Souvenirs de voyage/Akrivie Phrangopoulo

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Souvenirs de voyageParis, Henri Plon (p. 47-149).


AKRIVIE PHRANGOPOULO.


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NAXIE.


Les Cyclades sont un des endroits du monde auquel l’épithète de séduisant s’applique avec le plus de vérité. Pourtant beaucoup d’entre elles peuvent être qualifiées en toute justice de rochers stériles ; mais au sein de ces mers de la Grèce, où la main des dieux les a semés, ces rochers brillent comme autant de pierres précieuses. La lumière qui les inonde au milieu d’une atmosphère sans tache, et les flots d’azur qui les enchâssent, en font, suivant les heures du jour, autant d’améthystes, de saphirs, de rubis, de topazes. La réalité est stérile, pauvre, assez nue, certainement mélancolique ; mais ces inconvénients s’effacent sous une majesté et une grâce incomparables. Les Cyclades donnent l’idée de très-grandes dames nées et élevées au milieu des richesses et de l’élégance. Aucune des somptuosités du luxe le plus raffiné ne leur a été inconnue. Mais des malheurs sont venus les frapper, de grands, de nobles malheurs ; elles se sont retirées du monde avec les débris de leur fortune ; elles ne font plus de visites, elles ne reçoivent personne ; néanmoins ce sont toujours de grandes dames, et du passé il leur demeure comme le suprême raffinement interdit aux parvenues, une sérénité charmante et un sourire adorable.

Il y a quelques années, la corvette de guerre anglaise l’Aurora, venant de Corfou et naviguant à la voile, suivant les sages prescriptions de l’amirauté, avare de son charbon, se trouvait un matin, un peu avant le jour, au beau milieu de l’archipel dont il est ici question. Le commandant Henry Fitzallan Norton dormait sur sa couchette, quand un timonier, dépêché par le navigating-officer, vint le réveiller.

— Monsieur ! monsieur !…

Au son de cette voix bien connue, le commandant avait ouvert les yeux et répondait :

— Qu’est-ce que c’est ?

Monsieur, on voit Naxie.

— C’est bon, répondit Norton ; et comme il avait fait le whist assez tard dans le carré, il se retourna sur son lit avec l’intention de se rendormir, ce qui ne lui fut pas permis. Quelque chose de noir et de velu s’éleva lentement du bord de la couchette, le bruit d’un bâillement prolongé se fit entendre, et tandis qu’une langue énorme s’avançait vers son menton avec le désir évident de le faire disparaître sous sa surface rose, des yeux aussi intelligents que des yeux de chien peuvent l’être, le regardaient en face et lui disaient :

— Au nom du ciel, éveillez-vous donc ; j’ai assez dormi.

— Eh bien, puisqu’il le faut, répondit le commandant, je me lève, Dido, je me lève !

Et en effet le commandant se leva.

L’aube allait paraître, mais il ne faisait pas jour encore. La bougie qui éclaira bientôt de sa lumière parcimonieuse la hâtive toilette de Henry Norton tomba sur les objets accumulés dans la chambre de bord de façon à les faire plutôt deviner que reconnaître. Rien n’est moins gai qu’une pareille habitation, bien qu’il soit à la mode, parmi les habitants tenaces de l’intérieur des terres, de s’extasier sur le luxe naval. S’agit-il d’un navire de guerre français, l’appartement, accommodé sur un patron invariable comme l’infaillibilité administrative, est peint en blanc avec des baguettes dorées reproduites à profusion, comme dans un cabinet de restaurateur, et le mobilier est rouge, à moins qu’il ne s’agisse de loger un vice-amiral. Devant cette considération puissante, l’administration maritime faiblit pour mieux triompher, et alors tout devient inévitablement jaune. Les lois des Perses et des Mèdes et les arrêts de Minos n’avaient rien de plus absolu. Sur la table s’étagent régulièrement quelques journaux, un annuaire de la marine, et c’est tout, à moins que l’officier, père de famille, n’ait tenu à orner les cloisons çà et là de photographies domestiques. Dans la marine anglaise, le goût individuel a plus de latitude. Les chambres des commandants ne sont pas toujours revêtues de la même couleur ; la volonté de l’habitant peut en décider ; il y a moins de cloisons et de petits trous, moins de portes se fermant sur des réduits de quatre pieds de large ; plus de rideaux laissant circuler l’air et le jour, et, ce qui est caractéristique et curieux, on y contemple fréquemment des tableaux, des objets d’art, et surtout des livres. Sous ces derniers rapports, le logis de Henry Norton était riche en dépit de sa petitesse. Des gravures d’après d’anciens maîtres d’Italie, deux ou trois petites toiles achetées à Messine et à Malte, et, partout où l’on avait pu assujettir des tablettes, des volumes de différentes grosseurs et épaisseurs : traités de mathématiques, livres d’économie politique, histoire, philosophie allemande, romans nouveaux, tout cela s’alignait, se pressait, se foulait, se montait l’un sur l’autre, et il en traînait encore sur les chaises ; Henry Norton était un admirateur passionné de Dickens et de Tennyson, ce qui ne l’empêchait pas de faire consciencieusement son métier et de le bien savoir. Arrivé à trente-trois ans avec une jolie figure blonde et douce, il parlait peu, songeait beaucoup, rêvait assez, présentait ce mélange si commun chez ses compatriotes d’esprit positif, d’esprit romanesque et d’énergie, et, fort avancé dans sa carrière, puisqu’il était déjà capitaine de vaisseau, il ne s’amusait pas dans le monde d’une manière bien remarquable. Cependant aucune disposition au spleen n’avait jamais apparu chez lui.

Quand il fut habillé, il monta sur le pont et du pont sur la passerelle ; le lavage réglementaire était en bon train, et la rumeur des seaux d’eau lancés à tour de bras et le bruissement sonore des fauberts faisaient leur tapage accoutumé. Norton rendit silencieusement le salut que lui adressa le navigating-officer, enveloppé dans son paletot comme un digne homme arrivé à la fin de son quart de nuit, et promena les yeux sur la scène ouverte autour de son navire. L’aube se levait et donna vivement à Norton l’impression de la sagesse extrême des poètes du passé, qui ont vu et décrit l’Aurore avec des doigts de rose ; en général, aucun pays au monde ne porte si bien à personnifier les phénomènes de la nature que les pays du Levant. Tout s’y manifeste avec une telle netteté, s’y détache avec une telle précision, y déploie tant de vie, y revêt tant de charmes, qu’on trouve naturel de s’imaginer les portes du jour ouvertes par une charmante fille, et l’astre lumineux triomphalement porté à travers les plaines célestes par les chevaux fougueux et brillants du plus beau et du plus intelligent des dieux. La mer, calme d’un calme profond, bleue comme une pervenche, non ridée mais plissée coquettement pour faire miroiter sur son sein les faisceaux de la jeune lumière ruisselant d’en haut en cascades étincelantes, allait chercher bien loin, au bout de l’horizon oriental, ce qui restait des nuances délicates du crépuscule du matin. Elle se teignait à plaisir et dans un cercle de plus en plus large de cette pluie de fleurs safranées ou d’un rose pâle, et peu à peu le safran devint orange, le rose se parsema d’écarlate, des filons d’or coururent de toutes parts, et une clarté éblouissante, chaude, dominatrice, électrisa la nature entière.

Çà et là se montraient des îles, les unes plus près, les autres plus loin. Des formes douces, arrondies, fines, dessinaient les contours de ces terres montagneuses ; là, c’était Paros, ici, sa sœur Antiparos ; plus loin dans la vapeur, Santorin ; enfin en face, Naxie, la belle Naxie commençait à mettre en relief non plus seulement son plan général, mais ses sommets, ses collines, ses vallées, ses gorges, ses rochers, et on voyait s’avancer la ville, blanche comme une fiancée.

Il fallut cependant quelques heures encore pour l’atteindre. La brise était extrêmement faible, et le navire marchait peu. En attendant, les détails de la côte se révélaient à chaque instant d’une manière plus sensible. On aperçut l’entrée du port se creusant entre les rochers, et sur la droite, ce petit îlot stérile, encore riche de quelques pans de murs antiques, restes d’un temple d’Hercule. Les maisons baignaient leur pied dans l’eau, s’étageant les unes au-dessus des autres comme les loges d’un amphithéâtre, et par-dessus ces bâtisses plébéiennes s’élevait, avec plus de bonhomie que de grandeur, l’ensemble d’habitations qu’on nomme la citadelle ou le château, et que des restes d’anciens remparts écroulés ou employés à faire de nouveaux logis rendent encore assez digne d’une appellation devenue néanmoins un peu ambitieuse. Cet aspect était frais, gai, aimable, accueillant. L’Aurora continuait à s’avancer avec lenteur vers cette rive hospitalière, quand survint un incident sur lequel on ne comptait pas, et qui faillit changer du tout au tout le caractère paisible de cette arrivée.

Au moment même où la corvette franchissait l’entrée du port, une vive bouffée de brise accourut du large et se jeta étourdiment au travers des voiles, grandes ouvertes au peu d’air qui avait soufflé jusqu’alors. Le navire affolé prit sa course, et comme il n’était pas à trois cents mètres de la côte rocailleuse, il allait inévitablement s’y briser, quand le commandant donna rapidement un ordre. L’équipage entier sauta sur le pont, du pont sur les vergues ; l’action s’exécuta de façon si prompte, que des douzaines de bonnets et de chapeaux s’envolèrent et vinrent parsemer la mer ; mais la moindre toile fut carguée en un instant et l’Aurora s’arrêta subitement, pas assez tôt toutefois pour qu’une petite partie de son bordage n’eût labouré la pierre ; néanmoins ce n’était pas, à proprement parler, une avarie, ce dont chacun se félicita ; et quand on eut constaté que le péril évité ne laissait derrière lui qu’une quasi-nécessité de s’arrêter à Naxie pendant cinq à six jours au plus, afin de remettre quelques planches, comme d’ailleurs la machine avait besoin aussi de réparations, le commandant et les officiers, au lieu de déplorer l’accident, en furent enchantés. L’ordre fut donné de mouiller, et tandis qu’on l’exécutait, on vit monter à bord deux personnages qui demandèrent à parler au commandant.

Ces nouveaux venus étaient l’un et l’autre en habits, pantalons, gilets noirs, cravates blanches, et tenaient à la main le chapeau de feutre en usage parmi toutes les nations civilisées ; mais ce costume, peu remarquable en lui-même, frappa extrêmement Henry Norton car dans l’espèce, il présentait l’aspect le plus absolument archaïque auquel ce mode de vêtement puisse atteindre. L’observateur le plus superficiel ne pouvait faire moins que de lui assigner, comme date la plus récente, 1820 au plus près. Des collets énormes et bosselés, des manches froncées et larges du haut, très étroites du bas, une taille courte, des basques démesurées, les pantalons à la cosaque, les gilets de soie noire extrêmement ouverts eussent tiré des larmes d’attendrissement des yeux de Georges Brummel, s’il avait pu revenir au monde pour contempler ces souvenirs de sa jeunesse ; les cravates amples, larges, étoffées, de six pouces de hauteur, ornées de nœuds savamment étudiés et d’une complication à faire perdre la tête à un gabier, se couronnaient avantageusement de deux cols de chemise empesés, qui devaient être certainement en lutte perpétuelle avec les bords du chapeau, quand celui-ci recouvrait le chef des remarquables possesseurs de cette précieuse garde-robe ; mais en ce moment les chapeaux reposaient dans les mains de leurs maîtres. Il ne faut d’ailleurs pas plaindre ces instruments singuliers, hauts chacun d’un pied et demi, garnis de bords d’une largeur redoutable ; ils étaient de taille à se défendre, et leur aspect poilu et hérissé leur donnait une physionomie farouche. Norton resta frappé d’admiration devant cet appareil ; il se rappela les héros d’un autre âge, et il eut besoin de faire un effort pour concentrer son attention sur les physionomies des deux arrivants. Elles étaient des plus respectables et des plus dignes. Toutes deux se ressemblaient en ce point que les cheveux étaient taillés, comme les habits, d’après le goût antique, de façon à former sur les tempes des accroche-cœurs comparables aux pavillons ornementés dont s’accompagnent les grands monuments, tandis que de vastes toupets gris, s’élevant avec noblesse sur le sommet de la tête et couronnant la largeur du front, rappelaient encore mieux ces frontons rigides, qui signalent au respect des peuples les tribunaux de première instance.

Voilà ce que les deux insulaires avaient en commun ; pour le reste, ils différaient. Celui qui marchait le premier était petit, un peu gros, assez haut en couleur, l’air souriant et heureux ; l’autre, au contraire, élancé, extrêmement maigre, d’un teint un peu jaune, paraissait souffrant et triste, mais résigné. Norton ne put se défendre de leur trouver des physionomies extrêmement distinguées ; leurs figures vieillottes n’appartenaient pas aux premiers venus, et il lui passa dans l’esprit des réminiscences de certains types de gentilshommes français et italiens rencontrés par lui dans sa première jeunesse.

Sous l’empire de cette impression, et désireux de savoir jusqu’à quel point elle était justifiée, il fit descendre ses visiteurs dans sa chambre, et s’enquit poliment de ce qui les amenait. Le Naxiote gros et gai s’annonça comme étant M. Dimitri de Moncade, agent consulaire de Sa Majesté Britannique. Il venait offrir ses services, et présenta son compagnon et ami, M. Nicolas Phrangopoulo, consul des Villes Hanséatiques. La conversation naturellement avait lieu en grec ; Henry Norton parlait couramment cette langue, grâce à un séjour de plusieurs années dans les mers du Levant, et ni M. de Moncade ni M. Phrangopoulo ne savaient le moindre mot d’un autre idiome.

