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Souvenirs du Baron Hüe/Chapitre IX

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Texte établi par André de MaricourtCalmann-Lévy (p. 206-229).


Chapitre IX


(18 décembre 1795-4 juin 1799.)


Voyage de Madame de Paris à Vienne. — Hüe la rejoint à Huningue. — Triste séjour de Marie-Thérèse à Vienne. — Lettres de la princesse de Chimay et de la princesse de Tarente à Hüe. — Il est l’intermédiaire entre les Princes et Madame. — Lettre du comte d’Artois. — Départ pour Mittau.

Madame Royale, accompagnée de M. Benezech, sortit du Temple, à minuit, le 19 décembre 1795, jour anniversaire de sa naissance. La voiture du ministre l’attendait à une petite distance. Madame ayant accepté l’ordre d’y monter, le ministre la conduisit jusqu’au boulevard de la porte Saint-Martin, où se trouva la voiture de départ. Après avoir remercié M. Benezech des égards qu’il lui avait témoignés, Madame se mit en route pour se rendre à Vienne. La marquise de Soucy[1], sous-gouvernante des enfants de France, et les sieurs Méchain, officier de gendarmerie, et Gomin, commissaire du Temple, se placèrent avec elle ; le fidèle Turgis, que Madame voulait emmener, était malade et ne la rejoignit à Vienne que quelques jours plus tard. M. Cléry n’y vint que quelques mois plus tard.

Un courrier précédait Madame. Son Altesse royale voyageait sous le nom de Sophie ; et l’officier qui l’accompagnait avait l’ordre de lui faire garder le plus strict incognito. La Princesse fut cependant reconnue. Elle reçut de Paris jusqu’à la frontière, et particulièrement à Huningue, les hommages silencieux, mais expressifs, de l’attendrissement et du respect.

Madame étant arrivée à Huningue dans la nuit du 24 au 25 décembre, je l’y joignis presque aussitôt[2]. Ma plume ne pourrait rendre que faiblement ce que je ressentis lorsque la fille de Louis daigna m’adresser la parole pour la première fois depuis ma sortie du Temple. Elle me remit à cet instant une lettre qu’elle écrivait au Roi son oncle, en m’ordonnant de la faire parvenir à Sa Majesté. Ce ne fut pas la seule fois que je reçus la même commission, et dans une de ces occasions, la confiance dont Madame m’honorait fut assez grande pour qu’elle me donnât l’ordre de lire la lettre dont elle me chargeait. Qui ne conserverait un éternel souvenir des sentiments que cette princesse témoignait à Sa Majesté, en implorant sa clémence en faveur des Français, et même des meurtriers de sa famille, par ces expressions. « Oui, mon oncle, c’est celle dont ils ont fait périr le père, la mère et la tante, qui, à genoux, vous demande et leur grâce et la paix ! »

Madame était descendue à Huningue à l’auberge du Corbeau, où elle resta trente-six heures.

Peu d’instant avant qu’elle en partit, le maître de l’hôtellerie monta dans la chambre de cette Princesse, et malgré les regards inquiets de quelques témoins, il se jeta à ses pieds en lui demandant sa bénédiction. La Princesse lui donna sa main à baiser. Au moment où elle allait monter en voiture, ses yeux se remplirent de larmes. Elle pleura sur la France et dit aux personnes qui l’entouraient : « Je quitte la France avec regret ; je ne cesserai jamais de la regarder comme ma patrie. »

Le 26 décembre, la Princesse partit d’Huningue pour Bâle où se fit son échange, dont M. Bacher, premier secrétaire de l’ambassade de France en Suisse, lui épargne le douloureux spectacle avec un respect qu’il sut allier à la délicatesse de sa mission.

Il conduisit Madame à la maison de campagne de M. Reber, riche négociant de Bâle, située à une petite distance de la porte Saint-Jean de cette ville.

Là, il remit la princesse entre les mains du prince de Gavres et du baron de Degelmann, ministre de la cour impériale en Suisse, l’un et l’autre nommés par Sa Majesté l’empereur d’Autriche pour la recevoir. J’exécutai aussi l’ordre qui me fut donné par Madame, de rendre à ses conducteurs le trousseau que les gouvernants de la France lui avaient fait préparer[3].

