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Souvenirs entomologiques/Série 1/Chapitre 9

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IX

LES HAUTES THÉORIES




Les espèces du genre Sphex sont assez nombreuses, mais étrangères à notre pays pour la plupart. À ma connaissance, la faune française n’en compte que trois, toutes amies du chaud soleil de la région des oliviers, savoir : le Sphex à ailes jaunes (Sphex flavipennis), le Sphex à bordures blanches (Sphex albisecta) et le Sphex languedocien (Sphex occitanica). Or ce n’est pas sans un vif intérêt que l’observateur constate en ces trois déprédateurs un choix de vivres conforme aux scrupuleuses lois des classifications entomologiques. Pour alimenter les larves, tous les trois choisissent uniquement des orthoptères. Le premier chasse des grillons ; le second, des criquets ; le troisième, des éphippigères.

Les proies adoptées ont entre elles des différences extérieures si profondes que, pour les associer et saisir leurs analogies, il faut le coup d’œil exercé de l’entomologiste, ou le coup d’œil non moins expert du Sphex. Comparez, en effet, le grillon avec le criquet : celui-là doué d’une grosse tête ronde, trapu, ramassé dans sa courte épaisseur, tout noir avec des galons rouges aux cuisses de derrière ; celui-ci grisâtre, fluet, élancé, à petite tête conique, bondissant par la soudaine détente de ses longues jambes postérieures et continuant cet essor avec des ailes plissées en éventail. Comparez-les après tous les deux avec l’éphippigère, qui porte sur le dos son instrument de musique, deux aigres cymbales en forme d’écailles concaves, et qui traîne lourdement son ventre obèse, annelé de vert tendre et de jaune beurre, avec une longue dague au bout ; mettez en parallèle ces trois espèces, et convenez avec moi que, pour se guider dans des choix aussi dissemblables, sans néanmoins sortir du même ordre entomologique, il faut aux Sphex un coup d’œil connaisseur que l’homme, non le premier venu, mais l’homme de science, ne désavouerait pas.

Devant ces prédilections singulières, qui semblent avoir reçu leurs limites de quelque législateur en classification, d’un Latreille par exemple, il devient intéressant de rechercher si les Sphex étrangers à notre pays chassent un gibier de même ordre. Par malheur ici les documents sont rares, et pour la plupart des espèces font même totalement défaut. Cette regrettable lacune a pour cause, avant tout, la superficielle méthode généralement adoptée. On prend un insecte, on le transperce d’une longue épingle, on le fixe dans la boîte à fond de liège, on lui met sous les pattes une étiquette avec un nom latin, et tout est dit sur son compte. Cette manière de comprendre l’histoire entomologique ne me satisfait pas. Vainement on me dira que telle espèce a tant d’articles aux antennes, tant de nervures aux ailes, tant de poils en une région du ventre ou du thorax ; je ne connaîtrai réellement la bête que lorsque je saurai sa manière de vivre, ses instincts, ses mœurs.

Et voyez quelle lumineuse supériorité un renseignement de ce genre énoncé en deux ou trois mots, aurait sur les détails descriptifs, si longs, si pénibles parfois à comprendre. Vous voulez, supposons, me faire connaître le Sphex languedocien, et vous me décrivez tout d’abord le nombre et l’agencement des nervures de l’aile ; vous me parlez de nervures cubitales et de nervures récurrentes. Vient ensuite le portrait écrit de l’insecte. Ici du noir, là du ferrugineux, au bout de l’aile du brun enfumé ; en ce point un velours noir, en cet autre un duvet argenté, en ce troisième une surface lisse. C’est très précis, très minutieux, il faut rendre cette justice à la perspicace patience du descripteur : mais c’est bien long, et puis c’est loin d’être toujours clair, tellement qu’on est excusable de s’y perdre un peu, même alors qu’on n’est pas tout à fait novice. Mais ajoutez à la fastidieuse description seulement ceci : chasse des éphippigères, et avec ces trois mots, le jour aussitôt se fait ; je connais mon Sphex sans erreur possible, lui seul ayant le monopole de pareille proie. Pour donner ce vif trait de lumière, que faudrait-il ? Observer réellement et ne pas faire consister l’entomologie en des séries d’insectes embrochés.

