Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux/Salons et Journaux/Chapitre VIII

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Nouvelle Librairie Nationale (I à IVp. 623-636).

CHAPITRE VIII


Édouard Drumont et la Libre Parole de 1900 à 1908.
Le journal le Soleil. — Numa Baragnon. — Une éclipse.



Dans Fantômes et vivants, je vous ai montré Drumont, auteur de la France juive. Nous le retrouvons aujourd’hui directeur de la Libre Parole et en pleine possession de sa renommée. Personne ne recevait plus cordialement que lui dans son petit hôtel du passage Landrieu, au bout de la rue de l’Université, plein de livres et de tableaux de choix. Au rez-de-chaussée était le salon, clair et gai, donnant par deux fenêtres sur un jardinet, par une baie sur la vaste bibliothèque. Partout des palmes et des statues, ou des groupes de bronze, souvenirs de luttes épiques. Au mur, un assez bon portrait du maître de la maison, vers la quarantaine. Je dis assez bon, car le visage de Drumont était complexe et associait le caractère de l’érudit, de l’homme de bureau à celui du combattant : un front magnifique, des yeux ironiques et brûlants sous les lunettes, une bouche bienveillante, aisément moqueuse, de forts méplats barbus et une voix aux inflexions amènes ou rudes, selon l’humeur. La démarche, souple et pesante, tenait du duelliste et de l’éléphant. Le charme qui se dégageait de ce grand homme était réel et puissant, comme chez ceux qui, à travers les tempêtes du forum, ont gardé le goût de l’intimité. Il voyait et peignait les ridicules des situations et des caractères avec une étonnante maîtrise, assez voisine de celle de Saint-Simon. Sa dominante était le souci de la justice, de l’équité, du redressement des torts, allant jusqu’à une chevalerie de bon aloi, puis, plus loin, jusqu’à la colère. Il était capable de gourmander la Providence, s’il ne la trouvait pas assez prompte à punir les méchants et à récompenser les bons. Il aimait à se plaindre de la destinée, qui lui avait donné la plus juste gloire, mais de mauvais yeux et des rhumatismes. Il redoutait qu’on « attentât à son cerveau », c’est-à-dire qu’on pesât sur ses avis et sur son penchant, ou qu’on entravât sa liberté de jugement, qui était complète et irrémédiable. Il pouvait être bienveillant et implacable. Il était d’une haute courtoisie vis-à-vis des femmes. Il avait la passion de l’héroïsme, sous toutes ses formes et dans tous les temps. Il savait tout ce que peuvent donner le contact des gens et la fréquence des bouquins. Il avait énormément de vie intérieure.

Partant, le mystère comptait à ses yeux. J’ai déjeuné chez lui avec Mme de Thèbes, trop tôt disparue, excellente observatrice avec des parties d’intuition, mais somme toute peu divinatoire, au lieu que Mme Fraya, par exemple, lit couramment dans l’avenir. Drumont était taquin, de cette taquinerie dont Hugo a dit qu’elle était la méchanceté des bons. Il blaguait gentiment la chiromancie, sans appuyer et par apologues, selon son habitude. Mme de Thèbes lui donnait la réplique avec esprit. Une autre fois, le vieux Dr Fabre, l’ami de Dumas fils, si vif et impétueux sous ses longs cheveux blancs, nous palpa le crâne, les mollets, les pectoraux, rendant l’oracle d’après les saillies des os et des muscles, avec une éloquence de magicien. Quel semeur d’idées ! Le « cher patron » — c’était le surnom familier du directeur de la Libre Parole — écoutait ce discours, semé de vues géniales, avec un bon sourire, renversé dans son fauteuil d’Aubusson, le cigare à la main. D’un mot, il mettait en valeur la verve sagace du prodigieux vieillard : « Ah ! voilà qui est joliment bien, mon cher ami… Léon, retenez ça et vous aussi, mesdames ! » Puis, l’air content, il se levait, allait écendrer son cigare, prenait un petit verre, le regardait de près, le dégustait à courtes lampées, prolongeant, par sa rêverie personnelle, le verbe inspiré de son hôte.

