Souvenirs de Voyage en Arménie et en Perse/01

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Souvenirs de Voyage en Arménie et en Perse
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 10 (p. 651-681).
II  ►

SOUVENIRS DE VOYAGE
EN
ARMÉNIE ET EN PERSE.

L’ARMÉNIE.

I

Nous avions dit adieu à Stamboul, et le dernier promontoire du Bosphore nous avait caché les pointes les plus élevées des minarets de la ville des sultans. Notre bâtiment se dirigeait vers Trébisonde. Une fois débarqués sur le territoire de l’ancienne Arménie, nous devions traverser, pour gagner la Perse, quelques-unes des provinces les moins connues de l’empire ottoman. On comprend quelle fut notre joie quand, après une navigation des plus pénibles, nous pûmes enfin toucher terre. Il était aisé de prévoir cependant qu’aux tempêtes de la mer Noire allaient succéder pour nous des périls et des fatigues non moins redoutables dans les solitudes glacées qui s’étendent entre le pachalik de Trébisonde et la frontière persane.

Quand nous débarquâmes à Trébisonde dans les premiers jours de décembre, le ciel était noir et tout chargé de neige. Les préparatifs du long voyage que nous allions entreprendre, en dépit des rigueurs de la saison, furent bientôt terminés. Le 15 décembre, deux cents mulets ou chevaux, les uns portant des bagages, les autres des cavaliers, n’attendaient plus pour se mettre en mouvement que le signal du départ ce signal fut enfin donné, et nous quittâmes Trébisonde, après avoir appelé sur nous, par une collecte faite au profit des pauvres catholiques, la protection de la Providence.

À peine étions-nous sortis de la ville, que nos fatigues commencèrent : nous avions à gravir un sentier coupé de roches glissantes sur lesquelles s’abattaient à chaque instant nos chevaux, pauvres bêtes plus habituées à porter des fardeaux que des hommes. Pendant cette, marche pénible, nous eûmes tout le temps de regarder la mer Noire, qui s’étendait à nos pieds, cette mer qui nous avait bien maltraités, et dont nous ne pouvions nous séparer sans regret. Les mâts noircis du Véloce se dessinaient au loin dans la bruine. C’était pour nous comme un petit coin de la France que nous apercevions une dernière fois, et auquel nous dîmes tristement adieu.

Au-delà de cet âpre sentier, nous débouchâmes dans un pays ouvert, planté de genêts et de bruyères. Sans la pluie fine et serrée qui tombait depuis que nous étions montés à cheval, cette première journée de marche aurait été assez agréable. Le paysage était pittoresque : devant nous, une route étroite serpentait à mi-côte d’une montagne couverte de grands arbres qui avaient conservé leur feuillage. À droite, au fond d’un ravin, coulait une petite rivière qui se heurtait à toutes les roches et mêlait son murmure au bruit des pas de nos chevaux. De grands rochers à pie, d’un aspect sévère, couronnés de sapins, bornaient notre horizon. La température n’était pas trop rude encore, mais elle devait s’abaisser à mesure que nous nous rapprocherions des montagnes neigeuses vers lesquelles se dirigeait notre caravane.

Nous fîmes halte, à la tombée de la nuit, dans un hameau où des écuries nous servirent de logement. Le mauvais temps continuait, et le froid, qui avait beaucoup augmenté, nous rendait notre triste gîte insupportable ; aussi le quittâmes-nous sans trop de regret dès le point du jour. Le chemin traversait un bois de mélèzes et de sapins, coupé par de nombreux torrens dont la gelée n’avait pas encore immobilisé les cascades. À la fin de cette seconde journée, nous sortîmes du bois, et nous atteignîmes la région des neiges, que, pendant trois mois, nous ne devions plus quitter. La nature changea aussitôt d’aspect : nous vîmes se dérouler devant nous des plaines immenses, couvertes d’une neige épaisse, et sur lesquelles planait un morne silence. Le froid était devenu subitement excessif : le thermomètre marquait déjà 15 degrés au-dessous de zéro. Nous étions sur le Zingâna, l’un des monts les plus élevés de la chaîne que nous avions à franchir. Le vent soufflait avec furie, et précipitait sur nous des tourbillons d’une poussière glacée. Sur cette neige, qui avait cinq à six pieds d’épaisseur, aucun chemin n’était tracé ; des ours seuls, ainsi que des loups, que nous aperçûmes au loin, y avaient laissé leurs empreintes. Notre caravane marchait péniblement, enfonçant à chaque pas, décrivant au bord des précipices un sentier mouvant qui se dérobait sous les pieds des chevaux, obligés de marcher les uns derrière les autres ; elle formait ainsi un long ruban noir dont les ondulations serpentaient au loin sur ces crêtes éblouissantes sous les rayons du soleil. À chaque instant, des mulets roulaient avec leurs charges dans les ravins. Les muletiers s’y laissaient descendre à leur suite pour les en tirer ; ils remontaient avec les plus grandes peines, ramenant les animaux qu’ils rechargeaient pour recommencer vingt pas plus loin. Les cavaliers devaient souvent mettre pied à terre pour réchauffer leurs membres engourdis, ou éviter des chutes que rendait imminentes le pas mal assuré de leurs montures.

Du haut du Zingâna, nous descendîmes dans une contrée moins difficile, mais que la neige couvrait aussi en grande abondance. De ce moment, nous étions voués à des neiges continuelles et à un froid qui ne varia guère que de quinze à vingt-cinq degrés. Nous atteignîmes ainsi la petite ville de Gumuch-Khânèh, dont le nom signifie maison d’argent, à cause des mines de ce métal qui se trouvent dans son voisinage. Cette ville est adossée à une montagne dont elle garnit la pente jusqu’au sommet d’une façon très pittoresque.

J’étais parti en avant avec un de nos camarades de voyage, pour aller préparer des logemens ; arrivés à Gumuch-Khânèb, nous nous présentâmes aussitôt chez le mutselim. Ce fonctionnaire avait été instruit de l’arrivée de l’ambassadeur de France [1] ; il avait dû aviser aux moyens de l’héberger, lui et toute sa suite. Trouvant les gens peu empressés et à moitié polis, nous montons sans hésiter chez leur maître. Nous voyons un petit homme court, mais très gros, à l’œil rond et stupide, enfoui dans une pelisse d’où se dégageait à peine une tête coiffée d’un énorme turban, et qu’on ne devinait guère qu’à la direction d’une longue pipe trahie par les nuages d’une épaisse fumée. Le mutselim donnait audience quand nous vînmes lui demander d’une manière assez cavalière ce qu’il avait fait pour recevoir l’elchi (ambassadeur). Mécontent de ce que nous avions souillé ses tapis avec nos bottes couvertes de neige, ou bien peut-être ignorant ce qu’il devait à des voyageurs munis de firmans impériaux, le mutselim nous reçut fort mal ; il grommelait entre ses dents et le bout d’ambre de son tchibouk des mots rapides dont nous ne comprenions pas le sens, mais qui nous parurent moins que bienveillans. Nous n’en réitérâmes pas moins notre demande, insistant sur la nécessité d’avoir tout de suite une maison pour l’elchi, qui nous suivait de près ; mis au pied du mur et sans doute ému de notre aplomb, le mutselim se décida, tout en murmurant, à nous offrir une salle dans sa maison ; mais nous la refusâmes en alléguant la malpropreté de ce réduit, d’ailleurs trop étroit, et en demandant un logis plus convenable et plus vaste pour nous contenir tous avec nos gens et nos chevaux. On nous en montra plusieurs dans des conditions qui les rendaient inacceptables : il était évident qu’il y avait mauvais vouloir, intention de ne pas nous loger ou de nous loger fort mal ; nous en fîmes l’observation en termes sévères, et regagnâmes la route par laquelle nos compagnons devaient arriver. Nous fîmes part à l’ambassadeur de ce qui venait de se passer. De son côté, le caterdji-bachi, ou muletier en chef, ne se souciant pas de faire gravir à ses mules le chemin un peu raide, et d’ailleurs hors de la route, qui conduisait à Gumuch-Khânèh, avait persuadé à l’elchi de s’arrêter dans un hameau où se trouvaient, avec quelques masures en bois, trois petits cafés où il prétendait que nous serions aussi bien qu’en ville. On se rendit à ses raisons et l’on s’établit comme on put dans les maisons où le prudent caterdji avait déjà fait décharger ses bêtes.

Nous n’avions sans doute, en restant là, que peu de chose à regretter du comfort de la ville voisine ; mais la mauvaise volonté manifeste du mutselim ne pouvait être passée sous silence, l’ambassadeur devait à son caractère officiel et au pays qu’il représentait de lui témoigner son mécontentement : il lui envoya un attaché de l’ambassade avec un drogman. Après l’avoir malmené et lui avoir, en termes amers, reproché les airs qu’il se donnait de ne point avoir égard au firman impérial sous la protection duquel voyageait l’ambassadeur, ces messieurs firent craindre au mutselim les suites de sa conduite. Ils allèrent même, pour l’humilier, jusqu’à repousser la pipe et le café que le gouverneur leur fit offrir. Cet affront est l’un des plus graves que l’on puisse faire subir à un Turc, et celui-ci en parut très décontenancé, d’autant plus que cette scène se passait en public, et que les deux envoyés de l’ambassadeur n’avaient, comme nous avant eux, épargné au mutselim aucune des humiliations qui devaient lui être les plus sensibles. Cependant le gouverneur chercha à se défendre, mais avec son apathie habituelle et sans paraître même comprendre de quel manque de procédés il s’était rendu coupable envers l’ambassadeur. Nous apprîmes plus tard que le mutselim avait été destitué.

Peu de temps après nous être éloignés de Gumuch-Khânèh, nous passions d’un pachalik dans un autre. Nous avions traversé celui de Trébisonde et nous entrions dans celui d’Erzeroum, ou, pour rappeler ici des noms devenus classiques, nous quittions le royaume de Pont pour celui d’Arménie. Nous mettions le pied dans une des contrées d’Asie les moins explorées et les moins connues. Ce vaste pays, toujours mêlé aux grands faits de l’histoire des peuples asiatiques, est tombé victime des vicissitudes de toutes sortes qui les ont agités ; le nom seul de l’Arménie subsiste aujourd’hui, et c’est peut-être encore trop dire, car, incorporée à la Turquie, à la Perse ou à la Russie, la patrie de Tigrane n’a plus même de nom sur les cartes. Quoi qu’il en soit, une réception gracieuse nous attendait sur le territoire de l’ancienne Arménie. À peine entrés dans le pachalik d’Erzeroum, nous vîmes venir à nous un groupe de cavaliers, parmi lesquels se faisaient remarquer des officiers supérieurs. C’était le mutselim de la petite ville de Baïbout qui venait à notre rencontre avec un colonel et un autre officier de la maison du pacha d’Erzeroum. Ces personnages étaient envoyés par celui-ci pour complimenter l’ambassadeur et l’escorter en veillant à ce que, sur son territoire, rien ne lui manquât, non plus qu’à sa suite. Le gouverneur de la province d’Erzeroum était Hafiz-Pacha, celui qui commandait l’armée turque à Nezib et perdit contre Ibrahim-Pacha cette bataille qui décida du sort de la Syrie, devenue dépendance de l’Égypte. Hafiz-Pacha nous traita grandement, avec une bienveillance et une considération toutes particulières. À Baïbout, d’excellens logemens avaient été préparés par ses ordres. Plus tard et jusqu’à Erzeroum, nous trouvâmes, grace aux instructions qu’il avait données, des toits aussi hospitaliers que le comportait le pays dans lequel nous étions engagés. Les officiers d’Hafiz-Pacha nous escortèrent jusqu’au pied des murs d’Erzeroum.