Le soir même, Madame, accompagnée du prince de Gavres et de la marquise de Soucy, se mit en route pour Vienne, et arriva dans la nuit à Lauffenbourg où elle trouva, pour la servir, des femmes que l’Empereur avait envoyées à sa rencontre.

Le lendemain, cette Princesse entendit une messe quelle fit dire en mémoire de ses augustes parents. Le 28, s’étant remise en marche, elle arriva à Vienne le 9 janvier 1796, après s’être arrêtée deux jours à lnspruck, pour voir S. A. I. l’archiduchesse Élisabeth, sa tante.

M. le prince de Gavres outrepassa certainement les instructions qu’il avait reçues de sa cour, en ne permettant pas à des Français, qui se trouvaient sur le passage de Madame, de se présenter à la fille de leur Roi pour lui offrir leurs respects. Cependant un jour que, par un heureux hasard, la voiture de cette princesse et celles des personnes qui composaient alors sa suite s’étaient arrêtées sur la grande route, j’aperçus de loin un officier du corps de Condé.

C’était M. Berthier, l’un des aides de camp de S. A. S. Je prévins Madame, qui le fit avancer. Elle lui demanda avec un vif intérêt des nouvelles du Prince et le chargea de lui exprimer, ainsi qu’à ses braves compagnons d’armes, les sentiments dont elle était pénétrée.

Quand Madame fut arrivée à Vienne, l’Empereur fit monter sa maison sur le même train que celui des archiduchesses. On lui donna pour grand maître le prince de Gavres et pour grande maîtresse madame la comtesse de Chanclos. Elle prit le deuil le plus austère, consolation qui lui avait été refusée au Temple, et vécut dans la plus grande retraite.

Étant au nombre des rares Français qui pouvaient l’entourer, je recevais des personnes dévouées à la mémoire de ses augustes parents des lettres fréquentes dont le but était d’obtenir de ses nouvelles. En transcrivant ici deux lettres de madame la princesse de Chimay[4], et de madame la princesse de Tarente, que j’avais eu l’honneur de connaître au service du feu Roi, je ne saurais mieux marquer la touchante affection qu’elles avaient conservée pour Madame Royale.

Erfurt en Thuringe, le 26 janvier 1796.

« Depuis l’instant, monsieur, que la Gazette m’a appris que vous suiviez Madame, je me suis senti le besoin, le désir de vous écrire.

» J’ai laissé passer les premiers moments de votre arrivée à. Vienne, et je ne puis différer davantage à me donner la consolation que je vais trouver à m’entretenir avec celui dont l’attachement, dont le dévouement sans bornes pour mes infortunés maîtres me sont connus depuis si longtemps. Parlons surtout de cette malheureuse petite princesse dont l’existence et la liberté me paraissent un songe, un miracle !

» Je ne puis me fier à ce que disent les gazettes et les lettres particulières sur sa santé que l’on dit bonne ?

» Je crois aisément à ses sentiments de douleur, de douceur, d’élévation et de dignité qu’elle montre ; mais, monsieur, il me faut des détails sur tout ce qui la concerne. Que de sentiments différents dont mon pauvre cœur doit être ému ! Les bontés de l’Empereur, l’amitié que lui témoigne la famille impériale doivent adoucir la plaie dont il est déchiré, mais aussi que de souvenirs amers doivent s’y mêler ! puis la contrainte dont la reconnaissance paraît lui faire un devoir envers son libérateur quoiqu’il fût bien mal de se l’exagérer.

» Il faut qu’elle ne se contraigne pas, son moral comme son physique en ont un grand besoin, j’ai appris avec satisfaction qu’on lui parlait peu de ses malheurs, qu’elle avait demandé à prendre le deuil des objets si justes de ses regrets, qu’elle redoutait le plus léger son de musique par l’usage affreux qu’on en faisait dans notre si coupable patrie, elle montre, dit-on, une impression de terreur lorsqu’elle aperçoit une fenêtre grillée.

» Le contraste de sa situation actuelle avec les trois années et plus d’un malheur dont les termes manquent pour l’exprimer me fait craindre, si on n’a pas les plus grands ménagements, que sa santé n’en souffre.

» Je sais que l’Empereur ne pouvait confier Madame en meilleures mains sous tous les rapports que celles de madame la comtesse de Chanclos.

» On me dit aussi que cette dernière avait deux nièces de l’âge de Madame[5] et qui par cette raison pourrait lui être de ressource.

