Souvenirs de voyage/Le Mouchoir rouge

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Souvenirs de voyageParis, Henri Plon (p. 1-45).


LE MOUCHOIR ROUGE.


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Céphalonie est une île charmante. Je pourrais vous rappeler ce qu’en dit Homère, mais son héros n’ayant aucune relation avec Sophie, je ferai tout aussi bien de glisser sur l’opinion de l’auteur de l’Odyssée. Les Vénitiens s’étaient rendus maîtres de ce pays-là de toutes les manières. Ils y avaient apporté leurs lois et implanté leurs mœurs, qui n’en sont plus sorties, vivaces de telle sorte qu’elles ont survécu à la domination de Saint-Marc. Quand on se promène dans la rue principale d’Argostoli, on ne manque pas de remarquer des maisons où le style de Palladio a été reproduit de cinquième ou sixième main par un élève architecte peu maladroit ; et bien que les arcades n’aient pas la majesté des grandes arcades ouvertes au rez-de-chaussée du palais Mocenigo ou du palais Vanier, bien que les fenêtres à grands cintres, couronnées de guirlandes massives, n’aient pas tout à fait l’air somptueux de leurs modèles sur le canal Grande, bien que, surtout, les édifices que l’on contemple manquent de largeur et d’ampleur, possédant rarement plus d’un étage, encore est-il que l’on retrouve là un souvenir vivant et juste, quoique rapetissé, de l’ancienne souveraine de l’Adriatique. Perpendiculairement à cette rue que je décris et dont la chaussée est rayée à l’italienne de deux larges lignes de dalles, s’ouvrent des ruelles étroites, obscures, assez mystérieuses, serpentantes, qui ne sont pas moins caractéristiques que la voie tout ouverte et toute droite à laquelle elles aboutissent ; celle-ci représente l’élégance et la gaieté italiennes, les autres en figurent l’astuce et les dangereuses réserves.

Dans la grande rue, au coin d’une des ruelles, existe un hôtel, un des plus beaux de la ville. Il appartient, comme il a toujours appartenu, à la famille des comtes Lanza, une des plus illustres maisons de l’île. Je ne crois pas qu’elle soit fort ancienne ; tout est neuf dans ce vieux pays ; mais vers la fin du dix-septième siècle, un certain Michel Lanza, le héros de sa race, fut anobli par un décret du grand conseil, et même créé chevalier de Saint-Marc ; il donna naissance à une lignée d’avocats et de médecins redoublés, qui s’appelèrent à tout jamais les comtes Lanza, firent fortune, se signalèrent par une avarice sordide, prêtèrent leur argent à gros intérêts aux bourgeois, aux ouvriers, aux paysans frappés de respect, et prirent rang, de l’aveu général, parmi les cinq ou six maisons citées comme les plus respectables et les plus illustres des îles vénitiennes. Tant que la République régna, ces seigneurs, médecins et avocats, furent toujours des premiers admis à la table des provéditeurs, quand ces dignitaires donnaient à souper ; les capitaines des galères se faisaient un honneur de les inviter à leurs fêtes navales ; il ne se jouait pas une partie de pharaon en bonne compagnie qu’ils n’en fussent priés ; quant à eux, de mémoire d’homme, ils ne donnèrent jamais un verre d’eau à qui que ce soit, ce qui confirma leur réputation méritée de patriciens prudents et avisés.

Quand le dernier doge se fut décoiffé de la corne ducale et que les îles Ioniennes ne surent plus à qui se rendre, le comte Jérôme Lanza devint le point de mire des espérances de ses compatriotes. Tout le monde se tourna vers lui dans l’attente de ce qu’il allait faire, et la patrie effarée sollicita ses conseils. Il ne trompa pas les espérances. Le front grave, la bouche serrée, il lui arriva de hocher la tête d’un air composé qui donna beaucoup à réfléchir. Il fut dévoué aux Français, très-dévoué aux Russes, extrêmement dévoué aux Anglais, et professa toujours hautement l’opinion que la domination qui précédait celle sous laquelle il parlait avait été désastreuse et bien heureusement remplacée. Les pouvoirs successifs le considérèrent comme un homme sûr et comme un grand citoyen ; il avait reçu la croix de la Légion d’honneur de l’empereur Napoléon ier ; il devait à l’estime de l’empereur Alexandre la croix de Sainte-Anne, et la reine Victoria jugea que c’était honorer la croix de Saint-Georges que de la lui offrir. Il l’accepta avec une modeste fierté. Du reste, il était de mœurs simples, et allait dans les rues en habit noir râpé, en cravate d’un blanc douteux, quelquefois en pantoufles, fidèle en cela au laisser-aller italien, et toujours sans le moindre ruban à sa boutonnière. On lui en savait gré.

Le comte Jérôme Lanza avait au fond du cœur des passions fortes, et s’il était, en réalité, assez indifférent aux affaires des autres, il ne l’était nullement, tant s’en faut, à ses intérêts, ses plaisirs et ses affections. Peu de semaines après son retour de Padoue, où il avait reçu ses degrés et pris ses licences, il avait rencontré chez une de ses cousines, une nouvelle mariée, la comtesse Palazzi, dont la première vue le frappa singulièrement. Ce fut le coup de foudre dont les gens qui raisonnent sur l’amour ont tant parlé. Lanza était, à cette époque, fort agréable, causait bien, chantait avec plus de goût naturel que de savoir, en somme semblait tout à fait digne de plaire, et il plut. Un an s’écoula à peine, et madame Palazzi venait d’avoir son premier enfant que, devenu l’ami intime de l’époux, il se trouva installé dans tous les droits, devoirs, prérogatives, jouissances, immunités et douceurs d’un état qui devait durer sa vie entière. Dans ce côté de son existence, il porta un dévouement qui dépassa l’ordinaire. Il ne voulut jamais se marier, il paya deux fois les dettes de Palazzi, qui se laissa successivement égarer par une cantatrice et par une certaine miss Julia Boyle, venue à Céphalonie sur le même navire que l’état-major du 84e des highlanders, circonstance extraordinaire due à des malheurs de famille, comme l’expliquait ce pauvre Denys Palazzi, qui ne douta des mérites et des vertus de sa Julia que lorsqu’il eut rencontré une dame de Paris ; celle-ci lui fit faire du chemin. Jérôme Lanza montra dans ces occasions une douceur et une patience égales à sa générosité. Il ne s’emporta jamais contre son ami et se chargea même du fils premier-né, Spiridion, charmant jeune homme, qui, avec le temps, devint l’accessoire indispensable du principal café d’Argostoli, d’où il ne bougeait, et où l’on pouvait le trouver à toute heure en face d’une tasse de café ou d’un verre d’eau. Mais la favorite avouée du comte Jérôme, c’était Sophie Palazzi, de deux ans plus jeune que son frère. Chacun savait dans la ville que son parrain ne s’était pas marié en grande partie à cause d’elle, et on la considérait comme son héritière assurée, ce qui n’était pas sans rehausser sensiblement l’éclat de ses perfections aux yeux des gens raisonnables.

