Souvenirs de la Marquise de Créquy de 1710 à 1803/Tome 8/06

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
◄  Chap. V
Chap. VII  ►
Tome 8

CHAPITRE VI.

La pleine Terreur. Le jeune Ste-Amaranthe. — Carnage de Bicêtre. ‑ Les chiens épaves. — Exécution nocturne et procession civique. — Le citoyen Gasparin. — La Duchesse de Valentinois et Mlle Arnoux. — La femme aux cinq maris et les cinq divorces. — Essai d’une guillotine à plusieurs tranchans. — Proposition d’incendier la Biliothèque Royale. — Mmes de Biron et de Marbœuf. — Motifs de leur condamnation. — Administration des subsistances. — Privilège des octogénaires et son peu d’utilité. — Observation sur les femmes bossues. — Loi sur l’emprunt forcé. — Décret en faveur des indigens. – Apostasie de l’Église constitutionnelle. — Identité des mêmes sacrilèges en 1793 et 1830. — Saccage de Commnne-affranchie. — Géographie révolutionnaire. – Les proconsuls à Lyon, Toulon, Nantes et Arras. – Quelques mots sur Joseph Lebon. — Supplice et condamnation de plusieurs enfans dans ! a Vendée. — Motion pour faire guillotiner tout les sexagénaires. — Encouragement pour mariner la chair et tanner la peau des suppliciés. — Fête de la Nature et de l’Hymenée (dans une prairie). — Aperçu relatif à la probité des généraux républicains. — Observations sur Bonaparte. — Le prisonnier Jacques Clément. — Sa révélation sur l’assassinat de Lepelletier-St.-Fargeau. — La Fille de la Nation. — Son mariage et son trousseau. — Les douze perruques. — André de Chénier. — Son frère Joseph. – Observation sur les régicides.

Je continue mon récit au plus fort de la Terreur, et vous allez voir que les atrocités de cette longue période ont surpassé toute portée des folies humaines et toute croyance. En révolution, disait Danton, l’autorité doit appartenir aux scélérats : voilà quels étaient le principe et la devise de cet affreux temps où j’ai eu le malheur de vivre, et que j’ai eu le bonheur de traverser sans désespoir et sans faiblesse ; in Altissimo spes mea.

Comme il était arrivé plusieurs fois que le peuple avait témoigné de la compassion pour les condamnés, et comme on avait crié grâce en voyant passer et monter sur l’échafaud, d’une part le vieux Chevalier d’Oilly, qui était presque centenaire, et puis le petit de Sainte-Amaranthe qui n’était âgé que de quinze ans, mais qui ne paraissait pas en avoir plus de douze ou treize, on transféra la guillotine à la place de la Bastille, ensuite on la fit reculer jusque auprès de la barrière du Trône, et nous eûmes l’inquiétude de voir recommencer les massacres dans les prisons. (Nous savions, à n’en pouvoir douter, que cette méthode expéditive avait été l’objet de plusieurs motions au conseil de la Commune.)

Un gentihomme de Xaintonge, appelé M. de Mey, qui avait trouvé moyen d’échapper aux exécutions de Bicêtre, et qu’on avait incarcéré sur nouveaux frais dans notre prison, nous apprit d’épouvantables choses, et ce fut notamment qu’au château de Bicêtre dont il sortait, le massacre avait duré consécutivement pendant trois jours et deux nuits. Il paraît que les fusils, les massues, les sabres et les piques de la commune ne pouvant suffire à la férocité des meurtriers, on avait eu recours à des pierriers chargés à mitraille, et qu’on s’en servit contre une foule de prisonniers qui s’étaient déterminés à ne pas sortir du grand corps de logis, et qui s’étaient barricadés au fond de la deuxième cour. On fit donc entrer dans un vestibule au rez-de-chaussée, deux ou trois pièces de canon qui furent pointées contre ce noyau de révoltés et qui les pulvérisèrent indistinctement. Quand je dis indistinctement, ce n’est pas sans raison, car tous les fous et toutes les folles de cet hôpital étaient du nombre. Comme on ne leur avait donné rien a manger depuis le 5 septembre, ils avaient fini par aller se déchaîner ou se déverrouiller les uns les autres ; il y en avait un certain nombre à qui la vue du carnage avait fait recouvrer l’usage de la raison, et du reste il n’était pas un de ces aliénés qui ne fût dans les réfractaires à l’égorgement. C’est un fait assez remarquable en psychologie. Rien n’était plus affreux que leur sorte d’épouvante ou d’énergie de pur instinct. Ils n’en furent pas moins mitraillés sans rémission, et Dupont m’a dit que pendant soixante et douze heures de suite, on, avait charroyé tous ces cadavres mutilés de Bicêtre aux carrières de Montrouge, dans les tombereaux de la voirie, que les chiens de Paris, qui n’étaient pas moins affamés que les fous, suivaient à la trace du sang.

Je vous dirai, puisqu’il est question de ces pauvres chiens sans domicile et sans aveu, qu’ils se rendaient pendant la nuit sur la place de Louis XV et dans les Champs-Élysées, en si grand nombre, qu’ils en prenaient l’audace de s’ameuter et d’accourir pour barrer le passage à toutes les charrettes de maraichers dont ils mordaient les conducteurs et les chevaux comme s’ils fussent devenus enragés ou tout-à-fait sauvages. Ils avaient dévoré un invalide, et comme la police ne s’occupait de rien sinon des prêtres réfractaires et des ci-devant nobles, les gardes nationaux de Paris se concertèrent entre eux pour en délivrer cette bonne ville ; en conséquence de quelle résolution, ils s’en vinrent cerner et traquer les Champs-Élisées pour refouler toutes ces méchantes bêtes jusque sur la place et dans la rue Royale, où ils en exterminèrent à coups de fusil plus de trois mille, y compris le citoyen Lomparrier, jacobin de notre section, qui se trouva sous le vent du feu. Mais aussi n’était-ce pas le tout, pour la sécurité de Paris, que d’avoir fusillé ces milliers de chiens, et quand il s’agit de les faire enlever pour les enterrer, ce fut un embarras sans exemple. C’était la Commune de Paris qui s’était réservé le monopole des charniers et des fossoyeurs, des tombereaux et des chariots. La Commune eut l’air de blâmer une exécution que la garde nationale avait entreprise avec un esprit d’indépendance et de martialité suspecte ; les municipaux ne voulaient pas faire enlever ces bêtes mortes, en disant que c’était le provenu d’une exécution militaire et qu’ils n’avaient à s’occuper que des choses de légalité civile ; enfin c’est un débat qui dura trois jours, et tous les habitans du quartier s’en enfuyaient comme de la peste. Heureusement pour eux et pour nous, que la salle où siégeait la Convention se trouvait a la portée de ce mauvais air, et comme ce fut le représantant Gasparin qui fut investi de la confiance de l’assemblée pour opérer cette mesure de salut public, il imagina d’en faire une cérémonie patriotique, ainsi que vous allez voir. On vint mettre en réquisition tous les anciens carrosses qui se trouvaient en séquestre sous nos remises ; je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’a jamais été question de restituer toutes ces voitures à des aristocrates ; je ne m’en étonne et ne m’en afflige pas beaucoup, mais parmi toutes les combinaisons de salut public ou de sûreté générale enfantées par M. Gasparin, il faut convenir que celle de remplir nos carrosses de parade avec des chiens morts était le plus étrangement révotutionnaire.

