Souvenirs d’une actrice/Tome 2/16

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Dumont, éditeur (Tome 2p. 241-260).


XVI


Club de la noblesse. — Les théâtres particuliers des seigneurs. — Les artistes. — Soirée chez la comtesse de Broglie. — La romance d’Atala de M. de Châteaubriand. — M. de Lagear. — Le Kremlin. — M. de Rostopchin.


Les plaisirs d’hiver, tels que les montagnes de glace, les parties de traîneaux, remplacèrent les fêtes de l’été. La noblesse de Moscou pouvait donner une idée des satrapes de l’Orient. L’assemblée des nobles avait lieu en hiver, une fois par semaine, depuis six heures du soir jusqu’à deux ou trois heures du matin. Ce club n’était composé absolument que de nobles ; les banquiers, même les plus renommés, n’y entraient pas. Il y avait dans cette assemblée qui ne peut se comparer à aucune autre, environ deux mille six cents abonnés, dont dix-sept cents femmes. La raison de la différence qui existait entre le nombre des hommes et celui des femmes, c’est que tous les jeunes gens appartenant à la noblesse, étaient au service et presque toujours à leur corps. Les hommes payaient vingt-cinq roubles par an, les femmes dix. On y trouvait toutes sortes de rafraîchissements, et l’on y soupait à douze roubles par tête. L’emplacement était superbe, et construit aux frais de la noblesse. La grande salle était soutenue par vingt-huit colonnes jointes ensemble par une balustrade et une galerie dans laquelle on avait un coup-d’œil magnifique ; on n’y entrait que par billets.

Beaucoup de grands seigneurs avaient des salles de spectacle, et quelques-uns donnaient des opéras et des ballets. Ceux qui composaient ces troupes, appartenaient au seigneur, qui désignait à chacun le rôle qu’il devait jouer. Au gré du maître, l’un avait été fait acteur, l’autre chanteur, celui-ci danseur, celui-là musicien !

Comme pendant le carême ou ne joue pas la comédie, ces salles étaient données alors par les seigneurs aux artistes pour y donner des concerts de souscription ; lorsque j’annonçais quelques-unes de ces soirées du carême, elles avaient lieu dans une de ces salles, et le plus souvent dans les plus brillants salons et sous le patronage des dames. C’était une manière honnête de payer le prix de ma complaisance ; elles souscriptions me rapportaient beaucoup d’argent et de nombreux cadeaux. Je ne me dissimulais pas que parmi elles, il y en avait qui ne me recherchaient que parce que j’étais à la mode, mais elles avaient assez de tact pour ne pas le laisser apercevoir. Comme les demoiselles et même les jeunes dames de la maison chantaient avec moi, je ne pouvais me plaindre que par fois on abusait de ma complaisance ; mais toutes cependant n’avaient pas le même tact, et la petite anecdote que je vais rapporter me donna l’occasion de déployer ce sentiment de dignité qui devrait toujours être dans le cœur des artistes.

J’étais très bien reçue chez la comtesse de Broglie[1], dont le mari était un homme d’esprit et de goût. Elle m’écrivit un jour, que voulant me faire rencontrer avec un de mes compatriotes, M. le comte de Lagear, qui revenait de Constantinople, elle m’enverrait chercher à six heures.

Ce genre d’invitation, me parut assez bizarre de la part d’une personne chez laquelle j’étais habituellement reçue. Il est d’usage dans les maisons russes, qu’une fois admis, vous y veniez sans invitation, et l’on vous saurait mauvais gré si vous n’y alliez pas assez souvent : c’est une des vieilles coutumes de l’hospitalité qui se pratique toujours.

À peine arrivée, la comtesse vint à moi, « J’ai tant parlé de vous à M. de Lagear, me dit-elle, je lui ai tant vanté votre extrême complaisance, et vos jolies romances, que je lui ai donné un vif désir de vous entendre.