La mère de cette jeune merveille, madame Palazzi, avait été très belle, un peu grasse, un peu lourde, des yeux de gazelle plus doux que vifs et plus vifs qu’intelligents ; mais en somme tout cela constituait une grande beauté à la manière méridionale, et le comte Jérôme n’avait pas eu tort. L’étroite union de ces deux personnes paraissait des plus heureuses. Toutefois, les mauvaises langues assuraient que ce ciel n’était pas, non plus que les autres, exempt d’orages. Il est certain que vers 1825, après de longues années déjà de la plus belle passion de la part des deux amants, les curieux avaient constaté certains faits, dont on ne parlait d’ailleurs qu’avec beaucoup de prudence, et qui, dégagés des exagérations, se réduisaient à peu près à ceci :

Il était arrivé de Paris un jeune homme de l’île, qui venait d’y terminer son éducation. C’était un fort beau garçon ; on le nommait le comte César Tsalla ; ne vous étonnez pas de tous ces comtes : soit dit en passant, les Vénitiens en avaient peuplé leurs territoires ioniens. Le comte César avait été formé par une société choisie de ces dames aimables qui accueillaient si bien la jeunesse étrangère à la Grande-Chaumière et ailleurs. Il avait été fort distingué par des personnes sensibles et avait conçu de lui-même une assez bonne opinion. Madame Palazzi lui parut charmante ; il ne vit aucune raison de le lui cacher ; Jérôme Lanza en témoigna un peu d’humeur ; César n’en devint que plus insistant ; Madame Palazzi ne laissait pas que de rougir quand elle le rencontrait ; était-ce de plaisir, était-ce d’impatience ? C’est ce qu’il serait assez difficile de décider, et peut-être serait-il arrivé de grands troubles dans la maison de Denys Palazzi, qui lui-même commençait à regarder un peu de travers la nouvelle connaissance de sa femme, si tout à coup, subitement, et sans que l’on pût savoir ni comment, ni pourquoi, le beau César disparut.

On s’en étonna. Les Vénitiens étaient gens contenus et prudents, et les descendants de leurs anciens sujets le sont de même. On fit des observations, mais sous la couverture. Personne ne s’avisa d’aller interroger Jérôme Lanza, dont la physionomie avait repris la plus grande sérénité. On sut d’ailleurs que le comte Tsalla était à Pétersbourg, où il avait pris du service dans les chevaliers-gardes. Cette nouvelle fit beaucoup rire Palazzi, quand on lui en parla au café, et il bouffonna si bel et si bien sur ce sujet, que tous les soupçons revinrent. Ils augmentèrent davantage quand on fit courir le bruit qu’un certain Apostolaki, grand gaillard redouté, qui n’avait d’autre profession que d’accompagner de loin le comte Jérôme dans ses promenades et de dormir dans sa cour après avoir soupé à sa cuisine, s’était vanté au cabaret d’avoir fait un coup d’autant plus beau que personne n’en saurait jamais rien. Des lettres de Pétersbourg apprirent à qui voulut l’entendre que le comte César n’avait jamais paru dans cette capitale, à plus forte raison que les chevaliers-gardes ne le possédaient pas dans leurs rangs. À force de chuchoter entre Céphaloniotes, on finit par admettre quelques Anglais dans la confidence ; d’ailleurs Jérôme Lanza, comme tous les grands hommes, n’était pas sans compter des ennemis secrets ; et finalement, un beau matin, le comte fut invité par le commissaire britannique à venir lui parler.

Les Européens apportent dans leurs affaires une précision qui a toujours paru souverainement ridicule, grossière et répugnante aux Orientaux, et il faut avouer que rien n’est plus désagréable que certaines questions. Cependant le comte Jérôme se tira parfaitement de l’indiscrète insistance du général. Il repoussa avec l’indignation qui convenait à un homme de sa naissance les soupçons odieux jetés sur sa moralité ; il défia qu’on pût lui présenter aucune preuve, et en effet il n’y en avait pas ; il parla avec émotion de sa vie consacrée tout entière à faire le bien, et rappela délicatement le dévouement sans bornes dont il avait donné tant de marques au trône de la Grande-Bretagne et d’Irlande. Il conclut, dans une péroraison véhémente, en faisant observer à son grave interlocuteur que ceux qui prétendaient noircir sa réputation appartenaient tous à ce détestable parti d’anarchistes et de démagogues, si répandu alors dans toute l’Europe et qui tendait visiblement, dans les îles Ioniennes, à ébranler l’autorité légitime du lord haut-commissaire. Soit que le fonctionnaire anglais ait été sensible à ce cri de l’honneur méconnu, soit, ce qui est beaucoup plus probable, que, dans l’absence de preuves, il ait été étourdi par les déclamations, les attendrissements, les indignations et le flux de paroles du comte Jérôme, il est sûr qu’il lui serra la main avec effusion, et l’invita à dîner pour le jour même. Quant à Jérôme, il déploya une grandeur d’âme qui lui gagna tous les cœurs. Il fit remettre dix thalaris à une parente éloignée du comte César, dont la position était fort misérable. Il n’en est pas moins vrai qu’on ne sut jamais ce qu’était devenu le trop aimable jeune homme. La comtesse Caroline Palazzi resta tout aussi placide qu’auparavant, commença à engraisser, devint très grosse en peu d’années, et persista dans un attachement imperturbable pour le comte Lanza, dont on prétendait qu’elle avait un peu peur.

En 1835, les charmes de cette belle, absolument noyés dans les exagérations d’une santé exubérante, n’existaient plus qu’en souvenir dans l’âme fidèle de son heureux amant ; mais Sophie était devenue adorable, et une Vénus antique n’était pas mieux faite. Elle avait les yeux de sa mère avec le feu sombre qui manquait à ceux-là ; beaucoup de calme, mais quelque chose sous son silence ; un nez aquilin, qui avec le temps devint un peu trop courbé, mais dont on était contraint d’admirer la noblesse ; des pieds, des mains à faire crier au miracle, et des dents comme deux fils de perles. Sa mère la regardait avec assez de complaisance ; son père Palazzi empruntait de l’argent à Jérôme pour être en état de ne lui rien refuser, et Jérôme, son parrain, restait en contemplation devant elle pendant des heures entières, livré à une sorte d’adoration extatique.