Que de fois je suis tombé chez lui le matin, pour lui parler de l’article que je projetais, de cet article du dimanche où avaient échoué, avant moi, plusieurs journalistes, notamment Mme Gyp, à cause du jargon fatigant qu’elle prêtait à ses personnages, juifs ou non-juifs ! Quelquefois « monsieur était là » et j’entendais bientôt un pas appuyé, dans l’escalier, qui me faisait l’effet du pas de l’Histoire, avant qu’elle ait tourné le bouton de la porte. « Bonjour, mon petit. — Bonjour, patron. Je ne veux pas vous déranger. Je traiterai aujourd’hui ceci ou cela. — Mais très bien, ça va, évitez seulement ceci ou cela. » Drumont était un maître en journalisme ; il m’a inculqué quelques principes dont j’ai reconnu l’efficacité, notamment celui de la répétition : « L’idée la plus simple, si elle n’est pas ressassée, n’entre pas dans leurs cerveaux ». Leurs, ils, ainsi l’auteur de la France juive désignait le public en général, dont il connaissait et brusquait les préjugés. Il aimait ses lecteurs, il les considérait comme des amis, il usait envers eux de ce ton bonhomme et cordial qui rendait d’autant plus terribles les coups de bâton et de barre de fer à l’adversaire… Quelquefois « monsieur était sorti » et je savais ce que cela voulait dire. Je me dirigeais vers les jardins de la tour Eiffel. Bientôt j’apercevais une forte silhouette en paletot de fourrure ou paletot léger, selon la saison, marchant dans le vent, la bise ou le soleil, tenant une liasse de journaux à la main. Nous devisions tout en nous promenant et, de temps en temps, Drumont humait avec plaisir l’air vif et salubre de son vieux Paris ou regardait, comme un paysagiste, le clair ruban de la Seine et les ponts.

Et aussi, dans les grandes et dramatiques circonstances — que j’espère bien vous compter un jour — je tombais passage Landrieu vers les onze heures, minuit, et je sonnais jusqu’à ce qu’on vînt m’ouvrir. Alors Drumont se levait et me rejoignait dans son vaste cabinet de travail du premier étage, où foisonnaient d’autres livres, d’autres tableaux, d’autres statues. Je lui exposais la situation. Il ne s’emballait jamais, n’était jamais fébrile et donnait toujours un avis judicieux, qu’il avait la paresse d’imposer ensuite à ses confrères et complices en patriotisme, Lemaître, Rochefort, Coppée, ou à ses collègues parlementaires. Car il n’avait pas la patience angélique, ni la force de persuasion de Maurras. Il jetait, comme on dit, le manche après la cognée : « Je vois les choses ainsi. Si vous n’êtes pas de cet avis, tant pis, zut et bonsoir ! » Il faut dire aussi que Lemaître a toujours été hésitant, Rochefort distrait, et que Coppée n’aimait pas la politique. Drumont avait le sens de l’action plus prononcé que ses copains. Souvent, si on l’avait écouté, on eût évité bien des faux pas.

Sa fonction de député l’amusait par le coudoiement et le spectacle, et le rebutait par les petites ruses ou compromissions qu’elle entraîne. Sa campagne électorale en Algérie était pour lui une source de préoccupations de détail, qui le fatiguaient, bien qu’il y recueillît des impressions violentes et joyeuses. Il emmenait avec lui Gaston Méry, qui lui épargnait les tracas et les principaux raseurs, mais qui ne pouvait cependant prononcer les discours à sa place. L’art de la parole n’a jamais fait son bonheur. Il restait à la tribune dans le ton de la conversation, avec une certaine retenue intime qui l’empêchait de se laisser aller à sa fougue, comme lorsqu’il écrivait ou qu’il dictait. Enfin il lui était pénible d’être exploité, tapé, surtapé par une bande d’aigrefins et de farceurs, comme il arrive nécessairement en ces sortes d’aventures. Il a passé à la Chambre presque inaperçu, de la même façon que Barrés et Melchior de Vogué, pour des raisons un peu différentes.