Nous apercevions depuis long-temps cette ville et nous n’en étions plus qu’à une demi-heure, quand nous rencontrâmes une compagnie d’infanterie rangée en bataille sur le bord de la route : elle présenta les armes quand nous passâmes devant ses rangs, et, faisant un mouvement de flanc, elle vint aussitôt se former de nouveau en avant de notre petite troupe, afin de nous précéder dans la ville. Nous entrâmes à Erzeroum en passant sous des voûtes épaisses fermées par des portes doublées de fer, dont les gonds étaient fixés à d’antiques murailles. Le pacha avait fait préparer pour nous des appartemens comme nous avions perdu l’habitude d’en voir depuis que nous avions quitté Trébisonde, j’allais dire même Constantinople. D’excellens tapis, des divans moelleux, de bonnes cheminées bien approvisionnées de bois sec allaient nous faire, pour quelques jours, oublier les tristes étapes faites dans la neige et les non moins tristes haltes de chaque soir dans les cahutes ou dans les étables des villages de l’Arménie. Le pacha, dans sa libéralité, avait recommandé qu’on n’oubliât rien de ce qu’il fallait pour notre cuisine [2].

Pendant le séjour que nous fîmes dans sa résidence, nous vîmes souvent Hafiz-Pacha ; nous allions chez lui, il venait chez l’ambassadeur, et s’y invita même une fois à dîner. Nous trouvâmes en lui un homme excellent, aussi simple qu’affable : sa physionomie ouverte et intelligente n’accusait en rien le type turc, elle nous étonna au premier abord ; mais le pacha prit bien vite le soin de faire cesser cet étonnement en disant qu’il était Circassien. Amené, dans son enfance, de Circassie à la cour du sultan Mahmoud, Hafiz-Pacha monta successivement tous les échelons que la fortune lui rendit faciles jusqu’au jour où elle le trahit à Nezib. Voué et fidèle au service de l’empereur de Constantinople, son ame n’en était pas moins restée sensible aux malheurs comme aux victoires de ses compatriotes. Dans les entretiens que nous eûmes avec lui, sa nature franche et disposée à la sympathie se laissait aller à l’abandon des causeries intimes ; il parlait volontiers de la Circassie et du patriotisme de ses nobles enfans. Les vœux secrets de son cœur pour le succès de leur cause se trahissaient cependant plutôt qu’il ne les avouait hautement. Hafiz-Pacha expliquait ses réticences en disant : « Je suis allé en Russie, j’y ai été comblé de faveurs et de bontés par le czar, je ne peux lui souhaiter du mal ; je me borne à attendre ce qui résultera des décrets de Dieu. » Ces paroles étaient trop dignes pour laisser prise au blâme. Le plus sincère ami des Tchirkess n’eût d’ailleurs pu se méprendre sur les sentimens secrets de Hafiz, en l’entendant parler de ce qu’ils avaient déjà fait et de ce qu’ils étaient capables de faire encore. Entre autres phrases qui le trahissaient, je citerai celle-ci : « Ce qui fait la force des Russes, c’est le dénûment des Tchirkess, qui manquent de soufre pour fabriquer de la poudre. Tous les ports, tous les rivages sont gardés… on ne peut leur en faire passer… mais, par un miracle de la volonté providentielle, une montagne s’est ouverte, et dans ses entrailles les Tchirkess ont trouvé cette matière indispensable. Désormais ils pourront mieux résister aux Russes, peut-être les repousser… Inchâllah ! » Tout le patriotisme du pacha, tous ses vœux pour les Circassiens se révélaient dans cet inchâllah ; cette invocation à l’Être suprême, cette espérance en Dieu est l’expression la mieux sentie de la confiance d’un musulman dans la protection du Tout-Puissant. Hafiz-Pacha disait donc noblement qu’il ne voulait pas de mal à l’empereur de Russie dont il avait été l’hôte ; mais son cœur gardait l’espoir que le ciel interviendrait dans cette guerre et protégerait les héros du Caucase. À propos du caractère aventureux et batailleur des Circassiens, le pacha d’Erzeroum nous dit quelques mots que tout le monde ne prendra peut-être pas en bonne part, mais qui, dans sa pensée, était un compliment à notre adresse : « Je ne connais, disait-il avec courtoisie, que deux peuples qui soient véritablement braves, les Français et les Tchirkess. Les autres peuples se battent bien, mais toujours mus par un sentiment réfléchi, l’obéissance, le devoir ou le fanatisme : les Français et les Tchirkess se battent par goût et pour le plaisir de se battre. »

Un soir que le pacha était venu sans façon s’inviter à dîner chez l’ambassadeur, il y fut reconnu par le tchiaouch-bachi, ou chef des serviteurs turcs de l’ambassade. Il avait sauvé la vie à cet homme il y avait vingt ans. Celui-ci s’appelait Fesy, avait été janissaire à Constantinople, et, mauvais sujet, comme ils l’étaient tous, il n’avait connu pendant long-temps d’autre loi que celle du sabre, d’autre argument que le poignard. À la suite d’une rixe dans laquelle il avait tué un homme, Fesy avait été condamné à perdre la tête. Hafiz-Pacha, grace aux fonctions qu’il remplissait alors, put intervenir en faveur du janissaire et le sauver. Cet épisode datait déjà de loin, et, si le coupable gracié se souvenait du bienfait, le bienfaiteur avait oublié sa clémence. Le pacha, retrouvant, après vingt années, l’ancien janissaire devenu grave à mesure que ses moustaches grisonnaient, demanda à Fesy comment, lui qui paraissait maintenant un homme si sage, il avait pu se laisser aller à des violences aussi fâcheuses. Le vieux tchiaouch répondit, avec le plus grand sang-froid et comme s’il se fût agi d’une simple peccadille : « J’étais jeune dans ce temps-là et janissaire ! »

Dans toutes les causeries auxquelles se laissait aller le pacha d’Erzeroum, il régnait une animation excessive. Chez lui, cette animation était parfois, mais bien faiblement, modérée par les habitudes de nonchalance particulières aux Turcs. Ses manières étaient prévenantes et aimables ; il paraissait rechercher beaucoup le commerce des Européens et s’intéresser sérieusement à leurs découvertes. Il tenait à s’en instruire pour en faire profiter son pays, et affectait de rejeter bien loin le mépris stupide qu’ont en général les mahométans pour la civilisation occidentale. Il y avait cependant un point sur lequel nous ne pouvions passer condamnation en sa faveur : Hafiz-Pacha avait pour médecin un Piémontais qui avait été cuisinier à bord d’un navire marchand. Le pacha ne l’ignorait pas. À la vérité, il n’avait pas une foi aveugle dans la science du Piémontais, mais il disait : « Que voulez-vous ? faute de mieux, je le garde. Allah kerim ! » ce qui voulait dire : Dieu est grand ! Dieu me sauvera !

Hafiz-Pacha était un spirituel causeur, et se laissait aller parfois aux jeux de mots. L’un de nous lui avait offert une boîte de cigares, parce qu’il avait fait la remarque que c’était une manière de fumer plus commode à cheval que le tchibouk turc. Le pacha prit tout de suite un cigare ; on lui présenta du feu au bout d’une pince, un charbon s’échappa, et comme on s’empressait de secouer sa pelisse qui brûlait, il dit en riant : « Le pacha n’a pas peur du feu. » Je pensai à la bataille de Nézib, où Hafiz avait en effet vu le feu de très près, et où, dit-on, il voulait se faire tuer quand sa cavalerie fut tournée par les Égyptiens et que son infanterie passa du côté d’Ibrahim. Ce grand désastre avait entraîné non-seulement la perte de sa gloire militaire, mais encore celle de toutes ses richesses : sa tente, resplendissante d’or et de soie, pleine de riches tapis et d’objets précieux, était tombée au pouvoir des Égyptiens, et fut saccagée par une soldatesque avide de pillage. Le pacha nous racontait ces tristes scènes avec une philosophie admirable ; il ne paraissait pas regretter ses biens perdus ni les trésors qu’on lui avait enlevés ; son front ne s’obscurcissait que quand il en venait à parler de son infortune comme soldat et de l’obligation où il fut, pour sauver sa fête, de fuir presque seul. En effet, quand tout fut perdu, sans qu’il pût même appliquer à son armée transfuge le mot consolant de François Ier, il s’échappa du champ de bataille où il se voyait abandonné, escorté seulement de cinq à six officiers fidèles et dévoués.. Il se jeta dans le Kurdistân, dont les montagnes et les défilés lui offraient plus de chances de salut. Il y rencontra cependant des ennemis nouveaux, et fut attaqué par un parti nombreux de Kurdes. La petite troupe dut se défendre : elle se comporta vaillamment, le pacha lui-même mit le sabre à la main et tua deux de ces bandits ; mais c’était là une bien faible compensation à la perte d’une grande bataille.

Les compatriotes d’Hafiz-Pacha auraient pu à bon droit le regarder comme un homme excentrique : la plupart des Turcs, endormis, insoucians et apathiques, font ressortir comme une anomalie toute nature vive, spirituelle et sympathique. La veille de notre départ, Hafiz-Pacha nous donna un dernier témoignage de la prodigalité orientale qui, chez lui, s’unissait aux qualités les plus solides ; il envoya à l’ambassade, pour être distribués entre nous, seize chevaux, seize sabres damas, et il alla jusqu’à faire remettre une énorme somme d’argent, 20,000 piastres, qu’il priait l’ambassadeur de répartir entre tous les serviteurs de sa suite. Il fallut accepter les chevaux et les armes, en retour des présens offerts au pacha ; mais les largesses qu’il entendait faire à notre domesticité étaient trop contraires à nos usages pour que l’ambassadeur les agréât. Ce ne fut au reste qu’avec les plus grandes peines, et malgré lui, que le pacha renonça à une libéralité qu’on lui représenta comme un dangereux précédent dans les circonstances analogues que l’avenir pouvait lui réserver.