On a pu entrevoir, d’après ce qui a été dit déjà du commandant de l’Aurora, qu’il était d’un naturel curieux et cherchant l’instruction. L’apparence des deux personnages assis dans sa chambre de bord l’avait suffisamment excité pour qu’il tînt à en savoir un peu plus long sur leur compte, ne fût-ce que pour servir d’introduction à ses futures observations touchant l’île de Naxie. Il dirigea donc l’entretien de façon à se renseigner, autant que la politesse le pouvait permettre, et ses efforts ne furent pas infructueux. Voici, en bloc, ce qu’il apprit par pièces et par morceaux :

M. l’agent consulaire de Sa Majesté Britannique devait son emploi à ce fait que son père et son grand-père l’avaient jadis exercé avec honneur ; naturellement, il était rémunéré par l’éclat qui en rejaillissait sur sa personne, et aucune indigne considération de lucre ne s’y rattachait. Il avait connu l’amiral Codrington, et gardait dignement le souvenir d’un déjeuner auquel il avait pris part à bord du bâtiment monté par ce grand homme de mer, vers le temps de la bataille de Navarin. Environ une fois tous les sept à huit ans, quelque navire de guerre anglais passait à Naxie et venait réjouir sa vue. En 1836, un voyage à Athènes l’avait mis en mesure d’apprendre une foule de choses intéressantes, dont il ne s’était jamais douté jusqu’alors. Il demanda à Henry Norton des nouvelles de Sa Grâce le duc de Wellington, et se montra extrêmement peiné d’apprendre que cet illustre capitaine avait cessé de vivre. Il rappela ses mérites extraordinaires en quelques sentences bien choisies, et ce fut probablement la dernière oraison funèbre prononcée sur les cendres du vainqueur de Waterloo. Cette pénible émotion s’étant un peu dissipée, M. de Moncade offrit quelques observations sarcastiques contre les Français en général et contre l’esprit révolutionnaire en particulier, et sans se prononcer nettement, il laissa entrevoir qu’en ce qui le concernait, il trouvait peu de plaisir aux souvenirs de la guerre de l’indépendance hellénique, attendu que le gouvernement d’Athènes jugeait à propos d’envoyer un éparque dans l’île, tandis que jamais, au grand jamais, tant que le Sultan avait régné sur l’Archipel, on n’y avait vu un Turc, grand ou petit. Pour lui, il n’estimait que les vieilles familles, les gens de race noble, c’est-à-dire d’origine européenne ; il était incapable d’oublier que ses ancêtres étaient venus du midi de la France, où il était possible que leur nom existât encore, et il savait de science certaine qu’aucune mésalliance n’avait altéré la pureté du sang circulant dans ses veines. M. de Moncade, plus vif et plus causant que M. Phrangopoulo, prenait soin le plus souvent de parler au nom de ce dernier. Ainsi Norton apprit que celui-ci n’était pas moins bon gentilhomme que le consul de Sa Majesté Britannique, malgré son nom de consonance grecque, ce qui d’ailleurs portait témoignage en sa faveur, puisqu’il signifie : un fils de Franc, le nom réel de la race ayant malheureusement été perdu et oublié. Toutes les opinions politiques et sociales de M. de Moncade étaient partagées par son ami, qui les appuyait d’un signe de tête ; mais il s’en fallait que cet ami eût une aussi grande érudition sur les choses de ce monde.

De sa vie il n’était sorti de l’île. Il représentait les Villes Hanséatiques au même titre héréditaire que M. de Moncade faisait la Grande-Bretagne. Mais, moins heureux que celui-ci, il n’aurait même jamais vu de ses yeux mortels un citoyen de la puissance allemande à laquelle il appartenait, si, en 1845, un brick de commerce hambourgeois chargé de planches ne s’était laissé emporter hors de sa route par un coup de vent et jeter sur les roches d’Antiparos. Il en était résulté un naufrage où la cargaison avait été perdue ; mais on avait sauvé les hommes, et le capitaine Peter Gansemann avait, après un séjour d’un mois à Naxie, laissé entre les mains de M. Phrangopoulo un certificat par lequel il informait la postérité la plus reculée, dans le but de servir à tout ce que de raison, que M. Phrangopoulo était l’homme le plus honorable qu’il eût jamais rencontré, et l’avait nourri lui et son équipage pendant son séjour forcé dans l’île, générosité d’autant plus méritoire, ajoutait le reconnaissant capitaine, que ce digne consul lui avait paru vivre dans un état voisin de la misère.

Sans être trop optimiste, on peut croire que beaucoup de bonnes actions ont leur récompense dès ce bas monde. M. Phrangopoulo, du moins, obtint la sienne en ce sens que le séjour du capitaine Gansemann fit époque dans son existence. Comme celui-ci ne parlait qu’allemand, il ne communiqua pas beaucoup d’idées nouvelles à son hôte ; mais il resta le héros de l’événement capital dans les fastes de la maison consulaire, et l’esprit du vieux gentilhomme travailla sur ce thème de manière à en faire une sorte de conte des Mille et une Nuits. Il estimait d’autant plus son certificat qu’il n’avait jamais trouvé occasion de le faire traduire, et ne se doutait pas plus de ce qu’il disait que si on lui eût mis dans les mains les quatre livres de Confucius en original.

L’imagination de Henry Norton n’avait pas besoin de beaucoup d’aide pour s’exciter. En cette circonstance, elle se monta d’elle-même au seul contact de si singuliers personnages. Une île de l’archipel grec dans toute sa grâce merveilleuse, représentée par deux vieux débris de la noblesse européenne ; ces deux vieux débris ne parlant que le grec, ne sachant quoi que ce soit de ce qui se passait dans le vaste monde, en ce temps de bavardage où chacun est plus au fait des affaires d’autrui que des siennes propres, et, par cette ignorance singulière, semblant vouloir prouver que leur habitation, éloignée seulement de quelques heures d’Athènes, se trouve plus loin, en fait, de l’univers civilisé, que les provinces centrales de l’Amérique, c’était là un de ces paradoxes violents tels que le capitaine de l’Aurora les adorait. Cependant celui-là lui parut si fort, qu’avant d’en savourer le charme il en voulut avoir la démonstration, et ses amis improvisés ne se firent pas prier pour la lui administrer complète.

Aucun bateau-poste ne circule entre la plupart des îles et la Grèce continentale, et cela pour cette raison excellente que ces petits territoires ne possédant ni commerce ni industrie, ni importation ni exportation, ne donnent lieu à l’échange d’aucunes correspondances. Chaque quinzaine seulement, une goélette part de Syra, pour Paros, y porte quelque peu de lettres ou de paquets à cette destination, et quand, par un hasard fort rare, il s’en trouve pour Naxie, une barque quelconque s’en charge à loisir ; ce mode de circulation suffit parfaitement. De la sorte, les journaux arrivent dans l’île ; mais quel intérêt peuvent-ils exciter chez des gens confinés chez eux et n’ayant nulle envie d’en sortir ; ne lisant jamais rien, ne sachant rien des choses de ce monde et ne se souciant pas d’en rien savoir ; ne possédant que des vignes, des oliviers, des orangers, des grenadiers et, par-ci par-là, quelques moutons, et vivant comme l’homme d’Horace dans une médiocrité, laquelle d’ailleurs n’est pas dorée ? Tout au plus ces philosophes pratiques ramassent-ils au hasard dans ce qu’ils apprennent de la sorte, à bâtons rompus, quelques sujets de conversation peu passionnants, et c’est ainsi que, trop pauvres pour avoir besoin de personne, suffisamment vêtus et nourris sous un ciel délicieux pour n’éprouver aucune souffrance dans cette ravissante indigence, indolents avec conviction, fiers du passé et sachant garder la dignité nécessaire au présent, les gentilshommes naxiotes vivent paisiblement et ne s’en estiment pas d’un grain au-dessous des hommes les plus agités de la société moderne la plus remuante.

Naturellement ils ont en commun avec les habitants de l’Hellade une vénération solide pour l’origine du pays qu’ils habitent, et le rayonnement de cette gloire planant sur leur tête, ils en réclament une part de propriété ; mais c’est surtout au temps des croisades qu’ils aiment à se reporter. Alors fut fondé le duché français des Cyclades, et les chevaliers se firent des fiefs dans les îles. La plupart des gentilshommes de Naxos font remonter leur généalogie à cette époque. Mais là, beaucoup se trompent. Le duché français a passé depuis lors par bien des péripéties. Les races conquérantes s’éteignirent successivement et furent remplacées par d’autres également franques à la vérité, mais moins anciennes ; les Vénitiens introduisirent des Italiens en grand nombre ; les aventuriers français et espagnols du dix-septième siècle apportèrent leur appoint ; des Grecs également. Bref, quand le dernier héritier de la maison ducale européenne eut été contraint de déposer son pouvoir entre les mains des Turcs, ceux-ci, à la vérité, ne changèrent rien à la constitution politique de l’île, et n’y envoyèrent pas de représentants de l’Islam ; ils firent même plus : ils intronisèrent un duc de leur choix, qui fut un médecin juif du Sultan. Mais ce fils de Moïse n’eut pas de successeur, et comme il n’avait jamais résidé dans l’île, son palais, devenu propriété nominale du Sultan, fut abandonné et peu à peu démoli par la noblesse elle-même, qui trouva commode de prendre des matériaux à bon marché dans ces constructions qu’on ne réclamait pas, qu’on ne protégeait pas et qu’on ne réparait pas. Et dès lors le gouvernement du lieu devint tout à fait municipal et républicain entre les mains des vieilles familles, et, nobles et peuple, aussi pauvres l’un que l’autre, habitués à vivre ensemble, oubliés de l’univers entier, n’ayant aucun prétexte pour se quereller, puisqu’ils n’avaient rien à se disputer, vécurent et vivent encore dans une union si parfaite que le catholicisme des uns, l’orthodoxie des autres, la présence de deux évêques appartenant aux rites ennemis, un couvent de Lazaristes français qui est venu, on ne sait trop pourquoi, acheter là des terres, la fondation d’un autre couvent d’Ursulines bourguignonnes, rien n’a pu prévaloir contre la douceur obstinée de cette population, qui se permet de vivre au dix-neuvième siècle dans une sorte d’état paradisiaque.

Lorsque la conversation de ses deux hôtes qu’il avait retenus à déjeuner lui eut fait comprendre cette situation, Henry Norton, enchanté, fit rapidement ses préparatifs pour descendre à terre et voir de plus près des choses si intéressantes. Après avoir donné ses instructions à son second, il monta dans sa baleinière avec M. de Moncade et M. Phrangopoulo, et suivi de Dido, non moins satisfaite que lui de quitter le bord, il se dirigea vers un petit débarcadère en planches, où une partie notable de la population, c’est-à-dire une douzaine de pêcheurs, l’attendait avec une joyeuse curiosité.

Quelques femmes tenaient de beaux enfants dans leurs bras. Tout ce monde salua l’étranger d’un air de bonne humeur, et flanqué de ses introducteurs, gravissant un sentier étroit à travers les ruines de toute espèce, les gravats et les places vides, il parvint, après quelques minutes d’une ascension assez roide, jusqu’à une porte surbaissée, dernier reste de la citadelle. Cette issue, un peu sombre, l’introduisit dans une ruelle pavée de dalles. C’était la grand’rue ; elle montait en serpentant à travers des maisons à un étage, affectant les formes de l’architecture italienne du dix-huitième siècle. Sur chaque porte étaient gravés des écussons d’armoiries. Ce lieu sombre et frais avait si peu de passants, qu’il ressemblait plus à la cour d’une habitation privée qu’à une voie publique. De distance en distance, un mulet chargé de bois, de légumes ou de fruits, cheminait en choisissant son terrain avec prudence.

M. de Moncade s’arrêta devant une porte voûtée, armoriée à la clef comme les autres, et faisant un profond salut au commandant, il le pria de lui faire l’honneur de se reposer un instant chez lui, requête aimable aussitôt accordée que présentée, et poussant un battant en bois vermoulu, le consul de Sa Majesté Britannique à Naxos introduisit Henry Norton dans une vaste salle voûtée, pareille à un de ces celliers où les riches abbayes aimaient jadis, en Europe, à recueillir les tonneaux et les futailles pleins de l’honneur de leurs vendanges.

Le jour n’entrait dans ce lieu solennel que par la large baie au milieu de laquelle était pratiquée la porte en bois, et dont le charpentage contenait en outre trois fenêtres de rang. Les murailles étaient crépies à la chaux. Le sol, pavé dans le même système que la rue, avec laquelle il s’unissait absolument, était de plain-pied avec elle. Au fond de l’appartement s’étendait un tapis vieux et extrêmement délabré, et là erraient quelques meubles : un bahut en bois sculpté dans le goût vénitien, deux ou trois fauteuils couverts en velours d’Utrecht jaune, des chaises de paille et une table ornée de vases en albâtre de la fabrique de Florence. Les portraits de la reine Victoria et du prince consort, évidemment exécutés par un ennemi mortel de la dynastie hanovrienne, furent signalés au commandant avec un certain orgueil. Peu de chefs-d’œuvre pareils existaient dans l’île.

À peine assis, Norton fut pris d’un désir puissant de ne pas passer sa journée à regarder la voûte blanche arrondie au-dessus de sa tête ; en conséquence, il consulta ses amis sur la meilleure manière d’employer le temps. On posa en principe qu’on ne le quitterait pas d’une minute, et il s’aperçut que réclamer la solitude serait à la fois désoler ses hôtes et les blesser gravement. Ce premier point ne fut donc discuté qu’autant que la discrétion parut lui en faire un devoir. Norton s’aperçut ensuite qu’il ne lui fallait pas songer à envelopper son séjour dans un incognito impossible. L’apparition d’un bâtiment de guerre dans le port de Naxos était un événement si extraordinaire, que toute la vie sociale du pays s’en trouvait affectée ; partout on en parlait ; la grande nouvelle volait sur les ailes de la renommée avec une rapidité si prodigieuse qu’avant peu d’instants elle allait avoir traversé de part en part les vallons les plus solitaires ; dès lors rien de plus nécessaire que de satisfaire la juste curiosité des notables et aller montrer aux évêques, aux deux ou trois représentants des plus grandes familles du pays ce que c’était qu’un commandant anglais, espèce d’entité dont les plus savants avaient entendu parler, mais que nul n’avait vue. Ce devoir accompli, on se rendrait à la campagne chez M. Phrangopoulo, et on y passerait le reste du jour.

Les choses ainsi arrangées, Henry se mit en devoir de s’exécuter gaillardement. Sur le pas des portes, hommes, femmes, enfants étaient rassemblés et saluaient l’étranger du meilleur sourire du monde. Ces braves gens avaient l’air de nonchalance et de calme que donnent le loisir et l’absence de besoins. La beauté de la plupart des femmes était saisissante. Un ciel magnifique, une cité pittoresque à l’excès, et toute petite et toute ramassée, et toute semblable au nid d’une seule famille, la paix la plus inaltérable, un charme extrême sur beaucoup de visages, la bonne humeur sur tous, voilà ce qui accueillait le nouveau venu, et il n’avait pas l’âme faite de façon à n’en pas être doucement remuée et attendrie. Deux heures ne s’étaient pas écoulées depuis que les vieux gentilshommes s’étaient présentés sur l’Aurora, et Henry Norton ne les trouvait plus ni ridicules, ni même singuliers ; il n’apercevait plus en eux que leur exquise politesse, leur désir de se rendre agréables, la distinction vraie et la noblesse native de leurs manières.

