Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux/Salons et Journaux/Chapitre II

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Nouvelle Librairie Nationale (I à IVp. 511-532).

CHAPITRE II
LE SALON DE MADAME DE LOYNES
(suite)


Syveton. — Dausset. — Michel Pelletier. — Gérôme. — Roujon.
Delafosse. — Stéphen Liégeard. — Ségur.
Discussions artistiques, académiques et littéraires. — Étienne Lamy.
Le « pauvre vicomte ». — Georges Thiébaud. — Ernest Judet.



La devise de Mme de Loynes, gravée sur son papier à lettres, la peignait : Je ne crains que ce que j’aime. De femme ou d’homme plus naturellement brave qu’elle, plus solidement trempé, cédant moins aux suggestions de la crainte ou de la paresse, je n’en ai pas connu. Frêle et délicate comme une fleur, au physique, craignant la fatigue et les courants d’air, le changement d’heures des repas, les disputes à table et les effets de la médisance, elle eût affronté tous les périls et tous les démons « pour la cause du pays », comme elle disait. Bien qu’appartenant, par ses goûts et ses habitudes, à la génération du second Empire, elle avait tiré la leçon de la guerre de 70-71, comme elle tirait la leçon de tout. Car elle n’avait cessé de perfectionner, avec les années, son art d’observer et son penchant politique. Jamais elle ne lâchait un partisan, ni un ami. Jamais elle ne le laissait attaquer, absent, devant elle. Jamais elle n’oubliait un service rendu, ni un affront. Jamais elle ne cédait au malin plaisir de dénigrer les travers d’un homme utile ou dévoué, le physique d’une amie fidèle. Jalouse en amitié et passionnée dans ses sympathies, elle poussait en avant ceux qu’elle aimait, cherchant à leur faire donner le plein de leurs qualités et de leur activité. Elle prenait les timides par la main, elle réprimait doucement les audacieux, quand leur audace était sur un véritable tranchant. Elle commençait par laisser entendre, puis, quand on n’avait pas compris, parlait haut et ferme.

Dans sa profonde tendresse pour Lemaître, il entrait un sentiment maternel, la volonté de lui éviter les embûches et ce qui aurait pu le diminuer. Néanmoins, elle acceptait vaillamment que cet ami si cher courût les risques de ses nobles entreprises et de sa profession. Une épave de lettres, assez sinistre, ayant insulté le grand critique, coupable de le tenir pour rien, Mme de Loynes demanda l’avis de Clemenceau, qui conseilla le duel. Elle disait à ma femme, qu’elle aimait comme elle savait aimer : « Je vous approuve de laisser faire Léon. Il ne faut pas entraver sa fougue ». De fait, jamais elle ne me demanda la grâce de celui-ci ou de celui-là, qui quelquefois lui tenait au cœur. Elle subordonnait ses préférences aux nécessités de la polémique patriotique.

Elle conciliait cette fermeté avec une extrême et vigilante bonté. Riche et habile administratrice de sa maison, elle songeait, dans ses insomnies, aux pauvres sans abri, sans gîte, aux vagabonds abandonnés. Elle leur laissa la plus grande partie de sa fortune, sous forme de legs à l’œuvre admirable de l’Hospitalité de nuit, qu’a fondée un de nos cousins, à ma femme et à moi, l’abbé Ardouin. Combien n’a-t-elle pas secouru discrètement, mystérieusement, de malheureux, qui ne savaient même pas d’où leur venaient ces abondantes charités ! Car elle soulageait pour de bon, dépensant les billets de cent, cinq cents et au besoin de mille francs et n’exigeant point de régler, ni de connaître l’emploi de l’argent ainsi distribué. Elle détestait les faux bienfaiteurs, qui imposent une conduite, un emploi du bienfait à leurs « obligés ». Toute hypocrisie de cet ordre lui faisait mal.

Un trait remarquable de son caractère était le mépris de la publicité. Prépondérante dans le monde de la presse, recevant dans l’intimité, et depuis quarante ans, un grand nombre de directeurs de journaux et d’hommes de lettres, elle défendait qu’on imprimât son nom, ni aucun détail sur sa maison. Nul ne s’y serait risqué. C’eût été l’expulsion sans phrases. Elle était heureuse et fière qu’on parlât en bons termes de Lemaître, mais elle ne demandait pour lui ni article, ni faveur d’aucune sorte. Elle était une tigresse contre quiconque l’attaquait ou le diffamait.

La grossièreté dans les paroles, ou dans les intentions, ou dans les manières lui était en horreur. Quand quelqu’un s’oubliait dans ce sens, ce qui était rare, elle donnait la leçon immédiate et en trois mots. Quand l’intérêt de la causerie languissait, elle le relevait d’une question gentille, ou comique, ou précise, dirigeant vers celui à qui elle s’adressait un regard compréhensif et beau, d’un sombre azur étoile d’or. Elle riait de bon cœur, comme je l’ai dit, mais elle souriait aussi avec une inexprimable finesse, car elle jugeait celui qui tenait le propos, en même temps que le propos, et elle ne séparait point le monsieur de son idée ou de son projet, pesant et rectifiant l’un par l’autre.

Chacun des habitués de la maison lui faisait ses confidences et par le menu. Elle les sollicitait au besoin, quand elle lisait une préoccupation, ou une inquiétude sur la figure de ceux qu’elle aimait. Elle gardait les secrets ainsi recueillis dans son infaillible mémoire et dans son cœur, sans en laisser jamais rien transparaître. Elle demeurait l’amie lointaine, mais sûre, de ceux que la politique avait écartés d’elle. D’un soupir elle les excusait, quand on relevait leurs fautes devant elle. Son regard attristé demandait qu’on n’insistât pas. Je l’ai entendue plus d’une fois défendre Clemenceau, qui eut l’ingratitude de ne point paraître à son enterrement.

Elle discernait le mérite, et, caché, elle l’allait trouver avec une sûreté parfaite. À Paris, on ne s’écarte guère pour faire place aux nouveaux venus. On serre plutôt les coudes, pour les empêcher de passer. Avec Mme de Loynes, ces mesquines manœuvres ne prenaient pas. Lemaître la secondait, dans ce renouvellement indispensable d’un milieu que la vieillesse et les habitudes eussent, sans cela, débilité et endormi. Mon introduction fit un petit scandale, car je n’ai jamais accepté de n’avoir pas mon franc parler, fût-ce au milieu de douze académiciens, et d’avaler ma langue quand on attaque des gens que je respecte ou que j’admire. Pour briser les résistances qu’elle sentait, Mme de Loynes m’imposa bientôt à tous ses dîners du vendredi. Elle savait que nous l’aimions pour elle-même, ma femme et moi, et que je n’avais envie ni besoin d’Académie, de décoration, de place, de protection, de quoi que ce fût. Je ne lui ai jamais demandé, à cette divine amie, que d’être contente, de rire et de se bien porter. Quand il lui est arrivé de m’interroger sur ce que je pensais de telle situation, de telle direction politique, je le lui ai dit sans ambages et quelquefois sans ménagements ; car de pareilles natures ont droit à la sincérité, à la redoutable, à l’amère, mais roborative sincérité.