» Faites-moi part, monsieur, de tout ce qui peut regarder et intéresser notre malheureuse princesses.

» Mon attachement ne me fera regarder rien de minutieux. Quelle vie lui fait-on mener ? Paraît-elle déjà trouver quelque soulagement dans le changement de son existence ; je sais qu’elle montre une grande piété. Ce doit être toute sa consolation et sa force. Quelle est aussi sa vie sous ce rapport ? Avec qui passe-t-elle ses journées ? Quelles sont les occupations qu’elle s’est faites si elle a déjà pu s’en faire ? A-t-elle le besoin de parler de ses peines ou son caractère lui porte-t-elle à les taire ?

» Je suis comme une mère qui questionne sur son enfant. Mon attachement pour tout ce que nous avons perdu m’en donne bien le droit. Le vôtre m’entendra et je pense avec plaisir que c’est lui qui me répondra. Tout ce que j’en ai vu, monsieur, dans les dernières années de vos malheurs vous ont acquis auprès de moi un intérêt aussi réel et sincère qu’il est mérité. Ne répondez donc point à ma lettre sans me parler de vous.

» Comment est-il possible que vous ayez échappé à tant d’horreurs et que vous ayez été choisi pour accompagner notre malheureuse princesse ? Que n’avez-vous pas souffert jusqu’au moment de votre départ et qu’allez-vous devenir ? On me mande que l’Empereur vous distingue comme vous le méritez assurément, qu’il veut même vous en donner des marques. Je le désire bien vivement et je dis hautement que ses bontés ne peuvent être mieux placées.

» Je sais, monsieur, que je vais déchirer votre cœur, mais pardonnez au mien de vous demander quelques détails sur ma malheureuse maîtresse et Madame Élisabeth.

» À l’époque de leur martyre, les papiers n’osaient rien en dire et les lettres particulières ne passaient point. Ce ne sont point les horreurs monstrueuses que je vous demande, mais les effets, les traits de leur courage, de leurs vertus et si l’une et l’autre ont pu avoir la consolation de quelques secours spirituels ? Vous croyez bien que je ne doute pas de leur bonheur actuel, mais je voudrais savoir si elles ont pu être soutenues et consolées dans leur abandon et dans leurs souffrances. Pour notre malheureux maître, nous sommes moins dans l’ignorance pour ce qui le regarde. Je vous avoue que j’ai bien de l’inquiétude pour madame de Tourzel, je sais bien positivement par une lettre de Paris du 10 décembre quelle n’était plus en prison et qu’elle se portait bien. Avez-vous appris quelle y ait été remise depuis ? Que pensez-vous, monsieur, de l’état des esprits en France, croyez-vous que la terreur soit le seul motif qui empêche le retour à l’autorité légitime, votre opinion est-elle quel les Jacobins prendront encore le dessus et que le règne de la terreur se rétablira ? Je bornerai ci mes questions déjà trop longues et pour lesquelles je vous fais mille excuses, mais j’espère que vous vous mettez à ma place. J’en appelle aux sentiments que je vous connais et qui font toute ma confiances.

» Je ne vous dis rien de notre malheureux petit roi qui vous était si cher, mais tout ce que vous pourriez m’en dire me serait d’un grand intérêt, comme quelques détails sur Madame dans son affreuse prison et quelle a été l’époque où elle a été séparée de Madame Élisabeth, de son pauvre petit frère et celle où elle appris toutes les pertes que successivement elle a faites. Je n’ai pas besoin de vous dire, je l’espère, monsieur, quelle discrétion je porterai à tout ce que vous me manderez. J’espère que vous me connaissez assez pour juger les motifs de ma question et ma prudence pour ne pas vous citer.

» Depuis le jour du 10 août je me suis enfui de notre affreuse patrie, je suis ici un an où je compte rester jusqu’à ce qu’il soit possible de rentrer dans le Brabant où les terres du prince de Chimay m’offrent un asile pour y passer loin du monde que je déteste le reste d’une vie que nos malheurs ont rendu bien malheureuse.

» Mon adresse ici est à Erfurt en Thuringe. Est-il vrai que depuis un an, Madame voyait souvent madame de Tourzel ?… »

Quelques mois plus tard, madame la princesse de Tarente, dont l’attachement à la malheureuse reine Marie-Antoinette ne s’était jamais démenti, m’écrivait également dans ces termes pour obtenir que je parlasse en sa faveur à ma maîtresse, sur l’existence de laquelle je lui avais donné quelques détails.