À l’époque dont je parle, Drumont arrivait à son journal, 14, boulevard Montmartre, sur le coup de 5 heures et demie, dans sa voiture d’évêque, conduite par son fidèle Jean. Tout de suite, il montait dans son grand bureau, situé à côté de celui de Devos, administrateur, avec vue sur le boulevard et les manifestations. Son secrétaire de rédaction venait aussitôt le rejoindre, tantôt Joseph Ménard, tantôt Méry, tantôt Monniot, tantôt le commandant Biot, tantôt Boisandré. Je vais vous les présenter tous les six.

Joseph Ménard, de la branche catholique des Ménard du Languedoc, était vif et pétulant comme une amorce, haut comme une botte, assez éloquent, amusant et libéral en diable. Il avait bon cœur, mais ne possédait pas plus de cervelle qu’un poulet. Je ne l’ai jamais écouté, encore qu’il m’ait tenu, entre deux portes, de longs discours sur ce qu’il y avait à faire, ou à ne pas faire pour sauver la France. Quand il avait parlé une heure, on sentait qu’il pouvait parler encore une autre heure et les mots, qui se pressaient sur ses lèvres d’avocat disert, étaient blancs et volatils comme des fantômes.

Gaston Méry avait de l’entrain, des dons de polémiste, un réel patriotisme, mais une vue courte, bornée, sommaire, le sourire ambigu, la main fuyante et toutes les illusions démocratiques. Nous ne nous sommes jamais accrochés, en dépit de la grande bravoure qui était en lui et rendait parfois agréable son contact. Il concevait la vie comme une bataille, strictement composée de partisans et d’adversaires, où il importe de prendre parti tout le temps, alors que les indifférents sont légion. Il avait pris en grippe l’administrateur du journal, Charles Devos, et il aurait voulu entraîner tous ses collaborateurs dans sa ronde, que je jugeais, pour ma part, vaine et absurde. Devos est un bon, débrouillard, dévoué et solide garçon, de rapports fort aimables, très intelligent, qui a reçu de la nature le don de faire marcher les affaires, de remettre en mouvement les pièces de jointure détraquées, d’huiler les ressorts et de ne pas embêter son prochain. En butte à la haine d’un certain Guérin, organisateur falot de complots romanesques, que je n’ai pas connu, mais dont j’ai souvent entendu parler, Devos devait, en outre, se défendre contre l’animosité sourde de Méry, de ce bizarre, énigmatique Papillaud, dont je me suis toujours garé comme de la peste et d’une sorte de pou, rougeâtre et godronné, nommé Raphaël Viau, que j’avais surnommé l’homme-à-la-tête-de-Viau et auquel je n’ai jamais même adressé la parole. C’était à qui de ces messieurs chargerait Devos d’un nouveau méfait, atroce mais imaginaire, et harcèlerait à ce sujet le pauvre patron, tiré à hue et à dia et, comme dit Montaigne, pelaudé à toutes mains.

Or Drumont, qui a mené tambour battant de si âpres combats, était un passionné — si l’on peut dire — de l’harmonie, de la concorde et de la bonne entente. Les racontars venimeux le bassinaient, les querelles entre compagnons d’armes luî cassaient la tête et les rivalités vaines le torturaient. Cent fois et deux cents fois il apaisait les flots irrités, réconciliait Méry et Devos, gourmandait Papillaud, faisait monter, de la brasserie au-dessous, l’apéritif de l’embrassade générale, dissipait, le verre en main, les malentendus. Cent fois et deux cents fois, le tambour de sa porte à peine refermé, les criailleries recommençaient et Méry réorganisait ses troupes d’assaut contre le cabinet de l’administrateur. Je me demande encore aujourd’hui comment Devos a pu résister à ce régime, sans y perdre l’appétit, la cordialité et le sommeil. C’est qu’il avait, pour Drumont, une affection et une admiration sans limites.