Je ne trouvai pas cette invitation fort obligeante ; il suffisait, pour que j’en fusse blessée, que celui devant qui elle désirait que je me fisse entendre, fût un Français, que je voyais pour la première fois, et qui ne connaissait pas encore la manière dont j’étais reçue dans le monde ; je ne voulais pas qu’on eût l’air de me faire venir pour amuser M. le comte de Lagear. Cette invitation étant faite d’une manière à laquelle je n’étais pas accoutumée, je pris la ferme résolution de ne pas chanter. Je fus placée à table près de M. de Lagear, qui était un homme très aimable, et nous causâmes pendant tout le dîner. Je n’en fus que plus résolue à me faire voir avec quelqu’avantage aux yeux de mon compatriote.

Aussitôt après le dîner, la comtesse fut chercher une harpe, et vint elle-même la mettre dans mes mains…

— Ah ! madame la comtesse, j’ai un regret infini de ne pouvoir répondre à votre attente, mais vous savez que je ne suis pas assez forte sur cet instrument et que je n’en joue que pour m’accompagner.

— Mais je le pense bien ainsi, et c’est pour cela que je vous l’apporte.

— Je suis horriblement enrhumée, madame la comtesse, et il me serait impossible de chanter.

— Vous ne vous fatiguerez pas, vous chanterez tout bas, ce que vous voudrez.

— Vous compromettriez, si je chantais, cette brillante réputation que vous avez bien voulu me faire, car il m’est impossible de donner un son.

Toutes les instances, toutes les flatteries que l’on put employer, furent inutiles, je ne voulus point céder.

La comtesse se mordait les lèvres, et je voyais à sa figure, combien elle était désappointée ; je m’attendais à quelques mots piquants ; mais j’étais disposée à répondre, quoique avec politesse, et à ne pas me laisser humilier, dussé-je me brouiller avec elle. Je savais me tenir à ma place, quelque avance qu’ont pût me faire, mais je n’aurais pas souffert non plus qu’on m’en fit sortir.

Quand, dans un concert, on invite un artiste pour chanter, il aurait mauvaise grâce à se faire prier ; mais lorsqu’on le reçoit en tout temps, en ami de la maison, on doit lui demander plus convenablement un acte de complaisance : aussi, lorsque la la comtesse me dit avec assez d’amertume.

— Quand on veut inspirer de l’intérêt dans la société, il faut au moins faire quelque chose pour elle.

— Je pensais, madame la comtesse, lui répondis-je, n’y avoir pas manqué jusqu’à présent, et je croyais que la complaisance ne devait point aller jusqu’à compromettre ma santé ; cependant, ajoutai-je, je veux vous prouver ma bonne volonté à vous être agréable ; même aux dépends de mon amour propre.

On battit des mains, et me levant aussitôt, je fus chercher une guitare placée à l’autre extrémité du salon ; je préludai pour me remettre un peu, car j’étais très émue. Je chantai ces strophes d’Atala, pour lesquelles on m’avait fait une charmante musique :

Heureux qui n’a point vu l’étranger dans ses fêtes,
Qui, ne connaissant point les secours dédaigneux,
A toujours respiré, même au sein des tempêtes,
 L’air que respiraient ses aïeux.

 La nonpareille des Florides,
 Satisfaite de ces forêts,
 Ne quitte pas ces eaux limpides,
 Ces bois ni ces bocages frais ;
 Dans sa retraite toujours belle,
 Le ciel brille d’un jour serein,
 En d’autres pays aurait-elle
 Son nid parfumé de jasmin.


Nous échangeâmes un coup-d’œil avec M. de Lagear, et je vis qu’il était très satisfait de mon chant. La comtesse avait trop d’esprit pour se fâcher de l’à-propos.

— Ô ma chère Fleurichette[2], me dit-elle en riant, les nids de votre pays ne sont point parfumés de jasmin.

— J’en conviens, repris-je, continuant la plaisanterie, mais vous ne pouvez me reprocher d’être venue les chercher dans le vôtre.

— Vous êtes une mauvaise tête, me dit-elle en m’embrassant.

De ce moment, je chantai tout ce qu’on voulut. Cette petite anecdote se répandit promptement et ne me fut point défavorable, car elle me donna une altitude dont personne n’essaya de me faire sortir.