Dans toutes les visites, du café et des cigarettes furent présentés. Les questions sur l’état de l’Europe eurent leur cours légitime, et ces préliminaires indispensables accomplis à la satisfaction universelle, et notamment à celle de Didon, pressée d’en finir, les trois amis quittèrent l’enceinte de la forteresse et le champ de décombres qui en couvrait les pentes pour aller trouver derrière une masure trois mulets mandés par M. Phrangopoulo, et qui allaient avoir l’honneur d’emporter les voyageurs.

Marcher à Naxos dans les sentiers voisins de la mer serait une tâche, sinon impossible, du moins difficile et fatigante. Tout est sable et sable mouvant, fin, profond ; des haies épaisses, hautes et fleuries, encadrent ce sol instable et grimpent sur les rochers qui le bordent. On va ainsi pendant plusieurs heures. Le ciel rit, le soleil brûle. Puis les montagnes se découvrent les unes après les autres, arrondies, coupées par des ravins profonds. Quelques chênes verts, des lentisques ; au pied des pentes, des ruisseaux d’une fraîcheur adorable et des lauriers-roses en foule. Un peu de bétail erre çà et là. Sur les collines se dressent, comme des enfants gracieux qui font les mutins, de petits châteaux carrés d’une blancheur éblouissante, ayant peu de fenêtres et aux coins quatre poivrières à toits ronds. Quelques-uns sont crénelés. Ces manoirs minuscules, tout à fait féodaux, produisent un effet singulier dans une île grecque. Ce sont des souvenirs du temps où les pirates barbaresques couraient les mers environnantes, tentaient des descentes hardies, et, enlevant les belles filles, allaient les vendre sur les marchés de Constantinople, d’Alexandrie ou de Smyrne, donnant ainsi naissance à une quantité de romans dont la presque totalité est restée inédite. Les populations, peu soucieuses de se prêter à ces incidents poétiques, n’osaient habiter sur les plages, et c’est pourquoi, dans tout l’Archipel, les habitations planent constamment au sommet des hauteurs, et autant que possible sur une élévation d’où l’on pouvait découvrir la pleine mer.

Rien n’est joli comme ces castels ; ils sont entourés de vignes, d’orangers énormes, de figuiers, de pêchers et de plantations de toute sorte, fort peu soignées sans doute, mais d’autant plus plantureuses, libres et vivaces.

Après avoir marché pendant deux ou trois heures, un de ces petits châteaux se montra au penchant d’une colline. Plus blanc que les autres, plus attirant, plus élégant, plus coquet, dressant plus finement ses quatre tourillons, entouré d’arbres plus verts, plus touffus, plus chargés de citrons et d’oranges, plus contourné de vignes, il frappa d’abord les regards de Henry Norton, et les retint. Ce fut une sorte de fascination, et quand M. de Moncade, qui portait volontiers la parole, eut annoncé que c’était là le but de la promenade et que, passé un petit pont jeté sur le ruisseau, on allait trouver le domaine de son ami, le voyageur anglais eut l’impression que c’était une sorte de Rubicon qu’il allait franchir, et qu’il laisserait sur une rive sa vie ancienne pour, sur l’autre, recommencer une nouvelle existence. De pareilles visions se produisent quelquefois et sont trompées ; elles dépendent de l’humeur où l’on est, du temps qu’il fait, d’un bien-être physique mieux senti. Les natures nerveuses non seulement s’ébranlent en mille occasions à propos de tout et à propos de rien, et, qui pis est, elles s’abandonnent volontiers à la créance que leurs oscillations sont d’une importance prophétique et leur ouvrent l’avenir. Il arrive, en conséquence, qu’elles s’égarent ; mais ce serait un genre particulier de superstition que de réduire en axiome qu’elles se trompent toujours.

En tout cas, ceci est certain : Norton s’avança vers le petit manoir le cœur tout ouvert, l’âme exaltée d’une joie sans cause et se laissant caresser l’esprit par mille idées, par mille pensées, par mille sentiments tous plus vifs, plus gais, plus animés les uns que les autres.

Naturellement, dans cette île montagneuse de Naxos, on monte constamment ou l’on descend. Ici les promeneurs gravirent encore un sentier caillouteux et tournant, fort roide, et furent ainsi conduits à travers quelques cours et par-devant des maisons de paysans jusqu’au sommet de l’éminence où était juché le manoir, et mettant pied à terre au bas d’un étroit escalier de pierre, ils atteignirent une terrasse aussi étroite, pour entrer dans une salle très semblable à celle que Norton avait déjà admirée en ville chez M. de Moncade. C’était de même un long cellier blanchi à la chaux, voûté comme une église, clair et plus simplement, ou si l’on aime mieux, plus pauvrement meublé encore. Un sofa bas recouvert d’indienne régnait au bout de l’appartement, et de l’autre côté un escalier en bois, très léger, s’élevait jusqu’à une galerie conduisant à une porte petite et basse servant d’entrée aux chambres d’habitation de la famille. On devinait de suite qu’aux époques anciennes où le château avait été bâti sur le haut d’une cime par crainte des surprises des pirates, on avait trouvé bon d’y ajouter la précaution supplémentaire, au cas où ces redoutés envahisseurs auraient trouvé moyen de descendre à terre sans être aperçus, de pouvoir leur abandonner le bas de l’habitation en se réfugiant dans le haut, qu’un coup de pied donné à l’escalier suffisait pour isoler. Somme toute, le manoir n’avait que quatre ou cinq pièces, et se terminait par une plate-forme flanquée des quatre guérites, et sur laquelle séchait à ce moment la récolte du maïs.

Tout cela fut visité et examiné par Norton dans le plus grand détail, et quand il se fut rassasié de la beauté du paysage étendu autour de la vieille demeure vénitienne, il revint à la grande salle, où l’attendait un spectacle d’une autre espèce. La partie féminine de la famille était réunie sur le sofa. Il y avait la mère, madame Marie Phrangopoulo, respectable matrone fort grasse, peu mobile, faisant rouler gravement entre ses doigts ronds et courts les grains de son chapelet. On lui voyait les grands yeux noirs du pays et un air de calme absolu ; pas l’ombre d’animation, mais quelque vingt ans en çà elle avait dû être ce qui s’appelle une beauté. La dame assise à côté d’elle, et que l’on dit à Norton être sa belle-fille, était brune ; elle avait la figure accentuée, avec des cheveux noirs lustrés admirables, un regard d’une profondeur à faire réfléchir ; peut-être n’y avait-il rien au fond, mais c’est là un mystère à laisser à l’écart : c’était madame Triantaphyllon Phrangopoulo. À son jupon se cramponnaient deux petits garçons, l’un châtain et l’autre brun comme elle, tous deux beaux comme des anges et regardant l’étranger de cet air d’implacable méfiance et de profonde admiration toujours si plein de charme chez les enfants. La jeune femme tenait un troisième baby sur ses genoux, et celui-là serrait entre ses petites mains roses une orange où se concentraient toutes ses facultés ; une fillette de quelques mois était portée par une petite servante syrienne, et à ce sujet il faut dire ici que tout le passé des îles se reflète d’une manière bien exacte dans le présent. Aux temps antiques, les Cyclades ont vu s’établir sur leurs plages plus d’Asiatiques que de Grecs, encore plus de Phéniciens que d’Hellènes, et les antiquités qu’on y trouve montrent moins rarement les idoles difformes de Tyr et de Sidon que les dieux élégants d’Athènes ; aujourd’hui les choses vont à peu près de même. Les Athéniens n’ont pas de hâte pour venir s’échouer sur ces plages, où les séductions de la nature luttent vainement contre les appels de la grande Constantinople, de la commerçante Smyrne, de l’opulente Alexandrie, et, de leur côté, les peuples de Chanaan n’ont pas désappris les anciens chemins ; c’est pour ce motif que l’on rencontre des serviteurs de leur race à Naxos, où ils se mêlent parmi les successeurs des chevaliers de la croisade.

Norton examinait en lui-même tous ces détails quand il entendit la porte de la galerie haute s’ouvrir, et à l’apparition de la personne qui se présenta, il se crut d’abord le jouet d’un rêve tant il s’y attendait peu. C’était une jeune fille plus que modestement vêtue d’une robe de cotonnade brune à pois blancs, taillée et cousue certainement par elle-même, et qui, très impuissante à lui servir de parure, n’était absolument qu’un vêtement. Des manches larges attachées au poignet ; pas de dentelles, de mousseline : rien de plus austère. Une taille élancée, forte, ferme, saine, la carnation d’une des néréides de Rubens ; des yeux merveilleux, brillants comme des saphirs bleus et de la même transparence que ces pierres, et une chevelure mordorée, épaisse, abondante, tordue et, semblait-il, avec quelque impatience de la peine qu’elle donnait pour la soumettre, bien que plus fine que la soie et souple à miracle ; la bouche la plus rose, le sourire le plus épanoui, les dents les plus dignes de la comparaison ancienne avec un rang de perles ; une candeur adorable et sans tache se montrant, se prouvant d’elle-même au premier aspect ; le calme charmant de la sécurité.

Devient-on amoureux du premier coup, ou ne l’est-on qu’après plusieurs blessures ? C’est une question discutée entre les doctes. Il semblerait pourtant qu’il en doit être de l’amour ainsi que de la mort, plus faible que lui, au dire du livre saint. Quand on n’est pas tué dès la première atteinte, c’est que l’on a été mal navré ; mais le coup qui vous jette à terre pour toujours aurait pu se passer de ceux qui l’ont précédé. De même, au moment où l’amour vous terrasse, c’est qu’il avait frappé juste, et ainsi de fait on se trouve amoureux dès le premier moment. Norton aurait probablement contredit cet axiome. Jamais les gens fiers n’aiment à se voir renversés à la première étreinte. Pourtant, lorsque la jeune demoiselle, ayant atteint le bas de l’escalier, traversa la longue salle pour venir s’asseoir à côté de sa mère, le commandant jugea nécessaire d’appeler à son secours toute la roideur civilisée afin de couvrir son émotion, et il s’imposa un air froid et compassé digne du pavillon britannique. Ce ne fut nullement sa faute si la démarche souple, noble, d’une grâce inouïe de la nouvelle arrivée présenta à sa mémoire l’hémistiche de Virgile sur la façon dont s’avancent les déesses ; ce le fut encore bien moins quand, la jeune fille étant assise, il vit les yeux de toute la famille attachés sur les siens et toutes les bouches souriant avec le plus candide orgueil, tandis que M. de Moncade lui disait de l’air d’un homme qui expose une vérité incontestable :

— Je pense que vous n’avez jamais rien vu d’aussi beau que ma filleule Akrivie ?

Chacun parut attendre la réponse du commandant avec une entière confiance ; l’objet d’une telle remarque sourit sans nul embarras, et parut convaincue elle-même qu’il était impossible de disputer sur ce qui venait d’être dit. Norton, ahuri d’une infraction si exorbitante à tous les usages et aux plus sacrées convenances, prit une attitude embarrassée et fit un salut. On ne saurait absolument répondre qu’il ne sentit pas surgir dans un coin de sa cervelle quelqu’une de ces vilaines méfiances dont les gens cultivés ont provision. Mais si ce malheur lui arriva, il faut répondre à sa louange qu’il ne permit pas à cette infamie de se produire devant sa réflexion, et tout ce qui en résulta, c’est que, par une réaction qui lui fit honneur, il passa sur le ventre du cant britannique pour répondre paisiblement à M. de Moncade :

— Je ne croyais pas qu’il pût rien exister d’aussi parfait que mademoiselle.

— Ce n’est pas, poursuivit le consul d’Angleterre, que ma filleule n’ait de dignes rivales dans notre île. Lorsque vous viendrez dimanche à la messe, vous verrez que nos jeunes filles sont jolies ; mais une autre comme elle ne se rencontre pas, c’est un fait incontesté ; et cela ne la fâche pas. Voulez-vous une cigarette ?

On passa du tabac. Norton se dit :

« Je suis fou ou occupé à le devenir. Elle est jolie ; à quoi servirait de le contester ? Mais fagotée comme on ne l’est pas ! Elle me paraît gracieuse, parce que je suis à Naxos et que je la vois à travers un fouillis d’orangers et de lauriers-roses ; dans un salon de Londres, ce serait différent. Je crois entendre d’ici les bonnes remarques de lady Jane. Quel massacre ! Et puis, d’ailleurs, quelle éducation a reçue cette malheureuse enfant ? Elle doit être sotte à plaisir ! Il faut que je la fasse causer. »

Dans les pays du Levant, des gens se voulant du bien et heureux d’être ensemble, jouissent volontiers de ce plaisir pendant des heures entières sans ouvrir la bouche. On reste assis, on fume, on se regarde, on est content, on ne souffle pas mot, et on n’a pas la moindre envie de faire de l’esprit. C’est ce qui explique comment les habitants de ce pays-là ne s’ennuient jamais. Norton aurait donc pu prolonger indéfiniment son reploiement en lui-même sans que le fait parût extraordinaire. Le maître de la maison, aidé d’un petit domestique, préparait savamment des limonades. Madame Marie comptait les grains de son chapelet avec béatitude. Madame Triantaphyllon berçait doucement le gros baby, qui, ayant réussi à faire un trou dans son orange, s’était endormi en la suçant, et les deux garçons étaient partis avec la servante syrienne et le nourrisson. La belle Akrivie regardait franchement l’étranger, et, sans nulle malice, elle le contemplait comme lui offrant un spécimen d’homme différent de ce qu’elle avait jamais vu. Quant à M. de Moncade, il fumait avec une gravité qui eût été fort digne de respect de la part d’un chef mohican épuisant le calumet de paix.