Cette félicité était de nature à se prolonger éternellement, quand un accident vint la troubler. Toute la bonne compagnie d’Argostoli et les officiers anglais fréquentaient le salon de la comtesse Palazzi. Chaque soir on y faisait le whist, et quelquefois les jeunes gens y dansaient ; d’autres fois encore ils y jouaient à une quantité de jeux innocents, où l’on se parle bas à l’oreille, et d’ordinaire l’hiver ne finissait pas sans quelques mariages. Un soir, Jérôme Lanza était particulièrement de bonne humeur, presque gai ; il venait d’avancer à trois lieutenants leur solde du mois ; on était au 24, et naturellement c’était un acte d’obligeance dont il se savait gré. Il l’accomplissait souvent ; la garnison le connaissait bien ; tout le monde y gagnait, lui surtout. Il se sentait donc le cœur dilaté quand son regard tomba par hasard sur un groupe de jeunes gens, dont l’un lui parut considérer avec une attention soutenue sa chère Sophie.

C’était un grand garçon, mince et de tournure distinguée. Ses yeux trahissaient, malgré lui, la préoccupation la plus tendre. C’en était assez pour que le vieux comte prît garde ; mais tout à coup il pâlit légèrement, ses lèvres minces se serrèrent, il lui passa comme un nuage au-dessus du cerveau.

— Quel est ce charmant jeune homme ? demanda-t-il d’un air gracieux au chevalier Alexandre Paléocappa, qui se bourrait le nez de tabac à côté de lui.

— Ne le connaissez-vous pas ? C’est Gérasime Delfini, le fils de Catherine Delfini, si ravissante il y a quinze ans, qui faisait les beaux jours de Zante, et avec qui notre ancien ami César Tsalla a été si lié. Vous vous souvenez bien de César Tsalla, pauvre diable ! dit en terminant l’imbécile. Et il s’enveloppa le visage dans un immense mouchoir de coton bleu pour étouffer, mais trop tard, le plus sonore des éternuements.

Pendant que ce bout de conversation avait lieu, Gérasime Delfini s’était mis au piano et chantait un air du poète et musicien zantiote Solomo, d’une voix qui parut à Jérôme Lanza produire l’impression la plus vive sur la belle Sophie. D’un regard qui ne pouvait pas se tromper, il aperçut en quelque sorte le cœur même de sa filleule, il le vit battre, il en compta les palpitations précipitées. Sans qu’elle s’en aperçût, tant elle était absorbée, ce regard, le plus incisif et le plus aigu de tous les regards, entra dans ses yeux, et y trouva et y vit des larmes et s’y brûla ; il entra dans cette tête charmante, que l’aile de la passion touchait et courbait légèrement du côté de la voix séductrice ; il y découvrit, il y saisit en flagrant délit d’existence ce monde de pensées que l’amour demande et que la jeunesse tient toutes prêtes. Enfin, il acquit la conviction absolue que Gérasime aimait Sophie, et que Sophie le lui rendait de tout son cœur.

On peut se demander s’il avait éprouvé une douleur plus poignante le jour où la fidélité de la mère lui parut douteuse. Quand chacun fut parti et qu’il se trouva seul dans le salon avec madame Palazzi, il lui dit :

— Par quelle singulière idée, ma chère, admettez-vous dans votre salon ce Gérasime Delfini ?

— On me l’a présenté il y a quinze jours, répondit la comtesse en rougissant légèrement, ce qui lui arrivait toutes les fois qu’elle supposait Jérôme Lanza un peu fâché. Il est le neveu de madame Barretta, qui a des parents à Zante, et il est venu passer un mois ici. Je n’en sais pas plus long sur son compte. Je crois seulement, mais je n’en suis pas sûre, que Sophie l’a rencontré quelquefois chez ma sœur.

À ces paroles prononcées avec la nonchalance qui lui était particulière en tout temps, mais qui arrivait à son apogée dans les moments où elle avait envie d’aller se coucher, le vieux sigisbée éprouva un tel mouvement d’impatience, qu’enfonçant les deux mains dans les poches de son pantalon, il se promena quelque temps à grands pas, faisant une méditation sur ce texte sévère : Brutta bestia ! Quand il fut un peu calmé, il prit une chaise, l’approcha du fauteuil dans lequel était plongée Caroline, et, non sans un certain luxe de gesticulation nerveuse, échangea avec elle ces paroles ailées :

— Vous ne savez donc pas que votre Delfini est le parent, disons tout, le fils de votre… non ! de ce misérable… Je veux dire de M. Tsalla ?

— Comment donc ? comment donc ? que voulez-vous dire ?

— Je veux dire ce que je dis, et je ne parle pas au hasard. Vous n’avez pas fait attention que ce monsieur fait les yeux doux à Sophie ?

— Il n’est pas le seul, murmura apathiquement la comtesse.

— Et vous ne voyez pas que cette petite sotte de Sophie… mais non ! je ne veux pas le croire ! je ne veux pas y penser ! Ce serait trop affreux ! Être trahi deux fois dans sa vie dans une affection pareille ! et par qui, grands dieux ! Ne répondez pas, ne répondez pas, ma chère âme ; prenez que je n’ai rien dit ! Je ne vous accuse pas, je ne l’accuse pas ; je ne sais rien, je ne crois rien, je ne me doute de rien ! Êtes-vous contente ?

— Pas trop, répliqua la comtesse un peu secouée à la fin par cette véhémence acrimonieuse. Je ne sais pas ce que vous voulez dire ; vous roulez des yeux à faire peur, vous vous donnez du poing dans la tête et sur les genoux. Enfin, qu’est-ce que vous voulez ? Est-ce que je pouvais me douter que M. Delfini vous déplairait ?

— Me déplaire ! mon Dieu ! Elle appelle cela me déplaire ! Ah ! les femmes ! les femmes ! Qui est-ce qui a donc dit que les femmes… Je ne sais pas qui l’a dit, mais c’est vrai ! Et cet homme-là, avec ses yeux de charbon et cette ressemblance atroce, car tout d’abord elle m’a saisi, elle m’a poignardé, j’ai failli tomber à la renverse et m’évanouir, je vous le jure ! Eh bien, cet homme-là, il ne vous remue pas les entrailles, il ne vous fait pas horreur ? Qu’est-ce que vous avez donc dans les veines ? du lait bouilli ? quoi ?