Mais passons et consultons le peu que l’on sait sur le genre de chasse des Sphex étrangers. J’ouvre l’Histoire des Hyménoptères de Lepeletier de Saint-Fargeau, et j’y vois que, par delà la Méditerranée, dans nos provinces algériennes, les Sphex à ailes jaunes et le Sphex à bordures blanches conservent les goûts qui les caractérisent ici. Au pays des palmiers, ils capturent des orthoptères comme ils le font au pays des oliviers. Quoique séparés par l’immensité de la mer, les giboyeurs concitoyens du kabyle et du berbère ont le même gibier que leurs confrères de Provence. J’y vois encore qu’une quatrième espèce, le Sphex africain (Sphex afra), pourchasse des criquets aux environs d’Oran. Enfin j’ai souvenir d’avoir lu, je ne sais plus où, qu’une cinquième espèce guerroie encore contre des criquets dans les steppes des environs de la Caspienne. Ainsi, sur le pourtour de la Méditerranée, nous aurions cinq Sphex différents, dont les larves sont toutes livrées au régime des orthoptères.

Franchissons maintenant l’équateur et allons tout là-bas, dans l’autre hémisphère, aux îles Maurice et de la Réunion, nous y trouverons, non un Sphex, mais un hyménoptère très-voisin, de même tribu, le Chlorion comprimé, faisant la chasse à d’affreux kakerlacs, fléau des denrées dans les navires et dans les ports des colonies. Ces kakerlacs, ne sont autre chose que des blattes, dont une espèce hante nos habitations. Qui ne connaît cet insecte puant, qui, de nuit, grâce à son corps aplati comme le serait celui d’une énorme punaise, se glisse par les interstices des meubles, par les fentes des cloisons et fait irruption partout où il y a des provisions alimentaires à dévorer ? Voilà la blatte de nos maisons, dégoûtante image de la non moins dégoûtante proie chérie du Chlorion. Qu’a donc le kakerlac pour être ainsi choisi comme gibier par un confrère presque de nos Sphex ? C’est bien simple : avec sa forme de punaise, le kakerlac est lui aussi un orthoptère, aux mêmes titres que le grillon, l’éphippigère, le criquet. De ces six exemples, les seuls à moi connus et de provenance si diverse, peut-être serait-il permis de conclure que tous les Sphex sont chasseurs d’orthoptères. Sans adopter une conclusion aussi générale, on voit du moins quelle doit être, la plupart du temps, chez le Sphex, la nourriture des larves.

À ce choix surprenant, il y a une cause. Quelle est-elle ? Quels motifs déterminent un ordinaire, qui, dans les limites rigoureuses d’un même ordre entomologique, se compose ici d’infects kakerlacs, ailleurs de criquets un peu secs, mais de haut goût, ailleurs encore de grillons dodus ou bien d’éphippigères corpulentes ? J’avoue n’y rien comprendre, absolument rien, et livre à d’autres le problème. Remarquons cependant que les orthoptères sont parmi les insectes, ce que les ruminants sont parmi les mammifères. Doués d’une puissante panse et d’un caractère placide, ils pâturent l’herbage et prennent aisément du ventre. Ils sont nombreux, partout répandus, de démarche lente, qui en rend la capture facile ; ils sont en outre de taille avantageuse, qui en fait de maîtresses pièces. Qui nous dira si les Sphex, vigoureux ravisseurs à qui forte proie est nécessaire, ne trouvent dans ces ruminants de la classe des insectes, ce que nous trouvons nous-mêmes dans nos ruminants domestiques, le mouton et le bœuf, des victimes pacifiques, riches de chair ? C’est un peut-être, mais rien de plus.

J’ai mieux qu’un peut-être pour une autre question tout aussi importante. Les consommateurs d’orthoptères ne varient-ils jamais leur régime ? Si le gibier préféré vient à manquer, ne peuvent-ils en accepter un autre ? Le Sphex languedocien trouve-t-il qu’en ce monde, après la grasse éphippigère, il n’y a plus rien de bon ? Le Sphex à bordures blanches n’admet-il à sa table que des criquets ; et le Sphex à ailes jaunes que des grillons ? Ou bien suivant le temps, les lieux, les circonstances, chacun supplée-t-il les vivres de prédilection qui manquent, par d’autres à peu près équivalents ? Constater de pareils faits, s’il s’en produit, serait d’importance majeure, car ils nous enseigneraient si les inspirations de l’instinct sont absolues, immuables, ou bien si elles varient et dans quelles limites. Il est vrai que dans les cellules d’un même Cerceris sont enfouies les espèces les plus variées soit du groupe Bupreste, soit du groupe Charançon, ce qui démontre pour le chasseur une grande latitude de choix ; mais pareille extension des domaines de chasse ne peut être supposée chez les Sphex, que j’ai vus si fidèles à une proie exclusive toujours la même pour chacun d’eux, et qui d’ailleurs trouvent parmi les Orthoptères des groupes à formes les plus différentes. J’ai eu la bonne fortune néanmoins de recueillir un cas, un seul, de changement complet dans la nourriture de la larve, et je l’inscris d’autant plus volontiers dans les archives Sphégiennes, que de pareils faits, scrupuleusement observés, seront un jour des matériaux de fondation pour qui voudra édifier sur des bases solides la psychologie de l’instinct.