Norton, suivant son projet dédaigneux, essaya de lier conversation avec Akrivie dans le but innocent d’inventorier le mobilier de son esprit, pour plus tard passer à celui de son cœur. C’était le remède cherché à la commotion reçue trop vite. L’esprit lui parut singulier ; il n’y vit rien de ce qui orne l’imagination d’une jeune demoiselle dans les pays heureux où fleurissent les bonnes éducations et les salons distingués. À vrai dire, elle ne savait quoi que ce soit, et ne paraissait pas se douter de l’utilité d’être autrement. Norton découvrit par hasard qu’elle croyait l’Espagne voisine de l’Amérique, sans savoir d’ailleurs où gisait cette partie du monde, assez éloignée de Naxos, suivant toute probabilité. Il eut la pédanterie de chercher à réformer ses notions à cet égard. Elle le laissa dire, et ne parut pas accorder la moindre attention à ses paroles. Il la trouva sensible à la perspective de voir les Chrétiens rentrer en possession de Constantinople, et, au rebours de son père et de son parrain, fort animée contre les Turcs, dont elle souhaitait ardemment la destruction radicale. Elle ne doutait pas que ces monstres ne mangeassent les enfants vivants, et elle les croyait à la veille de faire de nouvelles descentes dans l’île. Norton la trouvant fortement imbue de poésie en matière politique, essaya de la mettre sur la littérature ; là, elle montra un vide absolu : elle n’avait jamais rien lu que son livre de prières, et ne l’avait nullement commenté. Il s’étonna que cette imagination, montée à voir des choses si singulières à propos de la future conquête de l’impériale Stamboul et à en entourer la scène de si riches inventions, n’eût pas l’air de soupçonner le moindre charme dans les pages imprimées d’un livre. Il voulut se rabattre à l’analyse des beautés pittoresques de l’île et de la mer. Akrivie parut flattée que le gentilhomme anglais trouvât le pays à son gré ; comme elle n’en connaissait pas d’autre, elle était foncièrement convaincue que c’était le plus beau du monde et le plus aimable ; mais, précisément à cause de l’impossibilité des comparaisons, elle sembla indifférente et fermée à tout enthousiasme sur ce sujet. Ainsi elle ne parlait de rien, elle ne savait rien, elle n’avait réfléchi à rien, et n’avait ce qui s’appelle de conversation sur rien. Cependant elle souriait, elle ouvrait ses beaux yeux, et elle était ravissante.

Norton ne put réussir à la trouver sotte. Il arriva même tout le contraire. Des éclairs du jugement le plus droit, de la conviction la plus imperturbable et la plus absolue, une visible vigueur, une santé certaine dans cet esprit quasi sauvage lui donnèrent plus à penser que n’eussent pu faire les effusions les mieux fleuries, dont la meilleure part eût simplement, dans un esprit aussi raffiné que le sien, ravivé des souvenirs et remué des citations. L’entretien le promenait non dans une plaine stérile, mais sur une terre inculte, ce qui est fort différent pour celui qui cherche à se rendre compte des ressources d’un pays. Il ne trouva pas ce qu’il demandait ; il soupçonna des choses dont il ne savait ni le nom, ni l’usage, ni la valeur intrinsèque, et qui cependant avaient du prix, et plus Akrivie mettait de franchise dans ses rires, plus elle ouvrait ses grands yeux en le regardant et semblait disposée à le laisser lire au fond de son âme, moins il la comprenait, et il arriva naturellement qu’à l’attrait de la voir si belle se joignit bientôt celui de la trouver d’autant plus mystérieuse qu’en vérité elle-même ne s’en doutait pas.

Elle se montra femme sur un point essentiel. Par un hasard, et comme par inspiration, il eut l’idée de lui parler toilette. Ici l’intérêt d’Akrivie fut visiblement éveillé, comme aussi celui de sa belle-sœur, et sa mère elle-même eut une commotion dans sa léthargie. Mais Norton s’aperçut que pour être vraiment compris, il ne fallait pas monter trop haut ; Akrivie et Triantaphyllon considéraient sincèrement une robe de velours comme le dernier point possible de l’élégance humaine, et des bracelets d’or comme devant combler tous les vœux de la mortelle la plus exigeante. Quant aux modes proprement dites, elles ne s’en rendaient pas un compte très exact. En somme, Norton ne s’ennuya point ; il s’intéressait même de plus en plus à mesure que l’intimité s’accroissait, de sorte qu’il fut assez surpris quand ses hôtes lui dirent que s’il voulait regagner son bord le même soir, comme il en avait exprimé à plusieurs reprises la ferme intention, il était juste temps de se mettre en route. Mais on le supplia de si bonne grâce de revenir le lendemain, qu’il s’y engagea volontiers.

Les gens amoureux, ainsi que les esprits qu’un dieu anime, ont probablement des lumières refusées aux autres mortels. Ils tournent volontiers en incidents gros de conséquences et en révélations extraordinaires des faits que les têtes calmes considéreraient comme insignifiants. Norton, homme sage d’ordinaire, fut sensiblement préoccupé de la conduite de Didon pendant cette journée mémorable. Lorsque Akrivie était apparue au haut de l’escalier, Didon s’était levée de la place qu’elle avait choisie aux pieds de son maître, et où, la tête allongée sur ses deux pattes de devant, elle avait eu visiblement l’intention de se reposer des fatigues de sa promenade. Regardant avec fixité la jeune fille pendant tout le temps mis par celle-ci à descendre les marches, elle s’était avancée au-devant d’elle, et voyant qu’on ne prenait pas garde à ses avances, l’avait suivie affectueusement jusqu’au sofa, s’était assise et n’avait pas cessé de la considérer de ses grands yeux noirs qui brillaient comme des escarboucles au milieu de sa toison plus noire encore. Elle ne l’avait pas perdue de vue une minute pendant cette longue visite ; à deux ou trois reprises, elle avait posé sa lourde patte sur les genoux de celle qui lui inspirait une si vive sympathie et avait réussi à se faire caresser, à sa visible satisfaction. Enfin, quand il fut bien résolu qu’on s’en allait, Didon se fit appeler trois fois avant d’obéir à son maître ; celui-ci garda dans son cœur l’impression d’une conduite si étrange de la part de sa favorite. Rien de pareil n’était jamais arrivé ; Didon ne s’était jusqu’alors laissé distraire par qui que ce soit de son affection absolue pour Henry, et Thompson lui-même, le grand et influent Thompson, chargé de régler les détails de sa vie domestique, et qui avait tenu toujours une place distinguée dans son estime, n’avait pu cependant lui inspirer rien qui ressemblât à de telles préférences. Norton fut presque épouvanté de voir Didon aussi peu sensée que lui.

Il était tard quand le commandant, après avoir dit adieu à ses deux excellents et aimables hôtes, eut regagné l’Aurora. En montant l’échelle, en apercevant les hommes de garde qui vinrent le recevoir avec une lanterne, en répondant au salut de l’officier, il rentra dans son monde de tous les jours, celui où il avait l’habitude de se trouver à l’aise. Cette fois-ci, il n’éprouva pas la même impression, et, aussi vite qu’il put, il traversa la réalité pour se replonger dans le rêve. Cependant il lui fallut entendre le rapport du second. Tout allait bien sur l’Aurora. Les très légères avaries étaient en voie d’une prompte réparation ; les officiers avaient passé la journée à terre et trouvé une place admirable pour y installer une partie de cricket, laquelle avait été des plus mouvementées. On se proposait de recommencer le lendemain. On avait acheté des moutons superbes, au dire du cuisinier, et des légumes frais dont on avait apprécié à dîner la saveur exceptionnelle. Le second assura à son chef que Naxos était un excellent pays. Norton craignait fort de ne partager que trop cette manière de voir, bien que pour d’autres motifs ; il descendit chez lui, suivi de Didon, dans laquelle il entrevoyait avec une certaine terreur des préoccupations analogues aux siennes.

Mais il ne put tenir sur son lit. Il alluma un cigare, regagna le pont, et là commença une de ces promenades monotones, chères aux marins, dans lesquelles ils ont coutume de dépenser l’excédent de leurs rêveries, de leurs désirs étouffés, de leurs projets non réalisés, de leurs ennuis trop pesants. De l’extrémité de l’arrière au pied du grand mât, il marchait, l’esprit à mille lieues du monde des planches et des cordes où son corps s’agitait. Le ciel de la nuit était limpide et profond, la lune étincelante ; chacune des milliers d’étoiles flamboyait ; certainement son âme ne brillait pas moins en lui-même. Elle passait, comme un général d’armée, une étrange revue ; celle des formes charmantes auxquelles depuis qu’elle se connaissait elle avait voué, ne fût-ce qu’une semaine, un sentiment de tendre admiration. La fraîche Irlandaise aux traits fins qui l’avait fait rêver quand il était sorti d’Eton ; Molly Greeves, qui avait tant pleuré quand il avait quitté la maison de son oncle après son premier congé ; Catherine Ogleby, à laquelle il avait été fiancé, et qui avait épousé un officier des gardes pendant son séjour en Chine ; Mercedès de Silva à Buenos-Ayres, Iacinta à Santiago, Marianne Ackerbaum dans un des ports de la Baltique ; en vérité, en vérité, il avait aimé tout cela, plus ou moins, mais il avait aimé ; il avait espéré, il avait cru, il s’était agité, il avait eu plaisir, peine, peur, ennui, douleur, joie intense, tristesse réelle ; tout cela n’était plus que cendres, mais il avait aimé, et ces cendres se réunissant dans un nouveau foyer servaient maintenant à le rendre plus chaud, et au milieu, dessus, d’un nouveau bois, d’une nouvelle flamme et plus haute de beaucoup que toutes celles qui l’avaient jadis animé, s’élançait son amour pour la fille de Naxos.

Les comparaisons qu’il pouvait faire entre les sentiments dont il avait été successivement occupé et celui qui venait de l’envahir l’amenaient invinciblement à cette conclusion qu’il aimait cette fois d’une manière nouvelle, plus forte, plus dominatrice, à coup sûr plus pénétrante et qui saisissait jusqu’à la dernière des fibres de son être. Était-ce dû seulement à la beauté d’Akrivie ? Cette beauté, il est vrai, était incomparable et supérieure à ce qu’il avait jamais vu ou rêvé ; cependant elle n’eût pas suffi à opérer le miracle. On n’aime plus aujourd’hui une femme uniquement parce qu’elle est belle ; cela arrivait autrefois, dans les temps antiques, dans les temps barbares, mais ne saurait plus se produire chez des esprits aussi raffinés que ceux de l’époque actuelle. L’énergique David, fils de Ruth, voulant à tout prix posséder une Bethsabé, dont il ne connaissait que les belles épaules, faisait tuer, à cette intention, son meilleur serviteur, accumulait les iniquités et risquait de se brouiller à jamais avec Jéhovah pour cette belle affaire. De même encore Pâris, fils de Priam, devait aller au-devant de tous les malheurs sur la simple vision de posséder un jour la créature la plus physiquement accomplie de l’univers ; bien que ne l’ayant jamais vue, il l’adorait d’avance et de confiance en cette qualité. Mais ce ne sont pas là des sentiments modernes, et Norton, grand analyste, n’avait pas besoin de considérer longtemps l’état de son cœur pour se convaincre que l’agitation qu’il y voyait n’était pas le résultat de la seule influence des yeux. D’où venait-elle donc ? Akrivie était sans esprit, montrait l’ignorance baptismale en toutes choses, et, dénuée de la moindre coquetterie, n’avait cherché en rien à plaire pas plus qu’à déplaire à son admirateur ; s’il lui avait inspiré un sentiment quelconque, c’était celui de la curiosité, et il n’en était résulté sans doute sur l’imagination de la belle qu’une impression de la singularité des étrangers en général et des capitaines de la marine anglaise en particulier. Et pourtant Norton devinait quelque chose d’autre encore dans cette nature, si différente de celle des autres femmes qu’il avait plus ou moins aimées ; cette autre chose l’attirait, le charmait, en un mot qui contient tout, le rendait amoureux comme il l’était devenu. Il mit du temps à découvrir le secret ; à la fin il y réussit, et cela lui faisait honneur.

Les conditions d’existence réunies autour d’Akrivie étant exactement celles où se trouvaient les femmes d’il y a trois mille ans, isolement, affections limitées, ignorance absolue du monde extérieur, le résultat produit avait été pareil sur la fille de Naxos à ce qu’on avait pu le voir sur les tempéraments d’élite de ces temps reculés. Les qualités natives de la jeune fille n’avaient pas été supprimées mais concentrées, et au lieu de s’épandre luxueusement en fibrilles multipliées, couvertes de feuilles, de fleurs, de fruits, elles avaient poussé droit en branches fortes, sans nœuds, montant vers le ciel, ayant du charme mais encore plus de majesté, de la séduction, mais plus encore de grandeur. Toute la puissance de son âme s’était concentrée dans son entourage, et aucune curiosité de regarder au-delà ne l’agitant, ne l’occupant même, rien de ce qu’elle avait d’énergie pensante n’avait été distrait de ce qu’elle devait aimer, et aucun instinct ne l’avait portée à en agrandir le cercle. Encore une fois, Akrivie était la femme des temps homériques, ne vivant, n’existant, n’ayant de raison d’être que par le milieu où elle se mouvait, fille, sœur exclusivement, en attendant qu’elle devînt, d’une manière non moins absolue, épouse et mère. L’être indépendant se retrouve peu dans de telles natures ; ce sont des reflets ; elles ne peuvent et ne veulent être davantage, et leur gloire et leur valeur, qui ne sont pas petites, sont là. Rien qui ressemble moins à la femme parfaite, telle que les sociétés actuelles l’ont inventée et la réalisent plus ou moins ; celle-ci veut, cherche, arrive ou échoue à ses périls propres ; en tout cas, elle est fort différente de l’autre, et, sans injustice, on ne saurait jamais les comparer. Quoi qu’il en soit, bien ou mal, voilà ce qu’était Akrivie, et Norton le voyait. Elle lui rappelait avec raison une de ces belles filles peintes sur les vases athéniens, puisant l’eau dans leur amphore à la fontaine de la cité, et regardant d’un œil impassible les héros se battre et mourir pour leur conquête aussi longtemps que le résultat de la lutte ne les a pas consacrées au vainqueur.