— Enfin, que demandez-vous ? qu’ordonnezvous ? Si vous vous expliquiez du moins, on pourrait vous complaire, mon amour.

— Je ne veux plus rencontrer ce fantôme-là chez vous, et il faut, dès demain matin, que vous défendiez à votre fille de lui parler jamais.

— Allons, méchant, dit la comtesse en se mettant sur ses pieds et en prenant son bougeoir, on fera ce que vous commandez.

Jérôme, un peu plus calme, lui baisa la main et s’en retourna chez lui.

Il était midi environ quand Sophie entra chez sa mère pour s’informer de ses nouvelles, et la trouva prenant son café et fumant une cigarette. Elle paraissait un peu plus soucieuse que d’ordinaire, ou du moins plus pensive ; car je suis obligé d’avouer que la divine Sophie avait de celle qui l’avait mise au monde une opinion assez peu flatteuse au point de vue de l’esprit. Elle se demandait donc ce qui pouvait se passer d’inusité dans cette tête, quand la tête parla.

— Je voudrais te dire une chose, Sophie, mon enfant.

— Dites, ma mère.

— Mais je vais te contrarier.

— Je ne sais pas ce que vous entendez par là.

— Est-ce que Gérasime te fait la cour ?

Sophie regarda sa mère fixement et ne crut pas devoir l’honorer de sa confiance.

— Pas plus qu’à une autre, je pense, répondit-elle.

— C’est que ton parrain ne veut plus qu’il vienne ici, et je lui ai écrit tout à l’heure que nous partions pour Corfou et qu’il ne prît pas la peine de se présenter ; comme il saura que nous ne sommes pas parties, il comprendra, et tu ne le verras plus.

— Je ne trouve pas cela très-poli ; qu’a-t-il fait de mal ?

— Il n’a rien fait de mal, et je le crois un garçon honnête et de mérite. Mais, entre nous, il déplaît à ton parrain. Il est d’une famille qui s’est montrée fort ingrate pour notre excellent Lanza ; le comte souffre à voir ces gens-là chez nous, et nous ne devons pas le contrarier. Il est parfait pour ton père ; tu sais combien il nous a rendu de services, et tu dois hériter de lui. Je te prie donc, si tu as quelque penchant pour Gérasime, de n’y plus penser, parce que cela ne servirait à rien.

Sophie prit sa tapisserie, qui représentait au naturel un épagneul vert couché sur un coussin rouge, au milieu d’un fond blanc, et ne répondit pas un mot. Caroline fut, au fond, ravie de voir que les choses eussent passé si aisément.

Je ne sais si la journée parut longue ou courte à la jeune demoiselle : mais le soir, à la nuit tombante, elle se montra à demi dans l’embrasure d’une fenêtre étroite donnant sur une de ces ruelles tortueuses dont j’ai déjà parlé. Par hasard, sans doute, Gérasime vint à passer, et tout à coup, ce qui ne pouvait pas être un hasard, un petit paquet tomba brusquement au milieu de la chambre. Sophie courut le ramasser. C’était du papier cerclé d’une ficelle, sous lequel il y avait une lettre, et une pierre pour donner plus de consistance au tout. Sophie s’enferma bien vite, et lut ce qui suit :

« Mademoiselle, pourquoi les paroles ne sont-elles que des paroles et non pas des flammes et des épées, pour vous rendre un compte plus fidèle des tortures que j’éprouve et de la douleur dans laquelle je suis plongé ! Ne plus vous voir, ne plus vous entendre, ne plus vous parler ! Ah ! Sophie ! plutôt mourir mille fois et de suite, à l’instant, du genre de mort le plus atroce, et ne pas souffrir un martyre pareil ! Votre mère, cruelle et sans âme (pardonnez-moi ce blasphème, ange adoré, qu’une trop juste indignation arrache à mon âme ulcérée !), votre mère n’a donc jamais connu la pitié, puisqu’elle me repousse ainsi loin de vous ? Mais qu’ai-je fait ? De quoi suis-je coupable ? J’allais aujourd’hui même lui demander votre main. Je croyais que mille raisons existaient qui pouvaient me la faire obtenir ; mon rang, ma fortune, une existence dévouée à l’amour de la patrie souffrante, tous ces sentiments généreux que je sens brûler dans mon âme et que vos vertus eussent encore fait grandir ! Pourquoi m’écarter avec cette violence ? Ah ! Sophie, ma Sophie vous m’avez permis de vous aimer, de vous le dire, de tout espérer ; me faut-il perdre à jamais cette couronne de gloire dont j’allais me parer et qui m’aurait fait le plus heureux des hommes ?… »

Il y en avait huit pages sur ce ton-là, mélange très-naturel, dans le Midi, de sentiments parfaitement vrais que l’emphase de l’expression rend un peu ridicules pour les gens du Nord. Il y avait aussi des vers, des protestations d’un amour inébranlable, l’assurance qu’il écrirait encore le lendemain et tous les jours, une prière fervente de ne pas l’oublier et le serment de vaincre toutes les résistances par la fermeté de sa résolution ; bref, Sophie fut contente de Gérasime, se dit mille fois qu’elle était aimée, et ne souffla mot de tout ceci.

Deux jours après, Gérasime était assis sur le port dans une attitude mélancolique, lorsque le comte Lanza vint à passer. Celui-ci l’aperçut, vint à lui, le salua avec amitié, et, de la voix la plus affectueuse, lui demanda pourquoi on ne le voyait plus chez la comtesse Palazzi.

Gérasime commença par donner les défaites ordinaires en pareil cas, et ne s’expliquait pas autrement, quand le diable voulut qu’il se rappelât tout à coup, non pas les bruits qui avaient couru sur la disparition du comte Tsalla, mais l’histoire des dix thalaris donnés jadis à une de ses tantes. La vérité est qu’il avait besoin d’espérer comme de respirer l’air, et qu’il cherchait à se rattacher à n’importe qui et à n’importe quoi. Les moindres apparences de bienveillance lui eussent suffi pour lui faire croire à une sympathie dont il avait soif ; il se figura, parce qu’il en mourait d’envie, que cet admirable comte Lanza, qui avait donné dix thalaris à sa tante autrefois, et qui lui parlait avec une si onctueuse affection, était un ami que le ciel lui envoyait tout parfumé d’intentions excellentes, et, d’abondance de cœur, sans rien omettre, avec le luxe d’expressions colorées qu’il employait dans son style épistolaire, il lui raconta son histoire d’un bout à l’autre.

