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Souvenirs entomologiques/Série 1/Chapitre 14

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XIV

LES ÉMIGRANTS




J’ai raconté comment, sur les crêtes du mont Ventoux, vers l’altitude de 1800 mètres, j’avais eu une de ces bonnes fortunes entomologiques qui seraient riches de conséquences si elles se présentaient assez fréquemment pour se prêter à des études suivies. Malheureusement mon observation est unique, et je désespère de jamais la renouveler. Je ne pourrai donc étayer sur elle que des soupçons. C’est aux observateurs futurs de remplacer mes probabilités par des certitudes.

Sous l’abri d’une large pierre plate, je découvre quelques centaines d’Ammophiles (Ammophila hirsuta), amoncelées les unes sur les autres et d’une manière presque aussi compacte que le sont les Abeilles dans la grappe d’un essaim. Aussitôt la pierre levée, tout ce petit monde velu se met à grouiller, sans tentative aucune de fuir au vol. Je déplace le tas à pleines mains, nul ne fait mine de vouloir abandonner le groupe. Des intérêts communs semblent les maintenir indissolublement unis ; pas un ne part si tous ne partent. Avec tout le soin possible, j’examine la pierre plate qui servait d’abri, le sol qu’elle recouvrait ainsi que les environs immédiats je ne découvre rien qui puisse me dire la cause de cette étrange réunion. Ne pouvant mieux faire, j’essaie le dénombrement. J’en étais là quand les nuages sont venus mettre fin à mes observations et nous plonger dans cette obscurité dont je viens de dire les anxieuses suites. Aux premières gouttes de pluie, avant d’abandonner les lieux, je m’empresse de remettre la pierre en place et de réintégrer les Ammophiles sous leur abri. Je m’accorde un bon point, que le lecteur confirmera, je l’espère, pour avoir eu la précaution de ne pas laisser exposées à l’averse les pauvres bêtes dérangées par ma curiosité.

L’Ammophile hérissée n’est pas rare dans la plaine, mais c’est toujours une à une qu’elle se rencontre au bord des sentiers et sur les pentes sablonneuses, tantôt livrée au travail d’excavation de son puits, tantôt occupée au charroi de sa lourde chenille. Elle est solitaire, comme le Sphex languedocien ; aussi était-ce pour moi profonde surprise que de trouver, presque à la cime du Ventoux, cet Hyménoptère réuni en si grand nombre sous l’abri de la même pierre. Au lieu de l’individu isolé, qui jusqu’ici m’était connu, s’offrait à mes regards une société populeuse. Essayons de remonter aux causes probables de cette agglomération.

Par une exception fort rare chez les Hyménoptères fouisseurs, l’Ammophile hérissée nidifie dès les premiers jours du printemps : vers la fin de mars si la saison est douce, au plus tard dans la première quinzaine d’avril, alors que les Grillons prennent la forme adulte et dépouillent douloureusement la peau du jeune âge sur le seuil de leur logis, alors que le Narcisse des poètes épanouit ses premières fleurs et que le Proyer lance, dans les prairies, sa traînante note du haut des peupliers, l’Ammophile hérissée est à l’œuvre pour creuser le domicile de ses larves et l’approvisionner ; tandis que les autres Ammophiles et les divers Hyménoptères déprédateurs en général, ne font ce travail qu’en automne, dans le courant de septembre et d’octobre. Cette nidification si précoce, devançant de six mois la date adoptée par l’immense majorité, suscite aussitôt quelques réflexions.

On se demande si les Ammophiles qu’on trouve occupées à leurs terriers, dans les premiers jours d’avril, sont bien des insectes de l’année ; c’est-à-dire si ces printaniers travailleurs ont achevé leurs métamorphoses et quitté leurs cocons dans les trois mois qui précèdent. La règle générale veut que le fouisseur devienne insecte parfait, abandonne sa demeure souterraine et s’occupe de ses larves dans la même saison. C’est en juin et juillet que la plupart des Hyménoptères giboyeurs sortent des galeries où ils ont vécu à l’état de larves ; c’est dans les mois suivants, août, septembre et octobre, qu’ils déploient leurs industries de mineur et de chasseur.