Voici le plus curieux : Norton, homme du monde par excellence, fait à la meilleure et à la plus brillante compagnie de l’Europe, gardait au fond du cœur, à l’état latent et sans l’avoir jamais aperçu lui-même, faute d’occasion, un attrait puissant pour cette sorte de tempérament féminin. Il s’en étonna d’abord, car, jusqu’à ce jour, il avait été constamment séduit par les qualités contraires. En y regardant bien pourtant, il s’accorda sans peine que le charme n’avait jamais été d’une longue durée ; les ruptures avaient eu lieu sans autant de souffrance qu’il en aurait fallu pour être un amant parfait ; à l’extrême vivacité de l’une de ses maîtresses, à l’esprit étincelant de l’autre, à la tendresse abandonnée d’une troisième, il avait trouvé des arrière-goûts ; disposition funeste ressemblant fort à l’ingratitude et dont il s’était accusé en secret. Maintenant, il se prenait à aimer une sorte de grande enfant, étrangère à ses habitudes, à ses admirations, à ses mœurs, à ses idées, et cela sans avoir de meilleure raison à se donner que, visiblement, elle était la complète antithèse de ce qui ne lui avait qu’à moitié plu jusqu’alors ; il en concluait qu’elle était née et faite pour lui.

C’est en tant qu’Anglais, et Anglais jusqu’au bout des ongles, Anglais d’imagination comme de sang, que l’événement avait lieu. Cette race normande, la plus agissante, la plus ambitieuse, la plus turbulente, la plus intéressée de toutes les races du globe, est en même temps la plus portée à reconnaître et à pratiquer le renoncement aux choses. Norton, né dans une situation sociale propre à lui permettre de prétendre à beaucoup, ne s’était jamais reposé sur les protections qui entouraient sa jeunesse, et, par orgueil comme par activité naturelle, il s’était donné autant de mal que l’eût pu faire un homme de rien pour gravir le plus vivement possible les échelons de son métier. Il avait navigué, travaillé sans relâche, lu énormément, beaucoup pensé, et chaque fois qu’une occasion d’agir s’était présentée, il ne l’avait jamais laissée échapper. On a déjà vu qu’il avait dans l’esprit infiniment de poésie ; mais en aucun cas il n’avait permis à la rêverie d’intervenir entre lui et les faits ; le monde ambiant n’avait connu de son âme que le côté pratique et l’âpreté judicieuse, honorable, mais enfin l’âpreté au succès. Et c’était à ce moment où, parvenu jeune à un degré supérieur dans son état, tout lui devenant facile, promenant sur ce tout un regard désenchanté ; il se demandait à lui-même quelle était la valeur, intrinsèque des biens pour lesquels il avait si obstinément lutté jusqu’alors. Cette question, il se l’était adressée bien des fois depuis quelques mois déjà, et à chaque rencontre, il trouvait plus difficile de résoudre le problème, ou, pour mieux dire, il descendait un degré de plus vers une réponse méprisante. C’était à ce tournant de son existence que la fortune l’amenait à Naxos, où rien de ce qu’il avait contemplé jusqu’alors n’existait, et elle lui montrait Akrivie.

Le jeune commandant se rendit compte de tout. Pendant sa promenade nocturne, il aperçut avec lucidité le point où il en était. Il se vit sollicité par des forces divergentes. Encore l’homme de la veille, déjà l’homme du lendemain, juge et arbitre entre les deux, tout ce qui lui appartenait d’énergie dans l’âme fut employé à ne pas hâter une solution. Car, se dit-il avec une certaine amertume, la carte que je suis disposé à jeter dans cette partie sera une carte décisive, et ces coups-là ne doivent pas se jouer sous les dangereuses influences d’une nuit sublime et d’un cœur troublé.

C’était un homme logique et suprêmement maître de lui. À la grande joie de Didon, qui dormait mal sur les planches et avait depuis longtemps envie de s’étendre en bas sur sa peau d’ours, il alla se coucher. Dès le matin, de bonne heure, il était sur pied, et trouva la majeure partie de ses officiers déjeunant à la hâte, pour courir reprendre leur partie de cricket et revêtir des costumes étranges, que tout véritable Anglais chérit en pareille circonstance. Des bottes montantes ou des brodequins de couleur, des pantalons de tricot blanc serré ou des hauts-de-chausses bigarrés flottants sur les hanches, des camisoles rouges, ou bleu de ciel, ou rayées de mille façons, le cou, les bras nus jusqu’à l’épaule, quelquefois des gants de peau de daim, des casquettes extravagantes ou des chapeaux de paille avec des rubans, et l’énorme battoir, instrument du jeu, sur l’épaule, c’est dans cet équipage que le gentleman imbu du respect de lui-même doit se produire à l’admiration publique ! Que ce soit sur une prairie anglaise, sur une savane de l’Australie, en vue d’une pagode de la Chine, sur une plaine glacée aux environs du pôle Nord, un Anglais de bonne fame et renommée qui va jouer au cricket ne saurait s’affubler autrement sans se compromettre. Norton souhaita beaucoup de plaisir à ses compagnons, et ayant, dans sa baleinière, rapidement atteint le rivage, il y trouva fidèlement MM. de Moncade et Phrangopoulo, arrivés là pour l’attendre, et toujours dans leurs habits antiques et leurs hautes cravates blanches ; il échangea avec ces vénérables personnages deux franches poignées de main, et sautant sur le mulet préparé, il reprit avec eux le chemin du manoir.

La journée se passa mal pour Norton, bien qu’en réalité aucun incident saisissable ne fût venu s’y produire. Mais les amants ont une manière à eux d’apprécier ce qui arrive. La réception du marin anglais par les dames avait pourtant été plus cordiale que la veille, par ce seul fait qu’il était déjà mieux connu. Madame Marie n’avait pas plus parlé, mais elle s’était montrée plus à l’aise. Madame Triantaphyllon avait été réjouie de voir son plus jeune enfant dans les bras du commandant et lui prenant les cheveux à pleines mains sans témoigner aucune crainte. Akrivie s’était montrée aussi insoucieuse, mais Norton, et là était le sujet de peine, en avait sagement conclu que cette grande tranquillité indiquait trop qu’il n’avait fait aucune impression et qu’il n’existait même pas de raison de croire qu’il en pût faire jamais. Ce dernier mot est assuré de tenir constamment une place distinguée dans le vocabulaire des gens épris.

De sorte qu’il ne se passa rien, et seulement Norton fut de plus en plus confirmé dans son opinion touchant le caractère de la belle Naxiote, et comme il y avait en lui un combat marqué entre l’homme civilisé qui voulait être aimé et sentait ne pas l’être, et l’homme ennuyé et quasi dégoûté, tout enclin à brûler ce qu’il avait adoré et à adorer ce qu’il ignorait, il revint à bord, contrit d’une part, jurant qu’Akrivie était une sotte, sans âme et sans chaleur, et d’autre part disposé plus que la veille à trouver que c’était une grande âme, bien digne d’être son initiatrice à une vie meilleure et plus libre, plus logique et plus vraiment mâle que celle dont jusqu’alors il avait suivi les pratiques. Il ne se promena pas sur le pont, se coucha, mais Didon fut seule à dormir. Comme le cricket avait été semé des incidents les plus dignes d’être commentés, Norton entendit fort tard des discussions animées dans le carré des officiers. Il n’avait pas fermé l’œil quand le jour le mit sur pied, et, après avoir donné ses instructions à son second et écouté les différents rapports d’usage qui lui parurent, peut-être pour la première fois de sa vie, parfaitement ridicules et souverainement insupportables, il alla retrouver ses deux hôtes, plus que jamais revêtus de leurs immortels habits noirs.

Cette troisième journée se distingua par un fait de conséquence. Norton proposa à la compagnie une partie en mer, et l’occasion en fut fournie par l’à-propos d’aller voir où en était le volcan nouvellement apparu à Santorin. Il n’y a que peu d’années que ce grand phénomène a commencé ou plutôt recommencé, et le commandant vanta ce que ce spectacle avait de prodigieux, afin de faire naître quelque curiosité chez les habitantes du manoir. Madame Marie secoua la tête avec dédain, et fut inébranlable dans sa résolution de ne pas bouger ; madame Triantaphyllon avoua qu’elle serait bien aise de voir comment la corvette anglaise était faite ; quant au reste, cela ne l’intéressait pas. Akrivie trahit un peu plus d’animation ; c’était, comme sa belle-sœur, la corvette qui l’attirait principalement ; mais le voyage ne lui déplaisait pas. Quant au volcan, elle s’en souciait peu ; une montagne en flammes lui semblait un pur paradoxe et ne lui inspirait rien. Les deux vieillards parurent infiniment plus excités. Ils acceptèrent avec empressement l’invitation, et, après beaucoup de débats, on convint que la belle Akrivie occuperait la chambre du commandant ; son père et son parrain prendraient le salon ; madame Triantaphyllon accompagnerait sa belle-sœur jusqu’à bord et déjeunerait sur l’Aurora, où on lui montrerait tout, puis reviendrait à la campagne, tandis que la corvette ferait son expédition limitée à trois jours au plus.

Les conversations furent interminables ; à ce sujet les questions les plus naïves et les plus enfantines furent faites, et avec une gaieté extrême ; mais Norton eut le plaisir de constater une fois de plus qu’il ne causait pas à Akrivie la plus fugitive émotion.

Le lendemain, les choses se passèrent comme on l’avait arrangé la veille. À six heures du matin, la famille naxiote était sur le pont du navire. On déjeunait, on montrait le bâtiment de fond en comble aux visiteurs. Triantaphyllon trouva ce spectacle fort extraordinaire, et il en resta pour toujours dans sa tête une étrange confusion de cordes, de mâts, de plaques de tôle, de pistons de cuivre et de fumée noire. Ce qu’elle déclara parfaitement beau, ce fut le grand canon de l’arrière, sur lequel on ne put jamais la décider à appuyer la main, bien qu’elle en mourût d’envie. Quand le moment fut venu pour elle de retourner à terre, il y avait déjà deux heures qu’elle le souhaitait ardemment, parce que c’était la première fois qu’elle avait quitté ses enfants pendant un temps si long, et elle était excessivement inquiète. Néanmoins, elle s’aperçut qu’elle l’était presque également de ce qui pouvait arriver à ses parents dans leur aventure inouïe, et avant de quitter la corvette, elle embrassa étroitement Akrivie en répandant sur son cou quelques larmes amères, mais silencieuses ; puis elle partit, et l’Aurora, ayant levé ses ancres, se mit en mouvement, sortit lentement du port et gagna la haute mer.

À mesure que l’on avança vers Paros et qu’Akrivie, donnant plus d’attention à ce qui se passait autour d’elle, sortit davantage de sa tranquillité, Norton remarqua avec un intérêt extrême qu’elle n’avait point une insensibilité si inébranlable qu’il avait paru jusqu’alors. Ce qui se voyait au large, ce qui se passait à bord mettait des rayonnements dans ses yeux. Henry l’épiait comme un jardinier suit les progrès d’un bourgeon qui s’ouvre et devient fleur. Elle paraissait chercher à comprendre les gens qui l’entouraient ; ceux-ci, à leur tour, faisaient de leur mieux pour obtenir un regard d’une si adorable personne, car on peut assez se figurer que l’état-major de l’Aurora était en admiration. Le second étalait les grâces de sa poitrine et faisait miroiter son pantalon blanc, les boutons d’or de sa chemise aux plis irréprochables et la chaîne de sa montre. Le navigating-officer, bien qu’absorbé par le service, trouvait des moments pour offrir une observation ingénieuse en donnant un tour des plus séduisants à ses favoris rouges. Les masters s’empressaient de monter sur le pont des fauteuils de toutes les formes, et préparaient des breuvages élaborés avec les éléments les plus étranges. Seul, le docteur, maintenu dans son calme par ses soixante ans, essayait d’obtenir, au moyen du peu de grec qu’il savait et qu’il maniait avec des procédés plus que suffisants pour donner une attaque de nerfs à Démosthène si ce grand orateur avait pu l’entendre, quelques renseignements sur la flore de Naxos, et M. Phrangopoulo lui décrivait un arbre quand son savant interlocuteur avait cru tenir la monographie d’un brin d’herbe microscopique. M. de Moncade était en admiration devant l’hélice, qui faisait alors soixante-quinze tours. Ce qui captivait le plus Akrivie, c’étaient les aspirants, surtout le plus petit. Ils étaient en ébullition par sa présence ; mais la discipline ne leur permettant pas de s’aventurer sur l’arrière, ils se contentaient de dévorer la jeune fille des yeux. Elle ne faisait d’ailleurs aucune question ; mais Norton sentait qu’elle regardait tout, et il s’amusait de la voir ainsi.

Quand on fut à Antiparos, engagé dans le chenal entre l’île et un îlot couvert de broussailles, Akrivie étendit la main avec admiration vers les grandes falaises de la côte, et dit à Henry : « C’est du marbre ! » C’était du marbre, du marbre blanc, et l’effet en est prestigieux. La mer, les vents, la pluie, les tempêtes ont en vain souillé de leurs haleines ces masses énormes d’une matière divine ; elles gardent toute leur noblesse et toute leur beauté et l’étalent pompeusement au long de ces rivages. Quelques voyageurs ont déjà fait l’observation que le seul fait d’être bâtie en marbre, et même en marbre brut, suffit pour mériter à Gênes l’appellation glorieuse de Gênes la Superbe ; que peut-on dire d’une île dont les rochers sont du marbre et du marbre parent de celui d’où sortirent jadis la Vénus et tant de milliers de divinités maîtresses de l’admiration du monde ? Akrivie n’analysait pas ses sensations, et n’en eût pas trouvé les moyens dans sa petite raison ignorante ; mais elle sentait comme par un pouvoir magnétique, et, se dit Henry en lui-même, par cette sorte d’affinité que toutes les expressions de la beauté ont entre elles, le voisinage et l’effet de la splendeur dressée devant ses regards.

On résolut d’aller se promener dans l’île, et de ne partir qu’à la nuit pour Santorin.

Chacun était gai et excité. Il est sans doute agréable de naviguer avec une jolie femme, mais il l’est plus encore de se promener avec elle sur la terre ferme. L’air de la mer, la vivacité inusitée des conversations, l’aspect de tant de choses inconnues, avaient rehaussé les couleurs du teint d’Akrivie, et ce fut en riant du meilleur cœur qu’elle accepta l’empressement joyeux des officiers à la conduire dans l’embarcation. Plus on approcha du rivage, plus on le vit aussi comme il était, c’est-à-dire un peu dépouillé du charme que prêtent de loin la pureté de l’air et les belles colorations qui en sont les accompagnements, dès lors, austère, pierreux, désert, et, pour unique végétation, ne présentant que des buissons et çà et là un arbre rabougri. Quand on eut touché le sable, Norton envoya plusieurs des aspirants à la découverte, et presque aussitôt un de ces enfants, Charles Scott, un Écossais, revint en courant apprendre à son supérieur que derrière une petite colline, à trois cents pas de la grève environ, on apercevait une demeure assez vaste. La caravane prit aussitôt cette direction, et M. Phrangopoulo, après s’être recordé avec M. de Moncade, expliqua ce que devait être le propriétaire du domaine vers lequel on se dirigeait.