Il y avait cinq jours que nous nous reposions à Erzeroum : c’était assez ; il fallait remonter à cheval. Nous nous rendîmes tous au sérail du pacha pour lui faire nos adieux. Dans cette dernière visite, il se surpassa encore en cordiale amabilité. Il nous témoigna avec une affection sincère le chagrin qu’il éprouvait de nous voir le quitter si tôt. Il avait espéré, disait-il, que les glaces de l’hiver et les passages si difficiles à franchir dans les montagnes nous auraient retenus auprès de lui quelque temps. Il ajoutait « qu’il ne nous oublierait jamais, qu’il s’estimait bien heureux de nous avoir connus ; que, dans le cours de sa vie, il avait quelquefois rencontré des hommes aimables et qu’il avait affectionnés, mais que jamais il n’en avait trouvé autant réunis. » Ce compliment était certes aussi flatteur que bien tourné. Il ne fallut pas moins que tout l’esprit et tout le savoir de l’interprète de l’ambassade pour n’être pas en reste de gracieuseté avec le pacha. L’ambassadeur mit à profit la bonne disposition où il le voyait pour lui demander la grace d’un chrétien. Ce malheureux, pris d’une velléité d’apostasie avait voulu se faire circoncire ; mais le repentir l’avait fait reculer, et il ne voulait plus devenir mahométan. La loi musulmane est formelle sur cet article ; elle entraîne la peine de mort. Cependant le pacha accorda la grace du pauvre chrétien, en disant « qu’il ne savait pas, comment il s’arrangerait avec les mollahs, très fanatiques dans cette partie reculée de l’empire ottoman. »

Nous prîmes congé d’Hafiz-Pacha, enchantés de lui, très reconnaissans aussi de sa brillante et cordiale hospitalité. De son côté, il paraissait très ému en nous répétant : « Koch-Gueldin… Allah saklasen (vous êtes les bienvenus, Dieu vous conserve !) »

Pendant la durée de notre halte à Erzeroum, l’ambassadeur avait reçu la visite de tous les Européens, agens politiques ou autres, qui habitaient cette ville. Parmi les premiers, les seuls qui.fussent accrédités officiellement étaient le consul d’Angleterre et celui de Russie ces deux puissances sont les seules qui, à partir de ce point, aient des représentans en Asie. La France n’en a aucun ; Trébisonde est la limite extrême du rayonnement de son influence dans le nord du continent oriental. Dans une autre direction, l’influence française s’étend sur quelques points du littoral de la Méditerranée, puis, franchissant les déserts du sud, elle déployait encore naguère son pavillon à Mossou et à Bagdad ; mais il ne flotte plus aujourd’hui dans ces deux villes, et dans tout l’intérieur de l’Asie-Mineure, en Arménie, en Kurdistan, en Perse et au-delà, jusqu’en Chine, il ne se rencontre aucun agent français. Aussi le terrain politique, c’est-à-dire celui des intrigues, celui où se joue le sort de ces vastes pays, est-il exclusivement abandonné à l’ambition envahissante de la Russie et de l’Angleterre. Cet. abandon porte ses fruits depuis long-temps : ces deux nations sont toutes-puissantes sur ce vaste théâtre du monde asiatique où la France est à peine connue de nom, et où son indifférence lui méritera un jour, devant l’humanité, le reproche de n’être pas intervenue.


II

Avant de reprendre la vie nomade, nous avions eu le temps de parcourir Erzeroum et de recueillir quelques notions précises sur l’état actuel de la nombreuse population qui habite cette curieuse cité. Erzeroum, dont quelques étymologistes font dériver le nom de Arx Romanorum, a été fondée en 415 par Théodose II, et s’est appelée Theodosiopolis. Elle est la capitale du pays qu’on désignait autrefois sous le nom de la Haute-Arménie ; elle est aussi le chef-lieu du pachalik d’Erzeroum, qui se divise en plusieurs districts commandés par des pachas soumis à celui qui y fait sa résidence. Cette contrée, qui fut le berceau du christianisme arménien, est célèbre par le martyre de saint Grégoire, qui vint y prêcher l’Évangile.

Erzeroum tomba au pouvoir des Ottomans dans l’année 1517 ; les Russes s’en emparèrent en 1829, mais la rendirent à la Porte l’année suivante. Leur passage coûta cher à cette ville, car ils emmenèrent avec eux un grand nombre de familles arméniennes pour les établir au-delà de l’Araxe devenu leur frontière. Ils ne firent d’ailleurs aucune différence entre les orthodoxes et les schismatiques, et ils opérèrent sur une si vaste échelle, que, pour ne parler que des catholiques, sur quatre cent cinquante familles de ces derniers, il ne s’en trouve plus actuellement à Erzeroum que trente-six. La population de cette ville est aujourd’hui peu industrieuse. L’émigration forcée de 1829, la nature du pays, le génie même de la nation arménienne, concourent à expliquer l’état actuel de cette cité. Essentiellement pasteurs et agriculteurs, les Arméniens, dans ce pays du moins, ont conservé leurs goûts, entretenus d’ailleurs par la fécondité des plateaux élevés et la richesse des vallées qu’ils habitent. Aussi la plaine d’Erzeroum, qui est très vaste, est-elle un des points les mieux cultivés et les plus riches de l’empire ottoman où généralement tout languit, tout meurt, la nature comme les générations. À part les marchés nécessaires aux cultivateurs des nombreux villages qui avoisinent Erzeroum, le commerce de cette ville est tout de transit ; dans ses vastes khans, où se succèdent les caravanes, les ballots qu’elles y apportent restent intacts. Venus de la Perse ou de l’Inde, ils s’acheminent vers Constantinople. S’ils arrivent de cette ville ou du Franguistân, ils continuent leur route pour aller dans les bazars éloignés de Tabriz ou d’Ispahan.

Erzeroum présente peu de monumens remarquables. On y trouve quelques vestiges d’édifices empreints d’une grandeur et d’une élégance dont les constructions modernes ne portent plus de traces. Un de ces édifices mérite une attention particulière, à cause des souvenirs qui s’y rattachent et de l’abandon même auquel les préjugés mahométans l’ont voué. Il faut en chercher le motif dans l’origine que lui attribuent les Turcs, qui y voient les restes d’un ouvrage des guiaours ou infidèles, c’est-à-dire des chrétiens. Je n’ai pu recueillir, sur les ruines d’Erzeroum, aucun renseignement certain, et j’ai pensé que les guiaours qui auraient élevé cet édifice n’étaient autres que les Arméniens possesseurs aborigènes du pays avant l’intrusion des hordes mahométanes. Quoi qu’il en soit, à en juger par la disposition intérieure, ces curieuses ruines seraient celles d’une église. Le plan de l’édifice était fait suivant une croix latine, et la nef principale aurait été comprise entre deux rangs d’arcades, surmontés chacun d’un second étage d’arcades semblables. Les Arméniens racontent qu’il y eut, sur l’emplacement occupé par ces débris, une belle église renversée et ruinée de fond en comble par les Turcs ; mais à quelle époque, pourquoi, et à la suite de quel événement ? C’est là ce que je n’ai pu découvrir. Il est probable que la dévastation, qui semble avoir passé sur ce monument comme un ouragan furieux, remonte à l’invasion des tribus turcomanes seldjoucides, qui a couvert tout l’Orient de tant de ruines et de tant de poussière. Aujourd’hui quelques réduits abrités au milieu de ces décombres servent de magasins d’armes. Parmi ces armes, il y en a de toutes sortes, et je ne fus pas peu étonné d’en voir qui avaient dû appartenir à des guerriers de la croix. Les Turcs paraissent attacher un grand prix à la possession de ces dépouilles, qui proviennent, disent-ils, des guiaours qu’ils ont vaincus. Ces armes n’auraient-elles pas été conquises sur les infortunés croisés qui périrent dans l’Asie-Mineure, et ne faudrait-il pas y voir les tristes trophées enlevés, par les princes musulmans de Koniah, aux chrétiens massacrés dans les défilés du Taurus, ou sous les murs d’Antioche ? Il est difficile d’expliquer autrement la présence de ces armures à Erzeroum, car jamais, aux temps les plus prospères et les plus glorieux de leur puissance, les croisés ne se sont avancés jusque-là. Il ne me semble pas qu’il soit plus admissible de voir dans ces trophées des armures génoises. Aussi aventureux négocians qu’ils étaient intrépides marins, les Génois avaient bien obtenu des empereurs de Byzance des comptoirs ou colonies dans la mer Noire ; mais nul souvenir, que je sache, ne constate qu’ils aient fondé un établissement dans l’intérieur du continent asiatique. Voilà bien des hypothèses et des doutes relativement à l’intérêt moral que peuvent offrir au voyageur les vestiges du bel édifice chrétien dont Erzeroum montre encore les restes. À défaut de souvenirs historiques, les belles formes architecturales de ce monument suffiraient pour le désigner à notre attention. Extérieurement, la façade se compose d’une grande porte ogivale surmontée de chaque côté de deux espèces de petites tours à larges cannelures et dont la surface était entièrement couverte de briques émaillées. Les dessins de cette mosaïque, à en juger par ce qu’il en reste, étaient variés et d’une grande élégance. Malheureusement la dégradation qui a envahi le reste de l’édifice a déjà atteint et fait disparaître en grande partie l’ornementation éclatante de ces tourelles. Une puissante porte bardée de fer interdit l’accès de ces ruines que les habitans décorent du nom d’arsenal à cause des heaumes, des cuirasses et autres fragmens d’armures entassés dans un coin où la rouille de plusieurs siècles les dévore.

Je n’ai rien retrouvé dans la ville d’Erzeroum qui dénotât l’antiquité de son origine. Les chrétiens du pays n’en ont pas moins de singulières prétentions à ce sujet, car ils affirment avec une grande naïveté que leur ville remonte à Noé ; selon eux, ce patriarche, étant sorti de l’arche, aurait descendu les pentes du mont Ararat pour venir la fonder. Il ne faut voir là qu’une vanité commune à plusieurs populations de ces contrées, qui, non contentes de faire remonter l’origine de leur hameau à Noé, veulent aussi que l’arche se soit arrêtée sur le pic qui en est le plus voisin. La vérité s’efface ici et devient presque insaisissable au milieu de l’obscurité et de la multitude des traditions.

Le climat d’Erzeroum est un des plus désagréables qui se puissent rencontrer sur le globe. Cette ville est située dans une vaste plaine à plus de deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer Noire ; — la neige y couvre la terre pendant au moins six mois de l’année, et quelle neige ! jamais moins de cinq à six pieds. — Le froid, qui commence en septembre, s’y prolonge jusqu’en mai : il y devient très intense, et varie, durant trois mois, de 15 à 25 degrés. Pendant notre séjour, nous vîmes le thermomètre descendre à 23 degrés. On comprendra que nous ayons quitté Erzeroum sans regret ; cette ville ne pouvait être pour nous une Capoue malgré toutes les bontés du pacha. Aussi nous préparions-nous à marcher en avant avec résignation et avec l’espoir d’être bientôt délivrés de ces affreux frimas ; mais nous ignorions les horreurs qui nous attendaient non loin de la capitale de la Haute-Arménie.