Semblable loi s’applique-t-elle à l’Ammophile hérissée ? La même saison voit-elle la transformation finale et les travaux de l’insecte ? C’est très douteux, car l’Hyménoptère, occupé au travail des terriers en fin mars, devrait alors achever ses métamorphoses et rompre l’abri du cocon dans le courant de l’hiver, au plus tard en février. La rudesse du climat en cette période ne permet pas d’admettre telle conclusion. Ce n’est point quand l’âpre mistral hurle des quinze jours sans discontinuer et congèle le sol, ce n’est point quand des rafales de neige succèdent à ce souffle glacé, que peuvent s’accomplir les délicates transformations de la nymphose et que l’insecte parfait peut songer à quitter l’abri de son cocon. Il faut les douces moiteurs de la terre sous le soleil d’été pour l’abandon de la cellule.

Si elle m’était connue, l’époque précise à laquelle l’Ammophile hérissée sort du terrier natal me viendrait ici grandement en aide ; mais, à mon vif regret, je l’ignore. Mes notes, recueillies au jour le jour, avec cette confusion inévitable dans un genre de recherches presque constamment subordonnées aux chances de l’imprévu, sont muettes sur ce point, dont je vois toute l’importance aujourd’hui que je veux coordonner mes matériaux pour écrire ces lignes. J’y trouve mentionnée l’éclosion de l’Ammophile des sables le 5 juin, et celle de l’Ammophile argentée le 2 du même mois ; rien, dans mes archives, ne se rapporte à l’éclosion de l’Ammophile hérissée. C’est un détail non élucidé par oubli. Les dates données pour les deux autres espèces rentrent dans la loi générale : l’apparition de l’insecte parfait a lieu à l’époque des chaleurs. Par analogie, je rapporte à la même époque la sortie de l’Ammophile hérissée hors du cocon.

D’où proviennent alors les Ammophiles que l’on voit travailler à leurs terriers en fin mars et avril ? La conclusion est forcée : ces Hyménoptères ne sont pas de l’année actuelle, mais de l’année précédente, sortis de leurs cellules à l’époque habituelle, en juin et juillet, ils ont passé l’hiver pour nidifier aussitôt le printemps venu. En un mot, ce sont des insectes hivernants. L’expérience confirme en plein cette conclusion.

Pour peu qu’on se livre à des recherches patientes dans les bancs verticaux de terre ou de sable bien exposés aux rayons du soleil, là surtout où des générations de divers Hyménoptères récolteurs de miel se sont succédé d’année en année et ont criblé la paroi d’un labyrinthe de couloirs, de manière à lui donner l’aspect d’une énorme éponge, on est à peu près sûr de rencontrer, au cœur de l’hiver, bien tapie au chaud dans les retraites du banc ensoleillé, l’Ammophile hérissée, soit seule, soit par groupes de trois ou quatre, attendant inactive l’arrivée des beaux jours. Cette petite fête de revoir, au milieu des deuils et des froids de l’hiver, le gracieux Hyménoptère qui, aux premiers chants du Proyer et du Grillon, anime les pelouses des sentiers, j’ai pu me la procurer autant de fois que je l’ai voulu. Si le temps est calme et le soleil un peu vif, le frileux insecte vient sur le seuil de son abri se pénétrer avec délices des rayons les plus chauds ; ou bien encore il s’aventure timidement au dehors et parcourt pas à pas, en se lustrant les ailes, la surface du banc spongieux. Ainsi fait le petit lézard gris, quand le soleil commence à réchauffer la vieille muraille, sa patrie.

Mais vainement on chercherait en hiver, même aux abris les mieux défendus, les Cerceris, Sphex, Philanthes, Bembex et autres Hyménoptères à larves carnassières. Tous sont morts après le travail d’automne, et leurs races ne sont plus représentées, dans la froide saison, que par les larves, engourdies au fond des cellules. Ainsi donc, par une exception fort rare, l’Ammophile hérissée, éclose à l’époque des chaleurs, passe l’hiver suivant, abritée dans quelque chaud refuge ; et telle est la cause de son apparition si printanière.