Cinq à six ans en çà, un Grec des îles Ioniennes, le comte Spiridion Mella, était venu planter et cultiver la vigne à Antiparos, dans l’intention de lutter avec les produits de Santorin. Il réussissait ou ne réussissait pas, c’est ce que personne ne savait ; en tout cas, il représentait dans ce coin paisible l’omniprésence et l’omniagitation de l’industrie européenne. Antérieurement, il avait représenté bien d’autres choses. Au temps de sa jeunesse, il avait servi en Russie et figuré sur les cadres d’un régiment ; aide de camp d’un général, il s’était fait quelque réputation dans le beau monde de Moscou. Puis laissant là les épaulettes, il avait pris son chemin vers Constantinople, où la politique s’était emparée de lui. Préconisé par les uns, dénigré par les autres, il s’était difficilement faufilé à travers bien des méandres, et après d’assez longues années d’agitation, on l’avait vu à Alexandrie faisant le commerce. Là il s’était mis en relation avec des négociants, ce qui l’avait conduit dans l’Inde. Probablement les profits du voyage avaient été minces, car le comte Mella, retournant vers sa patrie avec un équipage très modeste, s’était établi dans le Péloponnèse, où il était resté quelques années. Cependant il avait vieilli ; soixante-dix ans ou à peu près sonnaient à ses oreilles le conseil de devenir sage. Il en profita pour épouser une toute jeune femme, et après deux ans d’union, il était venu tenter la fortune une fois de plus à Antiparos. Ainsi, tour à tour militaire russe, politique turc ou grec, négociant égyptien, courtier indien, le comte ionien se trouvait maintenant viticulteur dans les Cyclades. On ne peut refuser à ce type, qui n’est nullement rare en Orient, beaucoup d’activité, beaucoup d’ingéniosité, beaucoup de souplesse et une grande philosophie contre la mauvaise fortune.

Norton vit venir de loin l’insulaire à la rencontre des hôtes qui lui arrivaient ; du moins il supposa, et avec raison, que la description des deux Naxiotes ne pouvait, dans toute l’île d’Antiparos, convenir qu’à la seule figure cheminant à cette heure au bout du sentier. Le comte était un homme de moyenne taille, pauvrement vêtu, mais non sans prétention, et qui ne paraissait nullement avoir l’âge avancé que M. Phrangopoulo lui attribuait. Il se montra fort hospitalier, emmena la bande débarquée de l’Aurora à sa maison construite au milieu des pierres, lui fit admirer quatre malheureux petits arbres de six pieds de haut, plantés en haie devant la façade, et qui ne pouvaient manquer de devenir grands quelque jour et même d’avoir des feuilles, si le vent leur prêtait vie ; montra d’un air mystérieux et satisfait une demi-douzaine de fragments de marbre horriblement mutilés, découverts en posant les fondations de la maison, et fit une longue description des chefs-d’œuvre antiques sur lesquels il se tenait assuré de mettre la main quelque jour. En attendant, il n’avait que de très mauvais débris de la plus basse époque. La célèbre découverte de la statue trouvée en 1821 dans l’île de Milo est devenue la légende favorite des Cyclades, et il n’est pas dans tout l’archipel si mince rocher dont les habitants ne rêvent la prochaine exhumation de quelque Vénus.

L’île d’Antiparos n’est pas grande ; elle possède pourtant un certain nombre de cabanes de pêcheurs, et même elle a un village ; mais son attrait est d’un autre genre. Le comte Mella conseilla à ses hôtes de ne pas perdre une si belle occasion de visiter la fameuse grotte située au sommet de l’île, et tous les officiers se montrant pleins d’ardeur pour l’expédition, Norton, charmé de courir la campagne auprès d’Akrivie, acquiesça avec empressement au vœu général. On envoya sur le navire chercher des hommes de renfort, des cordes, des échelles et des torches, et l’on se mit en route.

Aucune île grecque n’est si absolument dénudée qu’elle ne possède quelque peu de verdure à l’intérieur, et, comme ces belles personnes à qui le moindre ornement suffit, le plus petit buisson donne soudain à un coin de paysage une grâce inimitable. La région parcourue par les promeneurs était extrêmement accidentée ; c’étaient toujours de grandes masses de marbre blanc, ici tachées de noir, là d’une couleur de rouille qui atteignait les tons orangés les plus vifs ; des arbustes épineux tordaient, dans les angles où la terre végétale avait pu maigrement se former, leurs rameaux gris piquetés de feuilles minces, lancéolées, peu colorées ; le long des ravins, où pendant l’hiver coulaient des torrents tumultueux et colères, mais dont en ce moment il ne restait pas une goutte d’eau, se dressaient, par touffes épaisses, de beaux lauriers luxuriants ; pourtant ce luxe ne se révélait que quand on l’avait cherché avec peine ; belle image de la gloire, elle ne se rencontre pas sur les sentiers faciles. Charles Scott, l’aspirant écossais, trouva pourtant moyen de cueillir deux bouquets. Il offrit le premier à Akrivie en rougissant jusqu’aux oreilles, au passage d’une sorte de petit défilé où il crut n’être vu de personne ; le second, elle le trouva le soir auprès de son lit, le coupable l’ayant remis à Thompson avec l’horrible mensonge que la jeune demoiselle l’avait cueilli elle-même, et qu’il s’était chargé de le porter. De sorte qu’Akrivie eut ce jour-là, dans l’état-major de l’Aurora, deux amoureux et une foule d’admirateurs. Norton s’apercevait qu’il avait un rival ; mais il n’en était point inquiet, et loin d’en concevoir de l’humeur, il sentit augmenter sa sympathie ancienne pour l’audacieux, son protégé de tout temps. La mère de Charles Scott, veuve d’un clergyman et sans aucune fortune, possédait deux enfants, une fille aînée, Effie, à peu près de l’âge d’Akrivie, et Charles. Pour élever celui-ci et lui faire obtenir son entrée dans la marine, il avait fallu bien des efforts et une longue résignation à bien des misères. Charles le savait non seulement par ses yeux, mais par son cœur, et vivre pour sa mère et pour Effie était le grand mobile de son âme et un but toujours présent à ses pensées. Il n’avait d’autre idée que d’arriver à faire l’existence aussi belle que possible à ces deux êtres chéris. Pas de palais qu’il n’examinât d’un œil critique et ne se promît d’acheter, s’il en valait la peine, afin d’y loger ses idoles un jour. Il ne prétendait rien leur rendre, et voulait tout leur donner. Quant à lui, il était résolu à ne point se marier, pour s’occuper uniquement des enfants d’Effie lorsqu’elle aurait épousé le plus jeune, le plus beau et le plus riche des membres de la chambre des lords. À la vérité, Akrivie venait de faire sur lui une impression qui le bouleversait ; mais il trouvait que la jeune Naxiote ressemblait à Effie. Norton s’en douta, et dit au jeune homme :

— Scott, ne trouvez-vous pas que cette jeune personne rappelle Effie ?

— Oh ! oui, monsieur, répondit l’aspirant en rougissant jusqu’aux oreilles.

Les choses eussent été au mieux, si pendant la promenade un autre aspirant ne s’était permis quelques plaisanteries audacieuses sur la préoccupation de son camarade. Il en résulta une bataille à coups de poings où Charles fut l’agresseur, et il mit une colère si chaude dans l’action, qu’il fallut lui arracher des mains son malheureux adversaire, les deux yeux noirs et la bouche saignante. Le docteur, seul confident de cette équipée, que l’on sut dérober à la connaissance du second, observa judicieusement, en bassinant le visage de la victime, que partout où Vénus se faisait voir, Mars n’était pas loin. C’était un homme damnablement classique que ce vieux docteur ; mais il n’en raconta pas moins avec aplomb au terrible second que ce maladroit Georges Sharp s’était laissé tomber sur des pierres.

Cependant on était arrivé au point culminant de l’île, et l’ouverture de la grotte, déjà aperçue du pied du dernier piton, se présentait dans toute sa majesté aux regards des visiteurs réunis sous sa voûte. C’est une immense coupole taillée par la nature en plein marbre, et qui ne paraît pas profonde surtout parce qu’elle est haute. On disposa les cordes, on alluma les torches, et les matelots, les premiers hommes du monde pour les expéditions de ce genre, se mirent à préparer la descente sous la direction savante d’un des lieutenants qui connaissait les lieux.

On peut à la rigueur comprendre que les géologues ou les naturalistes, gens à prétentions dans ces matières et habiles par état à découvrir des clartés dans des trous noirs, soient autorisés à descendre en de tels endroits sauvages ; mais les autres humains n’ont rien à y faire. Les savants pensent rencontrer là un butin quelconque ; s’ils se rompent le cou ou quelque membre, ils ne sauraient être absolument ridicules ; on n’en pourrait dire autant de leurs ignorants imitateurs. Pour descendre dans la grotte d’Antiparos, il faut se glisser comme un renard par un des couloirs étroits ouverts au fond, à droite et à gauche de la grande entrée. On entre dans des ténèbres opaques, plié en deux pour ne pas se casser la tête contre la roche surplombante. On se traîne péniblement et dans la position la plus absurde sur une pierre suintante et glissante, et l’on attrape un bout de corde. On s’y cramponne et on se laisse glisser assez bien tant que le plan sur lequel on chemine est incliné ; tout d’un coup il devient rentrant, et l’on s’accroche alors aux anfractuosités avec la main qui ne tient pas la corde, cherchant à ne pas aller tomber on ne sait où, puisqu’on n’y voit goutte. Voilà pour le premier chapitre ; ce plaisir s’arrête lorsqu’on sent un terrain sous ses pieds. Il ne faut pas se réjouir prématurément ; on est sur une corniche étroite, et il est bon de la quitter très vite. Le second chapitre commence, et en approchant la torche de près et en s’appuyant sur la paroi contre laquelle on vient de glisser, on arrive à une brèche où s’attache une échelle de corde. On en voit la tête, mais au-dessous rien, c’est le vide noir et béant ; aucune illumination ne pourrait en faire apercevoir davantage, car on n’a pas encore eu le temps de chasser de ses yeux la dilatation normale apportée quelques minutes auparavant par les rayons du jour.

On est donc sur l’échelle de corde ; on descend avec les précautions que l’instinct naturel inspire. Le mur en pierre sur lequel on travaille a suffisamment d’inclinaison pour faire adhérer l’échelle, et si les mains n’ont que fort peu de prise, le bout des pieds en a moins encore ; cependant il est intéressant de ne pas lâcher, car on n’a aucune idée ni de l’endroit où l’on irait choir, ni des circonstances qui accueilleraient l’arrivée en bas. On n’apprécie le fait qu’après avoir réussi à plonger sans encombre dans ce gouffre. On est alors sur une sorte de plate-forme très restreinte, ruisselant de l’eau transsudée par la roche ; il fait froid comme au fond d’une cave, et l’humidité saisit. De moins en moins on se trouve à l’aise ; l’air est lourd et chargé de vapeurs. Les torches qui brillent çà et là et l’habitude déjà prise des ténèbres vous font découvrir assez vite que vous n’êtes pas au bout. Vous vous baissez, vous saisissez une autre corde liée à l’anfractuosité d’une pierre, et de nouveau vous vous laissez glisser. Cette fois, vous en avez fini avec ce mode de locomotion par suspension dans le vide. On est arrivé sur un terrain fortement incliné et composé uniquement d’angles aigus très saillants, c’est-à-dire qu’on a à franchir un semis de gros quartiers de marbre tranchant tombés de la voûte, et sur la pointe desquels il s’agit de marcher en équilibre. On s’éreinte, et c’est ainsi qu’on parvient tout au fin fond de la caverne ; là, on lève la tête, et on est dignement récompensé de l’ineptie de tant d’efforts : on ne voit quoi que ce soit qui vaille la peine d’être cherché à trois pas.

L’élévation assez haute de la voûte manque de caractère, d’abord parce que c’est de ce lieu même que l’on est descendu, et l’on en garde rancune, ce qui tue radicalement toute cette part de sympathie sans laquelle il n’y a pas d’admiration ; ensuite parce que l’œil peut monter aisément jusqu’au dernier comble en suivant des entassements successifs de débris et des circonvolutions multipliées de corniches rompues et sans proportions aucunes. L’espace compris sous cette calotte mal agencée serait peut-être vaste, mais il ne le paraît pas ; il est interrompu dans le milieu par de trop grands éboulements formant une foule de compartiments assez petits, et le long du rocher, les stalactites pendantes, croulantes, éparses, ont formé une série de cabinets particuliers, parfaitement semblables à ces arrière-caves où se conservent les vins estimés précieux. Quant aux stalactites elles-mêmes, ce sont ces laideurs connues dont raffolent partout les amateurs des merveilles de la nature ; une contrefaçon du sucre de pomme figé hors du moule ; quelque chose de coulant, d’informe, de gauche, large mal à propos, mince à contretemps, et avec des prétentions larmoyantes. La seule chose qui console un peu de l’ennui qu’on éprouve, c’est de rencontrer des inscriptions fort éloquentes sur la bêtise organique de la race humaine. Une surtout est remarquable. Au fond d’un recoin, au revers d’une des grosses stalactites, s’étale la phrase suivante : « Hélène de Tascher, femme incomparable ! trésor du marquis de Chabert ! — 1775. » Il faut que le marquis de Chabert ait lutté bien malheureusement contre une indiscrétion naturelle irrésistible, pour s’être vu contraint d’y céder au fond de la grotte d’Antiparos. Le courage malheureux a peu de traits plus touchants.