Nous marchions depuis deux jours, après avoir quitté Erzeroum, quand nous arrivâmes à un village appelé Delibaba, à l’entrée d’une gorge ouverte dans une montagne très élevée, et qui était réputée très dangereuse à cause des tempêtes qui y règnent presque constamment l’hiver. Le temps qui, dans la journée, avait été assez doux s’était assombri sur le soir ; le vent commençait à souffler, tout s’annonçait mal pour la marche du lendemain, qui devait être fort pénible. La montagne que nous devions traverser porte le nom de Daar, qu’elle emprunte à un village situé presque au sommet, et où nous devions nous rendre. Nous avions trouvé à Delibaba des voyageurs et une caravane qui n’avaient pas osé s’aventurer dans cette montagne redoutée : ils attendaient patiemment une occasion favorable pour la franchir. On nous dit à Delibaba qu’il arrivait fréquemment, dans cette saison, que l’on fût obligé de séjourner quinze et vingt jours avant de pouvoir passer. Cependant, plus hardis ou plus imprudens que les voyageurs restés à Delibaba, nous ne tînmes aucun compte de ces avertissemens, et nous tentâmes l’aventure malgré les sinistres présages d’un ciel noir et d’un vent impétueux. Suivis par un colonel turc qu’Hafiz-Pacha nous avait donné pour compagnon jusqu’à la frontière, et en dépit des avis de cet officier, nous nous engageâmes dans les premiers défilés de la montagne. Nous n’avions pas marché une heure, que le vent souffla avec violence en face, chassant devant lui des tourbillons de neige qui nous glaçaient et nous empêchaient de distinguer la direction que nous devions suivre. Plus nous nous élevions, plus la tourmente augmentait. Bientôt nous ne trouvâmes plus aucune trace de route, et la neige était autour de nous tellement remuée par le vent, que le sentier se fermait immédiatement entre un cavalier et celui qui le suivait. Nous nous égarâmes ; nos guides ne savaient plus eux-mêmes où ils étaient ; pourtant il fallait avancer et retrouver quelque faible indication qui nous tirât d’embarras. Les Turcs qui étaient avec nous semblaient triompher, et nous disaient : On vous avait prévenus ; vous n’avez pas voulu croire, puis ils répétaient à tout instant : Allah ! Allah ! Pour toute réponse nous poussions nos chevaux dans des directions différentes, enfonçant et disparaissant presque dans la neige. Enfin, après des efforts incroyables, après avoir franchi plusieurs ravins que le vent avait comblés, nous fûmes assez heureux pour apercevoir au loin un sommet qui était comme un jalon et sur lequel nous nous dirigeâmes. Au-dessous était le village de Daar. Six mortelles heures avaient été employées à lutter contre les rafales et la neige, quand nous arrivâmes à cet abri. Daar était un de ces hameaux comme nous en avions déjà vu plusieurs, composé de quelques cavernes ou tanières creusées en partie dans la terre et couvertes par des terrasses qui se confondaient avec le sol. Ce hameau était habité par des Kurdes qui s’y réfugiaient l’hiver, quand les neiges les chassaient des gorges où, pendant la belle saison, ils campaient au milieu des pâturages avec leurs troupeaux.

Une fois en sûreté, nous voulûmes, comme un général après la bataille, connaître l’état de nos pertes : il manquait quatre chevaux restés engloutis dans la neige. Daar était un si misérable trou, que nous eûmes beaucoup de peine à nous y loger. Pour moi, ne trouvant pas supportables les antres infects qu’on avait mis à ma disposition, je cherchai si, parmi les maisons qu’on ne nous montrait pas, je n’en trouverais point quelqu’une plus commode et où je pusse me réconforter un peu après la pénible course que nous venions de faire. Ces cahutes, assez chaudes à cause de leur construction souterraine, étaient de très bonnes étables pour des bestiaux ; mais elles avaient le désagrément de mettre les bêtes et les gens dans une communauté qui offrait peu de charmes. Nous n’étions point difficiles nous avions appris à nous faire aux cabanes sales et enfumées, seuls gîtes que nous avions rencontrés sur notre route ; mais c’était trop d’être pêle-mêle avec des boeufs, des buffles ou des chèvres, et, sans être sybarites, il nous était permis de chercher à éviter cette compagnie aussi puante qu’incommode. J’avisai donc une tanière dont la porte en bon bois, assez proprement et élégamment travaillée, me semblait clore la demeure d’un des habitans les plus aisés de l’endroit. J’avais l’espoir d’y trouver un logement meilleur, et je poussai la porte. Au-delà d’un espace obscur qui était encore une de ces maudites étables où j’entendais ruminer des buffles, un demi-jour me laissa entrevoir une sorte de petite chambre séparée de l’écurie par une balustrade en bois. J’avançai hardiment : là, autour d’un excellent feu, dont la vue seule me faisait envie, étaient rangés quelques Turcs, qui me parurent être des courriers ou des soldats. La pièce assez propre, les tapis étendus par terre, et surtout cette cheminée auprès de laquelle ces hommes aspiraient la fumée de leurs pipes, me tentèrent au point que je résolus de m’approprier le tout. Le maître du logis était là. Sans autre forme de procès, je lui dis de mettre dehors les Turcs, parce que je voulais leur place. Ceux-ci, bien étonnés d’un pareil langage, firent des objections très naturelles, et je dirai même bien justes ; mais le froid m’avait rendu inexorable. On dit que ventre affamé n’a pas d’oreilles ; ceux qui ont voyagé à cheval, dans la neige, avec 20 degrés de froid, doivent savoir si un homme gelé et morfondu n’est pas à peu près sourd : je le fus complètement, je l’avoue, aux représentations des Turcs que je dépossédais. Quand j’y pense aujourd’hui, je me repens ; je vois encore la mine piteuse de ces braves gens qui, comme moi, avaient sans doute souffert aussi du vent, de la neige ; mais ils m’épargnèrent, par leur résignation, une lutte dans le cours de laquelle j’eusse peut-être fini par reconnaître mes torts. Au reste, j’appuyai mes raisons d’argumens victorieux, nous étions tous les hôtes du sultan, ils étaient ses esclaves, ils devaient céder : je ne dis pas que ce fût sans beaucoup maugréer et m’accabler, entre leurs dents, d’injures et de malédictions ; mais peu m’importait, pourvu que le lieu, le tapis et le feu fussent à moi. J’en pris possession, et, en bon camarade, comme la chambre était grande, j’invitai quelques-uns de mes compagnons, plus discrets ou plus patiens que moi, à venir partager ma conquête. Je dois dire que, s’ils désapprouvèrent le moyen par lequel je me l’étais appropriée, ils en jouirent comme des gens qui savaient l’apprécier, et chez qui les scrupules n’allaient pas jusqu’à repousser le partage d’un bien mal acquis.

Une fiente de cheval ou de buffle bien sèche et bien pétrie en mottes était jetée incessamment dans l’âtre par le maître de la maison, qui déployait toutes les ressources dé son hospitalité avec empressement. Il pensait sans doute qu’il ne devait rien épargner pour des personnages qui se faisaient place avec un si merveilleux sans-façon. Nous avions chaud, nous étions à couvert et mollement étendus sur les tapis ; nous entendions les rafales passer sur le toit de notre tanière sans en être émus. Les heures d’angoisse étaient oubliées ; nous laissâmes s’écouler sans inquiétude celles du repos et du kief [3].

Nous devions cependant quitter Daar le lendemain. Nous n’avions gravi qu’une partie de la montagne ; il nous restait à en franchir la plus longue et la plus difficile. Dans la nuit, la tempête redoubla : le vent, qui avait soufflé avec violence, avait précipité, des sommets élevés, des avalanches de neige qui avaient prodigieusement augmenté celle qui couvrait déjà le village. Le matin, quand nous voulûmes sortir de notre écurie, nous trouvâmes la porte comme barricadée. Les énormes flocons qui tombaient étaient si rapprochés les uns des autres, que l’on ne distinguait rien. On ne se voyait pas d’une hutte à l’autre. Comment penser à se mettre en route par un temps pareil ? Des éclaireurs partirent néanmoins pour voir ce qu’il y avait à tenter ; mais, au bout d’une heure, ils revinrent : toutes les passes étaient fermées, il était impossible de songer à partir. Il n’y avait pas de raison pour que le temps s’améliorât ; nous étions en plein hiver, au 3 janvier, nous avions donc la triste perspective de rester cernés dans cet endroit indéfiniment, sans pouvoir ni avancer ni reculer. Tapis comme des renards dans les sombres tanières de nos hôtes farouches, nous n’avions que de tristes réflexions à faire sur les suites que pouvait avoir notre imprudente précipitation. Nous passions des heures sans fin à consulter le temps, à écouter les rafales et à en apprécier la force. Il n’y avait pas de distraction possible dans nos logemens : l’air et la lumière ne nous y arrivaient qu’à grand’peine par une étroite ouverture pratiquée au toit, où ils se trouvaient refoulés par une épaisse fumée dont les tourbillons s’échappaient difficilement. Parfois nous causions avec nos hôtes ; mais quelle conversation pouvions-nous avoir avec ces hommes sauvages, qui nous avouaient, avec la naïveté d’un fanatisme stupide, qu’ils ne pouvaient ressentir pour nous, Européens et chrétiens, que de la haine ? Cependant, nous disaient-ils, en jetant de côté un regard fauve sur leur longue lance accrochée au mur : Nous vous donnons pour le moment l’hospitalité, et vous êtes sacrés à nos yeux ; ce qui pouvait se traduire, pour qui connaît les kurdes, par ces mots : Si vous n’étiez pas si nombreux et si bien armés, nous vous dépouillerions et vous assassinerions.

Le jour tirait à sa fin, et le temps n’avait fait qu’empirer. Nous étions au fond d’une de ces petites vallées en forme d’entonnoir, comme on en trouve dans les montagnes ; la vallée était de toutes parts dominée par des pics blancs et glacés, sans horizon. Le vent s’y engouffrait avec furie, et, descendant des hauteurs qui lui avaient un instant fait obstacle, il tourbillonnait en labourant la neige qu’il soulevait et éparpillait de tous côtés. La nuit précédente, nous avions entendu les hurlemens des loups, auxquels avaient incessamment répondu les aboiemens des chiens en vedette sur chaque maison. Au jour, nous eûmes la satisfaction de voir ces loups se promener par bandes, et venir, à quelques centaines de pas, flairer les troupeaux, dont les pâtres nous dirent qu’ils trouvaient toujours moyen de dérober quelques brebis.

Le second jour ne se passa pas mieux que le premier, et nous dûmes encore renoncer à quitter Daar. L’ambassadeur envoya bien quelques hommes de corvée pour essayer de faire une trouée dans la partie la plus difficile à franchir ; mais ce travail, sans cesse détruit par le vent et par les éboulemens de la neige, n’amena aucun résultat. Cependant notre tchiaouch-bachi, le brave Fesy, s’était hasardé à pousser son cheval tant qu’il le put vers le sommet de la montagne, là où nous devions passer ; il revint, le soir, assurer que, si le temps n’était pas plus mauvais, nous pourrions tenter le passage le jour suivant. Cette espérance fut accueillie avec joie par tous ; nous avions hâte, coûte que coûte, de quitter l’affreux séjour où nous étions retenus. Nous préférions la fatigue et les dangers d’un chemin, quelque pénible qu’il fût, à notre immobilité au fond des antres enfumés où nous partagions la vie la plus triste avec de vrais sauvages.

Le lendemain, le ciel étant un peu moins noir, nous pliâmes bagage. Quarante hommes étaient partis avant le jour, avec pelles et pioches, pour faire une tranchée dans la neige au point le plus difficile. L’expérience que nous avions de ces marches, les pertes que nous avions faites dans la dernière, nous firent juger qu’il serait prudent que quelques-uns de nous marchassent derrière la caravane pour être sûrs qu’aucune des charges ne serait abandonnée, dût-on la faire porter aux muletiers eux-mêmes. Notre troupe, ainsi escortée et précédée par les travailleurs, se mit en mouvement. Grace aux précautions prises, nous passâmes, mais ce ne fut pas sans des chutes recommencées à chaque pas, et sans acquérir la preuve de ce qu’il y avait de fondé dans les craintes que nous avaient témoignées les officiers turcs qui nous accompagnaient. Nous rencontrâmes en effet, en plusieurs endroits, ensevelis sous la neige, des hommes et des animaux qui, moins heureux que nous, avaient tout récemment été surpris par l’ouragan et n’avaient pu lui échapper. Ces funèbres jalons nous indiquaient le chemin, qui fut long et pénible, et que nous finîmes huit heures à parcourir.