Avec ces données, essayons d’expliquer le groupe d’Ammophiles observé sur les crêtes du mont Ventoux. Que pouvaient faire sous l’abri de leur pierre ces nombreux Hyménoptères amoncelés ? Se proposaient-ils d’y prendre leurs quartiers d’hiver, et d’attendre, engourdis sous le couvert de la dalle, la saison propice à leurs travaux ? Tout en démontre l’invraisemblance. Ce n’est pas au mois d’août, au moment des fortes chaleurs, qu’un animal est pris des somnolences de l’hiver. Le manque de nourriture, suc mielleux lapé au fond des fleurs, ne peut non plus être invoqué. Bientôt vont arriver les ondées de septembre, et la végétation, un moment suspendue par les ardeurs caniculaires, va prendre vigueur nouvelle et couvrir les champs d’une floraison presque aussi variée que celle du printemps. Cette période de liesse pour la majorité des Hyménoptères ne saurait être, pour l’Ammophile hérissée, une époque de torpeur.

Et puis, est-il permis de supposer que les hauteurs du Ventoux, balayées par des coups de mistral déracinant parfois hêtres et sapins ; que des cimes où la bise fait pendant six mois tourbillonner les neiges ; que des crêtes enfin, enveloppées la majeure partie de l’année par la froide brume des nuages, soient adoptées, comme refuge d’hiver, par un insecte si ami du soleil ? Autant vaudrait le faire hiverner parmi les glaces du cap Nord. Non, ce n’est pas là que l’Ammophile hérissée doit passer la mauvaise saison. Le groupe observé n’y était que de passage. Aux premiers indices de la pluie, qui nous échappaient à nous, mais ne pouvaient échapper à l’insecte, éminemment sensible aux variations de l’atmosphère, la bande en voyage s’était réfugiée sous une pierre, et attendait la fin de la pluie pour reprendre son vol. D’où venait-elle ? Où allait-elle ?

En cette même époque d’août, et principalement de septembre, arrivent chez nous, sur les terres chaudes de l’olivier, les caravanes des petits oiseaux émigrants, descendant par étapes des pays où ils ont aimé, des pays plus frais, plus boisés, plus paisibles que les nôtres, où ils ont élevé leur couvée. Ils arrivent presque à jour fixe, dans un ordre invariable, comme guidés par les fastes d’un calendrier d’eux seuls connu. Ils séjournent quelque temps dans nos plaines, riche étape où abonde l’insecte, exclusive nourriture de la plupart ; motte par motte, ils visitent nos champs, où le soc du labourage met alors à découvert dans les sillons une foule de vermisseaux, leur régal ; à ce régime, promptement ils gagnent croupion matelassé de graisse, grenier d’abondance, réserve nutritive pour les fatigues à venir ; enfin, bien pourvus de ce viatique, ils poursuivent leur descente vers le sud, pour se rendre aux pays sans hiver, où l’insecte ne manque jamais : l’Espagne et l’Italie méridionales, les îles de la Méditerranée, l’Afrique. C’est l’époque des joies de la chasse et des succulentes brochettes de Pieds-noirs.

La Calandrelle, le Crèou, comme on dit ici, est la première arrivée. À peine le mois d’août commence, qu’on la voit explorer les champs caillouteux, à la recherche des petites semences de Setaria, mauvaise graminée qui infeste les cultures. À la moindre alerte, elle part avec un aigre clapotement de gosier assez bien imité par son nom provençal. Elle est bientôt suivie du Tarier, qui butine paisiblement de petits charançons, des criquets, des fourmis, dans les vieux champs de luzerne. Avec lui commence l’illustre série des Pieds-noirs, honneur de la broche. Elle se continue, quand septembre est arrivé, par le plus célèbre, le Motteux vulgaire ou Cul-blanc, glorifié de tous ceux qui ont pu apprécier ses hautes qualités. Jamais Becfigue des gourmets de Rome, immortalisé dans les épigrammes de Martial, n’a valu l’exquise et parfumée pelote de graisse du Motteux, devenu scandaleusement obèse par un régime immodéré. C’est un consommateur effréné d’insectes de tout ordre. Mes archives de chasseur naturaliste font foi du contenu de son gésier. On y trouve tout le petit peuple des guérets : larves et charançons de toutes espèces, criquets, opatres, cassides, chrysomèles, grillons, forficules, fourmis, araignées, cloportes, hélices, iules et tant d’autres. Et pour faire diversion à cette nourriture de haut goût, raisins, baies de la ronce, baies du cornouiller sanguin. Tel est le menu que poursuit sans repos le Motteux, lorsqu’il vole d’une motte de terre à l’autre, avec ce faux air de papillon en fuite que lui donnent les pennes blanches de sa queue étalée. Aussi Dieu sait à quel prodige d’embonpoint il s’élève.