Avenue des Champs-Élysées, les impérialistes abondaient et la première fois que je traitai Émile Ollivier, encore vivant et palabrant, de funeste vieille bête bavarde, ce fut une manière de scandale. Mon oncle leva les bras au ciel, Houssaye faillit s’étrangler avec son Champagne. Vandal allégua, en clignant des paupières, au bout de son grand corps maigre d’échassier cordial, qu’il n’avait jamais ouï viscère si éloquent que ce cœur léger. Je me rappelle la gaieté de Lemaître, tout ragaillardi par mon sacrilège, et que les propos d’Ollivier agaçaient : « Absolument, mais parfaitement », disait le bon Calmette, estomaqué, et l’on ne savait si ces conciliants adverbes s’appliquaient à l’excellence ou à la nocivité d’Émile Ollivier. Une autre fois, m’étant élevé contre les épouvantables aliments qu’on triturait chez la princesse Mathilde et contre l’ennui prodigieux de ses réceptions rue de Berri, je crus que le plafond allait crouler, par les geysers d’indignation qui jaillissaient de tous côtés. Mais l’analyse culinaire des plats effrayants, froidement servis, chez la fille de Jérôme et sœur de Plonplon, par cinquante valets en culotte rouge, amusait tellement Mme de Loynes qu’il me fut impossible de m’arrêter.

« Messieurs, disait Lemaître, Léon est un lyrique. Nul ne peut en vouloir à un lyrique. »

Syveton venait irrégulièrement chez Mme de Loynes, tantôt seul, tantôt accompagné de l’opulente Mme Syveton. Nous avions été condisciples à Louis-le-Grand, sur les bancs de la rhétorique et de la philosophie. Il n’avait pas changé. C’était toujours le même garçon solide, à la grosse voix, au visage attentif et froid, à l’œil pénétrant, « plombant les imbéciles », comme dit Philippe Brideau dans un Ménage de garçon, et attentif aux réalités. Son rire était particulier, serré entre la gorge et les mâchoires, comparable au grognement d’un lion, dont il avait la musculature, l’échine mobile et l’intrépidité. Il était, comme dit l’argot, « un peu là ». Il mangeait goulûment, ôtant et remettant son monocle, où jouaient les feux du lustre, sobre en paroles et dédaigneux de ce qu’il appelait « des sénilités ». Sa science historique lui permettait de coller en deux mots, comme on donne une chiquenaude à un singe, Roujon, d’Avenel ou Henry Houssaye, lequel faisait alors : « ah ! oui, ah ! » en caressant sa barbe.

Quand la belle fille de Syveton, élégante et fine comme un iris blanc, dut épouser un certain M. Ménard, terne et silencieux chafouin, le dîner des fiançailles eut lieu chez Mme de Loynes. Ce fut une soirée très animée, où la jeunesse, le charme de la fiancée, la fortune politique commençante de Syveton semblaient autant d’heureux présages. Après le repas, il y eut au billard une grande partie de bloquette, où Lemaître l’emporta sur Syveton et s’excusa avec bonhomie : « J’ai joué aussi mal que possible pour le faire gagner, mais il est tellement maladroit qu’il m’a été impossible de perdre ». Cependant que Mme Syveton d’une massive beauté de Junon anversoise, exposait à Mme de Loynes, avec un assez fort accent belge, ses projets d’avenir. La soirée, qui traditionnellement cessait, avenue des Champs-Élysées, à onze heures un quart, se prolongea jusqu’à minuit.

Plus homme de couloirs et de profits immédiats que Syveton, Dausset était aussi moins captivant. Petit, rond et bosselé comme une saucisse crépinette, assez jovial, bien intentionné, désireux de jouer un rôle, d’être quelqu’un, de placer son mot, il parlait avec volubilité et donnait, je ne sais pourquoi, envie de le mystifier. Henri Vaugeois, son vieux copain, à qui je parlais de cette envie, d’ailleurs toute platonique chez moi, m’assurait qu’en effet le philosophe Georges Dumas et lui avaient jadis monté à Dausset des bateaux invraisemblables, homériques. Cela est d’autant plus singulier qu’il y a en Dausset un psychologue nullement négligeable et très ami de l’analyse. Ses camarades abusaient de cette propension et inventaient ainsi des cheveux, qu’ils lui donnaient à couper en quatre, des cas de conscience extravagants. Le futur président du Conseil municipal tombait dans ces panneaux avec un grand sérieux. La supériorité intellectuelle et énergique de Syveton, visible à l’œil nu, rendait Dausset bougon et renfrogné. Lemaître cherchait à le dérider, en lui affirmant qu’il y avait en lui l’étoffe d’un politique florentin : « Vous êtes un type dans le genre de Machiavel », lui répétait-il volontiers ; mais un petit rire tourangeau retirait du prix à cette définition. Dausset demeurait perplexe. Il songeait : « Se fiche-t-il de moi ? »

La première fois que Dausset, nouvellement élu, se rendit au Conseil municipal, ce fut en compagnie de Rochefort, Coppée et Lemaître, ses parrains : « Nous étions en landau, hein, oui, ma foi, oui, dans un landau, une espèce de voiture de noces, contait Lemaître. C’était d’ailleurs le mariage de Dausset avec la gloire. Le trajet fut sérieux et même austère. On faisait de grands projets. Mais, à peine ce diable de Dausset fut-il descendu de cet équipage, je ne sais comment cela se fit, Rochefort et Coppée éclatèrent de rire, et moi aussi. Expliquez cela. Notre allégresse ne cessa qu’à l’Étoile.

— Monstre de petit Dausset, va ! » concluait gaîment Mme de Loynes.