Au-delà de ce dangereux passage, nous trouvâmes un pays plus facile, où nous n’avions plus qu’à suivre lentement le guide marchant en tête de la caravane. Nous traversâmes plusieurs fois sur la glace le Mourad-Tchaï, bras de l’Euphrate, et, après en avoir remonté le cours sur sa rive droite jusqu’à Diadïn, petite ville complètement ruinée, où il prend sa source, nous nous en éloignâmes pour gagner Bayazid. Long-temps avant d’arriver à cette ville, nous l’aperçûmes, comme un nid d’oiseaux de proie, perchée sur de gigantesques rochers de l’aspect le plus triste. Au pied des premières éminences s’étendait une vaste plaine toute blanche, sur laquelle les montagnes de droite répandaient déjà l’ombre bleuâtre du soir ; à gauche, un pic immense élevait dans l’azur d’un ciel profond sa cime glacée que doraient légèrement les derniers rayons du soleil : c’était le mont Ararat, dont le sommet, après le déluge, dominait l’étendue de la nier sans rivage sur laquelle l’arche errait au hasard ; c’était l’écueil où les traditions disent que sont encore les restes de cette épave, berceau de l’humanité.

Le pacha de Bayazid était absent. Il était en campagne contre certaines fractions de Kurdes pillards, dont les déprédations avaient fini par lasser sa patience. Son fils nous reçut dans son palais, et nous y donna une hospitalité qui trahissait l’heureuse influence des ordres envoyés par Hafiz-Pacha. Le sérail de Belloul-Pacha, c’est ainsi que s’appelait celui dont nous étions les hôtes, est un des plus élégans et des plus somptueux monumens que l’on puisse rencontrer dans cette partie de l’Asie. Ce sérail est construit en marbre sculpté avec un art infini. Les murs en sont couverts de peintures d’un goût exquis et de boiseries travaillées avec une adresse surprenante. Les plafonds de toutes les salles sont peints des couleurs les plus brillantes et supportés par des corniches en encorbellement dont toutes les facettes sont émaillées ou dorées. Partout règne une suite d’ornemens d’un goût délicat relevé par une rare élégance d’exécution. Cette habitation princière est complète ; elle comprend une partie réservée ; qui est le sérail, c’est-à-dire la portion exclusivement consacrée au pacha et à sa famille ; à côté sont les appartemens destinés à ses hôtes. — Entre ces deux parties de l’édifice s’élève une jolie coupole à laquelle est adossé un minaret fait de marbre rose et blanc c’est la mosquée. — En avant de l’enceinte, qui comprend la mosquée et ses deux ailes, se trouvent d’autres bâtimens donnant sur une vaste cour. C’est là que sont les écuries et les logemens des serviteurs du palais ou de ceux qui y séjournent. Presque en face de l’entrée de cette demeure se voyait une espèce de petit fortin ou de maison crénelée dont l’aspect triste lui donnait l’air d’une prison. C’est là que fut enfermé pendant trois mois un Français, M. Jaubert l’orientaliste. Nous ne manquâmes point de visiter ce sombre réduit, et nous vîmes la salle basse, espèce de citerne, dans laquelle avait été descendu, à l’aide de cordes, notre infortuné compatriote, chargé par Napoléon, en 1805, d’une mission en Perse et victime de la politique ombrageuse du gouvernement turc.

La frontière persane n’était qu’à trois lieues de Bayazid. Après avoir fait nos adieux aux officiers d’Hafiz-Pacha, nous nous hâtâmes de la gagner. Nous quittions l’Arménie sans regret. Ce pays ne nous avait partout offert qu’un aspect sauvage et triste, des montagnes rudes et difficiles, couvertes de neige, inabordables, une nature désolée, grande seulement de solitude, et des huttes inhospitalières peuplées d’habitans farouches. Quel contraste entre l’Arménie telle que nous l’avions vue et l’Arménie telle que nous la rêvions, telle que nous la montre l’histoire, telle même qu’encore aujourd’hui elle se révèle à l’Europe par les savans collèges que l’élite de sa population y a fondés ! C’était sous ce dernier aspect que nous nous plaisions encore à contempler l’Arménie, même après avoir franchi les frontières de la Perse.


III

Que l’on remonte le cours des siècles, on voit l’Arménie toujours puissante et valeureuse ; encore idolâtre, elle repousse les aigles romaines ; devenue chrétienne, elle défend sa foi contre les khalifes ; quelquefois victorieuse, souvent vaincue, elle se relève toujours pour venger son indépendance et s’affranchir de ses ennemis sans cesse renaissans. Ces ennemis pourtant ne lui laissent point de trêve : à l’occident, les Romains sont à peine repoussés, qu’aussitôt les Parthes l’envahissent du côté de l’orient ; les Grecs ou les Arabes ont-ils enfin cessé de l’inquiéter au midi, ce sont les montagnards du Caucase ou les Tartares qui font irruption dans ses provinces septentrionales. Les Arméniens, pendant plus de vingt siècles, eurent à soutenir avec leurs voisins des luttes glorieuses, qui devaient se terminer par un asservissement complet.

Aujourd’hui on cherche en vain cette nation, on ne la voit pas ; l’histoire des temps modernes interrogée reste muette : l’Arménie est tombée sans bruit. Le voyageur rencontre à peine quelques débris épars de sa population, qui ont conservé traditionnellement quelque chose de ses mœurs, de sa langue ; quant à son indépendance, il n’en faut plus parler. Courbées sous le joug, quelques rares familles de pasteurs arméniens ne connaissent plus la liberté ; elles ’ont perdu le sentiment de la patrie, et plient le genou devant les pachas turcs ou les officiers russes. L’Arménie, comme la Pologne au dernier siècle, a été dépecée, partagée : elle s’est vue divisée entre la Turquie, la Perse et la Russie. Comme autrefois les Juifs, les Arméniens, fugitifs ou emmenés par leurs conquérans, ont été transplantés sur d’autres sols ; ils errent çà et là du nord au midi, d’Asie en Europe.

L’Arménie se divisait en grande et petite : l’une était le pays primitif, originel, ou Arménie proprement dite ; l’autre était une annexe faite à celle-ci par la conquête. Cette division a survécu, et aujourd’hui encore elle sert à distinguer le pays situé entre l’Euphrate et l’Araxe de celui qui s’étend à l’ouest du premier de ces fleuves. Entre la mer Noire et la mer Caspienne s’étend une région extrêmement élevée, où se croisent dans tous les sens les racines par lesquelles sont attachés au globe le Caucase au nord et le Taurus au sud. Ces deux immenses chaînes, dont les ramifications se relient entre elles, forment comme un vaste réseau de montagnes et de vallées. Un hiver prolongé, un froid rigoureux, rendent les premières âpres et arides ; la fonte des neiges et de nombreuses rivières qui ont leur source sur les sommets des monts donnent aux vallées une courte, mais riche fertilité. Au centre de ce pays se dresse, sur sa large base déjà bien au-dessus du niveau des mers, le pic Ararat. Sur cette pointe de glace éternelle, que les rayons ardens du soleil brûlent sans la fondre, s’arrêta l’arche sainte. Ce n’est pas un des moindres titres à l’intérêt historique que présente l’Arménie, d’avoir été ainsi le berceau du genre humain.

Cette terre primitive, à laquelle se rattachent des traditions qui se perdent dans la nuit des temps, s’appela d’abord Aram, nom qui lui vient sans doute du fils de Sem. Les Arméniens lettrés lui donnent celui de Haïk-Hasdâu ou Haïasdàn, qui dérive de Haïk, fugitif, selon eux, de la Babylonie vingt-deux siècles avant Jésus-Christ. Quant à son nom vulgaire, il paraît venir d’un des plus anciens rois arméniens, appelé Armenig ou Armen. C’est sous cette dernière dénomination que les Orientaux désignent les Arméniens.

Il règne sur les premiers âges de la nation arménienne une obscurité telle que l’on chercherait inutilement à la percer : on la croit liée à la vie des peuples de la Babylonie, sans savoir au juste comment. Les souverains de cet empire paraissent avoir été en guerre avec elle, et de fait il est très présumable que, voisine de l’Assyrie et de la Médie, ayant les mêmes intérêts, cette nation n’a pas dû rester étrangère aux révolutions qui ont agité, transformé ou fait déchoir le pays de Sémiramis. Tributaire de Ninive, on distingue confusément l’Arménie dans la grande conspiration d’Arbace et de Belesis, qui alluma le bûcher de Sardanapale.

Dans ce chaos de faits, dans ce labyrinthe où les traditions s’entre-mêlent d’une façon inextricable, aucun fil, aucune lumière ne conduit l’investigateur. Les premières lueurs qui se font et qu’aperçoit l’historien ne dépassent pas le vie siècle avant Jésus-Christ-. Le règne de Tigrane Ier est le jalon qui sert de point de départ pour se guider avec quelque certitude dans le dédale historique des fastes de la nation arménienne ; mais dès cette époque commence pour elle une série de vicissitudes pendant lesquelles les revers plus fréquens que les victoires, l’asservissement plus long que l’indépendance, l’amenèrent à l’état d’abaissement où elle semble tombée pour toujours.

Ainsi, après Tigrane allié de Cyrus, les princes arméniens deviennent les vassaux de ceux de la Perse. Alexandre dédaigne d’aller les combattre en personne ; il leur envoie un de ses lieutenans, et l’épée macédonienne triomphe facilement de la faiblesse de leurs armes. Profitant de la division qui survient entre les successeurs d’Alexandre, l’Arménie recouvre un instant l’indépendance, puis retombe sous la loi des rois de Syrie. Antiochus est défait par les Romains ; les Arméniens en profitent pour secouer son joug. La puissance des Grecs diminuait de plus en plus ; chaque peuple qui avait dû la reconnaître cherchait à s’en affranchir. Arsace levant le premier l’étendard de la révolte, les Parthes avaient recouvré la liberté. À leur exemple, les Arméniens tentèrent de s’affranchir ; mais une indépendance éphémère, en leur faisant perdre l’appui des Séleucides contre lesquels ils s’étaient armés, les précipite sous la puissance naissante des Arsacides. Mithridate s’empare de l’Arménie et y fonde une dynastie nouvelle dont l’avènement recommence une ère glorieuse pour ce pays. Il recule alors ses frontières, tient en respect tous ses voisins, et, l’empire d’Orient étant affaibli, il pousse, disent les historiens nationaux, jusqu’en Grèce ; mais c’est assez pour la gloire des Arméniens de croire qu’ils aient pu arriver jusqu’au rivage de la mer Égée. Plus tard, un autre Tigrane, digne de son nom, s’empare de la Perse occidentale, de la Syrie, et range sous son sceptre plusieurs provinces de l’Asie Mineure. L’Arménie était arrivée à l’apogée de sa gloire ; son roi portait le titre fastueux de roi des rois.