On m’avait requis et confisqué deux belles voitures, et j’ai su par Dupont que c’étaient cinq à six grands carrosses de Bellevue (de Mesdames, tantes du Roi,) qui figuraient en chefs de file à ce beau cortège, avec des têtes de caniches ou des croupes et des queues de matins qui passaient par chaque portière. Qu’il avait de malice et d’esprit, ce Gasparin !

Si vous pouviez lire aujourd’hui tout ce que le Père-Duchesne et les autres journaux du parti de la Commune avaient imprimé d’attendrissant sur la rigueur et la cruauté d’une pareille exécution contre d’intéressans animaux qui ont toujours été l’emblème de l’affection la plus désintéressée pour les humains, comme aussi de la fidélité la plus constante, vous diriez que c’était bien à propos de la part des septembriseurs, et surtout relativement à des bêtes endiablées, qui mangeaient le monde !

Pendant que nous en sommes aux ridiculités, je vous dirai de Mme de Valentinois, qu’elle avait tant fait que d’obtenir la permission de sortir avec une escorte de cinq gendarmes, afin d’aller faire une visite à la citoyenne Sophie Arnoux qui fut bien étonnée de la voir chez elle, et qui lui répondit qu’elle n’avait aucune espèce de crédit sur Tallien ; elle ajouta qu’elle ne l’avait pas revu depuis qu’il était sorti de la maison de son père, c’est-à-dire de la loge du portier au petit hôtel de Lauraguais, où logeait ladite Mme Arnoux.

— Est-il vrai qu’elle est si drôlement piquante et qu’elle a tant de vivacité d’esprit ? lui demanda Mme Joseph de Monaco, sa belle-sœur.

— Mais je n’ai rien vu qui ressemble à cela, répondit l’autre : et vous pensez bien que je n’allais pas chez cette fille avec l’intention de batifoler avec elle, ou pour en écouter des gaudrioles ; et du reste c’est tout le contraire ; elle m’a produit l’effet d’être prude et pédante.

— En voilà bien d’un autre : et comment donc çà ?

— Le comment donc çà ? c’est qu’il y avait des marmots dans sa chambre, et qu’elle avait l’air de s’en impatienter, d’où vient que, pour lui dire n’importe quoi, je lui ai demandé si elle n’aimait pas les enfans. — Oh ! m’a-t-elle dit en minaudant avec un air délicat, je n’aime que les enfans jusqu’à un certain point : ne me parlez pas d’un garçon qui n’a pas quinze ans, on ne saurait qu’en faire ?… et voyez un peu cette marque du bon jugement de la Duchesse de Vatentinois.

C’est de là que cette pauvre femme est partie pour se suicider, non pas à la manière de cette héroïque et admirable sœur de Mme Campan, qui s’était précipitée par une fenêtre afin de garantir la [illisible] de sa fortune à ses innocentes filles, mais ce fut en divorçant pour épouser successivement et du vivant de ces quatre ou cinq maris, le citoyen Tiran des Arcis, d’abord ; ensuite un notaire émérite appelé maître Maine ; et puis un ancien procureur au Châtelet, pour en finir par un maître clerc. C’est avoir de la prédilection pour les hommes de pratique ; mais comme elle était devenue folle à lier, je n’ai jamais compris comment ses héritiers ne l’avaient pas soumise à l’interdiction judiciaire au sortir de sa prison, ou bien pendant ces quatre à cinq viduités de quelques mois qui servaient d’intervalle à toutes ses épousailles.

Ce fut apparemment à l’imitation de cette horrible exécution de Bicêtre qu’on proposa publiquement aux jacobins de faire mitrailler quatre mille prisonniers en masse, au milieu du Champ-de-Mars, ce qui fut accueilli par les clubistes avec un sentiment d’approbation générle. Ensuite, afin de suppléer à l’insuffisance de la guillotine, on fit conditionner une autre machine avec neuf tranchans qui devaient retomber ensemble. On en fit l’expérience au milieu de la cour de Bicêtre, mais l’expérience ne réussit pas.

Nous apprîmes à la fin d’août 1794, qu’on avait délibéré publiquement à la Commune de Paris sur la proposition de brûler la bibliothèque de la rue de la Loi, ci-devant Richelieu. Pour vous donner une idée de la jurisprudence révolutionnaire, je vous dirai que M. de Loiserolles[1] était détenu dans la prison de St-Lazare avec son fils âgé de 22 ans, lequel était le meilleur et le plus beau jeune homme de la terre. Je me souviens qu’en le voyant passer dans la grande allée des Tuileries, les jeunes femmes de la ville et les jeunes gens se demandaient toujours qui ce pouvait être ? M. de Loiserolles entendi qu’on venait chercher son fils qui dormait et qu’on avait dénoncé comme ayant pris part à la prétendue conspiration des prisonniers, il se présente à sa place, on l’emmène au tribunal, on l’envoie à la guittotine, et l’on substitue tout uniment son âge a celui de son fils dans l’acte de condamnation. La Duchesse du Châtelet, femme de mon neveu, fut condamnée sur un acte d’accusation qui avait été dressé contre son homme d’affaire ; et dans celui qui fut crié dans les rues, sur la mort de ma pauvre amie, la Marquise de Marbœuf, nous vîmes que le motif allégué contre elle était d’avoir fait semer de la luzerne, et non pas des pommes de terre ou du blé, dans les carrés de son parc aux Champs-Élysées.