Voici le fait. La scène se passe sur une jetée au bord du Rhône. D’un côté le grand fleuve, aux eaux mugissantes ; de l’autre un épais fourré d’osiers, de saules, de roseaux ; entre les deux, un étroit sentier, matelassé de sable fin. Un Sphex à ailes jaunes se présente, sautillant, traînant sa proie. Qu’aperçois-je ? la proie n’est pas un Grillon, mais un vulgaire acridien, un Criquet ! Et cependant l’hyménoptère est bien le Sphex qui m’est si familier, le Sphex à ailes jaunes, le passionné chasseur de Grillons. À peine puis-je en croire le témoignage de mes yeux. — Le terrier n’est pas loin : l’insecte y pénètre et emmagasine son butin. Je m’assieds, décidé à attendre une nouvelle expédition, des heures s’il le faut, pour voir si l’extraordinaire capture se renouvellera. Dans ma position assise, j’occupe toute la largeur du sentier. Deux naïfs conscrits surviennent, récemment tondus, avec cette incomparable tournure d’automates que donnent les premiers jours de caserne. Ils devisent entre eux, parlant sans doute du pays et de la payse ; et tous les deux innocemment, ratissent du couteau une badine de saule. Une appréhension me saisit. Ah ! ce n’est pas facile que d’expérimenter sur la voie publique, où, lorsque se présente enfin le fait épié depuis des années, l’arrivée d’un passant vient troubler, mettre à néant, des chances qui ne se présenteront peut-être plus ! Je me lève, anxieux, pour faire place aux conscrits ; je m’efface dans l’oseraie et laisse l’étroit passage libre. Faire davantage n’était pas prudent. Leur dire : « Mes braves, ne passez pas là », c’eût été empirer le mal. Ils auraient cru à quelque traquenard dissimulé sous le sable ; et des questions se seraient produites auxquelles ne pouvaient se donner raison valable pour eux. Mon invitation d’ailleurs aurait fait de ces désœuvrés des témoins, compagnie fort embarrassante en de telles études. Je me lève donc sans rien dire, m’en remettant à ma bonne étoile. Hélas ! hélas ! la bonne étoile me trahit : la lourde semelle d’ordonnance vient juste appuyer sur le plafond du Sphex. Un frisson me passa dans le corps comme si j’eusse reçu moi-même l’empreinte de la chaussure ferrée.

Les conscrits passés, il fut procédé au sauvetage du contenu du terrier en ruines. Le Sphex s’y trouvait, éclopé par la pression ; et avec lui, non seulement l’acridien que j’avais vu introduire, mais encore deux autres ; en tout trois criquets au lieu des grillons habituels. Pour quels motifs ce changement étrange ? Le voisinage du terrier manquait-il donc de grillons, et l’hyménoptère en détresse se dédommagerait-il avec des acridiens : faute de grives se contentant de merles, ainsi que le dit le proverbe ? J’hésite à le croire, car ce voisinage n’avait rien qui put faire admettre l’absence du gibier favori. Un autre, plus heureux, dégagera du problème cette nouvelle inconnue. Toujours est-il que le Sphex à ailes jaunes, soit par nécessité impérieuse, soit pour des motifs qui m’échappent, remplace parfois sa proie de prédilection, le grillon, par une autre proie, l’acridien, sans ressemblance extérieure avec le premier, mais qui est encore, lui aussi, un orthoptère.

L’observateur d’après lequel Lepeletier de Saint-Fargeau dit un mot des mœurs du même Sphex a été témoin en Afrique, aux environs d’Oran, d’un semblable approvisionnement en criquets. Un Sphex à ailes jaunes a été surpris par lui traînant un acridien. Est-ce là un fait accidentel comme celui dont j’ai été témoin sur les bords du Rhône ? Est-ce l’exception, est-ce la règle ? Les grillons manqueraient-ils dans la campagne d’Oran, et l’hyménoptère les remplacerait-il par des acridiens ? La force des choses m’impose de faire la question sans y trouver de réponse.