Quand les officiers anglais eurent assez vu qu’il n’y avait rien à voir, on remonta, et, par parenthèse, s’il n’est pas commode de descendre, l’opération retournée est encore plus laborieuse. Heureusement, les accidents se bornèrent à quelques chutes sans gravité et à des pantalons compromis. Norton avait cru devoir sacrifier quelques instants, qu’il aurait pu passer assis à l’entrée de la caverne auprès d’Akrivie, à la convenance de ne pas abandonner son monde. Il en fut quelque peu récompensé par l’effet terrible que les récits de l’énorme difficulté de l’entreprise, offerts par le comte Mella à l’imagination de la belle Naxiote, réussirent à produire. Le gentilhomme corfiote en dit tant, qu’au moment où il achevait la peinture de l’écrasement complet de vingt-deux personnes, dont un pacha turc, par les roches détachées de la voûte, Norton, reparaissant avec son monde, apparut comme un héros et fut reçu avec d’autant plus d’enthousiasme qu’Akrivie, tenant la perte de l’état-major, commandant en tête, pour un fait consommé, se demandait déjà comment elle pourrait retourner jamais à Naxos. Elle fut si expansive dans sa joie, que Norton, qui n’en soupçonnait pas la cause véritable, sentit naître en lui une vague espérance, et déjà porté à surfaire ses progrès dans l’esprit de sa belle au bois dormant, il commença à perdre quelque peu de son sang-froid. À dater de ce moment, il crut possible de devenir quelque chose aux yeux d’Akrivie.

L’effet immédiat de son illusion fut de l’exalter, et son humeur en devint communicative et charmante ; mais il n’est pas toujours heureux d’être heureux. On tombe hors de garde et on néglige trop les précautions en cheminant au travers des épines du monde. Quoi qu’il en soit, Henry était désormais dans cette disposition qui fait apercevoir toutes choses sous un jour si brillant, que longtemps après l’instant où l’on a senti de la sorte, on se souvient des moindres détails, des moindres accidents, des moindres faits comme des plus délicieuses apparitions que la vie entière ait pu fournir.

La visite à la grotte avait pris un temps considérable, et, de retour à la plage, il fallut se presser de faire des adieux au comte Mella et de retourner à bord, afin d’aller trouver un dîner préparé avec toute la magnificence dont le cuisinier des officiers était capable, car, à la demande de l’état-major, Norton avait consenti à accepter pour ses hôtes et pour lui l’hospitalité du carré.

Le moral des officiers de marine subit par la vie de bord une double influence. Dans les premières années du service, l’ennui des longues journées monotones est heureusement combattu par l’amour du métier ; cependant il pèse quelquefois beaucoup, et alors tout ce qui vient changer le régime ordinaire est ardemment accueilli et goûté avec transport. Plus tard, l’amour du métier n’existe plus ; l’officier ne continue à servir que parce que la nécessité l’y contraint ; il est dégoûté mais résigné, et dans cet état déplorable de l’âme, qui n’est autre que l’abattement de la servitude sans espérance, la seule consolation, l’unique adoucissement est précisément cette monotonie morose qui, au début, était l’inconvénient de la profession. C’est pourquoi les vieux officiers ont une horreur marquée pour tout ce qui vient modifier ou interrompre le cours régulier de l’existence navale, et ils détestent le séjour des étrangers, et plus particulièrement encore celui des femmes au milieu d’eux. Cela trouble la paix de la tanière, et force bon gré mal gré à penser à quelque chose.

Par une fortune singulière, il n’y avait pas de vieux officiers à bord de l’Aurora, de sorte que tous sentiments répulsifs du genre de ceux que je viens de décrire en étaient absents. Charles Scott, l’aspirant, n’était pas le seul à s’attendrir en secret sur les perfections d’Akrivie et à pousser des soupirs. On prétendit plus tard que le vieux docteur lui-même rêva dans la nuit qui succéda à ce jour mémorable qu’il trouvait une plante nouvelle sur la plage de Milo et qu’une voix céleste se faisait entendre et lui commandait de désigner sa découverte à l’attention des botanistes sous le nom d’Akrivia incomparabilis. En un mot, le navire de Sa Majesté britannique flottait sur les eaux tout parfumé des sensations les plus discrètes et les plus délicieuses.

Soit par réaction de la sympathie générale, soit que, peu à peu, elle se trouvât plus à son aise, Akrivie, en vérité, montrait à chaque instant aux yeux ou à l’imagination de Norton des grâces et des mérites de plus. Il s’aperçut qu’elle avait une nuance de délicatesse et d’enthousiasme dans tout ce qu’elle expliquait ; elle ne savait pas grand-chose, et pour mieux dire elle ne savait rien, mais elle sentait bien et avec justesse, et son langage était rempli d’observations qui faisaient sourire quelquefois, mais qui plaisaient singulièrement. Elle n’allait pas chercher les petites choses ; elle courait au-devant des grandes, et ne les comprenant pas toujours, elle les regardait volontiers. Norton la comparait de plus en plus aux généreuses filles de Priam, que le soin de conduire un cheval à l’abreuvoir ou de mêler le vin et l’eau dans les amphores n’humiliait nullement. Cette disposition de la fille de Naxos à s’exalter pour les choses belles ou qui lui apparaissaient telles, eut une occasion naturelle de s’exercer vers le soir du lendemain. La nuit était venue, et l’air relativement obscur, bien que pénétré de la lueur générale des étoiles, étendait sur la mer une teinte bleue d’une douceur uniforme, quand on vit poindre à l’horizon une clarté rouge comme le sang.

« Voilà le volcan de Santorin ! » dit Norton en étendant le bras, et il regarda la jeune fille, curieux de voir la sensation qui allait se peindre sur ce charmant visage.

Son espérance ne fut pas trompée. L’effet produit fut instantané et sublime. Une admiration profonde se marqua dans les beaux traits qu’il examinait avec passion ; Akrivie parut grandir devant la merveille offerte à sa vue. Rien de mesquin, aucune curiosité banale, aucune prétention maladroite d’émotion factice, aucune exclamation niaisement admiratrice ne sortit de ces belles lèvres serrées. Tout fut sincère, franc, comme la cause de l’émotion était elle-même digne de l’inspirer. Il ne se peut rien voir, en effet, de plus complètement beau que le spectacle qui s’étala bientôt dans toute sa magnificence aux yeux des spectateurs de l’Aurora.

L’obscurité empêchait d’apercevoir les terres de Santorin et des îlots avoisinants, ou du moins son voile les enveloppait si bien, qu’à peine s’estompaient-elles légèrement au milieu des flots, et sur ce fond de même nuance doucement sombre s’élevait majestueusement, pareil à une théophanie et entouré d’un limbe lumineux, le cône immense d’une montagne incandescente. Sur les pentes robustes coulaient à grandes nappes les matières ignées. C’était un manteau de pourpre qui déroulait incessamment de nouveaux plis ; à mesure que l’étoffe enflammée arrivait vers la base, elle se séparait en franges qui semblaient soyeuses, et la couleur se modifiant passait du rouge le plus éclatant aux différentes teintes d’orangé, de jaune vif et de cinabre. Quelques-unes de ces minces lanières se prolongeaient beaucoup plus loin que les autres, et, atteignant le pied du mont, plongeaient dans la mer, où elles ne s’éteignaient pas sans avoir fait jaillir des millions d’étincelles, feux d’artifice permanents qui correspondaient d’une manière admirable avec les explosions constantes du sommet, où d’immenses gerbes phosphorescentes à tout moment projetées faisaient tourbillonner des torrents de fumée opaque, bizarrement éclairés un instant et retombant graduellement dans l’ombre, pour s’éclairer un moment après d’une manière nouvelle. Des mugissements terribles servaient de basse continue à des détonations stridentes, qui accompagnaient les émissions abondantes de la riche matière. Les uns partaient des flancs de la base, des pieds cachés de la montagne ; les autres semblaient siffler dans le sommet. Tout ce spectacle était terrible comme la puissance de Jupiter ; mais si fort, si grand, si imposant, si sérieux, qu’il commandait la vénération et non la crainte. Akrivie passa la moitié de la nuit sur le bastingage, ne pouvant se détacher des émotions qui la saisissaient si puissamment. Elle ne tarissait pas en questions sur les causes du phénomène, sur ses effets probables. Norton lui expliquait tout de son mieux et cherchait à lui rendre compréhensibles les résultats les plus simples des théories scientifiques : Il n’y parvenait guère, et il s’aperçut bientôt qu’Akrivie accueillait avec quelque dédain l’exposition des causes trop misérablement disproportionnées, trop humbles pour convenir aux impressions extrêmes dont son âme était possédée. Il démêla sans peine qu’elle aurait cru beaucoup plus volontiers à ses discours s’il lui avait parlé de géants coupables ensevelis sous les eaux afin d’expier leurs crimes, et soufflant leur désespoir, ou de dieux en travail pour étonner l’univers. Probablement, comme bonne chrétienne, elle eût préféré encore que tout cet appareil fût provenu de la puissance de saint Georges ou de celle de saint Dimitri. Le résultat obligé de ce désaccord entre les sentiments et les explications fut que la belle enthousiaste oublia les dernières à mesure qu’elle les entendit, et se composa pour son propre usage, dans le fond de sa pensée, une sorte d’idée vague, obscure, mais très convenable et très poétique de ce qu’était un volcan. Norton fut, en réalité, enchanté de voir qu’elle ne se démentait pas. Les caractères logiques aiment leurs pareils, et l’absurde leur cause moins de peine que l’inconséquence.

On dormit peu cette nuit-là, et le lendemain, au petit jour, la corvette mouillait devant Santorin, en face de la falaise dominée par la ville de Théra. Santorin n’est autre chose qu’une partie de la crête écroulée d’un ancien cratère. C’est un demi-cercle ébréché jaillissant brusquement du sein des eaux, et qui se poursuit à l’est et au sud en une sorte de plaine inclinée qui va bientôt rejoindre l’autre rive de la mer, et qui formait jadis, à des époques antérieures à l’homme, le sommet de la montagne. L’intérieur de l’ancien gouffre a été envahi tout entier par les eaux, et il est si profond, qu’au ras même de la côte la corde trouve soixante, soixante-dix et quatre-vingts brasses de fond. Seulement, à quelques centaines de mètres, une aiguille de rochers s’est maintenue ; c’est le seul point où les navires puissent jeter l’ancre ; en face, à quelque distance, des éruptions volcaniques soit antérieures, soit postérieures à notre ère, ont fait successivement surgir de petits îlots contigus. Un volcan éteint depuis quelques siècles s’élevait au milieu d’eux, quand la nouvelle commotion est venue tout à coup remuer et remanier la configuration de ce sol incertain. Tel est l’aspect général de la rade de Santorin. Quand le temps est mauvais, il est presque impossible d’aborder dans l’île, car les embarcations seraient broyées sans rémission contre la falaise.

Ce jour-là, heureusement, rien de semblable n’existait, de sorte que le canot du commandant de l’Aurora aborda sans difficulté sur le rebord étroit servant de débarcadère. On prit des chevaux pour monter jusqu’en haut, et en suivant une route appliquée en lacets multipliés contre la roche peu solidement agglomérée et où les éboulements sont fréquents, on arrive à se hisser jusqu’à Théra après une marche d’au moins une demi-heure. M. de Moncade avait là, ainsi que son ami, quelques parents à visiter. Santorin faisait partie autrefois du duché des Cyclades, et compte, comme Naxos, quelques familles d’origine franque. Mais la destinée a traité plus favorablement le territoire pourvu de vignobles célèbres que son ancien chef-lieu. À Santorin, on est riche, on a des communications fréquentes avec Syra, sinon avec Athènes ; et les relations constantes avec Constantinople, même avec Odessa, où se vendent presque tous les vins du pays, rapprochent la population des habitudes du reste de l’univers. Il ne faudrait cependant pas se figurer de l’excès sous ce rapport.

Les maisons ressemblent à celles de Naxie ; elles sont construites de la même façon et pour les mêmes besoins. Ce sont toujours les grandes salles voûtées accompagnées d’une ou deux petites chambres, et les mêmes précautions contre l’irruption brusque des pirates, et cette façon de vivre dans une rue qui n’est qu’une cour commune. On fut reçu avec l’hospitalité aimable et affectueuse ordinaire partout dans les îles grecques. Il fallut goûter et admirer le vin, richesse du pays ; entendre les lamentations sur le sort que les exhalaisons du volcan causent aux vignes, et les dangers dont il menace la santé des habitants, car il a développé beaucoup de maladies d’yeux en remplissant l’air d’une poussière impalpable, mélange de pierre ponce et de soufre. Il fallut aussi gémir sur l’ennui des coups de vents, maîtres turbulents de cette hauteur abandonnée à toute leur furie, et quand on eut rempli ces différents devoirs et embrassé les parents, arrière-parents et amis qui se présentèrent, on se hâta de redescendre, pour aller, dans les embarcations, aborder à l’autre côté de la rade, le point principal de la visite et celui qui promettait le plus d’amusement.

Tout se montra bientôt nouveau, singulier, attrayant, dans cette expédition. La mer, absolument jaune et d’un jaune d’or, charriait des masses de pierres ponces ; dans les premiers temps de l’éruption, on y avait vu flotter des amas de poissons morts ; les restes de petites maisons, servant pendant l’été d’établissements de bains, avaient été graduellement submergés par les flots ou engloutis sous les matières volcaniques ; un quai venait d’être achevé, et désormais il plongeait sous la mer ; enfin des pierres noires d’où se dégageait une vapeur sulfurique étaient en mouvement perpétuel, et, poussées en dessous, tantôt elles s’élevaient par un mouvement ascensionnel en ligne verticale, tantôt, mal étayées, elles s’écroulaient, roulaient dans la mer et élargissaient ainsi la base de l’îlot en voie de formation, qui pourra devenir très grand un jour, s’il ne disparaît à l’improviste. Tout cela était noir comme l’encre, fumeux, brûlant à ne pouvoir toujours y poser la main, et à l’entour l’eau était bouillonnante ; si l’on était tombé dedans, on s’y fût brûlé.