Toujours est-il que les habitans de Paris ne pouvaient se procurer des vivres que sur le bon d’un commissaire aux subsistances, à raison d’une once de pain par jour et d’une livre de viande tous les trois jours, pour chaque individu. Encore, on ne pouvait obtenir ces distributions qu’après avoir passé quelquefois des journées ou des nuits entières à la porte d’un boulanger ou d’un boucher. À la vérité, les épouses, les mères et les filles de fonctionnaires publics avaient le privilége d’être servies les premières ainsi que les octogénaires et les femmes enceintes ; mais il en résultait des contestations perpétuelles et souvent pis. Au mépris de leur certificat du commissaire aux subsistances, les épouses de fonctionnaires ou les octogénaires étaient continuellement acccusés d’imposture, et les femmes enceintes étaient souvent convaincues de n’être grosses que d’un oreiller. Réné Dupont qui postulait d’office à la boucherie, n’avait pas manqué d’observer que c’étaient principalement les bossues qui se mettaient des coussins ; ce qui prouve que la vanité se niche partout. Votre père assurait aussi que dans les foules ou les embarras populaires ; aussitôt qu’on entend crier avec une voix aiguë : — Prenez garde d’écraser une mère de famille ! on n’a qu’à se retourner, et l’on voit toujours que c’est une bossue qui n’est pas restée célibataire et qui s’en pavane. Il est à savoir aussi que ces mal-bâties cherchent toujours à persuader que leur épouseur est le plus passionné des humains !…

Ce qui fait que je déteste assez généralement les bossues, c’est qu’elles ont presque toujours des intentions d’élégance ou des imaginations de galanterie ; et ceci, du reste, n’a guère de rapport avec les décrets du salaire civique et de l’emprunt forcé.

La Convention nationale avait donc établi cet emprunt forcé d’un milliard de livres tournois, et c’était le cas de nous dire : excusez du peu ! mais c’était un impôt qui devait peser uniquement sur les riches, et voici les principales dispositions de ce beau décret.

Toutes les propriétés possibles s’en trouvaient passibles (avec progression ) et tout ce qu’on vous laissait pour vivre, eussiez-vous un million de rente, était une somme de mille francs par individu composant la famille du propriétaire de ce revenu. Au-delà de neuf individus (ce qui rassemblait dans une seule maison, la prodigieuse somme de neuf mille livres de rente), on vous prenait légalement quatre mille cinq cents francs d’imposition sur ces neuf mille livres et l’on vous obligeait à prêter au gouvernement républicain la totalité de ce qui vous restait.

Imaginez la satisfaction des banquiers, des capitalistes patriotes, et des autres marchands d’écus, dont les commissaires allaient éplucher les registres, afin d’établir la quote-part de leur imposition.

En correspondance avec cette mesure fiscale, il fut décrété que tous les indigens de Paris recevraient quarante sous par jour, afin qu’ils pussent disposer de leur temps pour assister aux séances des clubs, ainsi qu’aux assemblées de leurs sections. Vous pensez bien si la commune de 93 avait ses raisons pour organiser une pareille légion de Sans-culottes et de Va-nus-pieds qui fussent maintenus à ses gages et perpétués à ses ordres ? il y eut encore un autre décret pour accorder aux jurés du tribunal révolutionnaire une indemnité de dix-huit francs par jour, sans compter une chopine d’eau-de-vie qu’on devait leur fournir au tribunal, et sans parler des autres frais de buvette gratuite.

L’abjuration de la foi catholique, et même du christianisme, avait eu lieu dans la salle de la Convention par le clergé de l’Église constitutionnelle, ayant à sa tête un intrus, nommé Gobel, évêque du département de la Seine et l’intime ami du citoyen Talleyrand. Il en fut ainsi de plusieurs ministres de la religion prétendue-réformée, et notamment d’un fameux prédicant du consistoire de Toulouse, appelé Julien. Celui-ci ne pouvait apostasier que son christianisme au petit-pied, ce qui va sans dire ; — Hélas, mon Dieu ! pour ce peu qu’il en restait à sacrifier par un calviniste, à la réformation de 1793, ce n’était pas la peine d’en rien dire.

Ce fut ce jour même où les pensionnaires à quarante sous s’en allèrent piller tout ce qui restait dans les sacristies. On les vit trimballer et cahotter sur les pavés et dans les ruisseaux de Paris, des crucifix, des ostensoirs et des calices attachés par des cordes à la queue des ânes et des mulets, ensuite on vint déposer sur le pavé de la salle de la Convention des trophées d’ornemens sacerdotaux, en signe de victoire sur le fanatisme, et d’éternelle abolition pour toutes les idées superstitieuses[2].

Je vous ai déjà dit que Roberspierre avait fait établir un comité d’instruction publique et de moralité primaire, dont les membres m’aient été chargés de rédiger un projet de loi, tendant a substituer un culte raisonable et civique à la religion chrétienne qui n’était qu’un judaïsme bâtard et dénaturé, avait dit Mme Roland, dans une circulaire officielle de son mari. Notre-Dame était devenue le temple de la Raison, et les autres églises de Paris étaient consacrées à toutes sortes de divinités métaphysiques et de vertus révolutionnaires : Saint-Gervais à la liberté de l’industrie ; Saint-Roch à l’amour de l’égalité ; Saint-Sulpice a la prévoyance agricole ; Saint-Eustache à la salubrité civile, et l’église des Missions étrangères a l’économie rurale. C’était presque toujours Mlle Maillard (de l’Opéra), qui venait représenter la déesse de la raison, la félicité publique, la liberté politique et toutes les autres libertés personnifiées. Les jeunes gens, nous disaient que cette forte et puissante chanteuse était la vivante image de l’abondance et de la maturité.

On la faisait monter sur le maître autel et siéger sur le tabernacle, après l’avoir ajustée de guirlandes de chêne, ou d’une peau de lion, d’une couronne de pampres et d’épis, ou d’autres insignes assortis à sa divinité de circonstance. En vous disant qu’un de ces jours de fête, on vu monter sur l’autel de Notre-Dame, hahillé d’une carmagnole aux trois couleurs et coiffé du bonnet rouge, un littérateur encyclopédiste, un prétendu philosophe, un membre de l’académie française, et ceci, pour y blasphêmer la divine personne de Notre-Seigneur et pour y nier l’existence de Dieu, qu’il a défié de l’écraser par un coup de tonnerre afin de manifester sa puissance, je ne crois pas manquer à la charité chrétienne, car on n’a pas manqué d’enregistrer cette abomination dans tous les journaux du temps. S’il est converti de bonne foi, comme je n’en doute pas, il est revenu de loin, M. Laharpe, et Mme de Clermont-Tonnerre a fait une belle cure !