Albert Monniot, Leroy, Boisandré, Jean Drault composaient cet ensemble solide et éprouvé de professionnels, sur quoi j’ai déjà insisté et par lequel vit et prospère un journal. Je les ai toujours tenus pour de bons camarades, tranquilles et loyaux, attentifs à leur besogne, avec lesquels aucun ennui n’est à redouter. Leroy est devenu, depuis la fondation, mon collaborateur à l’Action française. Monniot a maintenu autant qu’il a pu sa tradition belliqueuse et hardie à la Libre Parole, que ne dirigeait plus Drumont. Boisandré est mort prématurément. Mort aussi, le cher commandant Biot, de si fière allure en dépit de son grand âge, et qui nous a rendu d’incomparables services, à Maurras et à moi, au secrétariat de l’Action française. Le commandant Biot avait fait la guerre de 70 au premier rang, connu la captivité en Allemagne après l’amertume des revers, et gardé au cœur la salubre haine du Boche. Il a vécu assez, heureusement, pour saluer la victoire de la Marne, prévue, annoncée par lui, aurore de la revanche et des réparations historiques. Sa droiture et sa dignité apparaissaient dans sa silhouette, demeurée haute et solide, dans son regard direct, dans sa poignée de main, dans sa bonne voix mâle, chaude, assurée. Il était un des doyens de la presse parisienne, universellement aimé et respecté. Il aimait farouchement son pays et son métier, fidèle à la consigne comme un grenadier de Napoléon, inaccessible au doute, au découragement, à la crainte, assumant les besognes et les responsabilités jusqu’au bout, sans broncher. Des caractères de la trempe du commandant Biot, transmis de génération en génération, rendent tout simplement la France invincible. Ils sont le tuf ethnique de la résistance à l’ennemi.

En dehors de la rédaction fixe, venaient à la Libre Parole un grand nombre de confrères et d’hommes politiques tels que le malingre Firmin Faure, le bavard Thiébaud, le sérieux Congy, le rouge Barillier, le petit démon de Montmartre, Charles Bernard, pharmacien, député, humoriste, des visiteurs, de simples curieux. Drumont faisait à tous un accueil cordial, résigné d’avance à être dérangé toutes les deux minutes, écoutant avec scepticisme les histoires, les avis, les nunus, renvoyant à Devos, à Méry, à Ménard, la partie du courrier qui les concernait, riant dans sa barbe en envoyant coucher les mécontents. Il arrive un moment où le directeur d’une feuille de combat les connaît toutes, a tout vu et tout entendu et devine d’avance, rien qu’à la mine et au premier mot de l’interlocuteur, ce qui va suivre. J’admirais son sens des perspectives, de l’importance des gens et des renseignements, sa mise au point, toujours raisonnable et pondérée, de tant d’événements et d’épisodes déraisonnables et son merveilleux équilibre. Il ne commençait à se fâcher que quand l’un ou l’autre de ceux du dehors le ramenait aux débats intérieurs, au mic mac Devos-Méry, à l’embrouillamini du fastidieux Guérin : « Veuillez, mon cher monsieur, vous mêler dorénavant de vos affaires. » Cela dit d’un ton qui enlevait l’envie d’insister. À huit heures moins le quart, le patron tirait sa montre, averti par les tiraillements de son estomac, et faisait donner ordre à sa voiture d’avancer sous la voûte. Lui parti, on avait l’impression que la solitude tombait sur le journal, que le génie moteur avait disparu.