Cependant l’aigle romaine, qui avait si long-temps plané sur l’Asie, y revient d’un vol plus rapide. Marc-Antoine envoie le fils de Tigrane à Cléopâtre, qui lui fait trancher la tête. Ce coup fut le plus fatal porté à l’Arménie. Ravagée, déchirée entre les mains des Parthes et des Romains, elle sert de théâtre aux exploits et aux crimes des uns et des autres. La couronne de Tigrane, souillée, avilie, passe de main en main. Son pays est, pendant un long laps de temps, le terrain sur le quel les Romains et les Perses se disputent les limites toujours changeantes de leurs possessions. Tous les petits princes d’Arménie se partagent son sol, en se faisant de ses montagnes ou de ses fleuves des remparts derrière lesquels ils cherchent à abriter leur faible pouvoir. L’anarchie, ce dissolvant infaillible des empires les plus compactes, agit facilement sur cette nation divisée, qui vit s’échapper alors ses provinces méridionales, Édesse, Nisibe et toute la Mésopotamie. Désormais concentrée dans sa partie septentrionale, vers les monts Ararat et les bords de l’Araxe, il n’y eut plus pour elle que quelques rares et pâles éclairs de gloire. La position géographique de l’Arménie n’avait pas seulement exercé une influence fâcheuse sur ses destinées politiques elle avait encore contribué à lui façonner une religion mixte, dans laquelle le paganisme grec avait autant de part que le cuite idolâtre des Perses. Jupiter et Vénus avaient leurs autels à côté de ceux élevés à Ormuz et à Mithra.

Peu à peu néanmoins, la lumière s’était faite, et le sang des martyrs n’avait pu l’éteindre ni l’empêcher de se répandre. À la fin du nie siècle, beaucoup de Syriens étaient venus prêcher la religion du Christ en Arménie. Les mages, abusant de la puissance des princes sassanides, cherchaient, de leur côté, à entraîner les Arméniens vers le culte du feu. Ils avaient réussi à faire un assez grand nombre de prosélytes, principalement dans le nord ; mais Tiridate ayant vaincu le roi de Perse, les dogmes de Zoroastre perdirent leur principal appui. Ce fut alors que saint Grégoire, faisant luire aux yeux de ce prince, de tout leur éclat, les vérités du christianisme, le convertit et le baptisa. Surnommé l’illuminateur, saint Grégoire devint l’apôtre de sa patrie, dont il fut aussi le premier patriarche. À son instigation, Tiridate manda de la Syrie, chrétienne depuis long-temps, des prêtres qui répandirent de tous côtés dans son royaume la doctrine de l’Évangile. Des moines y fondèrent de nombreux monastères sur les ruines des temples païens. Ce fut la cause de la communauté d’idées qui existe encore entre l’église syriaque et l’église arménienne. Il faut remarquer cependant qu’aux dogmes seuls se borna, dès le principe, cette alliance, car les Arméniens, obligés de se défendre contre les envahissemens des évêques syriaques que l’ambition poussait vers la suprématie religieuse, en conçurent une haine profonde contre eux, haine qui dure encore.

Il était dans la destinée de la malheureuse Arménie d’être le but continuel de l’animosité et de l’hostilité de ses voisins. Protégée ou asservie par l’un d’eux, un autre, jaloux de se l’approprier, la ravageait, la déchirait, afin d’en arracher quelques lambeaux. La transformation religieuse qu’elle avait subie l’avait nécessairement rapprochée de l’empire romain devenu chrétien à l’exemple de Constantin ; mais les Perses ne pouvaient lui pardonner d’avoir renversé les autels du feu, et dès-lors d’atroces persécutions sanctifièrent la foi persévérante des Arméniens. Ces persécutions furent le premier signal d’une émigration qui devait plus tard, provoquée par une religion plus intolérante encore, aboutir à la dépopulation de l’Arménie. Les montagnes inaccessibles des Kurdes servirent de premier refuge aux chrétiens persécutés ; plus tard, ceux-ci se transportèrent en grand nombre dans l’Asie Mineure et jusque sur les deux rives du Bosphore.

Jusqu’à la fin du Ve siècle, l’Arménie était restée fidèle aux dogmes fondamentaux de l’orthodoxie chrétienne ; mais vers cette époque le scepticisme se prit à discuter le grand principe de la double nature du Christ. Eutychès et Nestorius, condamnés tous deux par les conciles de Chalcédoine et d’Éphèse, n’en persistèrent pas moins dans leurs erreurs. Le doute et la discussion en matière religieuse aboutissent souvent à la négation ; tel fut le résultat des idées émises par ces deux hérésiarques, et le symbole sacré du fils de Dieu fait homme trouva des incrédules. Des écrits émanés des nestoriens pénétrèrent dans l’Arménie, dont la foi ébranlée prêta l’oreille au schisme, qui l’envahit. De là sa scission avec Rome et Constantinople. Toutefois celle-ci était encore orthodoxe, et la rupture de son alliance religieuse avec Byzance fut fatale à l’Arménie. Elle oscilla long-temps entre l’empire de Constantinople vieilli, ébranlé, et celui qui naissait sous les khalifes. Plus tard, les Grecs ayant voulu les réunir à leur communion, les Arméniens préférèrent se ranger sous la domination des princes musulmans plutôt que d’obéir à l’empereur byzantin. En butte aux vexations des uns, aux invasions des autres, leur pays demeura un champ-clos dont les Grecs et les Arabes se disputèrent la possession. Les premiers punissaient l’Arménie de son obéissance aux chefs musulmans, ceux-ci y répandaient le sang pour se venger de ses infidélités et la martyrisaient à cause de ses croyances. Dans ces temps de prosélytisme fanatique et sanguinaire, s’il y eut des apostats parmi les Arméniens, il y eut un plus grand nombre d’héroïques victimes de la foi chrétienne.

Vers le Xe siècle, la majeure partie de l’Arménie ne méritait déjà plus de porter ce nom. Tous les petits princes entre lesquels le pays était divisé guerroyaient ou conspiraient les uns contre les autres ils allèrent jusqu’à se rendre aux mahométans plutôt que de reconnaître la suprématie de l’un d’entre eux. Un pays divisé par de semblables rivalités ne pouvait subsister ; il fut aisément asservi par les khalifes et envahi par l’islamisme. Quelques débris de la nation arménienne s’étaient retirés et concentrés au nord, vers Kars et Ani. Ce pays forma même un instant, sous la protection d’un des princes musulmans, un petit royaume qui fut le dernier portant le nom d’Arménie. Ani en devint la capitale, et répandit quelque éclat ; mais ce ne fut qu’une lueur passagère.

Le royaume d’Ani avait à peine duré un siècle ; les Mongols le ravagèrent et s’en emparèrent. Les princes échappés à leur cimeterre se réfugièrent en des châteaux inaccessibles où ils continuèrent à porter et portent encore le vain nom de melik ou roi. Dans cette fuite générale des chefs de la nation arménienne, quelques-uns, prenant une direction opposée, s’étaient enfuis jusqu’en Cilicie. Ils y avaient fondé, à Tarse, un petit état qui se maintint bravement au milieu des Grecs, des sultans d’Iconium et de ceux de Syrie. Lorsque les croisés parurent dans l’Asie Mineure, les princes de Tarse se souvinrent de la communauté de croyance qui les rapprochait d’eux, et servirent la cause chrétienne. Il y en eut même qui combattirent glorieusement sous la bannière des princes d’Antioche.

Au XIVe siècle, le dernier roi de Tarse, serré de près par les Turcs, avait demandé des secours aux Latins et au pape, qui restèrent sourds à l’appel des hérétiques. En face des côtes de Cilicie, un royaume franc s’était formé ; la famille de Lusignan régnait à Chypre. Les Arméniens, ayant perdu leur roi sans qu’il laissât aucun héritier de sa couronne, la placèrent sur la tête d’un Lusignan ; mais, malgré l’appui que ce lien avec les Francs pouvait donner à Tarse, cet état était trop faible pour opposer une barrière au puissant sultan du Kaire. Les chevaliers de Rhodes firent, pour l’arrêter, tous les efforts que leur dévouement à la cause chrétienne pouvait faire attendre d’eux ; ce fut en vain, l’étendard de Mahomet fut planté sur les murs de Tarse. Le dernier roi, Léon VI, de la maison de Lusignan, d’abord captif à Jérusalem, puis au Kaire, vint mourir à Paris en 1391.

Ce fut le dernier soupir de l’Arménie. Jamais depuis, aucun pays, si petit qu’il fût, ne put porter ce nom avec indépendance. À partir de ce moment, l’histoire de ce peuple se confond avec celle de la Turquie. Les brillans exploits des croisés n’avaient pu refouler les hordes musulmanes qui se renouvelaient toujours plus nombreuses. D’affreux désastres avaient entraîné, non-seulement la perte des saints lieux, mais encore celle de toutes les conquêtes des Latins, et les mahométans étaient restés les maîtres de l’Asie. Ils avaient poussé leurs chevaux jusque dans les flots du Bosphore, barrière trop faible pour résister à leur invincible élan : ils l’avaient franchi. La ville de Constantin était devenue le siège du vaste empire des Ottomans. L’héroïque Villiers de l’Ile-Adam n’avait pu sauver Rhodes, et de toutes parts, sur ces contrées arrosées du sang chrétien, la croix s’était vue repoussée par le croissant. Si les chevaliers de Rhodes, malgré leur courage, avaient été obligés de capituler avec Soliman, qu’avaient pu devenir les Grecs et les Arméniens ? Esclaves ou fugitifs, ils étaient anéantis ou dispersés. On se demande surtout où sont aujourd’hui les descendans des anciens tributaires de l’empire romain, de toutes ces populations répandues dans l’Asie Mineure. À l’exception des fanariotes de Constantinople, ils ont disparu presque entièrement. Les rares chrétiens de cette communion que l’on rencontre dans l’Anatolie vivent dans un état si abject, qu’on rougit de les avoir pour coreligionnaires.

Quant aux Arméniens, forcés, par les invasions des Perses, des Arabes ou des Tartares, d’abandonner leurs vallées, ils se sont éparpillés et ne forment plus un corps de nation. L’antique territoire d’Arménie en compte à peine quelques milliers sur sa vaste surface, confondus avec les peuplades turcomanes ou kurdes qui ont pris la place des émigrés. Ceux-ci, passant les frontières du nord ou de l’est, sont allés en Russie, en Perse et jusque dans l’Inde ; mais le plus grand nombre s’est établi dans les principales villes de l’Asie Mineure ou à Constantinople. Ils y ont oublié les traditions pastorales de leurs ancêtres, et y exercent des professions industrielles, dont les Turcs, dans leur paresse ou leur orgueil militaire, leur abandonnent le monopole. Ils ont ainsi acquis une certaine habileté dans les arts, dans l’industrie, et la plupart des objets fabriqués en Turquie, dont nous admirons, souvent l’élégance et le bon goût, sont dus à des artisans arméniens. Quelques-uns, rehaussant leur condition au niveau de connaissances d’un ordre plus élevé, sont architectes, sculpteurs ou peintres. Les Turcs leur demandent de construire et d’orner leurs habitations, leurs sérails, même leurs mosquées, dont le voyageur admire la hardiesse des proportions ou l’originalité des lignes. Ces émigrés ou descendans d’émigrés s’adonnent aussi au trafic de l’argent, et tous les banquiers ou serafs de l’Orient sont Arméniens. À une aptitude financière qui ne le cède pas à celle des Juifs, avec qui ils ont encore ce point de ressemblance, il faut leur rendre la justice de dire qu’ils joignent une probité plus exemplaire. Les professions qui exigent des connaissances financières sont en Turquie du domaine presque exclusif des Arméniens ; mais on en voit un grand nombre exerçant de petits commerces au bazar. Il y en a aussi qui sont agriculteurs, et qui cherchent à appliquer à la culture des terres des moyens un peu moins primitifs que ceux pratiqués par les populations musulmanes, entre les mains desquelles le sol si riche de l’Asie s’appauvrit de plus en plus. Tous travaillent, l’oisiveté est inconnue parmi eux, et l’on peut dire que les Arméniens aident les Turcs à vivre.