Gravir sur le cône igné aurait été impossible. Outre que la base même en était formée de cendres brûlantes, les ruisseaux de feu s’y promenaient de toutes parts et eussent rendu l’entreprise insensée. Mais il y avait moyen d’aller considérer le géant d’assez près en montant jusqu’au sommet de l’ancien cratère, qui lui faisait face. C’est ce que Norton proposa immédiatement aux hommes. Akrivie se sentit le courage si haut, que sa nonchalance habituelle ne réclama même pas quand elle supplia son père et son parrain de lui permettre de les accompagner. On se mit donc en route tous ensemble, Akrivie s’appuyant dans les passages plus difficiles sur ses deux guides naturels, quelquefois acceptant l’aide que Norton, toujours à son côté, était prêt à lui donner ; quelquefois aussi dispensant, sans y penser, cette faveur à Charles Scott, qui en savourait la douceur jusqu’au fond de son âme. Cette ascension n’est pas ce qu’on peut appeler pénible, mais elle est fatigante, parce que jusqu’aux deux tiers de la hauteur on marche dans des cendres fines et mobiles, où le pied enfonce profondément. La pente est semée de quelques arbustes buissonneux, où l’on pourrait se retenir si l’on venait à glisser, et on ferait bien d’user de cette précaution, car la montagne, de même que la falaise de Théra, plonge immédiatement dans une mer profonde. On n’oublie pas, en outre, que sur ce point l’eau est brûlante.

Quand on a gravi la zone incinérée, on a des pierres plates à franchir, puis des aiguilles pointues à contourner, et on se trouve alors sur un vaste plateau tourmenté, rempli de creux, de fissures, de trous, d’où sortaient jadis les déjections volcaniques. Ici, tout est brûlé, rôti, marqué de plaques rouges ou jaunes, bouleversé de mille manières ; les rochers bousculés, jetés les uns sur les autres, présentent les restes brutaux d’une scène de violence inouïe ; les fragments gros et petits de soufre natif couvrent le sol, et comme pour montrer que tout n’est pas fini et que ce qui a été pourrait bien arriver encore, çà et là, au revers d’une paroi calcinée, sort, menaçante et sombre, une colonne épaisse de fumée, dont les flocons vont se perdre dans le bleu de l’atmosphère.

Mais on avait autre chose à voir que le passé et l’avenir ; les splendeurs du présent s’étalaient vivantes et turbulentes à quelques toises de distance en face même du plateau. En se penchant sur le bord septentrional, on se voyait surplombant au-dessus d’une grande vallée pareille à quelque profondeur d’enfer, grise, sombre, démontée de toutes parts, ombragée par le reflet sinistre des grandes ombres que projetait aux alentours le panache de fumée balancé sur le sommet du volcan tout voisin et opérant librement en face de ses œuvres. On le voyait à chaque seconde se crevasser et s’ouvrir à de nouveaux courants de feux. Le bruit était si épouvantable, qu’il fallait se parler ou plutôt se crier mutuellement dans les oreilles pour parvenir à s’entendre, et encore, quand le monstre prenait sa voix de tête, était-on forcé d’attendre qu’il eût fini ses exclamations. À chaque instant, il lançait au hasard des volées de pierres ponces, de pierres à demi-calcinées, de cailloux tirés du fond de ses entrailles, et il fallait se tenir en garde contre cette meurtrière libéralité. Rien de plus imposant et de plus majestueux. Des heures s’écoulèrent dans cette contemplation. De même qu’un rêveur assis sur une plage attend constamment qu’une vague succède à une autre vague et ne s’aperçoit pas de la fuite du temps, de même ici, Akrivie, Norton et la majeure partie de leurs compagnons ne se pouvaient lasser de voir les puissantes explosions déployer leurs colonnes immenses et faire tomber au large leur pluie de projectiles ; et quand une crise était finie, ils attendaient l’autre. Il faut dire cependant que quelques-uns des officiers, plus prosaïques, avaient déjà décidé M. de Moncade à descendre avec eux longtemps auparavant, et que ce groupe de gens positifs fut retrouvé plus tard, assis à l’abri d’un buisson, à proximité du canot, et mangeant avec une vive satisfaction du plumcake arrosé de gingerbeer.

Enfin tout finit ; il fallut s’en aller. Norton pensa avec chagrin que peu d’heures allaient s’écouler, qu’on reverrait Naxos, qu’Akrivie retournerait dans sa maison au milieu des lauriers-roses, et que lui avec l’Aurora s’en irait continuer à vivre comme il avait vécu jusqu’alors, emportant un souvenir qui lui rendrait tout pénible en lui faisant sentir, plus encore que par le passé, les côtés fastidieux de son existence. Il avait réussi, en examinant ses impressions d’Antiparos et par la confiance plus grande d’Akrivie, à multiplier les raisons qu’il avait cru avoir d’être sinon aimé, du moins remarqué. Norton n’était pas un fat, et ne se laissait pas aller volontiers aux suggestions de ce genre d’amour-propre. Se croyant distingué quand il aimait, et comparant ce qu’il supposait être l’état de l’âme de la jeune fille à l’idée qu’il se faisait de son caractère, dont il était aussi épris que de sa personne, il se décida, après une mûre délibération, à une demande qui portait au plus suprême degré le caractère du romanesque, par la circonstance aggravante de la préméditation. Un Anglais seul est capable de ces choses-là, et pour bien apprécier ce que fit Norton, il faut comprendre qu’il ne cherchait qu’à mettre en pratique les goûts de beaucoup de ses compatriotes.

Dans les pays les plus lointains du globe et préférablement dans les plus excentriques, on est presque assuré de rencontrer un de ceux-ci, établi bravement au sein de la solitude la plus complète que les circonstances locales ont pu lui permettre de trouver. Rarement ce solitaire est un homme du commun ; le plus ordinairement, c’est une personne du monde, bien née et bien apparentée, ayant eu, souvent ayant encore une grande fortune ; généralement c’est un militaire, un légiste ou un marin. Toujours c’est un esprit cultivé, aux habitudes élégantes qui se sont résumées en un besoin de simplicité presque barbare, mais jamais vulgaire. En réunissant des souvenirs, je pourrais dresser une liste de ces déserteurs du beau monde ; j’en ai connu un à l’extrémité de la Nouvelle-Écosse, dans les forêts voisines de Sydney ; un autre dans les montagnes de la Mingrélie, non loin de Koutais ; un troisième dans la contrée tout à fait sauvage située au nord-est de la Grèce, vers la frontière turque ; j’en pourrais citer beaucoup dans des pays moins extraordinaires mais tout aussi déserts, et moralement aussi distants de la société britannique. Je conclus en répétant que ce goût pour l’exil et le renoncement est si fortement prononcé chez cette race à personnalité puissante, qu’il atteint même les femmes ; lady Esther Stanhope et Zanthe n’ont pas été seules à préférer soit le désert des Arabes, soit Damas, à l’habitation continuée des salons. Norton était donc en plénitude de ses facultés anglaises, et voyant Akrivie assise dans un grand fauteuil sur le pont, et pour un moment isolée, prit place à côté d’elle et lui dit gravement :

— Mademoiselle, je vous aime, et je voudrais savoir de vous si je puis espérer que vous partagerez ce sentiment.

Akrivie le regarda avec une douceur charmante, et lui répondit :

— Oui, monsieur, certainement, je vous aime beaucoup.

Norton se méfia singulièrement de l’extrême facilité de cette déclaration, qui, faite si vite et sans le trouble le plus léger, ne lui parut pas du tout comporter ce qu’il voulait, Il insista d’un air convaincu :

— Je vous remercie infiniment, mademoiselle ; je voudrais pourtant savoir si vous m’aimez assez pour me permettre de demander votre main.

Et comme Akrivie faisait un geste pour lui tendre la main en souriant, il vit clairement qu’elle n’avait encore rien compris, et il ajouta :

— C’est-à-dire pour vous demander de devenir ma femme.

— Non ! répondit brusquement Akrivie, et alors elle rougit profondément, les larmes lui vinrent aux yeux, elle se leva et descendit dans la chambre. Norton resta sur ses pieds, en face des débris de son château de cartes.

Le coup était rude, et le commandant ne s’y était pas attendu. Mais ce sont les moments de crise qui mettent en leur jour les grands caractères. Il envisagea gravement sa situation.

« Si elle m’aimait, se dit-il, elle ne serait pas ce que j’aime en elle, la fille de l’antiquité et de la vie simple, étrangère aux orages du sentiment. Akrivie ne doit aimer que ses parents, son mari et ses enfants ; hors de là, le monde n’existe pas pour elle. Je me suis laissé égarer dans les maudites routes de mon éducation moderne. Revenons au vrai. L’épreuve où je viens d’échouer, loin de me détacher de ma résolution, doit m’y confirmer davantage, car je vois plus que jamais à quel point le trésor découvert par moi est pur et sans mélange. Je ne prétends pas chercher les agitations d’une tendresse à l’européenne ; ce sont les éléments d’une vie spéciale que je recueille. Ma faute serait irréparable si je n’entrais de suite dans la bonne voie. »

Voyant sur le pont M. Phrangopoulo et M. de Moncade qui se faisaient expliquer la manière de pointer un canon, il alla vers eux et leur demanda un moment d’attention. Sa figure était grave, et ses deux amis composèrent immédiatement les leurs à son exemple :

— Messieurs, leur dit-il, j’ai l’intention de quitter la marine dans un délai très prompt. Naxos me plaît, et je m’y fixerai. Probablement je m’y occuperai de quelque établissement agricole ; en tout cas, j’y résiderai d’une manière définitive. Comme il n’est pas bien que l’homme soit seul, je désire me marier ; une femme étrangère ne s’accoutumerait peut-être pas aisément dans ma nouvelle patrie ; je préfère donc épouser une fille du pays, et si vous n’y voyez pas d’inconvénients, je vous serais obligé de m’accorder la main de mademoiselle votre fille et filleule.

Ce petit discours fut débité du ton le plus froid. M. de Moncade ouvrit de grands yeux. M. Phrangopoulo se redressa d’un air digne, et, contrairement à ce qui arrivait dans l’ordinaire de la vie, il ne laissa pas son ami prendre la parole, mais répondit ainsi lui-même au commandant :

— Monsieur, je suis flatté de votre proposition, et je vous en remercie au nom de ma famille. Mais je dois vous faire remarquer que ma fille n’a aucune dot, et pourtant notre naissance nous impose certains devoirs dans nos alliances et beaucoup de précautions. Je ne doute pas de votre mérite, je n’ai aucune espèce d’hésitation, vous le pouvez croire, quant à votre honneur ; mais je ne connais pas du tout votre respectable famille, et je serais peiné qu’il y eût dans sa condition passée tels obstacles à votre projet que toute ma bonne volonté ne pourrait vaincre. En un mot monsieur, nous sommes des gentilshommes, et ma fille n’épousera qu’un homme de notre rang.

L’assentiment de Norton à cette déclaration ne se fit pas attendre une minute. Il était fort content de la tournure que prenait sa négociation. Son futur mariage, en cas qu’il réussît, bien que désiré par l’amour le plus enthousiaste, était traité avec la roideur, le formalisme et l’absence de toute manifestation extérieure de sensibilité qui sont assurément les premiers éléments des convenances et leur triomphe.

— Je suis disposé, monsieur, répondit-il à M. Phrangopoulo avec la sécheresse convenable, à vous offrir sur ma famille et sur moi-même les renseignements que vous êtes en droit de me demander ; et si vous voulez bien jeter les yeux sur quelques documents et ensuite délibérer entre vous, je serai heureux d’avoir votre réponse ce soir même, car nous allons arriver à Naxos que voici en vue, et il me paraît à propos de connaître votre résolution dernière.

Cela dit, le commandant exposa brièvement sa position sociale, et la justifia par un passage du « Peerage and Baronetage of the United Kingdom of Great-Britain and Ireland » ; ensuite il apporta le « Navy List », où son nom figurait entre la désignation de son grade et celle du bâtiment qu’il commandait, et où se passait l’entretien. Il avait fort bien remarqué qu’on ne lui avait pas dit un mot de sa fortune ; il voulut éclairer ce point, mais on ne parut pas y attacher beaucoup d’importance, et les deux arbitres de son sort se retirèrent pour délibérer. Pendant ce temps, il se promena sur le pont, les mains derrière le dos. L’attente ne dura pas plus d’une demi-heure. Après quoi, M. de Moncade vint lui annoncer que la main d’Akrivie lui était accordée, et que M. Phrangopoulo était descendu dans la chambre pour informer sa fille de la résolution prise à son égard. Il se passa encore un peu de temps ; puis M. de Moncade étant allé voir où en étaient les choses, remonta et pria Norton de venir jouir de son bonheur. Il était accepté, nouvelle charmante qu’il reçut avec le flegme le plus digne.

En retrouvant Akrivie, il vit des larmes sur ses joues. Il lui serra la main :

— Vous ne m’aimez pas ?

— Ce n’est pas cela, lui dit-elle en secouant la tête ; j’aurais mieux aimé que vous fussiez Hellène.

Ce qui arriva ensuite n’a pas besoin d’être raconté. Le mariage fut fixé à quelques mois de là. Norton devait prendre le temps de rendre son commandement, de donner sa démission et de revenir à Naxos. Toutes ces affaires furent terminées plus tôt encore qu’il ne l’avait espéré.

Il était marié depuis huit jours, quand il entendit le bruit d’une vive altercation entre Triantaphyllon et Akrivie. Celle-ci soutenait à sa belle-sœur que les Anglais étaient d’aussi bons marins que les Hellènes, et comme les raisons pour prouver son dire lui manquaient, elle répétait avec constance : « je suis Anglaise, moi ! » et y mettait infiniment de fierté.

« Chère fille de Priam ! se dit Norton, elle commence à comprendre qu’elle a un mari. »

Akrivie apprit sa nouvelle langue très promptement ; elle apprit encore d’autres choses, lut un peu, mais ne s’attacha à rien de tout cela. Son mari lui fit faire un voyage en Angleterre ; elle fut très bien reçue, et avec tous les honneurs dus à une belle singularité. Il lui arriva même, dans un château du Yorkshire, où elle fut invitée, une sorte d’aventure bien propre à lui faire comprendre tout son mérite. Un délicieux jeune homme lui avoua la vérité vraie sur lui-même ; il passait les nuits à pleurer le triste sort d’une femme si supérieure unie par un destin toujours barbare et aveugle à un homme incapable de la comprendre. Il n’est pas sûr en effet qu’Akrivie comprît très bien Norton, mais il est incontestable qu’elle comprit encore moins le délicieux jeune homme, et elle s’ennuyait tellement en Angleterre et d’une manière si visible, que Henry, ne s’y amusant pas beaucoup lui-même, la ramena tout droit à Naxos.

Aujourd’hui elle a deux enfants charmants qui jouent dans les orangers ; elle ne les perd pas de vue, et tient pour non moins certain que l’Évangile la supériorité absolue de son mari sur le reste de la chrétienté.


Patissia, août 1867.