Chaque 31 décembre, sur le coup de onze heures du soir, tous les collaborateurs, amis de la maison, camarades, toute l’équipe de l’imprimerie, venaient fêter, le verre en main, la nouvelle année. Les locaux étaient brillamment éclairés. L’enseigne lumineuse tricolore marchait à fond. Devos faisait disposer les bouteilles de Champagne sur une grande table, dans le salon de réception. Drumont prenait la parole et définissait la situation politique. Un d’entre nous lui répondait. Coppée, venu frileusement de sa lointaine rue Oudinot, où je le reconduisais ensuite, à la façon d’un premier vicaire, récitait un sonnet tout flambant neuf, composé à cette intention. Je me rappelle notamment la pièce vengeresse « 1902 », applaudie avec enthousiasme par toute l’assistance. Ces petites fêtes avaient un caractère réellement familial, auquel ne manquaient même pas les sourds mécontentements et l’atmosphère de dispute latente, qui déparent trop souvent les réunions de famille. Je soulevai l’indignation du clan Méry-Papillaud le jour où je prononçai, dans un petit topo, le nom de Devos. Cela m’était parfaitement égal. Il y a une réelle volupté à ne pas prendre parti dans les disputes qui ne vous regardent pas.

Méry rédigeait, à côté de la Libre Parole, une innocente petite revue, assez bien faite, ma foi, qui s’appelait l’Echo du merveilleux. On y lisait des histoires de fantômes, de tables tournantes, d’intersignes, qui ne faisaient de mal à personne. Joseph Ménard, quand il était du clan anti-méryste, allait répétant que cette revue attirerait sur la Libre Parole les foudres romaines, puis, quand il redevenait méryste, c’est-à-dire, chaque six mois, absolvait la même publication. Je parle de cet Écho, parce que je me rappelle vaguement qu’un certain Nébo, ou Némo, y avait annoncé, plusieurs années à l’avance, le coup d’Agadir pour 1911 et la guerre européenne pour 1914. Ces articles m’avaient frappé par leur tour original et leur accent de sincérité. Ils se sont réalisés de point en point.

L’anniversaire de la fondation du journal était fêté en général au bois de Boulogne, dans un déjeuner plantureux. Le député bonapartiste Lasies prenait la parole au dessert. Je revois sa fine silhouette, ses moustaches dressées vers le ciel. J’entends sa voix de cuivre aux nuances railleuses, son accent gascon. Le parlementaire était chez lui corrigé par le militaire, le tout enrobé dans un napoléonisme désuet et touchant, beaucoup moins accablant et poussiéreux que celui de Frédéric Masson, ou du bon Delafosse. Néanmoins l’ennui que dégage l’Empire est tel qu’au bout de quelques minutes l’attention se dissipait et les conversations particulières reprenaient, cependant que Lasies, le doigt en avant, continuait à piquer le soleil d’Austerlitz et à chatouiller le Deux Décembre. Nous revenions par groupes sympathiques, mais antipathiques les uns aux autres : « Ah ! vous n’avez pas eu de café, disait Méry… Eh bien, c’est que votre nez déplaît à Devos ». L’invité non prévenu était d’abord un peu interloqué de cette explication, puis, croyant à une petite blague, il riait de bon cœur. Cependant que Thiébaud, tout chaud encore d’une improvisation en réponse à Lasies, reprenait son antienne du décloisonnement du suffrage universel, et du plébiscite à tous les degrés : « Mais, mon cher monsieur, ne me parlez ni des rouges ni des blancs, qui se déchirent depuis cent vingt ans. Je ne veux connaître que les bleus. Je veux que le blanc et le rouge se fondent dans le bleu et je prédis, à celui qui opérera cette fusion, une gloire immortelle ». Pauvre Thiébaud, il pensait bien qu’il avait été créé et mis au monde pour opérer ladite fusion, mais il était le seul de cet avis. J’imaginais toujours, tandis qu’il pérorait à mon côté, une Fortune lui tournant le dos.