Les villes de l’empire ottoman, où les Arméniens paraissent s’être établis le plus volontiers sont Constantinople, Angora, Kaïsarièh, Tokat, Sivas et Diarbekhr. Dans chacune d’elles, il y en a quelques milliers. Viennent ensuite des villes de second ordre où on les rencontre moins nombreux, mais liés au sol de la patrie ; car si ces villes obéissent à des pachas turcs, si elles se sont rangées sous la puissance de chefs kurdes indépendans, elles n’en sont pas moins de vieilles cités arméniennes.

Indépendamment des agglomérations d’Arméniens qui existent dans ces divers centres nationaux, beaucoup de villages ont aussi une population semblable. Il n’en est pas de ces Arméniens demeurés attachés à l’antique territoire de leurs pères comme de ceux qui l’ont fui pour échapper aux rigueurs de la conquête ou de la persécution religieuse. Ces derniers ont subi la loi d’existence commune à tous les émigrans qui, arrivant dans un pays ancien, viennent demander l’hospitalité à une vieille société : ils deviennent artisans, se livrent à un petit négoce, et donnent peu à peu, dans la mesure de leurs ressources, plus d’extension à leur industrie. C’est ainsi qu’ont fait les Arméniens fugitifs. Ceux qui au contraire sont restés et ont tout enduré pour vivre sous le ciel de la patrie, continuant les mœurs de leurs ancêtres, fidèles aux traditions nationales de leur pays, sont toujours pasteurs.

La topographie de l’Arménie et les cours d’eau qui l’arrosent sur tous les points y ont créé de nombreux et gras pâturages. Aussi de tout temps les Arméniens ont-ils été et sont-ils encore essentiellement pasteurs. Toutes les populations arméniennes que l’on rencontre éparses parmi les Turcs et les Kurdes, et qui s’adonnent à l’agriculture, réunissent aux travaux agricoles l’entretien de nombreux troupeaux.

La grande ou haute Arménie se divise aujourd’hui en trois pachaliks, ceux de Kars, d’Erzeroum et de Van, qui se subdivisent en plusieurs petits gouvernemens ou sandjaks, parmi lesquels le plus grand nombre ont des autorités turques, mais dont quelques-uns ont pour chefs des Kurdes feudataires de la Porte, s’en déclarant indépendans dès qu’ils trouvent une occasion, favorable. Les villes principales de ces sandjaks sont Erzindjâm, Mouch, Djulamerk, Van, Erzeroum, Kars et Ani. Ces deux dernières ont, comme je l’ai dit plus haut, joué le dernier rôle dans l’histoire de la monarchie arménienne.

Kars fut ville royale pendant cent trente ans seulement. Ce fut assez pour lui donner une importance qui a survécu à la chute des princes arméniens, et qui lui vaut aujourd’hui l’honneur d’être la résidence d’un pacha. Sa voisine, Ani, eut à peu près la même destinée, et fut aussi la capitale de l’Arménie, mais de ce royaume réduit aux proportions qu’il avait lors de la grande invasion des sanglans apôtres de l’islamisme. C’était une ville forte, et derrière ses remparts les rois mettaient leurs trésors en sûreté, ce qui ne contribua pas peu à en faire un objet de convoitise pour tous ses voisins. Aussi eut-elle à soutenir plusieurs siéges contre les Turcs, les Persans ou les Grecs auxquels elle prit le parti de se donner, dans l’espoir d’échapper aux premiers ; mais Byzance était déchue, et Ani lui fut enlevée, comme tant d’autres de ses possessions. Cette ville, après avoir passé de main en main et avoir nécessairement subi des épreuves funestes à sa conservation, finit par être complètement ruinée en 1319 par un tremblement de terre. Alors sa population, tombée dans une profonde misère, fatiguée de révolutions qui avaient si souvent changé son sort, était découragée par les malheurs dont les guerres lui avaient fait porter le poids ; découragés surtout à la vue des décombres sous lesquels leurs demeures étaient abîmées, les habitans d’Ani n’attachaient plus assez de prix à leur ville tant de fois saccagée pour la reconstruire. Ils l’abandonnèrent et se dispersèrent dans toutes les directions. Depuis ce grand cataclysme, jamais Ani ne s’est relevée, et l’on n’y voit aujourd’hui que des ruines. Les restes de ses fortes murailles, de ses églises, les vestiges du palais de ses rois attestent sa grandeur passée ; cette ville semble être l’image matérielle de la puissante nation abattue, dispersée, dont les tronçons résisteront long-temps encore sur le sol asiatique où ils sont éparpillés.

Quant à Erzeroum, c’est une des cités anciennes de ce pays où s’est maintenue une nombreuse population arménienne. À Van, qui est d’origine non moins reculée, on retrouve le souvenir du contact des Assyriens avec le peuple d’Aram. Cette ville, que les Kurdes, ses possesseurs actuels, appellent Schamiramagherd ou ville de Sémiramis, porte aussi des traces du règne de cette princesse. En avançant vers le sud, les souvenirs de la puissance arménienne se retrouvent encore à Diarbekhr, à Suverik, à Bir, à Mardin et à Nisibin, qui fut une des résidences de Tigrane.


IV

Dans les villages, la même communion réunit ordinairement les habitans de l’Arménie ; mais dans les villes la population arménienne se divise en deux branches très distinctes : les schismatiques et les catholiques. Le nombre des premiers dépasse de beaucoup celui des autres, et il n’y a sorte d’intrigues qu’ils n’imaginent, avec succès quelquefois, pour l’augmenter par des conversions forcées. Cependant ils repoussent la qualification d’hérétiques ; ils la considèrent même comme injurieuse, tout en persistant dans leurs opinions dissidentes. Il y a deux causes très graves qui les maintiennent dans la voie où ils sont engagés : l’obéissance au pape et le mariage. Aux yeux du haut clergé, reconnaître la suprématie de Rome, ce serait un amoindrissement d’autorité, une sorte d’abdication. Quant au célibat, le bas clergé ne le comprend pas, parce qu’il n’a ni le sentiment ni l’intelligence d’aucune des vertus pratiquées par les prêtres latins, et qui les soutiennent dans leur isolement. Les ministres de l’église schismatique se divisent en deux catégories : l’une se compose des derders, qui ne sont que de simples desservans, se mariant, exerçant une profession industrielle, et ne s’acquittant que très irrégulièrement de leurs devoirs. Ils vivent dans l’infériorité et la dépendance vis-à-vis des vartabeds, qui constituent la seconde catégorie et sont les vrais prêtres. Ceux-ci observent seuls le célibat et forment la ’pépinière dans laquelle on choisit les sujets appelés au patriarcat. Les ministres de la communion dissidente sont généralement fort peu instruits et très peu recommandables par leurs mœurs. Quant à la manière dont ils exercent leur ministère, on peut dire qu’elle est complètement stérile au point de vue philanthropique. Il en résulte qu’il y a, au milieu des membres de cet obscur clergé, très peu ou même point de raisons qui établissent la supériorité de l’un d’entre eux sur les autres. Aussi la dignité d’évêque ou de patriarche a-t-elle été presque de tout temps mise aux enchères et conférée au plus offrant.

Il était resté à la Perse, dans la division de l’Arménie, une part beaucoup plus grande que celle qu’elle possède aujourd’hui. Ses guerres avec la Russie lui ont fait perdre presque toutes ses possessions arméniennes, qui aujourd’hui se bornent à un petit territoire compris entre l’Araxe, les montagnes à l’est de Van et le lac d’Ourmyah ; mais elle a, comme la Turquie, quelques milliers d’Arméniens répandus dans ses diverses provinces et mêlés à son peuple. On en compte environ vingt-cinq mille. De son côté, la Russie, par ses envahissemens, s’est fait récemment une belle part dans le partage de l’Arménie, en arrachant à la Perse, par les armes d’abord, par un traité ensuite, les provinces d’Erivan et de Nakchivan ; elle possède aujourd’hui toute la partie de l’antique territoire compris entre le cours de l’Araxe et celui du Kour. Pour compléter cette nouvelle conquête, les Russes, dans leur campagne de 1827-1829, ont enlevé, sur beaucoup de points, dans plusieurs villes turques mêmes, des populations entières d’Arméniens qu’ils ont portées au-delà de l’Araxe et transplantées sur le sol nouvellement conquis.

Indépendamment de l’idée d’agrandissement territorial, la politique russe a voulu avoir sur toute la nation arménienne et sur ses groupes épars, que la foi seule peut rapprocher, une influence religieuse. Pour y arriver, la Russie a compris qu’il lui fallait chez elle le siège du patriarcat, le trône pontifical de saint Grégoire, devenu celui des schismatiques. Par ce moyen, elle pouvait tenir elle-même le bâton pastoral au moyen duquel elle devait conduire le troupeau dispersé. C’est à cette grande raison politique qu’il faut attribuer la prise, par le général Paskewitch, de la ville d’Erivan, près de laquelle se trouve le monastère d’Etchmiazin.

La Russie était trop habile pour se tromper dans ses prévisions. En effet, ce que la force et la persuasion n’avaient pu faire pour arracher au sol natal les Arméniens voisins de la nouvelle frontière russe, la dévotion le fit, et le patriarche, devenu sujet du czar, vit bientôt se grouper autour de sa résidence un nombre considérable d’émigrés. Parmi eux se trouvèrent des catholiques. Se faisant illusion sur l’appui et la bienveillance qu’ils pensaient trouver dans un empire chrétien plutôt que chez les Turcs ou les Persans, ils passèrent l’Araxe ; mais le gouvernement russe, naturellement porté vers les schismatiques et croyant avoir une action plus facile sur eux que sur les orthodoxes, emploie tous les moyens en son pouvoir pour faire abjurer ceux-ci. Indépendamment des vexations de tout genre qui sont mises en œuvre pour les dégoûter de leur persévérance dans leur réunion à l’église romaine, les autorités russes poussent la rigueur jusqu’à les priver de prêtres et à interdire leur territoire aux missionnaires catholiques. Quelques conversions ont été le résultat de ces violences, et ces populations abandonnées, sans ministres de leur religion, sans soutiens de leur foi, doivent infailliblement faiblir, en grossissant le nombre des sujets de la Russie, réunis par une ; commune hostilité à la souveraineté spirituelle de Rome.

Cependant l’influence attractive du siége patriarcal d’Etchmiazin ne s’est pas étendue avec la même intensité dans toute la Turquie. Quand le patriarche arménien devint sujet russe, les schismatiques restés en Turquie ne purent voir sans regret le chef de leur église placé sous une dépendance qu’eux-mêmes ne subissaient pas. Ils ont voulu alors avoir un autre pontife demeurant avec eux sur la terre d’Arménie, et ils ont érigé un nouveau siége de cette dignité. Ils firent, dans cette vue, choix d’une île située au milieu du lac de Van, triste rocher sur lequel s’élève le petit monastère d’Aktamar. C’est en ce lieu solitaire, presque inabordable, qu’ils ont installé un de leurs évêques décoré du nom pompeux de patriarche. Celui qui y séjourne actuellement vit non-seulement dans un état de misère qui fait honte à son troupeau et avilit la dignité dont il est revêtu, mais encore dans un isolement et un discrédit qui ne peuvent inspirer aucune jalousie à son rival d’Etchmiazin.