Il lui raconta que son inclination pour Sophie avait commencé, il y avait un an, jour pour jour, à la campagne, à Zante, où la jeune fille était allée passer trois semaines avec sa mère. La jeune demoiselle s’était vite laissé persuader, Gérasime en convint, avec des transports de reconnaissance et d’amour qui excluaient jusqu’au soupçon d’une vanité quelconque. Il répéta mille fois que ses vues ne rendaient qu’à demander sa main à deux genoux, à l’obtenir, s’il le pouvait, et qu’il ne comprenait pas pourquoi la comtesse Palazzi l’avait si brusquement exclu de son cercle, sans qu’il eût quoi que ce soit à se reprocher.

— Je ne le comprends pas non plus, mon jeune ami, dit le vieux Jérôme en secouant la tête d’un air de commisération douloureuse. C’est un fait complètement inexplicable pour moi ; du reste, je veux plaider votre cause auprès de la mère, et vous connaissez trop bien ma fidèle amitié, mon attachement sans bornes à votre famille, pour ne pas être sûr d’avance de mon zèle à défendre vos intérêts. Mais il serait bien important de connaître la cause de votre malheur. Caroline Palazzi n’est pas capricieuse ; il faut que quelqu’un vous ait calomnié. Peut-être avez-vous un rival ?

Le malheureux Gérasime secoua les épaules pour exprimer sa profonde ignorance, et rejeta la tête en arrière, geste turc qui implique toutes les négations possibles, puis ramenant ses regards sur son confident, une idée lui traversa l’esprit. Il lui trouva, au milieu de ses grimaces sympathiques, un zest de goguenarderie qui l’épouvanta. Il lui sembla, dans un éclair de soupçon, qu’il marchait sur quelque chose de dangereux, et cette pensée s’empara si bien de lui, que la conversation changea absolument de caractère.

— Enfin, continuait Jérôme, il ne faut pas vous décourager, mon enfant. Vous aimez Sophie, vous en êtes aimé, c’est là le principal ; j’ai été jeune comme vous, et la victoire finit toujours par rester aux amants. Sans doute vous avez gardé un moyen quelconque de correspondre avec la jeune fille ? Je ne vous fais pas cette injure de croire que vous négligerez une précaution si nécessaire. C’est d’ailleurs un plaisir si doux ! Comment communiquez-vous ensemble ?

— Hélas ! jusqu’à présent il m’a été absolument impossible de lui rien faire dire, et pas davantage d’en recevoir un encouragement quelconque.

— Vraiment !

— Je vous le jure. À quoi me servirait-il de feindre avec vous, qui êtes mon unique soutien dans le monde ?

— En effet, je le suis et n’en doutez jamais. Vous passez bien cependant quelquefois sous les fenêtres de Sophie ?

— Je n’ai osé le faire qu’une fois, et je n’ai pas été assez heureux pour l’apercevoir.

— Voilà qui, est tout à fait fâcheux. Je ne peux pas supporter que les choses restent ainsi. Tenez ! entrons chez vous. Écrivez de suite quelques lignes pour tranquilliser la pauvre enfant. Ne lui dites rien, bien entendu, qu’un homme de ma sorte ne puisse avouer. Je lui glisserai adroitement cette consolation sans que sa mère en sache rien, et avant la fin de la semaine j’espère avoir arrangé les choses de manière que l’affaire soit devenue ce que nous pouvons la souhaiter.

Gérasime était tombé dans un état lamentable ; d’un côté, il désirait avec passion s’abandonner à Jérôme ; de l’autre, il s’en méfiait horriblement depuis une minute. Il lui avait parlé avec la candeur la plus absolue ; mais aussi il lui avait fait des contes bleus ; s’il avait eu tort d’être sincère, quels malheurs n’allaient pas en résulter peut-être pour Sophie elle-même ? Si, au contraire, il avait fait une sottise en se défiant, ses mensonges retomberaient sur sa tête, et pour peu que Jérôme s’en aperçût, celui-ci aurait le droit de se piquer, qui sait même ? de le traiter en ennemi. Maintenant, fallait-il donner une lettre ? ne fallait-il pas la donner ? Que croire ? que penser ? qu’imaginer ? que résoudre ? que faire ? Il y avait plus de tapage et d’agitation dans sa tête que dans un haut fourneau où vingt foyers lancent des colonnes de flammes, où le fer en fusion grésille et où vingt marteaux gigantesques battent tous ensemble à contre-mesure au bruit étourdissant des chutes d’eau qui les font mouvoir. Au milieu de ses incertitudes, il se laissa aller, et, tout en se demandant s’il était prudent d’écrire, il écrivit. Il avait une malheureuse disposition native pour les plumes et l’encre. Il écrivit à sa manière onze pages de divagations amoureuses, de promesses de mourir, d’exclamations fulminantes, et par une conséquence assez naturelle de son tempérament, tout en étant très exalté, il eut grand soin de ne rien dire qui impliquât nécessairement le contraire de ce qu’en dernier lieu il avait affirmé à Jérôme et qui n’était nullement vrai, comme vous le savez. Il se méfiait que son confident ne remettrait pas la lettre ; il se tenait à peu près sûr qu’en tout cas il la lirait, mais il avait eu à l’écrire un plaisir excessif, et dût-elle ne jamais arriver dans les mains adorées de Sophie, c’était quelque chose que d’avoir pu encore une fois mettre sur du papier ces phrases de roman qui dépeignaient si bien et si agréablement à leur auteur l’état intéressant de son âme.

Le comte Jérôme, qui, pendant le temps que Gérasime écrivait, avait paru lire avec componction la traduction d’un discours du général Foy sur la liberté des peuples, reçut enfin la précieuse épître des mains de son protégé, embrassa celui-ci avec effusion sur les deux joues, en le pressant contre son cœur, et dans une péroraison que l’amoureux aurait trouvée sublime s’il n’avait pas eu des doutes véhéments sur l’honnêteté de l’orateur, celui-ci paraphrasa la généreuse maxime : Vaincre ou mourir ; puis il alla trouver madame Palazzi, et eut avec elle un entretien qui dura au moins deux heures, et à la suite duquel Sophie fut appelée chez sa mère.