L’avocat Michel Pelletier, aujourd’hui disparu, était grand, robuste, avec une solide mâchoire d’ogre et des yeux clairs d’enfant géant. Il apportait les potins du Palais, qu’il contait avec esprit, un peu longuement à mon goût. Lemaître, son camarade de jeunesse, l’appelait par antiphrase « petit Michel ». Le « bâtonnier » Ployer, vieillard aimable et doux, obligeant et fin, aux yeux toujours larmoyants, lui donnait la réplique. Ils appartenaient l’un et l’autre à des générations différentes, le premier à celle des jeunes ministres d’hier, le second à celle des hommes d’avant 1870 ; Ployer était plus lettré que Pelletier, habitué de la Comédie-Française et il avait un culte véritable pour Mme Bartet. Pelletier, véritablement, dévorait, penché sur son assiette avec application et riant comme Pantagruel entre ses énormes bouchées. Le bâtonnier Ployer goûtait, savourait, disait son mot, n’insistait pas.

Le grand et vieux Gérôme de l’Institut, auteur de la désolante Tanagra, passait pour avoir eu de l’esprit. Je l’ai connu surtout quinteux, irrité contre Manet, contre Renoir, contre Carrière, contre Degas, contre Rodin, contre Whistler, contre tous ses contemporains doués pour la peinture et la sculpture, dont il n’avait pratiqué que le poncif. Il débitait, sur le compte de ces maîtres, les lieux communs effrayants de 1875, résidus eux-mêmes des âneries esthétiques de 1865, exception faite pour le clan Gautier, Baudelaire, où le goût, au contraire, paraît avoir été intense et sûr. Comme je défendais Goya et Manet contre ces pauvres et insanes critiques, il faillit me manger cru. C’est un fait que je n’ai pas de veine avec la génération napoléonienne et les napoléoniens. Il y a en moi quelque chose qui les exaspère, les pique au vif, avant même que j’aie ouvert la bouche, alors que leur légèreté me rend malade. Houssaye affirmait que Gérôme avait fait un chef-d’œuvre avec l’aigle géant de Waterloo. J’aime mieux le croire que d’y aller voir. La France en a assez des aigles, ou des bonshommes de bronze, commémorant des défaites. Parlez-moi des symboles de la victoire !

Il faut vous dire que, depuis mon enfance, j’ai vu et fréquenté de bons peintres et contemplé de la bonne peinture. Renoir a fait le portrait de ma mère, qui est un chef-d’œuvre, Besnard celui de mon frère Lucien, qui en est un autre. Carrière celui de mon père et de ma sœur Edmée, qui en est un troisième. Tout jeune, j’ai appris à aimer et à comprendre les toiles flambantes et sages de Manet. Tout jeune, je me suis fait expliquer, par des amoureux érudits de la forme et de la couleur, comme Mirbeau et Geffroy, pourquoi un Sisley est beau et un Clairin est laid. On m’a mené tout jeune au Louvre et à la National Gallery, au musée d’Amsterdam et ailleurs, en me disant : « Ceci est magnifique et voilà pourquoi ». J’ai eu comme compagnon de jeunesse Georges Hugo, qui a le flair de la belle peinture, comme un chien de chasse a le flair du gibier. J’ai écouté Forain et profité de ses leçons. J’ai écouté Whistler et « monsieur Degas ». Aussi le grand-papa Gérôme, tranchant et absurde en ses jugements, me tapait-il sur les nerfs comme un tambour. J’avais envie de lui crier, en lui montrant sa Tanagra sur la cheminée : « Mais regardez donc votre navet !… »

Lemaître n’aimait guère la peinture, ni la musique. Il le reconnaissait volontiers. Personne n’est universel et l’encyclopédie est une sottise à l’usage des classes du soir. Aussi, quand la causerie venait sur ce sujet-là, tournait-il, en écartant les bras, autour de la table au café, avec ces petits bougonnements si gentils, qui traduisaient chez lui l’impatience : « Et vous, monsieur Lemaître, que pensez-vous de Claude Monet ? — Madame, je n’en pense rien. Je sais seulement qu’il peint trop de meules pour mon goût, bien que vous me qualifiiez de rustique… Quant à Léon, il nous sert l’esthétique de l’œuvre de Zôla, voilà tout, et c’est un scandale. »

Lemaître mettait plusieurs accents circonflexes sur l’o de Zola.

Michel Pelletier achetait de la peinture. Je n’ai pas vu sa collection, mais, d’après ses goûts, je n’en donnerais pas une grosse somme. Quant à Roujon, il prenait la défense des impressionnistes et de Rodin, avec des façons de bel esprit rance, qui me rendaient douloureux et même insupportable l’appui qu’il m’apportait. C’est un tourment de conscience que la rencontre d’opinion ou de préférence avec un sot. Alors on est bloqué, puisque l’on ne peut plus se contredire, et il n’y a plus qu’à se taire en rageant. C’est ce que je faisais, passant sur l’orangeade et la bière ma rancœur antiroujonesque.

J’ai mes tiroirs, où je range les gens d’après leur catégorie morale. Je fourre hardiment dans le même casier Hanotaux, Larroumet et Roujon. Ce n’est pas leur côté fonctionnaire qui m’agace. Georges Hecq, bien que fonctionnaire, était délicieux ; Payelle, actuellement directeur de la Cour des Comptes, m’a laissé un bon et joyeux souvenir. C’est la servilité quant aux personnes en place, jointe à une feinte émancipation, qui paraît intolérable. Le rire à l’académicien, la flatterie au ministre, la lèche au financier ou au directeur de journal ne vont pas avec la cabriole artistique, la gambade littéraire, ni les airs de mousquetaire aux champs. Il faut choisir entre la platitude et les Grâces, entre le plumeau et les Muses. Les butineries, sur le Parnasse, de larbins en goguette me font mal au cœur.

Dès que Mme de Loynes me voyait aux prises avec Roujon, elle commençait à s’inquiéter, car elle connaissait mon sentiment : « Ami Léon, voulez-vous me ramasser mon aiguille à tricot… » Puis très vite, pendant que je me penchais : « C’est un gentil garçon… Faut pas le tuer sur mon tapis. » Cette interdiction me désarmait. Puis rien n’est ridicule comme de jouer les Alceste en société, dans un temps où ne se portent plus les rubans verts.

