tolon-Noor, à Kou-Kou-Hote, ou au grand Kouren, sont incessamment couverts de ces longues files de voitures. Longtemps avant de les apercevoir, on entend le son lugubre et monotone des grosses cloches en fer que les bœufs portent suspendues à leur cou.

Après avoir pris une écuellée de thé au lait avec les Mongols que nous avions rencontrés sur la montagne, nous continuâmes quelque temps encore notre route. Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque nous dressâmes notre tente sur les bords d'un ruisseau, à une centaine de pas environ de la lamaserie de Tchortchi.