Richemond, le 1er septembre 1796.

« Ce n’est que demain le jour de la poste, mais je ne puis résister au besoin de vous dire à l’instant même quelle douce et sensible impression m’a faite la lettre touchante que vous m’avez écrite.

» Depuis deux heures que je l’ai reçue, j’en ai déjà lu trois fois les intéressants détails, elle a fait couler mes larmes avec cet intérêt qui durera autant que ma vie car, ni mon éloignement de ce malheureux pays, ni le temps qui passe si vite mais qui efface tout, n’ont pu attirer aucun des sentiments qui ont dirigé toutes mes actions pendant le temps que j’ai passé auprès de mes maîtres adorée ; leurs souffrances et leur fin funeste m’ont rendu presque insensible à aucune autre impression qu’à celles où leur idée chérie est mêlée.

» Ce profond souvenir vous dit assez tout ce qui a oppressé mon pauvre cœur, en lisant cette lettre, témoignage touchant et vrai d’un dévouement presque unique. Ah ! je vous remercie de votre confiance, elle est bien placée, tous les sentiments de mon cœur vous en répondent, je connais peu de personnes dignes de la lecture de votre lettre, cette triste connaissance du peu d’intérêt qu’on attache à tant de malheurs vous devient une sûreté parfaite de ma discrétion, je vous le dois, rien ne peut en dispenser mais j’en rougis… je ne puis vous exprimer de quelle consolation c’est pour moi si j’apprends que nos maîtres infortunés ont eu quelques soulagements dans leur rigoureuse prison. J’entends, je sens parfaitement l’accent de la Reine, il a retenti jusqu’au fond de mon cœur tout à Elle. Je jouis qu’elle ait eu la douceur de recevoir par vous dans cette horrible demeure des nouvelles de ses enfants, par vous qu’Elle regardait, ainsi que le Roi, comme le meilleur et plus dévoué serviteur, et c’est une double jouissance que d’avoir la gloire de n’avoir évité aucuns dangers pour leur prouver jusqu’à la fin que votre attachement était inébranlable. Vous êtes heureux maintenant au milieu de vos souffrances (croyez-le) et je vous avoue que je vous envie, tout malheureux que vous vous trouvez, vous tenez en quelque sorte à l’objet qui réunit tous mes vœux les plus chers, toutes mes affections les plus sensibles. C’est pour Elle que vous êtes la, c’est Elle qui vous y a amené ; enfin vous connaissez son intérêt.

» Il est vrai qu’il vous est bien dû, et qu’en s’acquittant de ce devoir Elle satisfait sûrement à votre cœur dont le besoin le plus absolu doit être d’alléger des maux si profondément sentis.

» Cette partie de votre lettre qui la regarde m’a fort soulagée, j’en avais besoin, combien la Princesse m’a affligée et combien elle m’afflige encore. Elle n’en a aucune idée, moi qui aurais trouvé tant de bonheur à lui renouveler le sacrifice de ma liberté que j’avais fait avec un abandon si entier à sa mère adorée. Elle n’a pas semblé m’entendre. Enfin sa réponse est celle qu’elle eût faite à une personne tout à fait indifférente et dont elle n’aurait pas connu les sentiments. Cependant cette lettre, toute froide qu’elle est, est beaucoup pour moi, puisqu’elle est d’Elle, de la fille du Roi et de la Reine. Une seconde est restée sans réponse…

» Ah ! Dieux ! Comme Elle a blessé un cœur tout à Elle qui brûlait de reposer sur Elle des sentiments, des soins que sa mère daigna agréer, et qui, d’après cette douce expérience me semblaient dignes d’Elle.

» … Comment puis-je écrire ? Je n’ose. Je le dis, les larmes aux yeux, et le cœur pénétré de tristesse, il m’est assez prouvé que mon hommage ne peut lui plaire ; aussi, tout en lui donnant mes vœux les plus tendres, mes pensées les plus habituelles, je me suis condamnée au silence absolu, silence qu’elle a commandé, et mon intérêt pour Elle est si grand que j’y trouve même quelque soulagement dans ma pénible existence.