« Je suis éclectique et libéral, — clamait Roujon, sous le ministère Clemenceau, — Ferry est mon maître, il a fait ma carrière, mais j’ai du goût pour son tombeur Clemenceau. »

Il disait aussi : « Je suis l’enfant gâté du régime. »

Son désir d’entrer à l’Académie l’apparentait au personnage de l’Immortel. Il comptait ses voix dans les coins. Je n’ai connu que Jules Delafosse pour solliciter avec cet acharnement. Mais Delafosse ne posait pas au sagittaire, ni au Don Juan, comme Roujon. Il ne déchirait pas en arrière, comme Roujon, ceux qui avaient le tort de s’intéresser à sa candidature. C’était un pauvre gars normand à favoris, inoffensif, doctrinaire de néant, myope comme une taupe, riche et avare, qui racontait, d’une petite voix flûtée, en roulant les r, des histoires de couloirs parlementaires sans aucun intérêt. Il endormait ses auditeurs. Houssaye notamment, dont la barbe retombait bientôt, ployée sur sa poitrine, puis sur le pantalon, telle celle d’un héros grec pour cinéma. Après avoir chloroformé le fils du bel Arsène, Delafosse passait à Vandal debout, qui s’asseyait, ses longues jambes maigres en avant, puis fermait un œil, les deux yeux, s’assoupissait, mais sans ronfler : « Je crois pouvoir compter sur Ollivier », disait Delafosse. — « N’y comptez pas trop », soupirait Vandal… « Il m’a reçu chez lui, dans le Midi. — Vous n’êtes pas le seul », gémissait Vandal. Delafosse, vu sa myopie, ne remarquait point qu’il n’avait plus devant lui qu’un cadavre. Il continuait à supputer ses chances. Alors Mme de Loynes :

« Monsieur Delafosse, vous avez écrit un bien bel article, hier, au Gaulois. »

La grande préoccupation de Delafosse était de savoir « s’il aurait Bourget ». Sans aucune lumière sur ce point je lui affirmais que oui, que Bourget me l’avait juré, et cette assurance mensongère lui faisait du bien pendant cinq minutes. Il courait à Lemaître : « Daudet pense que j’aurai Bourget. L’avez-vous interrogé à ce sujet ? » Lemaître, avec qui j’avais parié que Delafosse lui poserait cette question, se mettait à rire, en frottant son lorgnon ; puis de répondre : « Du moment que Léon vous l’affirme, il faut le croire ». Mais déjà, sentant venir le sommeil, je fuyais, jusqu’au fond de la salle de billard, le bon Delafosse. Je l’entendais qui murmurait à la cantonade : « Sondez Masson, je vous en prie ». L’idée d’une telle opération, pratiquée aussi légèrement sur le sanglier du musée napoléonien et rhinocéros de Joséphine, nous remplissait de joie, Lemaître et moi. D’où les vers suivants :

Delafosse ayant dit qu’il sonderait Masson,
Masson l’assomma net et sans plus de façon.

Tout compte fait, Delafosse espérait dix-sept voix. Le jour de l’élection, il en avait cinq ou huit. Elles fondaient comme neige au soleil, sans qu’on pût s’expliquer le fait autrement que par ce sadisme sénile, qui fait la force de l’Académie française. Une fois cependant, par je ne sais quel mic-mac, il faillit passer, à la grande terreur des académiciens, pris à leur propre piège, qui avaient voté moins pour lui que contre un autre.

Delafosse montrait trop sa furieuse envie du fauteuil pour l’obtenir. Il en était de lui comme de Stéphen Liégeard.

Quand vous apercevrez, dans la rue ou au bois de Boulogne, un très vieux monsieur tout noir, trop noir, calamistré quant à la moustache, aux gestes raides de marionnette désuète, constitué à la façon d’une caricature de Cham, plein de bonnes manières, saluant à droite et à gauche, ressemblant comme deux gouttes d’eau à M. de Montpavon du Nabab, vous saurez que vous êtes en présence de Stéphen Liégeard. C’est un homme excellent, qui régale l’Académie française depuis trente ans, distribuant à ses éventuelles voix, considérées comme autant de bouches, je ne sais quel chambertin dont il est le propriétaire heureux. Entre temps, il écrit des vers héroïques ; ça ne fait de mal à personne. Il a envie d’être immortel et les méchants de la Coupole, désaltérés par ses soins, lui jouent le tour de ne jamais voter pour lui. Il invite aussi à la campagne, car il a, bien entendu, un magnifique château, l’infortuné, une de ces demeures historiques où le propriétaire dépaysé s’ennuie comme un pou de quatre cent cinquante mille livres de rentes, en proie à ses jardiniers, basse-couriers, gardes-chasse et chauffeurs. Oh ! le vaste domaine, quelle chose horrible, quel poids, quelle prison pour le propriétaire et les hôtes ! Je frémis à l’idée que je pourrais habiter Chenonceaux ou Langeais, ou n’importe quelle autre « merveille » de cette catégorie et qu’il me faudrait y héberger quelques têtes livides de ma connaissance. Je ne connais, d’aussi effrayant, que le yacht de plaisance et la croisière d’agrément. Je ne suis pas riche, mais je donnerais bien vingt francs par mois pour n’avoir pas de yacht, de Thisbé, de Goélane, ni de Minouche, et pour ne pas m’y promener sur le pont, vêtu de flanelle, rasé de près par un homme du monde et me tournant les pouces. L’existence de luxe est quelque chose d’abominable. Cher Horace, quelle belle formule tu sus trouver, savant jouisseur des bonnes choses, avec ton aurea mediocritas !

« Il y a quinze ans, — disait Mme de Loynes, — que j’essaye de décourager ce pauvre Liégeard de l’Académie. Je n’y arriverai jamais.

— Il a du trop bon chambertin… déclarait Lemaître. Alors ceux qui le boivent persuadent à Liégeard qu’il doit s’obstiner. »

Un soir, Stéphen Liégeard nous emmena dîner chez Le doyen ; nous, c’est-à-dire les principaux habitués du repas hebdomadaire de Mme de Loynes. Quel brave type ! Je lui aurais promis avec plaisir ma voix, en cas de vacance pour l’académie Goncourt. Mais ça ne lui aurait pas fait le même effet. Il avait apporté avec lui une vingtaine de bouteilles de son « vin de refus », comme je l’appelais, et Houssaye m’affirma que, chez lui, dans son château, on en buvait encore du meilleur. Résultat : quelque chose comme six voix. Abreuvez donc des ingrats !

J’ai pu me convaincre sur le vif que l’élection académique est une opération d’une fantaisie échevelée, une joute d’humeurs, une espèce de farce moliéresque. La plupart des existences, que le badaud envie, sans soupçonner leur détresse, n’ayant aucun but, l’Académie tient l’emploi de but. Elle offre aussi cet avantage positif qu’un directeur de journal n’ose pas offrir cinquante francs à un académicien pour un article de tête. Et puis il y a les invitations à dîner… mais le fauteuil ne donne malheureusement pas le droit de choisir les cuisinières, ou les chefs, ni de faire les menus. Bref, le jeu, comme on dit, n’en vaut pas la chandelle et Alphonse Daudet avait raison. Quel peut être le plaisir de faire partie d’une sélection, en même temps que Jean Aicard ou que Brieux ?