Le comte était parti. Madame Palazzi, roulant son chapelet dans ses mains d’un air fort ennuyé, n’eut pas ouvert la bouche qu’à ses premiers mots Sophie décida ceci : Ma mère récite une leçon.

— Ma bonne petite, dit la belle Caroline, ton parrain est fort en colère. Il m’a appris des choses épouvantables. Le jeune Delfini parle de toi de la manière la plus offensante ; il prétend que tu l’adores, que tu lui as donné une chaîne de montre en cheveux, de tes propres cheveux, où il suspend un cœur en or percé d’une flèche sur lequel il y a écrit Sophie ; et, en plein café, il a lu ce matin à tous les jeunes gens de la ville une lettre qu’il t’adresse, et qui est un tissu d’impertinences. Il a poussé l’étourderie à ce point de laisser cette lettre à un de ses amis, entre les mains duquel le comte l’a trouvée et l’a prise… Tu devrais bien ne pas encourager ce jeune homme.

Caroline s’arrêta et regarda un peu par la fenêtre pour se délasser après un effort comme celui qu’elle venait de faire ; mais sa fille avait compris que tout n’était pas encore dévidé du peloton de fil qu’on avait mis dans les mains maternelles, et qu’il fallait attendre la fin. Elle s’assit donc, reprit la tapisserie du chien vert, et se mit à passer des points avec un sang-froid parfait et dans un complet silence.

— Pour moi, je te dirai, continua Caroline quand elle eut suivi de l’œil pendant quelque temps les âniers descendant vers le port, que je ne comprends pas grand-chose à toute cette histoire-là. Ton parrain n’aime pas Delfini, voilà ce qu’il y a de clair, et cette malheureuse lettre que voici l’a mis hors de lui de colère. Au fond, elle est fort bien écrite cette lettre, et je n’y vois rien de très-mal.

Sophie continua à broder, sans lever les yeux sur la lettre que sa mère lui montrait et qu’elle vit parfaitement. Madame Palazzi continua :

— Le plus fâcheux, c’est que ton parrain veut que nous quittions Céphalonie. Il s’est mis dans la tête d’aller passer deux ou trois ans à Ancône, où il a un cousin employé dans les douanes, et il a persuadé à ton père que c’était la plus belle chose du monde. Tu le sais : ton père ne contredit jamais ton parrain. Mais, ma fille, qu’est-ce que nous allons devenir à Ancône ? Je voudrais bien que cette idée ne fût jamais venue au comte !

— Maman, ne pensez-vous pas que si je faisais la langue du chien d’un vert plus clair, cela vaudrait mieux ?

— Oui, mon enfant ; mais je l’aimerais mieux violette, c’est plus naturel. Me vois-tu d’ici installée à Ancône pour des années ? Qu’est-ce que c’est qu’Ancône ? Je suis sûre qu’on ne parle qu’anglais dans cette ville-là, et moi qui n’ai jamais pu en retenir un mot ! Je t’assure que nous y mourrons d’ennui. Tu devrais bien trouver un moyen de nous empêcher d’aller à Ancône.

Le lendemain, à dix heures du matin, Gérasime étant assis au café, fut accosté par une petite fille du peuple, très pauvrement habillée, qui lui dit :

— Monsieur, ma cousine Vasiliki m’a chargée de vous dire qu’elle vous priait de faire parvenir ce paquet à mon oncle Yoryi.

Et l’enfant remit à Gérasime une sorte de rouleau de quelques pouces de long enveloppé dans de la toile, puis, sans attendre la réponse, elle s’enfuit.

Gérasime fut un peu étonné. Il avait eu à son service, trois mois auparavant, un certain Yoryi, qui l’avait quitté pour se rendre sur la côte ferme en Acarnanie, où tout portait à croire qu’il exerçait la profession de brigand ; mais instruit de ce fait par les propos de ses camarades, il n’avait avec son ancien domestique aucune relation, et il ne comprenait pas pourquoi on le chargeait d’une commission pour lui. En y réfléchissant, il se rappela pourtant que Vasiliki était cuisinière chez madame Palazzi. Ce fut un trait de lumière ou plutôt une lueur d’espérance, et en songeant à sa lettre de la veille, il pensa que Jérôme lui avait déjà tenu parole, et que Sophie probablement avait trouvé ce moyen, d’accord avec son parrain, d’établir une correspondance. Il se leva bien vite de sa chaise et courut chez lui. Il prit des ciseaux pour découdre la toile du rouleau qui était très fortement cousue, ouvrit le tout, et dans une seconde enveloppe formée d’un vieux journal, il trouva quelque chose qui lui fit une telle et si subite impression que, laissant tout tomber, le contenu du paquet s’étala sur le plancher : c’était un mouchoir de soie rouge, un petit poignard très-pointu et un bouquet de violettes fané.

Le bouquet de violettes n’avait pas de mystère, et c’était une signature certaine. Il l’avait donné à Sophie un mois auparavant, et elle lui avait promis de le conserver toujours. Le poignard était un de ces instruments qu’on n’envoie à quelqu’un que pour qu’il s’en serve, et le mouchoir rouge montrait ce qu’il en fallait faire. En langage du pays, c’était aussi clair que l’annonce d’une enseigne en lettres d’or sur une boutique de la rue de la Paix.

Ce qui ne l’était pas autant, c’était de savoir quelle était la victime désignée. En proie à une émotion excessivement violente et très compréhensible, Gérasime s’assit, les deux coudes appuyés sur sa table, pâle comme un mort, pâle comme un homme à qui une femme adorée commande tout droit de tuer quelqu’un, qui trouverait déshonorant de refuser, qui juge bon, utile, nécessaire, indispensable de le faire, mais qui ignore complètement quel est ce quelqu’un, et qui ne laisse pas que d’avoir une arrière-crainte obscure de l’autorité judiciaire, pointe assez piquante au milieu de tant d’autres sensations.

Qui fallait-il tuer ? Là était la question, et plus il l’examinait, plus il devenait perplexe. Car d’aller s’en prendre à une victime innocente, il n’y avait pas d’apparence de bon sens. Ne pas se tromper était essentiel. Mais qui-était-ce ? Il fit en quelques instants, au fond de son esprit, une vraie jonchée de cadavres ; puis il les ressuscita successivement, dans l’espérance que ce n’était pas celui qu’il avait cru qui lui était demandé ; et malheureusement sa situation était telle qu’il lui fallait passer en revue comme possibles, comme probables, les actions les plus atroces.