Une autre loi conventionnelle avait décidé que la ville de Lyon serait démolie, à la réserve des habitations du pauvre et des édifices consacrés à l’instruction populaire et à l’humanité. Les propriétés des riches et des autres contre-révolutionnaires devaient être partagées entre les patriotes ; les enfans des condamnés ou des suspects devaient être confiés à l’administration des enfans-trouvés, et voici comment s’exprimait le rapporteur de ces dispositions.

« Laisserez-vous subsister, disait Barrère, une ville qui par sa rébellion a fait couler le sang républicain ? Qui osera réclamer votre indulgence pour cette ville infâme ? Non ce n’est pas, ce ne doit plus être une ville, que celle qu’habitent des conspirateurs ! Que devez-vous respecter dans votre vengeance ? la maison de l’indigent persécuté et humilié par le riche : la charrue doit passer sur tout le reste. Vous l’appellerez Commune affranchie, et sur les ruines de cette infâme cité, il sera élevé un monument qui dira ces mots : Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n’est plus ! »

Il se trouva deux jacobins, députés de la Convention, ou plutôt députés de l’enfer, qui furent exécuter ce mandat révolutionnaire avec une férocité méthodique et raisonnée, dont on ne trouverait aucun exemple dans l’histoire d’aucun autre peuple. Ils écrivaient à leurs confrères des comités de sûreté générale et de salut public, que depuis leur arrivée sur les ruines de Commune affranchie, la terreur s’y trouvait à l’ordre du jour. — Nous avons dépouillé le crime, disaient-ils, de ses vétemens et de son or. Nous remplissons notre devoir avec une sévérité stoïque et une impartiale rigueur, et c’est sous les voûtes de la nature que la commission rend justice, comme le ciel la rendrait lui-même. Nous sommes en défiance contre les larmes du repentir, rien ne peut désarmer notre sévérité. Les orgueilleux édifices de la place Bellecourt sont déjà tombés, il n’en reste plus vestige, mais les démolitions sont trop lentes, il faut des moyens plus rapides à la vengeance républicaine. L’explosion de la mine et l’activité des flammes doivent seules exprimer la toute-puissance du peuple, et sa volonté doit avoir les effets du tonnerre. Nous célébrons aussi des fêtes civiques, mais c’est en immolant à la justice du peuple, sans ménagement et sans exception tous les ennemis de la liberté.

Collot d’Herbois et Fouché convenaient pourtant que cette sorte de fêtes pouvait présenter, au premier coup d’œil, une image funèbre, telle que celle du malheur ou du néant ; mais, reprenaient-ils avec une ardeur nouvelle, de pareilles fêtes doivent laisser à la méditation des penseurs une idée consolante, et c’est à savoir que les tombeaux de l’incivisme et les ruines de la domination renferment toujours les germes féconds et les vigoureuses matrices d’une génération d’hommes libres. – Nous le jurons ! s’écriait ce comédien de province et ce monstre d’Oratorien, ce damné Janséniste, – nous jurons que tout ce que le despotisme avait élevé dans la ci-devant commune de Lyon sera anéanti ! et sur les débris de cette ville superbe et rebelle qui fut assez corrompue pour désirer un maître, le voyageur verra avec une douce satisfaction quelques monumens simples, élevés à la mémoire des défenseurs de la liberté, et des chaumières éparses que les amis de l’égalité s’empresseront de venir habiter pour y vivre heureux des bienfaits de la nature[3].

C’était parce que l’Abbé de Neuillant s’était établi dans le diocèse de Lyon avec les pouvoirs du Primat des Gaules, que j’étais si bien au courant de ce qui se passait à Commune affranchie, mais je vous dirai que les nomenclatures de la géographie conventionnelle étaient remplies d’obscurité ; et quand il était question dans les journaux, d’Égalité-sur-Marne ou de Roc-libre, par exemple, vous pensez bien que les bonnes gens comme nous s’en trouvaient dépaysés. Il y avait Libre-ville et Havre-Marat, Libre-val-sur-Cher et Philopœmina dans les Vosges. On passait à Côteau-Danton pour aller à Guillotinville, et l’on revenait à Couronne-civique par Tolérance-religieuse, autrement dit Port-Paschal et ci-devant Royal. Mme de Brézé recevait des lettres timbrées de Fraternité-sur-Loire et de Saint-Étienne en Forez qui s’appelait Commune-d’armes. On disait Saare-libre au lieu de Saarre-Louis et Charlibre au lieu de Charleroy. Je me souviens que la petite capitale du Bourbonnais avait eu la modestie de s’intituler Moulins-de-la-république. Saint-Denys était devenu Franciade, et Brutus-le-Magnanime était tout bonnement Saint-Pierre-le-Moutier. Quant à la seigneurie de Mesdames de Remiremont, localité des plus nobiliaires, on s’y qualifiait généreusement et fièrement de citoyens montagnards de Libremont, l’inaccessible au fanatisme et à la tyrannie féodale.

Je vous puis dire aussi que les feuilles d’annonces invitaient souvent les citoyens et citoyennes du négoce à faire le voyage de Paris à Bourg-Égalité, ci-devant Bourg-la-Reine, afin d’y visiter et prendre à location (pour y passer agréablement les décadis du trimestre en dor) une élégante et simple chaumière accompagnée d’un verger rustique (dont la contenance excédait un quart d’hectare), et la même annonce ajoutait que cette attrayante et champêtre habitation se trouvait au milieu de la grande rue, à côté de la maison commune, au coin de la rue Voltaire et n° 186. On allait acheter du pain d’orge à Commune-équitable, au lieu de Villejuif, et l’on vous conspuait d’envoyer vos enfans en nourrice a Montfort-le-Brutus, autrefois l’Amaury, tout aussi bien qu’à Fontenay-le-peuple et à Rocher-la-cocarde.

Nous apprîmes un jour, en lisant le journal du père Duchêne, que son estimable directeur avait été se divertir à prendre le frais sur la terrasse de Montagne-en-bon-air (autrefois Saint-Germain-en-Laye, où il avait fait arrêter, et qui plus est, assommer, disait ce même journal, un calotin déguisé). Du reste, on avait soin d’envoyer souvent les élèves de la patrie et les jeunes républicaines, en pélerinage à la petite maison de J.-J. Rousseau dans la vallée de Montmorency, qui s’appelait Val-d’Émilie. Je n’ai jamais su pourquoi c’était la petite ville de Neung qui s’appelait Raison-temple, mais je vous dirai, pour en finir, que Vedette-républicaine était Charleville, et que celle de Créquy-le-Châtel avait reçu le nom de Commune-aux-piques. C’était, j’imagine, en remembrance de votre Créquier.