Je voyais souvent chez ces dames, M. Demetrieff, homme très instruit et très savant ; je lui témoignai le désir que j’avais de voir le Kremlin, et il eut la complaisance d’être mon cicérone. Il entra dans tous les détails qui pouvaient m’intéresser sur les choses curieuses que renfermait cet édifice, palais des tzars, qui fut pris et brûlé par les tartares et reconstruit peu de temps après. Je fis des notes en rentrant chez moi, et je m’en félicite doublement, car bientôt après on enleva tous les objets pour les soustraire à l’armée qui s’approchait. La richesse des tombeaux, les ornements de l’église sont d’une magnificence idéale, surtout le jour de la résurrection.

Le trésor est dans des chambres voûtées qui renferment plusieurs armoires remplies de différents ornements d’églises ; de forts beaux manuscrits avec des perles orientales sur les couvertures ; des crucifix d’or garnis de perles et de diamants ; des habits de pope, enrichis de la même manière ; deux calices en fort belle agathe ; des vases de jaspe, et beaucoup d’autres objets extrêmement riches.

C’est dans l’église de Saint-Michel, que l’on enterrait les tsars, et Pierre II est le dernier qui y ait été déposé. L’on voit sur l’autel le dais qui a servi à son enterrement. À côté de la cathédrale est l’ancien palais des patriarches ; c’est là que l’on conserve toutes les richesses de l’église.

Le palais métropolitain a aussi son trésor et ses ornements. Le bonnet que porta Platon serait bien extraordinaire, si la pierre du milieu était naturelle comme on me l’a dit ; c’est une agathe dans laquelle on aperçoit un petit crucifix très bien dessiné, et au bas, un moine en prières.

Le palais des tzars est un édifice gothique ; auquel on monte par un escalier en pierre, qui est en dehors ; il est célèbre pour avoir été le théâtre des massacres commis par les Strelitz sur la personne de Narechekine et sur d’autres grands de l’empire. Dans la première chambre, on voit les habillements de Catherine ier, d’Élisabeth, de Pierre ier, de Pierre II, de l’impératrice Anne : tous ces habits sont riches et bien conservés. À droite est un trône à deux places, qui a servi à Pierre ier. J’ai remarqué aussi une paire de bottes qu’il mettait les jours de cérémonie, et une autre ayant des cloux fort pointus sous le talon pour la fête de l’Épiphanie : ce jour est consacré à la bénédiction des eaux sur la glace, les mères vont plonger leurs enfants dans le trou pratiqué pour cette cérémonie. Cet antique usage s’observe encore aujourd’hui.

Le manteau de Catherine II a, m’a-t-on dit, quarante-quatre pieds de longueur ; douze chambellans le portaient les jours de cérémonie. Il y a aussi dans ce palais une prodigieuse quantité de vases, de candélabres, des bassins en or massif, un trône en même métal donné par un sophi de Perse et qui a servi an couronnement de Catherine II ; les couronnes de Sibérie, d’Astracan de Casan, celle qui fut envoyée par l’empereur de Constantinople lors de sa conversion à l’église grec : que cette couronne est d’or, et aux trois branches, il y a des perles orientales, qui par leur grosseur, sont d’un très grand prix, et une croix pectorale en diamants. L’armoire qui renferme les couronnes est la plus riche de ce trésor. Dans une autre armoire vitrée, sont les habits qui ont servi au sacre de Paul Pétrowitch, d’Alexandre Pawlotzki ; une poupée en cire, représentant l’impératrice Élisabeth, encore enfant, dans le costume du temps ; une horloge dans laquelle est un pape et des cardinaux qui le saluent un passant devant lui, et prés de là une toilette tout en ambre. Dans la salle du bas sont des guerriers à pied et à cheval, armés à l’antique ; l’armure complète d’Alexandre Neusky, et des sabres enrichis de diamants, etc., etc.

C’est sous le règne de l’impératrice Anne, qu’eut lieu le spectacle burlesque des noces d’un de ses bouffons avec une fille du peuple.