» Si Elle pouvait lire cette lettre, Elle saurait au moins que les sentiments qui m’attachaient au Roi, à la Reine, & leur Fils, à Elle, à sa Tante, que ces sentiments, dis-je, qui ont fait la douce occupation de ma vie en font maintenant le supplice — digne de partager toutes ses affections — et que c’était Elle seule qui pouvait, par des bontés sur lesquelles j’avais osé compter, calmer des chagrins auxquels le temps, ce destructeur de tout, n’apporte aucun remède, mais que chaque jour qui s’écoule rend plus difficile à supporter.

» Je ne l’accuse en rien, Dieu m’en est témoin ! Je ne pense pas à la juger et, si, jamais sa position était changée et qu’elle le permit, je lui prouverais, je l’espère, par l’abandon de tous les moments de ma vie, qu’elle a tous les droits possibles, tous les droits de sa Mère sur moi, sur mes sentiments, et sur mon existence.

» Si vous m’avez parlé avec confiance, je vous parle de même et je vous demande aussi le secret.

» Je ne suis convenue qu’avec peu de personnes de ceci, je n’ai pas montré sa lettre, je l’aime trop pour cela.

» Peut-être, si elle a pensé à moi, s’est-elle dit que j’aurais dû aller l’attendre à Bâle. Mon cœur m’y portait, mais la triste politique qui ne connaît pas d’affection m’en a éloignée sans doute.

» Je ne peux répondre à toute votre lettre dont la longueur fait tout l’intérêt et le charme, j’entends si rarement parler un tel langage ! Bien peu de personnes, oui, bien peu, pourraient vous comprendre, on a si peu de mémoire ; mais moi je suis animée comme il faut pour en sentir tout le prix, écrivez-moi quand des occasions se présenteront ou que des courriers partiront. Portez vos lettres, ou au Nonce, ou à madame la comtesse de Rynsky, sous l’adresse de madame de Circello ; elles m’arriveront sûrement, parlez-moi de nos maîtres infortunés, de leur Fille, de vos sentiments, de votre position, enfin de ce qui fait l’occupation de votre vie comme de la mienne, et croyez que rien au monde n’aura jamais le pouvoir de me distraire de mes chères et funestes idées.

» Vous savez tout ce que je pense sur ce qui vous est personnel et je suis charmée de vous voir tant de courage et de résignation.

» Adieu, mon cher, on trouve encore des douces consolations dans les malheurs, tels affreux qu’ils soient, quand on a une âme comme la vôtre. Comptez, si cela peut vous apporter quelque consolation, sur mon constant intérêt. Quels horribles anniversaires que ceux que nous amènent ces jours-ci ! Dites-moi dans quel temps vous avez vu la Reine dans cette affreuse prison, si elle ne vous a pas chargé d’aucune commission ou de quelques paquets… »

Madame de Tarente avait été profondément accablée par la froideur de la lettre que lui avait adressée Madame ; mais en agissant ainsi vis-à-vis d’elle Madame Royale n’avait pas agi selon son cœur. Elle avait dû écarter les services de l’ancienne dame du Palais de son infortunée mère, par ménagement pour les volontés de l’Empereur qui avait placé auprès d’elle madame la Comtesse de Chanclos[6]. Elle devait user, en raison de la guerre entre les deux nations et la volonté de l’Empereur, de la plus grande prudence dans ses rapports avec les Français. Je fus moi-même bientôt écarté de sa présence et contraint à habiter la ville sans aller jusqu’au palais. Madame y prit garde et voulut bien dire à madame de Soucy, quand celle-ci fut contrainte de quitter Vienne : « Je vous prie de consoler M. Hüe, quil ne désespère pas, je parlerai de lui à l’Empereur et je ne doute pas qu’il n’ait soin de ce fidèle serviteur de mon père. »

Cependant, je devais me priver de la société habituelle de Madame et malgré tous mes efforts pour ne pas déplaire à l’Empereur, elle me fit savoir qu’il serait prudent pour moi de quitter Vienne et d’aller à Vérone auprès du Roi, pour rentrer ensuite à Ratisbonne. Devinant quelque sujet de mécontentement de la part de Madame Royale qui avait bien voulu me confier les projets de mariage que l’Empereur berçait à son égard[7], je crus devoir, d’une part en entretenir le Roi, et d’autre part écrire à Madame et dans ces termes[8] :

« Madame,

« Occupé continuellement et par principe et par reconnaissance de la maison de V. A. R. et des vôtres, je dépose aux pieds de V. A. R. une nouvelle assurance qu’aucune des privations douloureuses que m’impose l’éloignement dans lequel on me tient de son auguste personne ne me fera transiger avec mes devoirs envers Madame.