Je ne veux pourtant pas négliger de vous parler d’un certain endroit qui se trouve dans les Ardennes et qui s’appelle Marche-en-famine. Les autorités de cette petite ville avaient écrit à celles de Paris pour en obtenir l’autorisation de s’appeler Corne-d’abondance ; mais les députés Wallons s’en moquèrent et les autres conventionnels aussi d’où vient que ladite ville de Marche est toujours restée comme elle était ci-devant, c’est-à-dire en pleine famine, au milieu d’une lande à perte de vue, qui n’est ombragée que par des halliers d’épine et de l’ajonc pour tout combustible, avec des grenouilles en eau bourbeuse et force couleuvres en fait de gibier. On n’y mange aucun autre fruit que des mûres de ronces, et le Prince de Ligne ajoutait que les notables du pays se convient toujours obligeamment et délectablement quand ils ont pu se procurer un beau chat. Comme il était co-Seigneur de la ville, il en avait su mille pauvretés de cette nature.

Je ne vous reparlerai pas des noyades de Nantes et des mariages républicains sur les bateaux à soupapes, attendu que les poursuites et l’instruction judiciaire qui ont été dirigées contre Carrier, n’ont pas manqué de mettre à nu tous ces actes de vertige infernal et d’épouvantable férocité que vous trouverez étalés dans son procès.

Les envoyés du comité de salut public à Toulon s’y montraient les dignes émules du même Carrier et de Collot d’Herbois. Ces délégués de la justice conventionnelle avaient fait afficher une proclamation pour enjoindre, sous peine de mort, à tous les propriétaires et les armateurs de Toulon de se rendre au milieu d’une esplanade aux portes de cette ville, et c’était, disaient les signataires de l’affiche, afin de leur communiquer un acte officiel et des résolutions dictées par un esprit de bienveillance et de conciliation patriotiques. Il y fut environ trois mille personnes, et sur un signal donné par le général Fréron, il y eut une batterie démasquée qui tira sur elles à mitraille. On supposa qu’il pouvait s’en trouver que la chute des morts et des mutités, ou l’excès de la frayeur auraient fait tomber par terre ; — Allons, s’écrièrent Isnard et Fréron, que ceux qui ne sont pas morts se lèvent, la république leur fai grâce !… Tous ceux qui s’y laissèrent tromper une seconde fois, essuyèrent un autre feu de mousquetterie, et la bayonnette au bout du fusil vint les achever. La population de Toulon, qui s’élevait à vingt-neuf mille habitans, avait été réduite à sept mille personnes au bout de cinq semaines.

Je n’aurai pas le courage de vous parler des exécutions d’Arras, et je n’aurai garde de vous parler des crimes de Joseph Lebon. Cet ancien moine au prieuré de Canaples était natif de Créquy, c’était un monstre sans pareil et je ne saurais l’ignorer ; mais je ne veux pas oublier que c’est a sa reconnaissance ou sa considération pour moi que votre parente et mon amie la Rhyngrave de Salm, a dû la conservation de sa vie ; je ne vous en dirai pas plus sur cet abominable homme, et ce me semblerait une chose malséante.

Roberspierre avait aperçu qu’il ne pourrait établir sa domination que sur des populations dégradées et stupides ; il aurait voulu pouvoir anéantir la triple aristocratie de la naissance, de la fortune et du savoir ; il est certain qu’il avait l’intention de détruire toutes les grandes villes et de réduire toutes les fortunes au plus bas niveau. Il avait résolu, ce qu’on a su de lui-même et de la façon la plus certaine, il avait conçu le projet de réduire des deux tiers la population de la France, et de n’y laisser que du fer et des soldats, avec des chaumières et du pain bis. En considérant les moyens qu’il employait, ceux qu’il avait en réserve, et l’espèce de gens qui se tenaient à sa disposition, c’est un projet qui n’avait rien d’impraticable, et j’en éprouvais quelquefois, pour l’avenir de notre malheureuse patrie, des mouvemens d’angoisse et d’effroi que j’avais grand’peine à surmonter, malgré toute la confiance que je devais porter en Dieu. Mais, par ma foi ! lorsque j’appris que la commission militaire de Nantes avait fait fusiller des enfans de sept ans[4] ; lorsque je vis dans le compte rendu de la séance des jacobins, qu’on venait d’y faire la proposition de faire guillotiner tous les individus français, royalistes ou terroristes, hommes ou femmes et riches ou pauvres, aussitôt qu’ils auraient atteint leur soixantième année ; lorsque j’y trouvai la proposition de saler ou mariner les chairs des suppliciés qui seraient reconnues saines et de qualité potable, afin que les aristocrates pussent devenir utiles à quelque chose, et du moins après leur mort ; enfin lorsque je vis donner publiquement un encouragement pécuniaire à l’industrie du citoyen Pélaprat, qui faisait tanner des peaux humaines[5] ; — Voici, disais-je à l’abbé Texier, des imaginations follement républicaines et des monstruosités qui me font espérer la fin de nos souffrances. Le succès du crime est toujours soumis à certaines conditions d’ordre public en apparence, et de sens commun. Voilà Roberspierre et ses jacobins qui perdent l’esprit en attendant qu’ils perdent la tête, et vous allez voir que Dieu va souffler sur eux. C’étaient visiblement les héritiers du philosophisme et ses exécuteurs testamentaires : apparemment que la France est assez châtiée et que la justice du ciel est satisfaite ? La puissance ou la démence révolutionnaire est à son apogée, elle ne pourra plus que décroitre, et tous ses efforts pour se maintenir ne vont servir qu’à la précipiter. EnCn mon ami, la mesure du mal est tout-à-fait comblée ; prenons courage !

Le Duc de Nivernais, qui était prisonnier aux Carmes, avait eu connaissance d’un fameux déportement du citoyen Fouché, pendant qu’il était en mission dans le Nivernais, qu’on appelle aujourd’hui le département de la Nièvre : il avait imaginé de célébrer une fête en l’honneur de la Nature et de l’Hyménée républicain, et pour ce faire il avait mit en réquisition quatre cents jeunes garçons, avec autant de pauvres filles qui ne s’étaient jamais ni vus ni connus et qu’il avait fait parquer dans un grand herbage au bord de ta Loire. Il arriva sur la prairie vers une heure après midi, par la fraîcheur de M. de Vendôme, avec son cortège de sans-culotte en savattes, assistés des musiciens du petit théâtre de Nevers ; il était déguisé en pontife de la Nature, avec une couronne de fruits rouges, et voici le programme de cette auguste solennité.

