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Souvenirs d’une morte vivante/07

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Librairie A. Lapie (p. 47-50).


CHAPITRE V


En 1854 la furie impérialiste commençait à se calmer. Depuis longtemps nous correspondions régulièrement avec mon père, une fois par mois. Le port des lettres entre la France et la Belgique coûtait alors un franc. C’était cher, nous ne pouvions écrire plus souvent.

Il nous apprit qu’il avait loué un magasin aux galeries Royales à Bruxelles. Naturellement il s’occupait toujours de politique et de questions sociales. Il était toujours très empressé à recevoir les proscrits qui venaient vers lui.

Il reçut particulièrement Pierre Lachambeaudie lequel resta 6 mois avec lui.

Nous apprîmes aussi que monsieur et madame Texier étaient restés quelques semaines auprès de lui. Dès que ceux-ci eurent trouvé un appartement, ils s’installèrent chez eux, madame et monsieur donnaient des leçons, mais la vie était difficile pour eux.

Les forces de M. Texier étaient si épuisées qu’il tomba malade ; le docteur lui ordonna d’aller habiter à la campagne, ce qu’ils firent. Ils louèrent une petite maison et prirent des élèves ; cela allait un peu mieux financièrement et physiquement ; malgré tout, la santé de notre cher ami était bien compromise.

Ma mère avait eu un moment les intentions d’aller rejoindre mon père à Bruxelles, elle demanda conseil à Mme Texier laquelle répondit : « Qu’elle ferait mieux de rester à Orléans, qu’elle serait plus heureuse et plus tranquille. »

« Nous espérons que l’heure est proche où l’empire sombrera, alors nous rentrerons dans notre chère patrie. Votre mari sera heureux de retrouver l’humble foyer que vous lui avez conservé.

Ma chère petite amie, sois courageuse ! Si tu savais combien l’exil est amer ! Nous avons hâte que cette triste existence se modifie. Je suis si inquiète de l’état d’esprit de mon mari, il est toujours si malheureux, il lit avec tant de passion tous les journaux, espérant chaque jour que justice sera faite de l’empereur et de l’empire.

Je retrouverais la vie et la santé si je pouvais voir un beau matin à mon réveil, dans les journaux, la proclamation de la République (il était obsédé de cette idée fixe).

Comme je serais vite à Paris. Mais tant qu’un Bonaparte règnera en France, je n’y mettrai jamais les pieds ! »

Nous reçûmes une lettre de Paris qui nous mit au courant de ce qui s’y passait, nous faisant part de la mort de Lamennais lequel mourut le 27 février 1854. Il se fit enterrer civilement, pourtant il était abbé, ce grand penseur qui refusa les prières, il ne voulut pas de croix, ni l’assistance de la religion.

Les choses de la vie suivaient leur cours tant à Bruxelles qu’à Orléans.

Un jour, le facteur nous apporte une lettre de Belgique encadrée de noir, nous étions très émues. En tremblant je déchire l’enveloppe, elle contenait une bien triste nouvelle ; mon cher maître était mort depuis quelques jours.

Madame Texier me faisait le récit de ses derniers instants. Il avait été environ 4 jours réellement malade, atteint d’une fièvre chaude ; il voulait qu’on lui lût tous les journaux possibles, parce qu’il était sûr, disait-il, que l’empereur avait été chassé et qu’on allait proclamer la République. « J’ai assez souffert pour elle, j’ai bien le droit d’assister à sa proclamation. Après, cela ne me fera rien de mourir. » Il était furieux contre les siens qui voulaient l’empêcher de sortir ; des amis présents ne pouvaient le maintenir.

Le dernier jour il eut une crise violente, il trouva la force de s’habiller, d’ouvrir une fenêtre par laquelle il voulait fuir pour prendre le train de Paris. Les amis eurent beaucoup de peine à le retenir. Ils l’enlacèrent, le déposèrent sur son lit. Comme je suis fatigué ! dit-il.

— Chers amis, jurez-moi que la République est proclamée.

Ils firent un pieux mensonge.

— Oui, elle est proclamée !

Merci, je meurs heureux !

Il devint plus calme, quelques instants plus tard il avait cessé de vivre. Jugez du désespoir de ses pauvres enfants et de Mme Texier.

J’ai bien pleuré, je n’oubliais pas que sans le vouloir, j’étais la cause de son malheur.

Après sa mort, je n’ai plus eu de nouvelles de sa famille.