Un seul le surpasse dans l’art de se faire gras. C’est son contemporain d’émigration, autre passionné consommateur d’insectes : le Pipit des buissons, ainsi que le dénomment absurdement les nomenclateurs, tandis que le dernier de nos pâtres n’a jamais hésité à l’appeler le Grasset, l’oiseau gras par excellence. Ce nom seul renseigne à fond sur le caractère dominant. Aucun autre n’atteint pareille obésité. Un moment arrive où chargé de coussinets de graisse jusque sur l’aile, le cou, la naissance du crâne, l’oiseau figure une petite motte de beurre. À peine peut-il, le malheureux, voleter d’un mûrier à l’autre, où il halète dans l’épaisseur de la feuillée, à demi étouffé de gras fondu, victime de son amour du charançon.

Octobre nous amène la svelte Lavandière grise, mi-cendrée, mi-blanche, avec un large hausse-col de velours noir sur la poitrine. Le gracieux oiseau, trottinant, hochant la queue, suit le laboureur presque sous les pas de l’attelage, et cueille la vermine dans le sillon tout frais. Vers la même époque arrive l’Alouette, d’abord par petites compagnies envoyées en éclaireurs ; puis par bandes sans nombre, qui prennent possession des champs de blé et des terres en friche, où abondent les semences de Setaria, leur nourriture habituelle. Alors, dans la plaine, au milieu de la scintillation générale des gouttes de rosée et des cristaux de gelée blanche appendus à chaque brin d’herbe, le miroir lance ses éclairs intermittents sous les rayons du soleil du matin ; alors la chouette, lancée par la main du chasseur, fait sa courte volée, s’abat, se redresse avec de brusques haut-le-corps et des roulements d’yeux effarés ; et l’Alouette d’arriver, d’un vol plongeant, curieuse de voir de près la brillante machine ou le grotesque oiseau. Elle est là, devant vous, à quinze pas, les pattes pendantes, les ailes étalées, en manière de Saint-Esprit. C’est le moment : visez et feu ! Je souhaite à mes lecteurs les émotions de cette ravissante chasse.

Avec l’Alouette, souvent dans les mêmes compagnies, nous vient la Farlouse, vulgairement le Sisi. Encore une onomatopée qui traduit le petit cri d’appel de l’oiseau. Nul ne donne avec plus de fougue sur la chouette, autour de laquelle il évolue dans un balancement continuel. Ne poursuivons pas davantage la revue des émigrants qui nous visitent. La plupart ne font ici qu’une halte ; ils y séjournent quelques semaines, retenus par l’abondance des vivres, des insectes surtout ; puis fortifiés, riches d’embonpoint, ils poursuivent leur voyage vers le sud. D’autres, en petit nombre, pour quartiers d’hiver adoptent nos plaines, où la neige est très rare, où mille petites graines sont à découvert sur le sol, même au cœur de la rude saison. Telle est l’Alouette, qui exploite les champs de blé et les friches ; telle est la Farlouse qui préfère les luzernières et les prairies.

L’Alouette, si commune dans presque toute la France, ne niche pas dans les plaines du Vaucluse ; elle y est remplacée par l’Alouette huppée, le Cochevis, ami de la grande route et du cantonnier. Mais il n’est pas nécessaire de remonter bien avant dans le nord pour trouver les lieux favoris de ses couvées : le département limitrophe, la Drôme, est déjà riche en nids de cet oiseau. Il est alors fort probable que, parmi les vols d’Alouettes venant prendre possession de nos plaines pour tout l’automne et tout l’hiver, beaucoup ne descendent pas de plus loin que la Drôme. Il leur suffit d’émigrer dans le département voisin pour avoir plaines sans neige et menues semences assurées.