Le marquis de Ségur n’était pas de cet avis. S’est-il assez démené pour en être, le petit-fils des Mémoires d’un âne et du général Dourakine ! Pendant deux ans, il vint rendre visite à Mme de Loynes chaque jour. Il se présentait sur le coup de six heures, petonnant, empressé, avec un bon sourire, feignant d’être attentif à la causerie, approuvant tout et tous, ne pensant qu’à ça. Avenue des Champs-Élysées, il se donnait comme un réactionnaire nationaliste et s’élevait contre les atteintes portées à la religion. Nous n’ignorions pas qu’ailleurs, notamment auprès de Paul Hervieu et de son entourage, il se présentait en ami des « nouveautés » de 1789 et en bon et solide démocrate. Ce double visage lui faisait, à ce gentilhomme courtois, une physionomie de lapin craintif qui numérote, sur la clairière, les dispositions des camarades, au lieu de gambader. Il semblait toujours craindre qu’on ne lui retirât sa chaise, ou que Paul Hervieu, sortant de dessous un fauteuil, avec sa mine amère et purgée, ne lui reprochât son humaine faiblesse. Lemaître avait trouvé une taquinerie, qui consistait à lui parler toujours des ouvrages de sa sainte femme de grand’mère, à vanter longuement les deux Nigauds, à le féliciter d’une dédicace « À mon cher petit-fils » qui devait le combler d’orgueil : « Qu’est-ce qu’un fauteuil à côté de cela, hein ! allons, voyons ! monsieur de Ségur ! »

Dès que Grosclaude ou Capus lui adressait la parole, le biographe de Mme de Lespinasse, sachant qu’il avait affaire à des hommes d’esprit, souriait finement ; mais, sans en avoir l’air, comme un soldat qui rectifie sa position, il s’écartait d’eux insensiblement, redoutant les blagues. Il était malaisé de l’amener à se prononcer sur une personne ou un événement. Son art consistait à demeurer, le plus longtemps possible, dans une teinte grise, lui permettant d’échapper au repérage de l’ami comme de l’ennemi. Je n’ai jamais connu de neutre plus complet que cet historien descendant d’un vaillant capitaine. Cette façon de se garder à pique et à carreau agaçait jusqu’à Henry Houssaye, valeureux avec les postulants et qui lui demandait brusquement : « Mais enfin, de quel côté êtes-vous ? »

— Du côté du manche, — eût pu répondre Ségur, s’il avait voulu être sincère.

Cet authentique marquis n’est pas à plaindre. Il est mort ayant obtenu l’immortalité, la belle palme verte qui ne garde pas — hélas ! — les noms de vieillir. Au lieu que Jules Delafosse est mort non immortel et je le vois arrivant aux Enfers, clignotant et demandant, par erreur, sa voix à Caron l’impitoyable.

Où sont-ils, vierge souveraine ?
Mais où sont les votes d’antant !…

De tous les candidats à l’Académie qui défilaient avenue des Champs-Élysées, Étienne Lamy est celui que j’ai trouvé le plus calme dans les manifestations de sa concupiscence. C’est un petit homme disert, à barbe blanche en pointe, avec de grands yeux clairs, un front limpide et une voix douce. Même quand mes plus chers amis se sont trouvés en désaccord politique avec lui, — car il est libéral jusqu’aux moelles et complètement fermé à la vérité politique, — j’ai conservé pour lui une sympathie personnelle et directe. Il peut errer, mais il est sans bassesse, intéressé par le spectacle de la vie. Son atmosphère, l’ambiance morale qui émane de lui, ne me déplaisent pas. Quand je pense qu’il y a de cela une dizaine d’années j’ai dîné, à sa table entre Judet et M. Piou, j’en suis encore tout ravi ! Le plus fort, c’est que M. Piou lui aussi, ce grand vieillard plein de nuées, m’avait été, au cours de ce repas, fort sympathique, et je nous vois revenant dans le même fiacre, sous la même capote, comme deux amoureux, par une pluie battante. C’était sans doute le halo aimable et compréhensif de Lamy, qui continuait à baigner la silhouette nocturne du président de l’Action libérale, au milieu du ruissellement des cataractes célestes. En le quittant, j’avais envie de l’embrasser et de lui crier : « Bonsoir, grand-père ! »

Quand Mme de Loynes disait à Lamy : « M. Lemaître tient toujours parole, et vous avez sa parole », Étienne Lamy n’insistait pas. Différent de Ségur et de Delafosse, il pouvait parler d’autre chose. Il ne considérait pas que l’univers avait disparu, parce qu’il sollicitait un fauteuil.

Il s’en faut qu’Étienne Lamy soit ce qu’on appelle un bon écrivain. Ses compositions sentent l’huile, et si l’on peut trouver, ici et là, des morceaux d’une certaine éloquence, il recherche trop les balancés savants et les oppositions simili-classiques. La sève du langage ne monte pas en lui. Il est sans trouvailles. Tel quel, il dépasse de cent coudées Delafosse et Ségur, qui ne se sont jamais douté de ce qu’était une phrase en français, tout en se croyant des puristes. Correction ne veut pas dire platitude, ni sobriété pauvreté. Lamy a pioché le latin, Bossuet, Montesquieu, cela se devine, et il sait le prix des humanités. Bien que membre du conseil d’administration du collège Stanislas, Ségur possédait ce style analogue à un trottoir, dont il est question dans Flaubert, et Delafosse écrivait avec un doigt de pied trempé dans la poussière. Tout cela est en vérité bien triste. Delafosse avait cru échafauder une doctrine du plébiscite, pareille à un blaireau crevé dans un piège, et il m’en avait fait pompeusement cadeau. Je ne vous conterai pas avec quelle rapidité ce gros volume prit le chemin de la boîte des quais. J’ai passé l’âge de semblables pensums.

Il faut pourtant que je vous dise le méchant à peu près que nous faisions sur l’absence de talent de ce très galant homme : « Delafosse n’a aucune aisance. » À quoi Grosclaude : « Je trouve la pensée de Delafosse commune. » Ainsi de suite.