J’allais oublier un spectre, mais parfaitement, un vrai spectre, dont on avait l’impression qu’il laissait ses chaînes au vestiaire, qui avait été autrefois quelque chose dans le gouvernement, section des Beaux-Arts, et répondait au nom d’Edmond Turquet. C’était un excellent vieillard, lent et muet. Il mettait une minute à prendre son verre, une minute à en boire le contenu, une minute à le reposer. Chacun lui témoignait beaucoup de déférence, car il était, je crois, un des fondateurs de la Libre Parole ; mais lui promenait sur l’assistance des yeux blancs et vides, tels que d’un aveugle. Ce nom de Turquet, ce diminutif dans la cérémonie du Bourgeois gentilhomme, ne lui allait pas du tout. Le hasard, qui fait mal les choses, me plaça une fois à côté de M. Turquet. Il me prit sans doute pour mon oncle Ernest Daudet, car il me parla, tout le temps du repas, du duc Decazes, m’interrogeant sur ses mœurs, ses habitudes, ses fréquentations. Je répondis de la façon la plus détaillée, ignorant tout de ce noble personnage et de son rôle diplomatique, mais improvisant maintes circonstances à son actif, afin de ne pas désobliger mon vénérable voisin de table, qui me questionnait avec méthode :

« Enfin le duc Decazes était-il, ou non, en bons termes avec Chaudordy ?

— Je crois qu’il l’aimait bien, mais qu’il ne voulait pas le lui laisser voir, par un raffinement de diplomatie. »

Cette réponse rendait rêveur M. Turquet, qui hochait gravement la tête.

Parfois un événement politique ameutait la foule des boulevards sous les fenêtres de la Libre Parole. Le concierge fermait la porte de la maison. Les gens criaient : « Vive Drumont ! », sur l’air des lampions, et les clameurs redoublaient quand le patron — qui savait ce que vaut l’aune de la popularité à Paris — consentait à paraître un moment au balcon. Mais on peut dire que ce remueur d’idées et de masses était rebelle aux exhibitions et aux boniments. C’est même une chose curieuse que le contraste entre la bagarre que fut la moitié de son existence et son amour de la tranquillité. On avait l’impression qu’une force supérieure, providentielle, l’avait pris par le bras, arraché à sa bibliothèque, à son existence paisible, et conduit, tout rechignant, sur le Forum. Alors que Déroulède était né estradier, comme disait mon père, agitateur et tribun, Drumont était né historien, sociologue et romancier. Des circonstances exceptionnelles l’avaient entraîné peu à peu dans l’action.

Psychologiquement je pense que ce fut un homme unique, marqué du destin, tout chargé de connaissances et d’intuitions, chez qui la connaissance aboutit, par quelque voie souterraine à une sorte de prophétisme. Une irrésistible sincérité le poussa, vers l’âge de trente-cinq ans à confesser sa foi et sa race. Il se sentit empêché, gêné aux entournures par des puissances d’argent, liées elles-mêmes à une race différente. Nouvel Hercule, il voulut faire éclater ces barrières, qui n’étaient autres que celles de la finance cosmopolite, et il s’y employa tout entier. Lutte épique, aux tournants grandioses, parmi un concert d’approbations et de cris de rage, auquel se mesure l’avancée du combattant. Sa grande force fut de comprendre l’importance des personnalités, des figures, des exemples concrets et saisissants, de ne pas se limiter aux idées et notions, d’avoir les deux pieds dans le réel, de faire toucher, voir et sentir. En même temps il fut un grand artiste, il sut jouer de contrastes d’ombres et de lumières, et certaines pages de ses livres brûlants respirent une paix heureuse, quasi champêtre. L’églogue y vient tempérer la satire. La voix des cloches et des souvenirs familiaux y domine les clameurs irritées. Il a inventé, dans la littérature, une couleur d’or sombre, de châsse, de reliquaire dans la nuit, qui lui appartient en propre, qui fait qu’une phrase de lui ne saurait être attribuée à aucun autre. Il descend au fond des sociétés, il en rapporte des vues puissantes. La manie des comparaisons l’a fait rapprocher de Veuillot. Mais je le mets fort au-dessus de Veuillot, chez qui persistent l’application et l’apprêt. Veuillot imite ceux du XVIIe siècle. Drumont, nourri du XVIIe, pense, écrit, s’irrite, s’apaise en Drumont.