Les fêtes de ce mariage se donnèrent dans un palais de glace construit à cet effet. Tous les ornements, les meubles du palais, le lit même étaient de glace, ainsi que les canons et mortiers, dont on fit quelques décharges pendant la fête. Il s’y trouva des personnes des deux sexes de chaque gouvernement des contrées soumises à la Russie, toutes vêtues du costume de leur pays. Les époux furent promenés dans la ville, accompagnés de ce cortège bizarre, et enfermés dans une cage portée par un éléphant. Cette fête ne fut remarquable qu’à cause de ce singulier palais de glace, qui était, dit-on, un chef-d’œuvre dans son genre, et qui fixa les regards des curieux jusqu’au dégel suivant. La rigueur de l’hiver de 1740 avait beaucoup aidé au succès de cette folle entreprise.

Mais revenons à la société russe de 1808, dont je me suis fort éloignée ; je vais terminer par quelques mots sur M. de Rostopschin. Je voyais beaucoup cet homme célèbre dans les maisons que je fréquentais le plus habituellement, et je ne sais pourquoi j’éprouvais pour lui un sentiment de répulsion que je ne pouvais définir. Cependant j’avais du plaisir à l’entendre causer, car sa conversation était instructive, attachante, piquante même, et parfois entrecoupée par un de ces traits saillants, qui ne manquent jamais de produire leur effet. Je me suis souvent rappelée une réponse qu’il fit au comte Rasomosky. Le comte se plaignait de ne pouvoir se débarrasser d’une famille à laquelle il avait permis d’habiter un pavillon dans son château de Petrosky en attendant que leur maison fût libre.

— Je m’y suis pris de toutes les façons, disait-il, pour leur faire entendre que ce pavillon m’est nécessaire ; mais je n’ai pu trouver un moyen honnête pour les engager à déguerpir.

— Ma foi, répond le comte Rostopschin, je ne vois qu’un parti à prendre, et je n’y manquerais pas.

— Lequel ?

— C’est de mettre le feu à votre château ?

Il parait que ce moyen était dans ses principes.

Pour faire le portrait d’un pareil homme, il faudrait avoir en avec lui de longues relations, et les miennes n’ont pas été d’une nature assez agréable pour en avoir conservé un très doux souvenir. Il en est des mobilités morales comme des mobilités physiques, elles échappent au pinceau. Je me trouverais d’ailleurs peu d’accord avec ceux de mes compatriotes qui en ont fait l’objet de leur admiration, et je ne pourrais que leur répéter : Vous êtes fort heuheux que votre connaissance avec cet homme que vous admirez ne date que du temps où vous l’avez rencontré en France ; mais vous ne parviendrez jamais à me faire partager votre enthousiasme.

M. de Rostopschin a dû être bien surpris de produire un semblable effet, et il a dû souvent en rire dans sa barbe de Tartare ; je dis Tartare, parce qu’il tenait à grand honneur de descendre de Gengiskan. Au reste, si l’on se connaît assez soi-même pour se bien peindre ; voici une esquisse que je livre aux lecteurs, et qui ne laisse pas d’être piquante.

Une dame ayant engagé M. de Rostopschin à écrire ses Mémoires, car ils ne pouvaient manquer d’avoir un grand intérêt pour le public, il arriva quelques jours après un petit manuscrit à la main.

— Je me suis conformé à vos ordres, lui dit-il ; j’ai rédigé mes Mémoires : les voici avec la dédicace.


Mémoires du comte de Rostopchin, écrits par lui-même.


I.