Le « pauvre vicomte » de la ballade de Maurras, le seigneur d’Avenel, est, de fondation, candidat à l’Académie. Brunetière, dit-on, lui promettait sa voix de temps en temps, histoire de rire, dans un coin du salon Buloz. J’ai suffisamment décrit ce statisticien mondain dans les précédents volumes de mes Souvenirs, pour n’avoir plus à y insister. Rien n’était réjouissant comme de voir d’Avenel, à la table de Mme de Loynes, tirer ses plans, dès le potage, faire la roue, devant Houssaye et Lemaître, de tout son gilet ocellé et chamarré, cracher en hennissant dans l’assiette de son voisin, puis battre en retraite après sa cinquième ou sixième gaffe. Son surnom était Toussaint Lavenette, en souvenir de Robert Robert. Dès qu’il prenait la parole, Mme de Loynes devenait anxieuse et l’on se demandait : « Quels cors va-t-il écraser ? » Car il est celui qui régulièrement parle d’eau dans la maison d’un noyé et s’assied sur la chaise à musique, dans la chambre mortuaire, pour exprimer ses condoléances. C’est un personnage de Guignol. Si les académiciens aimaient davantage ce délicieux théâtre, illustré par les Mourguet, où voisinent Gnafron et Chignol avec son « sarsifis », ils éliraient le pauvre vicomte… à condition qu’il ne donnât pas plus d’une représentation par semaine, au bout du pont des Arts.

Georges Thiébaud, ancien lanceur du boulangisme, déchu de son ancienne splendeur, ne distinguait pas assez une table d’amis de la tribune aux harangues. C’était un homme brun, à peine grisonnant, aux yeux noirs, brûlants et rapides, à la forte voix semi-caverneuse, plein d’un mouvement oratoire, qui pouvait aller jusqu’à la véritable éloquence. Quelquefois aussi il restait à mi-chemin, la fourchette en l’air ou le verre entre les doigts, attendant que Démosthène ou Mirabeau lui soufflât une riposte victorieuse : « Mon cher ami Thiébaud, vous êtes impressionnant », lui disait alors Mme de Loynes, qui avait de la commisération pour sa célébrité défunte et son désir de surnager et de se survivre. Le thème favori de Thiébaud, c’était le plébiscite et la nécessité de « décloisonner » — comme il disait ingénument — le suffrage universel. Il demandait que toute la nation votât tout le temps et pour tout, persuadé que le tuf gaulois national voulait cela. Il répétait : « L’immense majorité française n’est ni rouge, ni blanche. Elle est bleue ». Il soutenait ces pauvretés avec chaleur, et même caléfaction, jusqu’au moment où tous les dîneurs commençaient à bâiller et s’entre-regarder avec tristesse. Alors Lemaître le coupait d’une anecdote, ou nous faisait signe, à Grosclaude et à moi, de le couper, nous fixant de ses clairs yeux de malice, et serrant les lèvres sur un rire contenu.

Mais Thiébaud ne comprenait pas. Il était intelligent, certes. Il n’était pas fin. Il était ce que mon père appelait une orange à grosse peau, pleine de jus.

Rarement j’ai connu meilleure mémoire, appliquée à de plus mauvais auteurs, ou à de plus mauvais vers de bons auteurs. Il connaissait par cœur et citait le rebut de Corneille, de Hugo et de Lamartine, avec des inflexions appropriées, des gestes de Don Quichotte devant sa bibliothèque de chevalerie. L’auditoire étant de choix, ces mouvements excessifs tombaient à plat et l’on était gêné pour le diseur. Par lui se mesurait l’abîme entre 1886 et 1902. Nous nous demandions souvent comment Thiébaud avait pu plaire aux foules et « décloisonner le suffrage » seize ans auparavant.

« Faut-il inviter Thiébaud la semaine prochaine ?… » demandait Mme de Loynes, avec des yeux implorants.

Quelqu’un répondait : « Madame, n’est-il pas déjà venu la semaine dernière ?

— Mais si, le pauvre. Il avait l’air si content en partant !

— Nous étions contents aussi quand il est parti. »

Cette plaisanterie était très vilaine, car Thiébaud n’était pas, somme toute, un raseur. Il avait des discours, rentrés depuis un certain nombre d’années, à placer, voilà tout. Il tenait aussi à se justifier de son attitude aux environs de 1900 et à se laver des calomnies abjectes, répandues à ce moment-là contre lui. En outre, il attachait aux manœuvres de police, au cabinet noir, au pouvoir occulte, à la franc-maçonnerie, etc., une importance que, pour ma part, j’ai toujours trouvée exagérée. Il abusait des contes de bonne femme à l’usage des personnes crédules et il attribuait trop facilement des projets homicides à tel ou tel. Je n’oublierai jamais le ton nostalgique avec lequel il prononçait ces mots : « Du temps que la Sûreté générale me faisait suivre… » Ou encore : « Le général me fit venir et me dit… Je lui répliquai… Il insista… Si l’on m’avait écouté… »

Oh ! ce « si l’on m’avait écouté !… », avec quelle amertume le lançait l’ancien révisionniste, promenant autour de lui des regards incandescents ! Ses échecs électoraux, terriblement réitérés, le perçaient comme des coups de poignard. Il était persuadé qu’avec lui à la Chambre, la France était sauvée, et qu’elle était perdue sans lui. Quand il trouvait, après le repas, un bon jeune homme, ou un provincial, ou un timide, il lui démontrait cette évidence en cinq secs. Avec moi, il savait qu’il n’y avait rien à faire. Je me serais plutôt sauvé, entre ses jambes, à quatre pattes. Il demeurait alors rue de Verneuil et, quelquefois, quand nous nous retirions, ma femme et moi, il nous disait : « Je vous accompagne. J’habite si près de chez vous. Je ne vous embête pas au moins ?

— Mais non. Mais comment pouvez-vous croire ? » Sitôt dans le fiacre, il nous déclamait du Hugo inférieur ou du sous-Corneille, afin de nous prouver que l’amour des lettres n’était pas tout à fait mort chez lui. Puis il soupirait : « C’est bête de vieillir, sans avoir réalisé ce que l’on souhaitait ». Là-dessus, il descendait vivement et disparaissait dans les ténèbres, comme dans cet oubli qu’il détestait.

