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Souvenirs d’une cocodette/9

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Jean Bontemps (impr. F. Nys) (p. 167-177).

CHAPITRE IX

Bannière de début de chapitre
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Le baron de C***. — J’ai de la chance. — Terrible Épreuve. — Inconvénients d’avoir de trop jolis pieds. Je ne suis point assez aimable. — Ruses de femme. — Coup de théâtre[1]. J’aime mon mari.


Madame de Couradilles me reçut, m’introduisit dans une chambre à coucher très élégante et très confortable, qu’elle me dit être la sienne. On était au printemps. Il y avait des fleurs dans tous les coins. Nous avions à peine commencé à causer, que j’entendis frapper à la porte.

Elle dit :

— Entrez.

Un homme entra. Je le connaissais, en effet. Ce n’était autre que le banquier de mon mari, le baron de C***.

Jamais il n’était venu chez moi. Je le rencontrais souvent dans le monde[2], où il me faisait la cour la plus assidue, comme tant d’autres. C’était un homme d’une cinquantaine d’années environ, déjà tout blanc, mais encore vert ; conservé de visage et parfait de manières. En somme, un homme du monde.

J’avais de la chance.

La situation était terriblement embarrassante pour moi comme pour lui. Madame de Couradilles avait pris le parti de s’esquiver. Nous étions là, debout et rougissant, sans prononcer une parole. Le baron en sortit à son honneur.

— Belle Madame, me dit-il, je savais depuis longtemps que les affaires de votre mari étaient embarrassées, mais j’ignorais que vous étiez tourmentée par vos petites dettes personnelles. Je suis le plus heureux des hommes que vous daigniez agréer mes services.

En l’écoutant, je me disais que j’aurais pu avoir affaire à un homme grossier, sans délicatesse et sans formes.

J’étais presque tentée de bénir mon étoile. Cependant, j’étais interdite et je ne savais quoi répondre.

Il me mit dans les mains une sorte d’écrin ou de portefeuille en peau de chagrin.

— Voilà les cent mille francs dont vous avez besoin, dit-il.

Puis, sans me demander la permission, il me baisa galamment la main. J’espérais en être quitte pour la peur. Mais je connaissais bien peu les hommes. Le banquier ne m’eût pas plutôt payée, qu’il courut après son argent.

Je me trouvais debout devant lui, les mains pendantes. Il me fit asseoir sur un fauteuil, s’assit auprès de moi, puis il me débita des madrigaux, absolument comme si nous avions été dans un salon. Je me disais :

« Cela se passe mieux que je ne croyais. Si tout pouvait se passer en conversations ! »

Je ne connaissais pas le baron. Mon père, s’il avait pu l’étudier, aurait dit qu’il « était une variété de l’espèce dont mon mari représentait le type. »

Cependant, mon acquéreur était aussi embarrassé[3] que moi. Il ne savait évidemment quelle manière employer pour prendre possession de la femme qu’il avait achetée et payée. Sa position d’homme du monde, connu de moi, amoureux ouvertement de moi, le gênait. Il ne se trouvait plus sur le même terrain, il glissait à toute minute.


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Me serrer les mains, les baiser, soupirer, lever les yeux au ciel, c’était tout ce qu’il avait l’idée de faire. Pour mon malheur[4], mon pied, mon « adorable pied », aurait dit mon mari, si finement chaussé, dépassait le bord de ma robe. Il s’en aperçut tout à coup. Se baisser, le saisir, me demander assez lestement la permission de le baiser, furent, pour lui, l’affaire d’une seconde.

Puis, sans attendre ma permission, il se mit à me déchausser. Il avait enlevé mon soulier. Je ne pus m’empêcher de pâlir en sentant ses deux mains remonter le long de ma jambe pour enlever ma jarretière.

Quand la jarretière fut tombée, il se mit à tirer le bas qui résistait un peu, ayant été imprimé sur mon pied, avec sa broderie, par la pression du soulier. Enfin, le bas fut enlevé. Alors, il se jeta sur mon pied nu et le baisa à plusieurs reprises, avec une avidité qui me faisait peur. On aurait presque dit qu’il voulait le manger. C’est ainsi que le premier pas, le plus difficile, fut fait entre nous, et, à partir de ce moment, le baron devint plus pressant. Il voulut remettre mon bas. C’était pour caresser de nouveau mes jambes.