— Jeunes citoyens, se mit-il à crier, commencez par vous choisir une compagne entre ces vierges pudiques… Et voilà tout aussitôt quinze ou vingt gars qui se précipitent avec résolution sur une jolie fille de Donzy, dont le père était un riche meunier, ce qui n’y gâtait rien.

La jeune citoyenne avait les yeux baignés de larmes et ne voulait rien écouter, parce qu’elle aimait tendrement son cousin, qui était le fils du maréchal-ferrant de Saint-Andoche, et qui n’était pas là.

Comme on n’avait pas fait cette battue matrimoniale avec assez de précaution il se trouvait parmi les garçons des mécontens ; il y avait parmi les jeunes filles des marques de préférence et des résistances ; enfin c’était une affaire à vider entre l’égalité naturelle et la liberté individuelle, tout se disposait pour le pugilat, et les gardes nationaux furent obligés d’intervenir pour séparer les futurs conjoints qu’on aligna sur deux colonnes et qu’on a mariés malgré qu’ils en aient, en suivant la fatalité de leur numéro de situation. Je ne crois pas que l’ancien régime ait jamais produit un pareil acte d’arbitraire ? mais « la liberté consiste à fléchir volontairement sous le niveau de l’égalité.  » Voilà ce que leur dit Fouché dans sa harangue, afin de les disposer à l’obéissance et les entretenir dans la jubilation patriotique.

Il y eut un grand souper donné sur l’herbe et sous les voûtes de la nature. Les vins, les viandes avec les couteaux, les gobelets, et tous les objets nécessaires à la confection du banquet, avaient été fournis et transportés par voie de réquisition sur la plaine de l’égalité, où s’est engloutie toute la provision si méthodique et si bien rangée des caves du château de Nevers ; et, ce qui contrariait beaucoup plus M. de Nivernais, toutes les belles porcelaines d’Europe et d’Asie qu’il avait en collection.

À présent, laissez-moi vous achever l’histoire de la jolie paysanne de Donzy, qui est aujourd’hui la citoyenne M… et qui jouit (pour le moment) de quarante mille écus de rente en Nivernais et en Donzois. Si monsieur son époux avait joué de bonheur et croyait avoir obtenu le gros lot, elle avait eu celui de tomher avec un grand garçon qui ne rêvait qu’En-avant ! marchons, tambour battant, giberne pleine ! et qui, partant du moulin de son beau-père, est devenu général au service de la république, avec un habit brodé en feuilles de chêne et des plumets tricolores à son chapeau. Ce fut en moins de rien ; car son noviciat n’a duré que deux ans, ce qui fait honneur au discernement des citoyens Danton, Pache et autres ministres de la guerre. Mais ce qui ne fait pas autant d’honneur au caractère de cet officier-général, c’est qu’avec le produit de ses confiscations dans les églises de Flandre, de ses voleries dans les châteaux du Brabant, et de son reliquat des contributions forcées en Belgique, il a commencé par soumissionner des biens d’émigré qu’il a trouvé moyen de payer (comme tous les acquéreurs de propriétés nationales), avec l’argent de la coupe d’une avenue ou moyennant la démolition d’une aile de château. Il parait que c’est un effronté voleur (ainsi que la plupart des généraux de la république), et l’on dit que sa femme en est devenue risiblement insolente (ainsi qu’il appartient aux filles de meuniers dont les maris sont parvenus au généralat.) Il paraît aussi qu’ils ont conservé de leur banquet d’épousailles une mauvaise habitude ; et dans un grand diner qu’ils ont donné l’année dernière à Bruxelles, ou a remarqué que toutes les pièces de leur vaisselle et tout leur linge de table étaient restés armoiriés d’Aremberg et de Croüy. Vous les apercevrez sous le directoire, et vous les reverrez figurer sous le consulat du général Buonaparte, au premier rang dans son estime et sa considération, ce qui prouve que sa délicatesse ou son exigence ne sont pas rigoureuses. Toujours est-il que Messieurs de Nivernais et d’Aremberg nous en disaient tellement sur les prétentions et les ridicules de ces deux conjoints de la prairie, de ta nature et de la convention, que votre pauvre mère en avait des fous-rires insurmontables. Il me semble que j’en aurai mille choses à vous conter si je songe à vous reparler d’eux ?

On nous avait donné pour comprisonnier un vieux jacobin qui connaissait le dessous des cartes révolutionaires, et qu’on avait suspecté de modérantisme. Il s’en impatientait, et quand il entrait en révélation, je devenais toute oreille. Il aurait dû s’appeler Charles-Jacques-Henry Clément ; mais il avait retranché deux de ces prénoms pour la circonstance de 93 et pour se faire de fête.

— Savez-vous, disait-il un jour à l’Abbé Texier, que si Philippe-Égalité ne s’en fût pas mêlé, la majorité de la Convention n’aurait pas condamné Louis XVI ? et voici comment Jacques Clément racontait cette particularité.

On avait appris au comité secret des jacobins, pendant la nuit du 15 au 16 janvier, que le conventionnel Pelletier de St-Fargeau et vingt-cinq autres députés (de la plaine) qui votaient sous son influence, étaient tentés de reculer devant l’horreur et les conséquences d’un régicide. Les montagnards se comptèrent et s’en émurent. Ils virent avec fureur que si vingt-cinq voix leur faisaient défaut, ils ne pourraient emporter la condamnation capitale, attendu que le même nombre de vingt-cinq voix enlevées à la peine de mort, en donnerait dix-neuf de majorité pour obtenir la détention jusqu’à la paix générale. L’immense fortune de St-Fargeau ne permettait pas de l’attaquer du côté de l’intérêt, mais Danton prit un autre moyen, il alla trouver le Duc d’Orléans et lui dit : — Savez-vous ce qui se passe ? voilà St-Fargeau qui nous abandonne avec les vingt-cinq députés dont il est chef de file, nous savons qu’ils ont résolu de voter pour toute autre peine que cette de la mort. Vous avez plus que personne à vous alarmer de cet incident-là, puisque vous avez déjà voté contre l’appel au peuple : Vous voterez la mort avec nous autres, et vous la voterez sous peine d’encourir la vengeance des patriotes ; ainsi jugez de votre position, si la peine de mort n’est pas assurée par la majorité des voix ?…

Danton n’eut aucune peine à effrayer Philippe-Égalité qui frémissait toujours en face d’un terroriste. Il reconnut le péril de sa situation, il ne manqua pas d’entrer dans les vues de ce misérable, et il en reçut un conseil de perfidie qui n’eut que trop d’influence sur le résultat du procès de Louis XVI.