« En 1765, le 12 de mars, je sortis des ténèbres pour être au grand jour. On me mesura, on me pesa, on me baptisa. Je naquis sans savoir pourquoi, et mes parents remercièrent le ciel sans savoir de quoi. »


II. — Mon éducation.


« On m’apprit toutes sortes de choses et toute espèce de langues. À force d’être impudent et charlatan, je passais quelquefois pour un savant. Ma tête est devenue une bibliothèque brouillée dont j’ai gardé la clef. »


III. — Mes souffrances.


« Je fus tourmenté par les maîtres, par les tailleurs qui me faisaient des habits étroits, par les femmes, par l’ambition, par l’amour-propre, par les regrets inutiles, par les souverains et les souvenirs. »


IV. — Privations.


« J’ai été privé de trois grandes jouissances de l’espèce humaine : du vol, de la gourmandise et de l’orgueil. »


V. — Époques mémorables.


« À trente ans j’ai renoncé à la danse, à quarante ans à plaire au beau sexe, à cinquante à l’opinion, à soixante à penser, et je suis devenu un vrai sage ou égoïste, ce qui est synonyme. »


VI. — Portrait au moral.


« Je suis entêté comme une mule, capricieux comme une coquette, gai comme un enfant, paresseux comme une marmotte, actif comme Bonaparte, et le tout à volonté »


VII. — Résolution importante.


« N’ayant jamais pu me rendre maître de ma physionomie, je lâchai la bride à ma langue, et je contractai la mauvaise habitude de penser tout haut, cela me procura quelques jouissances et beaucoup d’ennemis. »


VIII. — Ce que je fus et ce que j’aurais pu être.


« J’ai été très sensible à l’amitié, à la confiance, et si je fusse né pendant l’âge d’or, j’aurais peut-être été un bonhomme tout à fait. »


IX. — Principes respectables.


« Je n’ai jamais été impliqué dans aucun mariage ni aucun commérage. Je n’ai jamais recommandé ni cuisiniers, ni médecins ; par conséquent, je n’ai attenté à la vie de personne. »


X. — Mes goûts.


« J’ai aimé les petites sociétés, une promenade dans les bois. J’avais une vénération involontaire pour le soleil, et son coucher m’attristait souvent.

« En couleurs c’était le bleu, en manger le bœuf au raifort, en boisson l’eau froide, en spectacles la comédie et la farce, en hommes et en femmes les physionomies ouvertes et expressives.

« Les bossus des deux sexes avaient pour moi un charme que je n’ai jamais pu définir. »


XI. — Mes aversions.


« J’avais de l’éloignement pour les sols et les faquins, pour les femmes intrigantes qui jouent la vertu ; un dégoût pour l’affectation ; de la pitié pour les hommes teints et les femmes fardées ; de l’aversion pour les rats, les liqueurs, la métaphysique et la rhubarbe ; de l’effroi pour la justice et les bêtes enragées. »


XII. — Analyse de ma vie.


« J’attends la mort sans crainte, comme sans impatience. Ma vie a été un mauvais mélodrame à grand spectacle où j’ai joué les héros, les tyrans, les amoureux, les pères nobles, mais jamais les valets. »


XIII. — Récompenses du ciel.


« Mon grand bonheur est d’être indépendant des trois individus qui régissent l’Europe. Comme je suis assez riche le dos tourné aux affaires, et assez indifférent à la musique, je n’ai, par conséquent, rien à démêler avec Rotschild, Metternich et Rossini. »


XIV. — Mon épitaphe.


  Ici on a posé
  Pour se reposer

  Avec une âme blasée,
  Un cœur épuré,
  Et un corps usé.
 Un vieux drôle trépassé.
Mesdames et messieurs, passez.


XV. — Épître dédicatoire au public.


« Chien de public ! organe discordant des passions, toi qui élèves au ciel et plonges dans la boue, qui prônes et calomnies sans savoir pourquoi. Image du tocsin, écho de toi-même, tyran absurde échappé des petites-maisons, extrait des venins les plus subtils cl des aromates les plus suaves ; représentant du diable auprès de l’espèce humaine, furie masquée en charité chrétienne ; public que j’ai craint dans ma jeunesse, respecté dans l’âge mûr et méprisé dans ma vieillesse, c’est à toi que je dédie mes Mémoires, gentil public. Enfin, je suis hors de ton atteinte, car je suis mort, et par conséquent sourd et muet, puisses-tu jouir de ces avantages pour ton repos et celui du genre humain. »

  1. C’était une princesse russe qui avait épousé le comte de Broglie pendant l’émigration.
  2. J’ai déjà dit que ces diminutifs s’employaient dans l’intimité.