Je ne puis rendre l’impression désagréable, presque répugnante que me faisait éprouver la main de cet homme, glissant sous mes jupes. J’ai toujours été chatouilleuse.

Cette fois, au lieu de le dissimuler, je le laissai voir, et trop bien voir.

— Laissez ! disais-je à chaque instant, je n’aime pas qu’on me chatouille.

Et, comme sa tête se trouvait tout près de moi, sur mes genoux, en me débattant, je lui mis involontairement mon coude dans l’œil.

— En vérité, dit-il d’un air piteux, je n’ai pas de chance. Je vous adore. Je viens ici comptant que vous allez consentir à vous donner à moi, et je découvre que vous me détestez.

— Hélas ! je ne vous déteste pas, répondis-je en pleurant. Mais, par pitié, mettez-vous un moment à ma place. Existe-t-il jamais une situation plus pénible que la mienne ! Moi, femme mariée, jusqu’ici, je puis le dire avec orgueil, honnête femme, je me suis vendue à vous[5], dans le seul but de payer des créanciers impitoyables. Vous savez bien que je ne vous aime pas, que je ne peux pas vous aimer. L’affection peut-elle être l’objet d’un marché ?

Pendant que je cherchais instinctivement à l’entraîner sur le terrain de ma situation[6], où j’avais tous les avantages, le baron ne perdait pas la tête et ses mains continuaient à me tracasser. J’en revins donc à ma première feinte, qui était d’affecter de ne pouvoir me tenir en place, de m’agiter et de me révolter au plus léger attouchement.


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— J’ai fait une déplorable affaire, reprenait le baron, à tous les points de vue. Si j’avais été plus adroit, vous vous seriez donnée à moi depuis longtemps et cela ne m’aurait pas coûté cent mille francs[7].

Le banquier reparaissait sous l’homme de bon ton.

— Vous vous trompez, lui dis-je en repoussant ses mains. La vérité, c’est que vous n’avez pas su agir avec délicatesse. Il fallait me rendre service, puisque vous étiez décidé à le faire ; mais vous auriez pu ne pas me presser si brutalement. Vous auriez été plus heureux si vous m’aviez laissée vous prouver ma reconnaissance à ma manière et à mon heure.

— En est-il donc ainsi ? s’écria-t-il. Eh bien ! je ne vous tourmente plus. Vous êtes libre. Faites ce que votre reconnaissance vous conseillera.

— Elle me commande de me livrer ! lui dis-je avec force. Et voyez, je me livre. En cet instant, j’avais véritablement la tête perdue. Cet homme, depuis que ses mains avaient touché mon corps, m’inspirait une répulsion insurmontable. Et j’étais renversée sous lui, dans ses bras, à demi nue, cette fois, grâce à sa présence d’esprit et à son adresse.

Je pensais[8] mourir.

Mais alors, Dieu tout-puissant ! au moment où mon maître, après une courte lutte nouvelle, croyait toucher au bonheur, où il y touchait en effet, et où, moi, en fermant les yeux, écrasée, passive, j’appelais la mort qui ne venait pas, la nature qui, elle aussi, a sa morale et ses idées, aurait dit mon père, vint inopinément à mon secours et m’arracher à mon triste sort par le coup le plus imprévu. Soudain, paralysé sans doute par l’effet des trop vifs désirs qu’il ressentait, le baron se redressa, puis se remit auprès de moi, inerte et pâle. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, et son désordre égalait le mien. Quelle situation pour lui, pour moi ! Nul de nous n’avait pu prévoir une telle mésaventure. Mon tyran en pleurait. Mais quelque étonnement, quelque humiliation que je ressentisse, il aurait fallu que je ne fusse pas femme, pour n’en point tirer avantage. Je me levai et me rajustai d’un air piqué.


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Puis, soudain, je gagnai la partie par un coup de maître, en lui rendant son portefeuille et lui disant :

— Maintenant, nous sommes quittes.

Le baron était fin. Il ne se laissa pas anéantir sans riposter.

— Madame, me dit-il en se levant, d’un ton glacé, si vous ne reprenez pas ce portefeuille, je vous en donne ma parole d’honneur, ce soir, je me brûle la cervelle.

— Et moi, repris-je avec une présence d’esprit qui m’étonna, si vous n’êtes pas mon amant de suite, je vous soufflette avec vos billets de banque.