Depuis qu’il était devenu un pauvre type, sans influence et sans argent, les directeurs de journaux saisissaient le premier prétexte venu de se débarrasser de sa prose. Seul Drumont lui était demeuré pitoyable. Meyer l’avait balancé sauvagement. Aussi Thiébaud le haïssait et devenait vert quand il l’apercevait. De même Judet l’avait chassé de l’Éclair, à la suite d’un article sur les allumettes chimiques, que le falot personnage avait jugé susceptible de lui attirer de gros ennuis ! La vérité est que Meyer comme Judet redoutaient l’œil et la vieille expérience de Thiébaud et ne tenaient pas à ce qu’il mît le nez dans leurs manigances politiques.

Ernest Judet a deux mètres de haut et il est large à proportion. Été comme hiver, il est pantalonné de drap militaire et muni de cette prolongation de l’étoffe sur la chaussure qu’on appelait autrefois « pieds d’éléphant ». Il se tient devant la cheminée, les mains au fond des poches, les jambes écartées et l’on aperçoit, dans le compas, la pendule et les flambeaux. Sa tête est petite, tenant de la fouine géante et du Scandinave d’eau douce, imberbe, moustachue, tondue de près, avec un regard de mauvaise humeur, plissé sous le lorgnon, et deux grandes oreilles. Il bredouille en parlant, dit « xiste pas » pour « ça n’existe pas », « bsurde » pour « absurde » et « dménager » pour « déménager ». Il est l’animal le plus fat de la création, bien avant le dindon et le paon, convaincu qu’il sait tout, qu’il dompte tout, qu’il a tout lu et que l’univers tremble devant lui. On l’entend répéter : « Un tel m’adore… Il ne peut rien sans moi… » Il jongle avec les ambassadeurs, subjugue les princes et décide du sort des États. Mais au fond c’est un grand diable gauche, timide, assez craintif, habile de sa plume comme d’un manche à balai, pas bon, pas intelligent, intempestif, rancunier et pas mal roublard. Je ne connais personne de si inconsciemment comique.

Lemaître et lui se tutoyaient, ayant été condisciples à Normale. Lemaître racontait que, de temps en temps, Judet, ayant de la force à dépenser, menait ce qu’il appelait un « barbare », se répandait à travers les corridors et vestibules de l’illustre maison de la rue d’Ulm, défénestrant et brisant les statues de plâtre et les chaises. C’est à peu près la besogne qu’il a continué d’accomplir dans les feuilles infortunées dont il a assumé la direction. N’ayant aucune autorité, capable seulement de sacrer, jurer et bousculer ses collaborateurs et la syntaxe, il s’en tire en démolissant tout. L’estime infinie qu’il a de soi remplace chez lui le jugement, et, avant de rendre un arrêt quelconque, ses lèvres murmurent : « Je suis Judet ». Il redoute les plaisanteries irrespectueuses, le rire qu’il juge malsain, fatal aux peuples, et la contradiction. Le malheur voulut qu’il me rencontrât sur sa route, moi pygmée, moi infime, moi minuscule ver de terre, tel Goliath le petit David. Pendant sept ans, j’eus la joie incomparable de pouvoir l’étudier, le retourner sur ses larges coutures, environ quatre fois par semaine. En vérité j’ai habité Judet, j’ai judeté dans sa judetière, comme un judouillard de judoire, et tout ce que je vais conter ici n’est que suc, quintessence, distillation de ce vain colosse, unique en son genre.

Vers 1897, Judet, ayant fait la conquête de Marinoni, régnait et gouvernait au Petit Journal. À la mort de son bienfaiteur, il se rendit naturellement insupportable à ses successeurs et résolut d’avoir un quotidien à lui, Judet Ernest, le seul, l’incomparable, le pic de la Meije et du Gaurisankar. Il jeta son dévolu sur l’Éclair, qui précisément était à vendre. Pour acheter quelque chose de cher, il faut de l’argent et beaucoup d’argent. Judet trouvait commode la vieille formule paresseuse des feuilles d’opposition, qui consistait alors à solliciter les capitaux de républicains modérés, d’impérialistes, de royalistes, à constituer une tontine vague, une espèce de bouillie pour les chats. C’est ainsi qu’il se mit en campagne auprès des royalistes et notamment de Maurras, dont l’autorité était déjà considérable, auprès de Jacques Piou, président de l’Action libérale, et auprès de Mme de Loynes, laquelle l’aboucha avec Vlasto. Antoine Vlasto, par amitié pour Mme de Loynes, mit galamment deux cent cinquante mille francs dans la combinaison Éclair-Judet, ce qui, vous l’avouerez, était plutôt gentil.

À partir de là, Judet, comme on dit, ne put plus passer sous l’Arc de Triomphe et parut avoir mouché la colonne de Juillet. Aussitôt qu’il apercevait Vlasto, il l’entraînait dans une giration de ses pantalons de drap militaire et lui versait au fond des oreilles pour deux cent cinquante mille francs de bredouillements, que son principal actionnaire écoutait avec des yeux résignés, remplis de lassitude et de mélancolie. Notre géant avait des projets à sa taille : un plan de rénovation générale de la presse française, puis de la nation française, puis de l’Europe, puis du monde. Entouré de collaborateurs spécialistes aussi calés que Perraud du Temps — qu’il disait lui être « d’voué jusqu’la gauche » — il allait jeter par terre le Petit Journal, le Petit Parisien, le Journal et le Figaro. Il s’occupait de distribuer les « rbriques » ou rubriques, au prorata des « cpacités » ou capacités de chacun. Il voulut bien, dans sa grande condescendance, songer à votre serviteur pour le compte rendu de la Chambre.

Il vint me proposer cette merveille rue Saint-Simon, où j’habitais alors, par une matinée pluvieuse, mais moins que sa conversation. Pour me tenter, il me cita l’exemple de Camille Pelletan qui, dans une telle besogne, s’était acquis, à l’ancien Rappel, une gloire immortelle. Pendant qu’il me parlait, avalant les syllabes, rajustant son lorgnon, je voyais au-dessus de sa tête altière le four certain, chauffé par l’incapacité et l’outrecuidance et, dans ce four, le pain amer de la déconvenue, puis de la rage. Je tiens vraisemblablement de mon père ce don de l’observation anticipée, qui me permet de conjecturer les conséquences d’après les prémisses et les effets d’après les causes, et qui m’a bien rarement trompé.

Je déclinai poliment l’offre du Judetissime. Il en conçut un vif mécontentement, mais, à cause de Mme de Loynes, il n’en laissa tout d’abord rien paraître. Toutefois j’appris qu’à quelque temps de là il avait fait une violente sortie contre un article de la Libre Parole, où je maltraitais Guillaume II. Nul n’y comprit rien et je ne devais moi-même avoir, sur le motif de cette hargne, quelques lueurs que beaucoup plus tard.