« Voyons, se disait-il avec un frisson, est-ce que ce serait Palazzi que cet ange me désignerait ? »

Palazzi ! Il vit dans son imagination la personne maigre, efflanquée, ravagée, de ce bon vivant caduc. Il vit ses cheveux teints, son chapeau sur l’oreille, son gilet de velours, sa chaîne d’or, sa petite canne à pommeau de cornaline ; il vit surtout son sourire grimaçant, et il entendit sa bouffonnerie favorite.

« Est-ce que Palazzi l’aurait offensée ? Est-ce qu’il s’opposerait à notre amour ? Ah ! le misérable !… Mais pourquoi ? que lui importe ? Il ne s’est jamais mêlé de rien ! Je ne lui ai rien fait. Pour trois ou quatre guinées qu’il m’a empruntées et que je ne l’ai jamais pressé de me rendre, il ne m’aurait pas mis à la porte de chez lui. Ce n’est pas Palazzi, et d’ailleurs, si je le tuais et que ce fût une maladresse, peut-être que Sophie croirait juste de ne pas me le pardonner. Mais à qui donc m’en prendre ? Sa mère ? cette grosse dame ? Allons donc ! Paléocappa ? Est-ce que, par hasard, il ferait la pluie et le beau temps dans cette maison ? Mais non ! C’est Lanza, et Lanza, bien que je m’en défie, ne m’a fait que du bien. Qui donc, qui donc ? mon Dieu ! »

Il eut une idée. C’était le dimanche matin. Il courut en toute hâte à l’église, et se plaça sur les marches du péristyle au moment où la foule des fidèles sortait des offices. On entendait les derniers chevrotements de la voix nasillarde des popes. Une personne de connaissance passa, puis une seconde, puis une troisième, puis beaucoup. Au milieu de ce monde, il aperçut Sophie marchant d’un air grave et tout à fait édifiant. Elle avait sa mère à droite et son parrain à gauche, et Palazzi, donnant de sa main blanche un tour heureux aux boucles extrêmement pommadées de sa chevelure noire, suivait par-derrière. Gérasime regarda fixement la jeune fille, et d’un air qui en disait beaucoup. Elle comprit, et en passant devant lui avec son escorte, elle ne lui rendit pas son salut ; mais arrêtant ses yeux droit sur les siens, elle les reporta brusquement sur Jérôme Lanza, les ramena sur son amant et parut attendre. C’était clair. Il fit un signe d’assentiment. À la même minute, il se sentit assez vivement poussé par-derrière, et se retournant, il aperçut un homme de mauvaise mine qui, sans s’excuser, lui laissa voir dans sa manche un couteau ouvert, et disparut.

« Ah ! c’est comme ça ! pensa Gérasime. Eh bien ! nous allons voir ! » L’idée de recevoir quelques pouces d’acier dans le corps lui donna de l’activité. Le soir même, il était parti pour l’Acarnanie, et quelques jours après il dînait paisiblement dans une maison de Missolonghi avec Yoryi, dont il était venu prendre les bons conseils. Ce n’est pas qu’il eût eu besoin de se déranger pour ce qu’il avait à faire. Grâce au ciel, à Zante, à Céphalonie, dans toutes les îles, il lui eût été facile, et je crois qu’il le sera toujours à tout le monde, de trouver de braves garçons prêts à faire le chemin libre à leurs amis pour des prix raisonnables. Mais il lui avait été commandé de remettre le mouchoir rouge à Yoryi ; il crut devoir suivre ses instructions à la lettre.

Quand l’amoureux eut raconté à cet excellent homme ce dont il s’agissait et qu’il lui eut fait confidence entière de sa situation, Yoryi fit un geste de surprise que Gérasime remarqua, et dont il lui demanda la raison.

— La raison ? Vous n’avez pas trop besoin de la savoir, lui répondit son confident. Je puis seulement vous dire qu’il y a dans la vie des choses très extraordinaires. Il m’est arrivé, il y a une quinzaine d’années, de travailler avec le vieux Apostolaki et quatre ou cinq autres camarades pour M. le comte Lanza, qui même nous paya bien, je le dis à sa louange ; et maintenant Apostolaki est tout à fait hors de service, deux de nos associés ont été pendus par les Anglais, ce qui fut dommage, et voilà que je m’en vais m’occuper du comte Lanza, et pour qui ? Pour vous ! C’est singulier ; mais il paraît qu’il y a une justice, bien que ce ne soit pas mon affaire.

Il n’en voulut pas dire davantage sur ce point, et passa immédiatement, en homme pratique qu’il était, à l’examen et à la discussion des moyens d’accomplir de la façon la plus satisfaisante la mission dont Gérasime lui faisait l’honneur de le charger.

À une semaine de là, c’était dans la nuit du lundi au mardi, et il pouvait être minuit à peu près, le comte Jérôme Lanza, précédé d’une servante portant un falot, tournait une petite rue étroite par laquelle il passait d’ordinaire lorsque, revenant de chez Madame Palazzi, il regagnait sa demeure, quand il se vit subitement entouré par cinq hommes, dont quatre étaient ou lui parurent de très haute taille, et il fut tout d’abord terrassé par un coup violent sur l’épaule ; presque immédiatement il en reçut un second, puis un troisième, et au moment où il distinguait une figure plus mince que les autres, mais couverte d’un voile, qui se penchait sur lui, il s’évanouit complètement.

La petite servante eut sa lanterne cassée ; mais elle avait eu l’instinct de pousser des cris affreux ; quelques fenêtres s’ouvrirent ; en voyant ce dont il s’agissait, personne ne se pressa notablement d’intervenir ; mais enfin les assassins ayant disparu, on se risqua, on alla chercher la garde, le policeman fut averti, il vint avec son camarade. On courut prévenir le commissaire anglais ; on réveilla Madame Palazzi, qui marqua beaucoup d’étonnement et versa d’abondantes larmes avant de se décider à se mettre en route avec sa fille ; Palazzi serait bien accouru de suite, mais on ne put le trouver nulle part ; ce ne fut que le lendemain qu’il apprit cet événement en revenant d’une partie de campagne.