» Comme Français, comme l’un des plus fidèles serviteurs de V. A. R., j’ose la supplier de croire que je serai constamment ce que Madame est en droit d’attendre de moi. Cependant, je ne lui dissimule pas que pendant les premiers temps de son séjour à Vienne, madame de S…[9] commit des inconséquences, des légèretés, des improdences même. Si une telle conduite avait pu, sans que je puisse le soupçonner, m’exposer a quelque reproche de V. A. R., elle daignera croire que je suis innocent et que j’étais digne de ses bontés.

» Conformément aux ordres de Madame, j’ai pris la liberté d’écrire au Roi. J’ai instruit Sa Majesté de l’intention que V. A. R. me fit connaître le jour qu’elle daigna me recevoir[10], mais, le dirai-je à Madame, je crains que, soit dans un moment, soit dans un autre, il ne lui soit fait des propositions contraires aux volontés que Madame a daigné m’exprimer[11].

» Si j’appréhende toujours qu’on n’ait pas renoncé à toute prétention sur Madame, c’est que dans la société où je vis j’entends dire habituellement — les Français exceptés — que le mariage dont Madame fut instruite a Insprück ne peut qu’être avantageux aux intérêts de V. A. R.

» Il s’en faut toujours que je ne pense pas à cet égard tout ce que Madame voulut bien me faire connaître. Sans chercher à flatter bassement V. A. R., je persiste à croire que l’intérêt qu’elle continue d’inspirer en France peut lui ménager un jour le moyen de rendre par sa présence à ce royaume le repos qu’il a perdu.

» Pour l’instant, Madame, je n’ai rien d’intéressant à faire savoir a V. A. R., mais comme il se pourrait qu’il fut important de l’instruire autrement que par des lettres ostensibles (celles du Roi), je ne verrais d’autre moyen dont Madame pourrait faire usage que le jus de citron.

» Madame sait comment il s’emploie. Si Madame consent à se servir du citron je lui écrirais à l’aide de ce procédé sur l’enveloppe des lettres que le Roi me ferait parvenir pour Madame. Si V. A. R. avait quelque disposition secrète à faire connaître, elle voudrait bien mettre une enveloppe aux lettres qui me seraient confiées pour les envoyer au Roi. Les lettres que Madame écrit à Sa Majesté doivent lui parvenir scellées du sceau de Madame.

» J’irai lundi sur le rempart vers midi et demie, je continuerai chaque jour jusqu’à ce que Madame ait pu me faire connaître ses volontés. Si Madame veut employer le jus de citron, elle voudra bien se moucher plusieurs fois. Mettre la main à mon oreille indiquera à Madame que j’ai compris le signe. Et quand j’aurai une lettre du Roi pour Madame, je la porterai conformément à ses instructions à la comtesse de C…[12].

» J’irai ensuite sur le rempart, et, des caresses faites par Madame à Coco seront, ainsi qu’elle a pris la peine de me l’écrire, l’indice sûr que la lettre du Roi lui a été remise.

» J’ai vu M. de Rivière. Ce qu’il m’a dit des qualités et des vertus de Monseigneur le duc d’Angoulême ne peut qu’augmenter mon attachement inaltérable pour la maison de Madame. »

Connaissant l’attachement de Madame Royale pour la personne du Roi son oncle et celle de son cousin le duc d’Angoulême, je me trouvais l’intermédiaire entre sa personne et celle des princes fort opposés à l’idée de lui voir contracter une union avec l’archiduc Charles.

Alors que Cléry, installé à Vienne depuis quelque temps, partait en Écosse pour rejoindre Monsieur le comte d’Artois, j’écrivis au Prince pour le tenir au courant des événements, et S. A. R. voulut bien me répondre en ces termes :

» J’ai reçu, mon cher Hüe, la lettre que vous aviez remise à Cléry et je profite de son retour à Vienne pour vous répondre.

Édimbourg, le 4 août 1798.
(Reçue à Vienne en Autriche, le 24 septembre. Note de Hüe.)

» Je vous remercie de l’avis que vous m’avez donné, il m’est une nouvelle preuve de votre attachement à ma famille et à ma personne et je suivrai très exactement votre conseil. Ma nièce m’est bien chère, bien précieuse et le temps ne pourra qu’ajouter à ma vive tendresse pour elle.