La génération dont je suis, et qui est aussi celle de Maurras, de Barrés et de Claudel, a été fortement impressionnée par Drumont. Tout ce qui se rapproche de la tradition, sans vouloir des fadeurs ni des fadaises du monde conservateur et bien pensant, relève plus ou moins de sa vision et de son œuvre. Il a aiguillé jusqu’à ses adversaires, contraints de le combattre sur son terrain et dans ses lignes. D’autre part, et en ne considérant que son influence littéraire, il a fortement contribué à la débâcle du naturalisme, à l’enfouissement des ordures de Zola. Il a assaini l’atmosphère par quelques vues nettes et antiseptiques, tassé le sol à coups de bâton. Il domine l’entre-deux-guerres de toute la taille. Tandis qu’à gauche il imposait le silence aux vidangeurs, à droite il faisait taire les renaniens. Il a découronné le doute et montré le charnier sous le scepticisme. Il y eut, dans l’embouchure de sa trompette, l’annonce des immenses événements actuels.

Mais on pourrait écrire un volume entier sur Drumont, et telle n’est pas mon intention. La postérité saisira mieux que nous les dimensions de ce géant casanier, sensible, souvent de mauvaise humeur, habité par une conscience à sa taille, où guerroyèrent des paysans, de rudes bourgeois, des paladins, et penché sur la fenêtre des siècles, sa massue à côté de lui. J’ai voulu seulement fixer ici l’aspect familier de son immortel visage.

En même temps qu’à la Libre Parole et au Gaulois je collaborais au Soleil, situé sur les boulevards, au coin de la rue de Richelieu. Les bureaux en étaient bas de plafond, de sorte que les rédacteurs avaient l’air d’écrire dans la Maison du baigneur. C’étaient de braves et anciens journalistes conservateurs, accoutumés à défendre les traditions françaises contre l’esprit révolutionnaire, selon de vieilles méthodes, courtoises, mais inefficaces, et bien modestement rétribués. On remarquait, parmi eux, de Bonvillier, aimable et discret, qui ne proférait pas un mot plus haut que l’autre ; Huillard, qui écrivait aussi au Gaulois ; le doyen de la maison, qui s’appelait, si je ne m’abuse, « monsieur Maréchal », noble et souriant visage encadré de cheveux blancs, lequel ne quittait jamais son pupitre. La maison avait connu la prospérité du temps de Hervé, car c’était la première feuille de droite qui s’était mise à un sou-cinq centimes. Puis des coups de barre malheureux avaient mené le bateau vers les trous d’eau et les récifs, de sorte que les abonnés diminuaient, s’égaillaient, sans que montât la vente au numéro. C’est alors que les puissants et mystérieux actionnaires, qui subventionnaient cet astre au déclin, s’avisèrent de mettre à sa tête un professionnel, Numa Baragnon, afin, pensaient-ils, de le relever.

Numa Baragnon, qui ne manque pas de talent et d’esprit — il réussit à miracle le pastiche de Saint-Simon — et qui porte un nom célèbre pour sa fidélité à la monarchie, est un garçon sans caractère, se fichant profondément de tout. Gras comme une loche et même bardé, très fin connaisseur en cuisine, trimballant jour et nuit une énorme serviette, qu’on devine bourrée de saucisson et de confits d’oie, il s’est attablé au banquet de la vie, peu fortuné convive, avec la ferme volonté de torcher les assiettes et de vider les bouteilles. J’ai moi-même bon appétit et je célébrerais volontiers les aptitudes gastronomiques de Baragnon, si elles étaient mises en valeur par un tempérament correspondant, si elles allaient avec une nature généreuse et riche. Il n’en est malheureusement rien. L’homme est plein de petites ruses et de perfidies enfantines, qui se retournent invariablement contre lui. Il a ainsi galvaudé des dons réels, sacrifié au plaisir de faire un mot des convictions qui honorèrent les siens et pris figure de mauvais serviteur, débinant ses maîtres à l’office. C’est dommage. Si nous nous retrouvons jamais au Purgatoire, je lui démontrerai aisément qu’il eût été préférable pour lui de s’engager dans un autre chemin.