— St-Fargeau a toujours été de vos amis, ajoutait Danton ; il a pour mobile une ambition ridicule, une vanité misérable ; prenez le chemin que je vous indique et vous triompherez certainement de son hésitation. Attendez-moi pendant une heure et je vous promets de vous amener St-Fargeau.

— Eh bien, mon ami, lui dit Philippe-Égalité, voici le moment de prendre une résolution définitive : on ne veut me porter au trône que lorsque j’aurai donné un gage irrévocable au parti de la révolution. C’est vous dire assez que je dois me prononcer pour la peine de mort ; vous savez d’ailleurs que si je votais différemment, le coté de la montagne en abuserait pour calomnier mes intentions patriotiques ; ce sera, n’en doutez pas, une preuve de mon dévouement pour ma famille et pour mes amis ; mais à quoi me servira de leur donner ce témoignage de ma bonne volonté, s’ils m’abandonnent, s’ils viennent faire échouer tout ce que la mort de Louis XVI aurait de favorable pour nous, et s’i ls viennent prononcer pour lui, contre moi ?

St-Fargeau lui répondit qu’il avait fait le serment de ne jamais condamner personne a mort ; il ajouta que ses amis étaient effrayés des conséquences d’une condamnation dont on pourrait contester la légalité constitutionnelle, et Philippe d’Orléans le laissa pérorer tant qu’il voulut.

— Mais, reprit-il ensuite, on est venu m’imposer une autre condition que je viens d’accepter, et celle-ci consiste à marier tous mes enfans dans la classe des citoyens français. Je l’ai promis à Danton, et comme je puis choisir librement, je vous demande, écoutez-moi bien, je vous demande la main de Mlle de St Fargeau pour le Duc de Chartres. Le mariage pourra se faire immédiatement après la mort du Roi ; il est question de faire asseoir votre fille sur les degrés du trône de France, en attendant qu’elle y parvienne ; je n’ai pas besoin de vous dire ce que je vous conseille de faire ; vos amis pourront compter sur ma reconnaissance et se reposer sur mon zèle à les servir. Je ne vous dis que cela ! décidez-vous.

Le citoyen Clément ajoutait que Pelletier de St-Fargeau fut ébloui par cette proposition vaniteuse, et qu’il se voyait déjà le beau-père d’un Roi, parce qu’il était du nombre de ces braves gens à qui Dumouriez cherchait à persuader que le fils Égalité pourrait obtenir les suffrages de la nation plutôt que son père, attendu qu’il n’avait et ne pouvait avoir, à cause de sa jeunesse, ni ennemi trop implacables, ni amis trop odieux. Toujours est-il que St-Fargeau se résolut à voter avec les régicides, et que par suite de cette manœuvre à la d’Orléans, la majorité pour la mort du Roi fut de 55 votes, au lieu que la décision contraire aurait obtenu 19 voix de majorité comme l’avait calculé Danton.

Pelletier de St.-Fargeau n’a pas plus recueilli que Philippe d’Orléans le fruit de son crime. Notre compagnon protestait que c’était Philippe-Égalité qui avait fait assassiner St-Fargeau, afin que la promesse de mariage qu’il avait souscrite avec un dédit de quatre millions restat sans effet. Il disait aussi que, pour entretenir la rage des jacobins contre Louis XVI, on s’était arrangé de manière à ce que l’assassinat de St-Fargeau précédât le supplice du Roi, et qu’on avait eu soin d’attribuer cet assassinat à un prétendu garde-du-corps. Ce que j’ai su de manière à n’en pouvoir douter, c’est que le meurtrier de ce révolutionnaire avait nom Pâris, qu’il n’avait jamais appartenu à l’opinion royaliste, et qu’il n’avait jamais servi dans les gardes-du-corps[6].

À propos de ce M. Clément, je pense toujours à une singulière idée du jeune Chénier qui avait imaginé, je ne sais pourquoi, de ne lui parler qu’en vers ; et tous les pinçons de notre volière avaient si bien adopté la même habitude, qu’ils ne répondaient jamais à ses objections politiques où à ses argumens républicains, qu’au moyen de quelque belle tirade de théâtre ou de quelque fragment pindarique. Les citations fournies par les chansons, les sonnets, les rondeaux, les triolets et les autres menues poésies étaient réservées pour les affaires du second ordre, et s’appliquaient particulièrement à toutes les questions ou les observations qui pouvaient concerner, ou le jour du mois, l’heure du jour ou l’état du baromètre. Si M. Clément, par exemple, osait avancer que certains généraux de la république étaient d’illustres guerriers ; — illustres ! s’écriait Chénier, vous avez dit illustres, allons donc, citoyen Clément commencez par mettre la gloire et l’illustration hors de cause…


L’opprobre suit toujours le parti des rebelles.
Leurs grandes actions sont les plus criminelles ;
Ils signalent leur crime en signalant leur bras,
Et la gloire n’est point ou les Rois ne sont pas !

Voulez-vous donc vous faire guillotiner et nous aussi ? disais-je à ce pauvre garçon. — Attendez, Madame, attendez, et vous allez voir une autre citation bien autrement épouvantable ! — Allons, citoyen Clément, c’est à propos de la captivité de notre bon Roi ; — Oui ! disait-il à notre modéré qui restait comme un éperdu et qui croyait avoir affaire à des pythonisses Érychtées.


Oui, quand il serait vrai que l’absolu pouvoir
Eût entraîné Louis par-delà son devoir,
Qu’il en eût trop suivi l’amorce enchanteresse,
(Quel homme est sans erreur, et quel Roi sans faiblesse) ?
Est-ce vous à prétendre au droit de le punir ?
Vous tous, nés ses sujets ! vous, faits pour obéir !
Un fils ne s’arme point contre un coupable père ;
Il détourne les yeux, le plaint et le révère.
Les droits des souverains sont-ils moins précieux ?
Nous sommes leurs enfans, leurs juges sont les Dieux.
Si le ciel quelquefois les donne en sa colère,
N’allez pas mériter un présent plus sévère,
Trahir toutes les lois au lieu de les venger,
Et renverser l’État au lieu de le changer !