Semblable émigration à petite distance me paraît être la cause du rassemblement d’Ammophiles surpris vers la cime du Ventoux. J’ai établi que cet Hyménoptère passe l’hiver à l’état d’insecte parfait, réfugié dans quelque abri, où il attend le mois d’avril pour nidifier. Lui aussi, comme l’Alouette, doit prendre ses précautions contre la saison des frimas. S’il n’a pas à redouter le manque de nourriture, capable qu’il est de supporter l’abstinence jusqu’au retour des fleurs, il lui faut du moins, à lui si frileux, se garantir des mortelles atteintes du froid. Il fuira donc les cantons neigeux, les pays où le sol profondément se gèle ; il se réunira en caravane émigrante à la manière des oiseaux, et franchissant monts et vallées, ira élire domicile dans les vieilles murailles et les bancs sablonneux que réchauffe le soleil méridional. Puis, les froids passés, la bande regagnera, en totalité ou en partie, les lieux d’où elle était venue. Ainsi s’expliquerait le groupe d’Ammophiles du Ventoux. C’était une tribu émigrante, qui, venue des froides terres de la Drôme pour descendre dans les chaudes plaines de l’olivier, avait franchi la profonde et large vallée du Toulourenc et, surprise par la pluie, faisait halte sur la crête du mont. L’Ammophile hérissée, pour se soustraire aux froids de l’hiver, paraîtrait donc soumise à des émigrations. À l’époque où les petits oiseaux voyageurs commencent le défilé de leurs caravanes, elle entreprendrait, elle aussi, son voyage d’un canton plus froid dans un canton voisin plus chaud. Quelques vallées traversées, quelques montagnes franchies, lui feraient trouver le climat désiré.

J’ai recueilli deux autres exemples de réunions extraordinaires d’insectes à de grandes hauteurs. En octobre, j’ai trouvé la chapelle du sommet du mont Ventoux couverte de Coccinelles à sept points, la bête à bon Dieu du langage populaire. Ces insectes, appliqués sur la pierre tant des parois que de la toiture en dalles, étaient si serrés l’un contre l’autre, que le grossier édifice prenait, à quelques pas, l’aspect d’un ouvrage en globules de corail. Je n’oserais évaluer les myriades de Coccinelles qui se trouvaient là en assemblée générale. Ce n’est certainement pas la nourriture qui avait attiré ces mangeuses de pucerons sur la cime du Ventoux, presque à deux kilomètres d’altitude. La végétation y est trop maigre, et jamais pucerons ne se sont aventurés jusque-là.

Une autre fois, en juin, sur le plateau de Saint-Amans, voisin du Ventoux, à une altitude de 734 mètres, j’ai été témoin d’une réunion semblable, mais beaucoup moins nombreuse. Au point le plus saillant du plateau, sur le bord d’un escarpement de roches à pic, se dresse une croix avec piédestal de pierres de taille. C’est sur les faces de ce piédestal et sur les rochers lui servant de base que le même Coléoptère du Ventoux, la Coccinelle à sept points, s’était rassemblé en légions. Les insectes étaient pour la plupart immobiles ; mais partout où le soleil donnait avec ardeur, il y avait continuel échange entre les arrivants, qui venaient prendre place, et les occupants du reposoir, qui s’envolaient pour revenir après un court essor.

Là, pas plus qu’au sommet du Ventoux, rien n’a pu me renseigner sur les causes de ces étranges réunions en des points arides, sans Pucerons, et nullement faits pour attirer des Coccinelles ; rien n’a pu me dire le secret de ces rendez-vous populeux sur les maçonneries des hauteurs. Y aurait-il encore ici des exemples d’émigration entomologique ? Y aurait-il assemblée générale, pareille à celle des Hirondelles avant le jour du départ commun ? Était-ce là des points de convocation, d’où la nuée des Coccinelles devait gagner canton plus riche en vivres ? C’est bien possible, mais c’est bien aussi extraordinaire. La bête à bon Dieu n’a jamais guère fait parler d’elle pour sa passion des voyages. Elle nous semble bien casanière quand nous la voyons faire boucherie des poux verts de nos rosiers et des poux noirs de nos fèves ; et cependant, avec son aile courte, elle va tenir réunion plénière, par myriades, au sommet du Ventoux, où le Martinet ne monte qu’en des moments de fougue effrénée. Pourquoi ces assemblées à de telles hauteurs ? Pourquoi ces prédilections pour les blocs d’une maçonnerie ?


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