Le souvenir le plus comique qui m’est resté de ce « directeur » est le suivant. Je tenais au Soleil l’emploi de critique dramatique. Pendant trois ans, j’ai assisté ainsi à toutes les répétitions générales de tous les théâtres de Paris, et je vous conterai un jour mes impressions sur ces salles de spectacle et sur ces œuvres, car les unes et les autres caractérisent un temps. Or, chaque 30 ou 31 du mois, quand j’allais toucher mes appointements, j’apercevais mon Baragnon, négligemment assis près de la caisse, ou debout et tambourinant la vitre d’un doigt boudiné. Quelquefois, il s’écartait au bras d’un de ses collaborateurs, un bref colloque avait lieu, puis il revenait, la mine réjouie, reprendre sa faction. J’eus bientôt l’explication de ce manège. Comme je rangeais mes billets dans mon portefeuille, mon directeur s’approcha de moi et me dit d’une voix légèrement chevrotante : « Je suis un peu embarrassé par des échéances qui me tombent dessus à qui mieux mieux. Passez-moi donc quelques cinq louis ». Il avait une si drôle de figure adipeuse et bonasse, clignant de ses petits yeux de fouine sous son lorgnon, dans cette antichambre à odeur de moisi, que je ne pus m’empêcher de rîre tout en m’exécutant. Un peu gêné, mais guilleret, il ajouta : « Vous êtes un brave homme ». Je serrai ce brevet sur mon cœur.

Le soir, je contai mon aventure à Maxime Dethomas, grand amateur de baragnonneries. Il fut pris d’un fou rire tel qu’il ne pouvait plus s’arrêter. Nous nous réjouissions surtout du contraste entre les nobles et richissimes personnages du conseil d’administration du Soleil et la triste purée du gras tapeur dont ils avaient fait un chef et un guide. J’eus soin d’attendre désormais, pour me faire régler, que Baragnon fût en conversation avec une autre victime.

Le Soleil déclinait, déclinait. Le bruit courait que ses bailleurs de fonds, qui représentaient à eux tous, ajoutait-on, — mais on devait exagérer — quelque chose comme cinq millions de revenus, hésitaient à combler un déficit d’une vingtaine de mille francs, dû à la chute de la publicité. Ce qui est certain, c’est qu’ils décidèrent de sacrifier le pauvre Baragnon. La chose se fit pendant l’été, alors que j’étais en villégiature en Touraine. J’entendis, au fond du téléphone, la voix de Bonvillier qui me disait : « Ces messieurs se séparent de notre directeur.
— Alors, le journal cesse de paraître ?
— Non, mais notre directeur va cesser de le diriger. » Je le regrettai pour le pittoresque. Baragnon dut le regretter aussi. Après lui, le comte de Kermaingant, homme charmant et royaliste convaincu, assura de son mieux l’intérim de la direction. Mais le pauvre organe était décidément bien malade et le jour vint où il dut s’aliter tout à fait, car un quotidien ne meurt jamais. On m’assure qu’il y a encore, dans des provinces lointaines, des abonnés du Pays, du Constitutionnel et du Bien public. C’est même une chose étrange que cette survivance d’un titre, d’une carcasse, d’un débris, d’une bande hebdomadaire de journal, passant de main en main, sans disparaître complètement. Je nous vois encore Talmeyr, Félicien Pascal et moi, courant la ville, pendant toute une journée, pour essayer de repêcher le Soleil, d’intéresser à sa cause celui-ci ou celui-là, de grouper les bonnes volontés. Le soir venant nous convainquit de l’inutilité de nos efforts et je songeais à la tristesse du vieux confrère, qui venait, depuis tant d’années, occuper sa place à son pupitre au coin de la rue de Richelieu, quand il allait le lendemain trouver porte close. Dans le monde moderne, le papier imprimé est au premier rang de ces choses dont Virgile a dit, en un vers immortel, qu’elles pleuraient aussi.