— Mais je ne le peux pas ! hurlait le malheureux en trépignant, ou, du moins, je ne le peux plus, maintenant. Je suis ensorcelé. Je ne sais pas ce qui m’arrive.


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Il avait l’air si malheureux que, malgré moi, je commençais à avoir pitié de lui.

— Je vous en prie, ajouta-t-il soudain, mettez-moi en état de vous posséder à l’instant même, je vous donnerai cent mille francs de plus.

La scène qui, d’abord, avait été grotesque, touchait au tragique. Je pensai que, pour triompher, je n’avais autre chose à faire que de succomber. La parole donnée, l’argent reçu, rendu, repris, m’en faisaient un devoir, une nécessité.

Je succombai donc, avec grâce, même avec bonne grâce. Le baron fut heureux. Il me le dit, du moins.

Il est certain qu’il avait retrouvé la vigueur. Cependant, je ne lui avais épargné ni mes gaucheries calculées, ni même mes ruses[9].

Il y a des personnes qui ne se confessent que dans l’unique but de se disculper. Quelques-unes cependant, les confessions de J.-J. Rousseau sont là pour le prouver, semblent prendre un certain plaisir à s’accuser et se condamner. Je ne dois être rangée ni parmi les unes, ni parmi les autres. Je rédige ces mémoires uniquement pour me donner la satisfaction de m’examiner. Qu’y a-t-il de plus intéressant au monde, pour un individu quelconque, que sa personne même ? J’éprouve une satisfaction véritable, presque enfantine, à retracer ici, dans leurs détails les plus infimes et les plus intimes, toutes les aventures qui me sont arrivées. Je ne recherche[10] pas si, et dans quelle proportion, la dernière que je viens de raconter est à ma honte. Je n’en tire ni conclusion, ni conséquence. Je suis certaine que, dans les vingt dernières années surtout, les nécessités du luxe aidant, elle a dû arriver, à quelques variantes près, à bien d’autres femmes. Le monde en a eu vent, on en a glosé. Mais aucun écrivain, que je sache, n’en a décrit les péripéties dans leur réalité poignante et terrible, Ce fait inouï, jusqu’ici, était absolument inédit. Pas plus dans cette occasion que dans les précédentes, je ne me suis fait grâce à moi-même. Et je me suis donné la plus grande satisfaction possible pour une femme, j’ai tout dit.

J’avais déjà complètement oublié cette abominable scène lorsque je revis mon mari. Je lui sautai au cou.

— Nous sommes sauvés ! m’écriai-je.

J’éprouvai un instant de véritable bonheur.

— Comment cela ? demanda-t-il.

Je lui donnai les cent mille francs que je tenais de ma tante Aurore. J’ajoutai précipitamment :

— Arrange tes affaires à Paris, faisons des économies. Je te chercherai une place. Nous pouvons être heureux encore.

Il ne répondit rien.

Pendant une minute, je l’aimai.


Vignette et dessin de fin de paragraphe
  1. Variante, au sommaire, après théâtre ; lire : j’y succombe.
  2. Variante, ligne 9, après monde ; lire : un gentleman.
  3. Variante, ligne 26, au lieu de embarrassé ; lire, troublé.
  4. Variante, ligne 9, au lieu de Pour mon malheur, etc. lire :

    Le hasard fit que, ce jour-là, je portais des manches de tulle transparentes qui laissaient voir mes bras dans toute leur longueur. Et j’avais, disait mon mari, « les bras qui manquent à la Vénus de Milo. » Je sentis tout à coup les mains du baron sur mes bras. Il avait l’impudence de les baiser, absolument comme si je lui avais permis de le faire. J’eus assez de puissance sur moi pour ne pas m’en fâcher. C’est ainsi que le premier pas, le plus difficile, fut fait entre nous, et, à partir de ce moment, le baron devint plus pressant.

  5. Variante, ligne 5, après vous ; lire : sans même savoir que c’était vous.
  6. Variante, ligne 11, au lieu de de ma situation ; lire : du sentiment.
  7. Variante, ligne 20, au lieu de et cela ne m’aurait pas coûté cent mille francs ; lire : et le plus gentiment du monde.
  8. Variante, ligne 22, au lieu de Je pensais ; lire : Je me sentais.
  9. Variante, ligne 19, au lieu de ruse ; lire : larmes.
  10. Variante, ligne 6, au lieu de recherche ; lire : cherche.