Le vieux comte était étendu dans son lit, la tête cassée, les bras et les jambes fracturés en plusieurs endroit, et un beau coup de poignard au travers du corps. On avait ramassé sur les lieux une sorte de massue en bois noueux, garnie de gros clous la pointe en l’air. Le juge présuma et le greffier consigna dans son procès-verbal que les meurtriers avaient fait usage de cet engin de destruction sur la personne du malheureux Jérôme. Il le pensa également, donna d’une voix faible plusieurs renseignements ; mais quand on lui demanda s’il avait reconnu ses assassins, il répondit qu’il n’avait distingué personne, et on ne put le tirer d’un mutisme absolu sur cette question, cependant intéressante. Il est d’usage en pareil cas que les gens maltraités pèchent plutôt par excès que par faute de soupçons ; ils soupçonnent tout le monde, et, si on les en croyait, on arrêterait toute une ville. Le vieux Lanza fit exception à la règle, et se refusa à désigner qui que ce fût, ce qui parut extraordinaire. Les médecins déclarèrent qu’il était atteint mortellement, et que ce serait beaucoup s’il vivait quelques heures encore. On se décida à le laisser tranquille.

Quand il se vit seul avec Madame Palazzi et Sophie, qui pleuraient à sanglots sans s’arrêter, le comte dit à son amie :

— Ma chère, c’est Gérasime qui me tue. Je l’ai reconnu au moment où il se penchait sur moi, bien qu’il eût un voile sur la figure. Je ne veux pas que la justice se mêle de cette affaire-là, qui ne la regarde pas ; mais, au contraire, si l’on venait à trouver quelques traces compromettantes, vous allez me jurer de faire tous vos efforts pour innocenter Gérasime. Vous direz, sous serment, que vous savez son innocence. Puis vous prendrez dans ma maison, que je laisse à Sophie, autant d’argent qu’il vous en faudra pour que Gérasime soit tué à son tour, à la même place où il m’a fait tomber, et de la même manière, et avec des massues toutes pareilles… J’aimerais bien qu’il reçût du même couteau à travers le corps.

Pendant l’expression de ce désir bien naturel, Madame Palazzi redoubla ses pleurs et ses gémissements. Les parents arrivèrent, les prêtres les suivirent, la ville entière stationnait dans la rue, et le vieux Jérôme rendit l’âme sans avoir voulu embrasser ni sa chère Caroline, ni son adorable Sophie ; il est évident qu’une seule pensée l’occupait, c’était le désir ardent de se voir rejoint par Gérasime de la façon dont il avait ordonné les choses.

L’enterrement fut splendide. Le métropolitain officia lui-même en grand costume, et tous les papas lui firent escorte, venus des différentes paroisses de la ville ; le commissaire britannique prononça un discours en anglais, dans lequel il rendit justice aux qualités politiques du défunt, constamment dévoué à la cause de l’ordre et de la religion ; le président du comité philhellénique parla à son tour en grec moderne, pour célébrer les généreux efforts du comte en faveur de la cause de l’indépendance ; mais il ne spécifia que de nobles aspirations. Le maire, dans un discours italien, pleura sur la ville de ce qu’elle avait perdu un membre aussi éclairé de son conseil municipal, et rappela les progrès que le comte Lanza avait fait faire dans toute l’Europe à la science économique, quand il traduisit du français, il y avait trente ans, une brochure sur la liberté du commerce des grains ; enfin l’administrateur du collège, dans un discours en grec ancien du plus pur attique, mais auquel personne ne comprit un seul mot, vanta le génie littéraire de cet éminent comte Lanza, qui avait traduit dans sa jeunesse le roman français aussi, la Dot de Suzette, de l’éminent et illustre M. Fiévée, en langage romaïque corrigé, ce qui avait fait considérablement avancer tout l’Orient chrétien dans les voies de la civilisation.

Ces discours durèrent huit heures consécutives, après quoi chacun regagna son logis. La justice fit les recherches les plus habiles et les mieux dirigées, mais elle ne découvrit quoi que ce fût. Quand elle essaya de savoir si le comte Lanza avait quelque ennemi déclaré qui eût intérêt à le faire disparaître, elle ne trouva personne ; le comte Lanza n’avait pas un seul ennemi ; mais quand elle poussa ses investigations jusqu’à vouloir apprendre s’il était aimé, elle s’aperçut qu’il était détesté universellement, et cette contradiction flagrante brouillant toutes ses cartes, elle fut bientôt obligée de lâcher prise, de s’avouer vaincue ; et ce ne fut plus que pour la forme et afin de couvrir sa retraite plus honorablement qu’elle afficha encore pendant quelque temps de s’occuper d’une affaire où, tout d’abord, elle avait compris qu’elle ne comprendrait jamais rien.

Gérasime Delfini, absent de Céphalonie depuis un mois au moins avant l’assassinat du comte, reparut deux mois après, revenant de Naples, dont il raconta des merveilles et où il s’était beaucoup amusé.

Sophie, toujours très-occupée à broder son chien vert, dit à sa mère :

— Maman, est-ce que vous n’inviterez pas M. Delfini à venir vous voir ?

Madame Palazzi fit entendre une sorte de gémissement :

— Mais tu sais bien, mon enfant, murmura-t-elle, ce que ton parrain m’a dit ?

— Est-ce que vous croyez cela ? demanda Sophie avec sa candeur habituelle, mais en arrêtant sur sa mère un regard dont la fixité étonnait toujours. Est-ce que vous croyez cela ? N’a-t-on pas raconté autrefois des histoires terribles contre mon parrain à propos du comte Tsalla ?

— Pauvre Tsalla ! murmura la comtesse ; et, ce qui ne fût jamais arrivé du vivant de Jérôme Lanza, elle passa son mouchoir sur ses yeux, qui, en effet, contenaient quelques larmes.

— Est-ce que vous croyez que mon parrain avait fait assassiner le comte Tsalla ?

— Mon enfant, dit la comtesse, ce sont de ces choses dont il ne faut jamais parler. Tu es jeune et tu ne sais pas… Jérôme était incapable certainement de rien faire de semblable, et je ne crois pas non plus que Gérasime… Je te jure que je n’ai rien contre ce dernier ; si seulement il voulait ressembler un peu moins à sa mère, cette Madame Delfini qui ne valait pas grand-chose, je t’assure ; et comme je l’ai dit quelquefois au pauvre Tsalla, il avait bien tort de s’encanailler avec des créatures pareilles. Mais enfin, je te jure que j’ai pour Gérasime beaucoup d’amitié, et si tu ne crois pas que ce soit manquer à la mémoire de ton parrain, il me semble que je peux bien le recevoir.

Quelques semaines après, Gérasime épousait Sophie ; ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.


Athènes, 25 mai 1868.