» Je me préfère à tout ce que Cléry vous dira sur le désir qui m’anime de voir terminer une union si importante et si intéressante sous tous les rapports et je suis bien sûr que vous ferez a cet égard tout ce qui dépendra de vous.

» Je n’essaierai pas d’exprimer ce que l’ouvrage de Cléry m’a fait éprouver. Vous le devineriez facilement. Je sais que vous devez travailler sur ce sujet si pénible et si touchant à la fois.

» J’attends avec impatience le résultat de votre travail. Adieu, mon cher Hüe, comptez pour la vie à tous les sentiments qui m’attachent a vous.

» charles-philippe. »

Pendant trois années, Madame demeura à Vienne dans cet état de contrainte sans obtenir de l’Empereur qu’il lui fût permis de recevoir aucun des membres de sa famille paternelle. Enfin, grâce à l’intervention du tsar Paul Ier, elle obtint la faveur de quitter Vienne et de se rendre à Mittau au mois de mai 1799[13].

  1. On sait que la marquise de Soucy était fille de la baronne de Mackau que Madame avait également demandé d’emmener avec elle. Madame de Mackau, fort malade alors, n’était pas en état de voyager.
  2. Hüe était parti dans une seconde voiture avec le jeune fils de madame de Soucy, Meunier, Baron et le fidèle Coco. Le petit chien de Madame Royale entra à Huningue dans la chambre de sa maîtresse en même temps que Hüe et pensa mourir de joie en la revoyant.
  3. Au moment où Madame entrait dans une chambre adjacente au salon de M. Reber, M. Hüe demanda la permission de lui parler. « J’ai été chargé, lui dit-il, par le ministre de l’Intérieur, de remettre à Madame deux malles contenant un trousseau destiné à S. A. R., Madame veut-elle que je les ouvre ? — Non, répondit la princesse, remettez-les à mes conducteurs en les priant de remercier M. Benezech. Je suis touchée de ses attentions, mais ne puis accepter ses offres. » (Beauchesne, t. II, p. 444).
  4. La comtesse de Riquet-Caraman, princesse de Chimay, née Fitz-James, dame d’honneur et amie de la reine Marie-Antoinette.
  5. Mesdemoiselles de Chanclos, nièces du comte de Chanclos.
  6. On sait dans quelle contrainte vécut Marie-Thérèse à Vienne. Elle fut reçue a la cour d’Autriche, plus en prisonnière qu’en parente. Dans la fière maison des Habsbourg, la fille de Marie-Antoinette ne comptait qu’une seule amitié désintéressée, celle d’une enfant… de la petite archiduchesse Marie-Louise, qui, plus tard, fut la femme du plus grand adversaire des Bourbons, de Napoléon Ier. Et, jeux singuliers du hasard, ironie des puissances, trente-deux ans plus tard, le sort du fils de Marie-Louise, du duc de Reichstadt, de l’« Aiglon », exilé français, jouet de l’orgueil autrichien, devait ressembler, en plus d’un point, à celui de Marie-Thérèse, isolée dans cette cour de Vienne qui nous fut toujours hostile.
  7. Avec l’archiduc Charles d’Autriche.
  8. Vienne, 1er mars 1796.
  9. Madame de Soucy.
  10. Le projet de mariage avec le duc d’Angoulême.
  11. Les propositions de l’Empereur, relativement au projet d’une union entre Marie-Thérèse et l’archiduc Charles.
  12. La comtesse de Chanclos. Le 9 janvier 1796, le Comte de Provence écrivait à François Hüe, de Vérone : « … Voici une lettre que je veux qui soit rendue en mains propres à ma nièce et sans que personne d’autre en soit informé. Je m’en rapporte sur cela à votre zèle et à votre intelligence. Elle vous donnera deux lettres sans adresse. Vous les remettrez au duc de Gramont. Souvenez-vous que le secret le plus absolu est de nécessité indispensable et comptez, monsieur, sur tous mes sentiments pour vous.
    « louis. »
  13. Marie-Thérèse quitta Vienne le 2 mai 1799. François Hüe demeura dans la ville de Vienne pendant ces trois dernières années et obtint la permission de ne pas quitter la capitale autrichienne pendant toute cette période. Sa femme avait été attachée à la Princesse, en qualité de dame lectrice.