N’allez pas révéler à Jacques Clément que ce sont des vers de Voltaire ! je me divertis beaucoup à lui faire croire qu’un privilége des aristocrates est de ne se parler qu’en vers et de pouvoir improviser de beaux alexandrins sur toutes sortes de sujets.

Cet excellent jeune homme allait panser tous les matins un vieux juif italien, nommé Ficraventi, qui s’opiniâtrait à conserver deux vésicatoires derrière les oreilles, et qui ne voulait jamais quitter son lit de sangles ; il apostrophait quelquefois rudement son jeune infirmier qui n’en tenait compte et qui lui disait avec une patience admirable : — Je fais de mon mieux ; si vous vous fâchez contre moi, qui est-ce qui viendra vous soigner ? Il partageait ses alimens et son argent avec les nécessiteux ; il se dépouillait de ses vêtemens pour couvrir les nus, et le plus beau de son affaire était de s’en cacher comme il aurait fait d’un vice ou d’un ridicule. Je n’ai jamais vu réunir un si tendre cœur à plus de fermeté de caractère, à plus de souplesse et d’originalité dans l’esprit. Il n’était jamais content de ce qu’il écrivait. Il n’est pas vrai que son frère ne l’aimât point. Je ne sais comment il a pu l’abandonner à la hache de Fouquier-Tinville, mais c’était certainement par une fausse confiance, et j’en suis bien sûre après l’avoir vu se rouler par terre et sanglotter comme il a fait devant moi, chez sa malheureuse mère, auprès de qui j’étais allée pour exécuter une triste commission de ce pauvre André, quelques jours après ma sortie de prison. Avec le coup d’œil et l’oreille justes, on n’est jamais trompé sur la réalité d’une affliction pareille à celle de cet autre M. de Chénier, dont le nom de baptême est Joseph, autant qu’il m’en souvient ? on est allé jusqu’à l’accuser de fratricide mais comme il a commis un parricide à l’égard du Roi, apparemment que l’impunité ne saurait exister pour un pareil forfait ; apparemment qu’à défaut de vindicte publique ou de punition légale, il faut toujours qu’un régicide se trouve soumis à quelque peine accablante, exemplaire ; a quelque flétrissure odieuse, à quelque châtiment assez rigoureux pour attester à la société chrétienne, à l’humanité frappée au chef, à la civilisation poignardée au cœur, qu’il existe au-dessus d’un échafaud démagogique, élevé misérablement a six pieds de terre, un justicier infaillible, un suprême arbitre entre les juges et les condamnés, entre les fils et les pères, entre tes peuples et les Rois.

  1. Jean-Simon d’Aveld, Chevalier, Seigneur de Loiserolles-sur-Onches, en Bourgogne, né en 1733, marié en 1769, mort en 1794. (Note de l’Éditeur)
  2. Pendant les glorieuses journées de 1830, le rédacteur de ces Mémoires a vu sur la place du Carroussel, après le pillage des Tuileries, une longue robe lamée de Madame la Dauphine, ainsi qu’une soutane violette de l’évêque d’Hermopolis qu’on avait agrafée sur deux gros chiens qu’on fouettait rudement pour les obliger à s’enfuir et s’en aller courir les rues. On a vu dans les Tuileries le corps d’un homme de juiUet (un infâme cadavre) que ses compagnons avaient établi sur le fauteuil du trône et sous le dais royal. On a vu profaner les reliques et piller les vases sacrés de Notre-Dame et les salariés de 93 ne s’y serait pas mieux pris.

    Voilà l’origine de la royauté du 9 août qui voudrait faire de l’ordre.

  3. « Le tableau qu’offrait dans la fête que nous avons donnée hier, la commission révolutionnaire suivie de deux exécuteurs de la justice nationale tenant en main la hache de la mort, a excité les cris de la sensibilité et de la reconnaissance de tous les bons patriotes. Les édifices tombés sous le marteau des républicains seront convertis en salpêtre tyrannicide. Nous envoyons ce soir deux cents treize rebelles sous le feu de la foudre. Adieu, mon ami ; les larmes de la joie coulent de mes yeux… Elles innondent mon âme ! » (Rapport du représentant Fouché, Moniteur de l’an 2, n° 224 et suivans.)
  4. « Nous n’avons garde d’épargner les femmes et les enfans. Les femmes engendreraient trop si on les laissait vivre, et les enfans sont sont des louveteaux qu’il faut étouffer. Les femmes de la Loire-Inférieure et de la Vendée sont toutes des monstres. Les enfans ont aussi trahi la république. Ceux de treize à quatorze ans portent les armes contre elle, et ceux du plus bas âge servent d’espions. Plusieurs de ces petits scélérats ont été jugés et condamner par la commission militaire et mis à mort. Quant aux ci-devant prêtres, on en a submergé quintidi dernier quatre-vingt-deux, sans compter les autres coupables, ainsi, tu vois que le décret qui les condamnait à la déportation a été exécuté verticalement. » (Rapport de Carrier, 21 février 1794.)
  5. « Ce que nous pouvons qualifier d’inappréciable dans la pénurie des circonstance et les embarras du moment, c’est aussi la découverte d’une méthode pour tanner, en peu de jours, les cuirs qui exigeaient autrefois plusieurs années de préparation. On tanne, à Meudon, la peau humaine, et il en sort de cet atelier qui ne laisse rien à désirer pour la qualité ni la préparation. Il est assez connu que le citoyen Philippe-Égalité porte une culotte de la même espèce et de la même fabrique, où les meilleurs cadavres de suppliciés fournissent la matière première. La peau qui provient des hommes est d’une consistance et d’un degré de bonté supérieures à celle des chamois. Celle des sujets féminins est plus souple, mais elle présente moins de solidité, à raison de la mollesse de son tissu. » (Rapport de la commission des moyens extraordinaires pour la défense du pays. 14 août 1793.)
  6. Mlle Le Pelletier de Ste-Fargeau fut adoptée par la Convention qui la maria quelque temps après avec un patriote hollandais nommé Dewitt. Mais quoiqu’elle ne fût âgée que de 15 à 16 ans, elle eut recours au divorce au bout de quelques mois de mariage. C’était la Convention qui avait fait les frais de sa noce et de son trousseau, qui contenait douze perruques, à ce que disaient les journaux patriotiques, et ce fut le président du comité révolutionnaire qui fit part de son mariage en lui donnant la qualité de fille de la Nation. (Note de l’auteur)