Mme de Loynes recevant un grand nombre de personnages importants et influents, dont plusieurs susceptibles de s’intéresser aussi à l’Éclair, Judet venait presque quotidiennement avenue des Champs-Élysées. Le vieux Jacques annonçait de sa voix douce : « M. Ernesteu Judet ». Aussitôt l’on voyait deux pieds, puis ce grand corps, puis cette petite trombine avide et sournoise. Il s’asseyait, les guibolles en avant, relevant les basques immenses de sa redingote, son chapeau haut de forme sur les genoux et demeurait, immobile, silencieux, hiératique, comme s’il sortait d’un chêne de Dodone. Au bout d’un quart d’heure, la présence de ce cadavre inodore et tiède commençait à causer une certaine gêne, d’autant plus que, de temps en temps, un propos quelconque lui faisait hausser une épaule : « Et vous, Judet, qu’en pensez-vous ? — lui demandait Mme de Loynes agacée.

— Moi, rien, m’dame, bsolument rien.

— Allons, voyons, dites tout de même votre avis. Vous n’êtes pas un oracle.

— J’pense que c’est la d’rnière des m’ladresses. »

Car tout ce que Judet n’a pas conçu et réalisé, tout ce qui n’a pas un rapport quelconque avec Judet est très exactement — comme disait Coppée — du vomis de chien.

« M. Antoine Vlasto. »

Vlan ! Comme au régiment, à l’entrée du colonel, voilà mon Judet debout et bloquant contre le mur son donateur victime, lui exposant le thème général du prochain conseil d’administration.

« Judet, laissez un peu M. Vlasto s’approcher de moi. Ne le prenez pas tout entier pour vous. »

Cette histoire des deux cent cinquante mille francs, rapidement connue, faisait le bonheur de tous les habitués et chacun félicitait Vlasto-le-riche d’avoir ainsi renfloué l’Éclair et ajouté un étage à Judet.

Ce phénomène naturel est très sportif. Il pratique l’escrime, le pistolet, le cheval, le canotage, la natation et l’ascension. Le cabinet de Judet est tapissé de photographies des géants des Alpes, auxquels il se compare, en se préférant, quand il daigne regarder autre chose que lui-même. Les rives de la Seine le voient, dès la prime aube, indien maussade, pagayant comme Cerf Agile. Puis, quelques heures plus tard, les allées du Bois de Boulogne s’enorgueillissent d’être foulées par son coursier. Il en garde les jambes écartées jusqu’à la nuit ; ce qui faisait croire, dans les premiers temps, aux rédacteurs de l’Éclair, qu’il faisait pipi dans sa cheminée. Il imagine volontiers que des périls cachés et nombreux menacent sa précieuse existence ; aussi est-il toujours armé jusqu’aux dents, coutelas, revolver, casse-tête, qui font des bosses dans ses étonnants vêtements. Je suis encore malade de rire en songeant aux précautions qu’il avait prises en vue de la révolution, au 1er mai 1906. Le préfet Louis Lépine avait ordonné cette année-là des mesures d’ordre rigoureuses, à la suite de je ne sais quel rapport, et Judet répandait la panique, montrant à tous la carabine à répétition qui lui permettrait de défendre son blockhaus de la rue de Chézy jusqu’à la mort. Cette perspective de résistance héroïque lui donnait encore plus d’importance. Il promenait, sous les espèces d’une canne, une masse plombée de cinquante kilos et affirmait, de façon peu compréhensible, que des rassemblements se formaient le soir à Belleville et à Charonne. Il conseillait vivement à Mme de Loynes de gagner la province avant ces massacres. Je touchai là ce fond de frousse chronique, qui fait un divertissant contraste avec ses dimensions et son attitude. Nous lui montâmes, à ce sujet, quelques bateaux qu’il prit plutôt mal. Son irritation fut sans bornes quand il apprit que, ce grand soir d’apocalypse, nous étions allés, ma femme et moi, dîner tranquillement chez Noël Peters. Le vaillant préfacier des Études sur le combat, d’Ardant du Picq, n’en revenait pas.

Un homme fat n’a jamais d’esprit. Judet ne fait pas exception à la règle. Sa pose, parmi les écrivains spirituels qui fréquentaient avenue des Champs-Élysées, était celle du philosophe de Couture, du pense-profond égaré chez les amuseurs. Il toisait de haut Grosclaude, Capus et Donnay. Il exécrait Rochefort, lequel de son côté, le tenait pour « un grand abruti, oui, oui, mais allons donc, un dépendeur d’andouilles et pas autre chose… » Quand l’illustre et délicieux pamphlétaire racontait vivement une histoire pittoresque, de cette voix où tintaient parfois des inflexions féminines et enfantines enchifrenées, Judet affectait de regarder le plafond, ou ses pieds, ou de feuilleter une brochure oubliée sur une table. Seul avec lui-même, il doit se répéter constamment : « Je suis remarquable… Je suis Judet… Ah ! quel brave Judet !… Étonnant Judet !… Admirez Judet… », etc. Sa mauvaise humeur tient au contraste affligeant entre l’opinion qu’il a de lui et celle que les autres, même les mieux intentionnés, ont de Judet. Ayant fréquenté, grâce à l’ancienne importance du Petit Journal, des ambassadeurs, des généralissimes, des ministres en exercice, des chefs d’État, il en est arrivé à se considérer comme une sorte de pape de l’opinion, d’empereur des courants populaires et il ne remarque pas l’analogie de sa notoriété d’antan et de la peau de chagrin.

Ce pontife de néant possède à la fois la manie et la déveine de la prédiction. Il fait la pige au Vieux Major. Or, régulièrement, les événements sont au rebours de ce qu’il avait annoncé, les circonstances renversent son trépied. Il y aurait un recueil douloureusement comique à faire aujourd’hui de ses articles sur l’équilibre européen depuis vingt ans. Mais qui remuerait un pareil fatras ? Les raisonnements s’embrouillent dans sa faible cervelle, comme les syllabes dans son discours, comme les phrases sur son papier. Il est confondant de songer qu’un semblable hurluberlu a pesé à un moment donné, pour si peu que ce fût, dans les destinées du pays.

J’entends la voix de l’indulgent Lemaître me crier d’outre-tombe : « Voyons, Léon, il a tout de même rendu autrefois quelques services. Rappelez-vous ! »

C’est juste. Néanmoins, de combien de gaffes désastreuses n’a-t-il pas fait payer les dits services ! Mais c’est ici une autre histoire, que je conterai une autre fois.