La Russie tire vanité d’ailleurs de la politique religieuse dont elle couvre son influence sur les Arméniens. De leur côté, ceux-ci ne dissimulent pas la servitude dans laquelle se trouve placée même la plus haute dignité de leur église, car sur le trône pontifical d’Etchmiazin la colombe, symbole de l’Esprit saint, a été remplacée par l’aigle noir, symbole de l’autocratie sous la pression de laquelle vit et agit le patriarche qui s’y asseoit.

Le monastère d’Etchmiazin paraît occuper l’emplacement d’une ancienne ville, et, à en juger par des inscriptions grecques qui se retrouvent sur ses murs, cet édifice remonterait aux premiers siècles de notre ère. Autour du pape arménien que l’élection y amène, avec le consentement du czar, se groupent quelques évêques et vartabeds qui vivent là à peu près comme des religieux. Il s’y trouve une imprimerie et une bibliothèque qui possède cinq à six mille volumes, preuves incontestables d’une littérature arménienne qui autrefois embrassait presque toutes les branches des connaissances humaines ; cette littérature remonte au IVe siècle, époque à laquelle les Arméniens eurent une écriture nationale. Jusque-là les langues grecque ou syriaque, répandues parmi eux par les prêtres qui vinrent les évangéliser, étaient les seules en usage dans leurs livres ; mais, vers l’an 380, la conversion de l’Arménie l’ayant mise en rapports plus étroits avec les Grecs, elle commença à recevoir par eux quelques notions de leurs sciences. Alors se fonda une école de laquelle sortirent de jeunes disciples choisis pour aller puiser une instruction plus étendue dans les écoles célèbres d’Édesse, d’Antioche, de Constantinople, d’Athènes et de Rome. Quelques ouvrages grecs furent d’abord traduits en arménien. C’est ainsi que l’on trouve dans cette langue la traduction des doctrines philosophiques de Platon et d’Aristote, des traités d’Hippocrate et de Galien, mais on voit, par le nombre considérable de livres théologiques traduits d’une foule d’écrivains ecclésiastiques de tous les pays, que le goût littéraire des Arméniens les portait de préférence vers la littérature religieuse. Cependant une fréquentation plus longue et plus intime des écoles de la Grèce et de l’Italie produisit parmi eux quelques auteurs que la religion ne fut pas seule à stimuler. Le plus célèbre de ces écrivains est Moïse de Khorren, à qui l’on doit la meilleure histoire de son pays. D’autres ont laissé des ouvrages dignes d’intérêt, soit sur la géographie de l’Arménie, soit sur la chronologie ou les événemens politiques dont ils furent les témoins ; mais tous leurs écrits remontent à une date fort ancienne, car avec l’avilissement de la nation arménienne est venu l’abaissement de son esprit et du niveau de ses connaissances. Aujourd’hui et depuis long-temps, il ne sort de l’imprimerie d’Etchmiazin que des livres de liturgie, et, à part ceux que peuvent comprendre quelques prêtres dont le nombre est très restreint, on n’en trouve actuellement pas d’autres dans les mains des Arméniens.

Il n’en est pas du fameux couvent des mékitaristes de Venise comme de celui d’Etchmiazin. Celui-là a toujours en vue la propagation des lumières du monde civilisé au milieu de la nation arménienne. Ce monastère fut fondé, au commencement du siècle dernier, par un prêtre du nom de Mékitar, qui signifie consolateur. Il s’était donné la tâche de ramener ses compatriotes à l’orthodoxie romaine. Cette entreprise fut pour lui une cause de persécutions devant lesquelles son dévouement fut obligé de reculer. Il passa dans la Morée, qui était alors une des possessions de la république de Saint-Marc. De là il se rendit à Venise pour y fonder, dans l’île de Saint-Lazare, un couvent dont les religieux prirent le nom de mékitaristes.

Cette première congrégation arménienne, soutenue par le gouvernement vénitien, ayant pris de l’extension, donna naissance à une nouvelle société de prêtres du même pays, qui se réunit à Trieste en 1773. Cette ville prenait alors, sous l’impulsion de Marie-Thérèse, l’essor qui devait plus tard en faire la rivale de Venise ; elle comptait, parmi les négocians qui s’y étaient établis, un grand nombre d’Arméniens. Les mékitaristes détachés du couvent de Saint-Lazare y trouvèrent naturellement, dans leurs compatriotes et coreligionnaires, un puissant appui dont ils avaient d’ailleurs déjà reçu des preuves de la part de l’illustre impératrice. Cette succursale du grand monastère de Venise n’existe plus depuis une quarantaine d’années. Les guerres de l’empire ont violemment troublé le repos de ses cloîtres, et les moines en ont été exilés. Après mille tribulations, ils parvinrent à se réunir sur un autre point de l’Autriche : ils se rapprochèrent de leurs frères de Transylvanie, qui sont très nombreux, et fondèrent ainsi une nouvelle maison qui existe encore à Vienne.

Le véritable centre arménien, le foyer des connaissances de l’Europe mises à la portée de l’Orient, c’est toujours le couvent des mékitaristes des lagunes de Venise. Voués à l’éducation des jeunes disciples que leur envoient les divers tronçons de la nation répandue en Asie, les mékitaristes les instruisent, en font de bons prêtres, des vartabeds instruits, et par leur moyen, en les renvoyant aux points d’où ils sont partis, ils étendent une action bienfaisante sur tous les lieux où sont rassemblées des familles arméniennes catholiques. La sphère dans laquelle ces moines essaient d’agir est si étendue, que de leur imprimerie orientale ils font sortir, pour les verser sur toute l’Asie, des livres écrits non-seulement en arménien, en turc ou en arabe, mais encore en persan, en syriaque, en hébreu et même en chinois. Malheureusement ces livres, dont le fonds est puisé à d’excellentes sources, sont peu lus et font peu d’adeptes parmi les enfans dispersés de la nation arménienne, pour lesquels ils sont surtout écrits. C’est là un fait d’autant plus étrange que les Arméniens ont un esprit très accessible à l’influence de la civilisation européenne. Les orthodoxes, qui forment parmi eux le parti national, ont pour l’Europe une vive sympathie qu’ils savent concilier avec le culte de l’ancienne Arménie, dont ils parlent la langue et conservent religieusement les traditions. Ils connaissent même leur histoire, fort ignorée des schismatiques, dont les vartabeds s’occupent très peu de cultiver l’esprit, qu’ils emprisonnent dans un cercle rétréci de connaissances purement théologiques. Aussi les catholiques se considèrent-ils comme l’aristocratie de la nation arménienne, et, adoptant la devise : Noblesse oblige, ils ont une louable émulation qui les pousse de plus en plus vers les progrès et les lumières.

Dans le milieu grossier et stupidement fanatique où les Arméniens se trouvent en plus grand nombre, c’est-à-dire confondus dans la population turque, ils ne peuvent guère sortir de l’état d’ignorance et de barbarie primitive où nous les avons trouvés ; mais à Constantinople, dans la ville franque de Péra, où ils sont continuellement en commerce, en contact avec les Européens, ils se montrent tels qu’ils sont naturellement : aimant les sciences et les arts de l’Europe. Cette disposition et cette aptitude à recevoir comme à conserver les empreintes de la civilisation les font rechercher même par les Turcs, qui leur confient des emplois, éloignés qu’ils en sont parleur insouciante apathie. Ainsi, à la monnaie, à l’arsenal, dans les fonderies de Constantinople, dans la plupart des établissemens impériaux, ce sont des Arméniens qui travaillent ou dirigent. On pourrait dire que la nation arménienne est la cheville ouvrière de la grande machine turque, un peu détraquée, un peu arriérée, et qui, sans ce secours, ne marcherait pas du tout. Au reste, le caractère des Arméniens et leur intelligence leur sont profitables, car il y en a qui ont acquis de grandes richesses.

Le grand-seigneur n’est pas seul à se trouver bien de l’emploi des Arméniens : le pacha d’Égypte, Méhémet-Ali, avait su les utiliser également. Par leur concours, le vice-roi a ravivé ce pays mort, il lui a restitué le mouvement ; prenant, en dépit du fanatisme turc, des Arméniens pour chefs de grands établissemens et même pour ministres, il n’a pas craint de leur confier la direction de son pays. Il semble que de tout temps il ait été dans la destinée du peuple arménien de servir d’instrument à la gloire et à la prospérité de ses voisins, car au XVIe siècle nous voyons Châh-Abbas, le plus grand des princes sophis, transporter, des bords de l’Araxe sur ceux du Zenderoud, une population tout entière, l’établir sous les murs d’Ispahan, et lui demander de contribuer par son intelligence, son activité et son industrie, à la splendeur de l’un des plus beaux règnes dont se puisse glorifier la Perse. Les Arméniens de Djoulfa ont pleinement répondu aux vues du monarque persan, et, faisant fructifier les trésors qu’il mit à leur disposition comme instrumens de travail, ils les rendirent au centuple à leur royal commanditaire ainsi qu’à leur nouvelle patrie. Aujourd’hui, si les Arméniens ne forment plus une nationalité, ils restent encore une des populations les plus intelligentes de l’Orient : ce sera un précieux point d’appui pour toute puissance qui voudra faire pénétrer en Turquie et en Perse l’influence occidentale, non dans des vues exclusives d’agrandissement politique, mais dans l’intérêt même des populations de ces deux pays et de la civilisation européenne, qui seule peut les régénérer. L’idée de ce rôle utile auquel les Arméniens pourraient encore prétendre en Orient apportait seule quelque adoucissement à l’impression de tristesse que nous avions ressentie en traversant l’Arménie turque. Dans ces populations asservies et misérables, nous avions peine à reconnaître les débris d’une grande nation chrétienne. En Perse, malheureusement, où les Arméniens, d’abord émancipés et privilégiés, ont été, depuis le règne de Châh-Abbas, en butte à des persécutions de tout genre, nous allions retrouver les mêmes spectacles qui nous avaient affligés en Turquie ; mais nous comprenions aussi que la patrie de l’Arménien n’est pas seulement dans ces solitudes désolées. Ce qui reste à l’Arménie de vie nationale, c’est peut-être plus près de nous qu’il faut le chercher ; c’est dans les établissemens fondés en Europe par l’élite de sa population ; c’est là que se conservent encore intactes les nobles traditions de culture morale et intellectuelle qui firent la grandeur des Arméniens dans le passé, qui peuvent encore perpétuer leur gloire dans l’avenir.


E. FLANDIN.

  1. Le voyage que nous racontons ici a été fait de compagnie avec la légation française envoyée, il y a peu d’années, à Téhéran.
  2. La liste des approvisionnemens qu’avait ordonnés pour nous Hafiz-Pacha est une pièce vraiment curieuse ; on en jugera par les chiffres que nous allons citer : 6 bœufs, — 12 moutons, — 1,000 oeufs, — 60 poulets, — 100 livres de café moka, — 30 livres de miel, — 3 jarres de vin, — 200 livres de tabac, — 200 livres de beurre, du sucre, de la bougie en abondance, telles étaient les provisions réunies à Erzeroum pour les besoins de l’ambassade envoyée en Perse par le gouvernement français. Nous étions vingt-cinq pour consommer tout cela en cinq jours que nous devions passer dans la capitale de l’Arménie.
  3. Kief en turc veut dire bien-être ; c’est le dolce far niente des Italiens.