C’est ici le lieu d’intercaler certain passage que je puise dans l’Introduction à l’Entomologie de Lacordaire, et contre lequel il me tarde de protester. Le voici : « Darwin, qui a fait un livre exprès pour prouver l’identité du principe intellectuel qui fait agir l’homme et les animaux, se promenant un jour dans son jardin, aperçut à terre, dans son allée, un Sphex qui venait de s’emparer d’une mouche presque aussi grosse que lui. Darwin le vit couper avec ses mandibules la tête et l’abdomen de sa victime, en ne gardant que le thorax, auquel étaient restés attachées les ailes, après quoi il s’envola ; mais un souffle de vent, ayant frappé dans les ailes de la mouche, fit tourbillonner le Sphex sur lui-même et l’empêchait d’avancer ; là-dessus, il se posa de nouveau dans l’allée, coupa une des ailes de la mouche, puis l’autre, et, après avoir ainsi détruit la cause de son embarras, reprit son vol avec le reste de sa proie. Ce fait porte les signes manifestes du raisonnement. L’instinct pourrait avoir porté ce Sphex à couper les ailes de sa victime avant de la porter dans son nid, ainsi que le font quelques espèces du même genre ; mais ici il y eut une suite d’idées et de conséquences de ces idées, tout à fait inexplicables si l’on n’admet pas l’intervention de la raison ».

Il manque à ce petit récit, qui si légèrement accorde la raison à un insecte, je ne dirai pas la vérité, mais même la simple vraisemblance, non dans l’acte lui-même, que j’admets sans réserve aucune, mais dans les mobiles de l’acte. Darwin a vu ce qu’il nous dit, seulement il s’est mépris sur le héros du drame, sur le drame lui-même et sa signification. Il s’est profondément mépris, et je le prouve.

Et d’abord, le vieux savant anglais devait être assez versé dans la connaissance des êtres qu’il ennoblit si libéralement, pour appeler les choses par leur nom. Prenons alors le mot Sphex dans sa rigueur scientifique. Dans cette hypothèse, par quelle étrange aberration ce Sphex d’Angleterre, s’il y en a dans ce pays, choisissait-il pour proie une mouche lorsque ses congénères chassent un gibier si différent, des Orthoptères ? En admettant même, à mon sens, l’inadmissible, une mouche pour gibier de Sphex, d’autres impossibilités se pressent. Il est maintenant d’évidence que les Hyménoptères fouisseurs n’apportent pas à leurs larves des cadavres, mais une proie seulement engourdie, paralysée. Que signifie alors cette proie dont le Sphex coupe la tête, l’abdomen, les ailes ? Le tronçon emporté n’est plus qu’un morceau de cadavre, qui souillerait de son infection la cellule, sans être d’aucune utilité pour la larve, dont l’éclosion n’aura lieu que quelques jours après. C’est aussi clair que le jour : en faisant son observation, Darwin n’avait pas devant lui un Sphex dans le sens rigoureux du mot. Qu’a-t-il donc vu ?

Le terme de mouche, par lequel est désignée la proie saisie, est un mot fort vague, qui peut s’appliquer à la majorité de l’ordre immense des Diptères, et nous laisse par conséquent indécis entre des milliers d’espèces. L’expression de Sphex est très-probablement, elle aussi, prise dans un sens aussi peu déterminé. Sur la fin du dernier siècle, à l’époque où parut le livre de Darwin, on désignait par cette expression non seulement les Sphégiens proprement dits, mais en particulier les Crabroniens. Or, parmi ces derniers, quelques-uns, pour l’approvisionnement des larves, chassent des Diptères, des mouches, proie qu’exige l’Hyménoptère inconnu du naturaliste anglais. Le Sphex de Darwin serait-il donc un Crabronien ? Pas davantage, car pour ces chasseurs de Diptères, comme pour les chasseurs de tout autre gibier, il faut des proies qui se conservent fraîches, immobiles, mais à demi vivantes, pendant les quinze jours ou les trois semaines qu’exigent l’éclosion des œufs et le complet développement des larves. À tous ces petits ogres, il faut viande du jour, et non chair corrompue ou même faisandée. C’est là une règle à laquelle je ne connais pas d’exception. Le mot de Sphex ne peut donc être pris même avec sa vieille signification.

Au lieu d’un fait précis, vraiment digne de la science, c’est une énigme à déchiffrer. Continuons à sonder l’énigme. Divers Crabroniens, par leur taille, leur forme, leur livrée, mélange de noir et de jaune, ont avec les Guêpes une ressemblance assez grande pour tromper tout regard non expert dans les délicates distinctions de l’entomologie. Aux yeux de toute personne qui n’a pas fait sur pareil sujet des études spéciales, un Crabronien est une Guêpe. Ne pourrait-il se faire que l’observateur anglais, regardant les choses de haut et jugeant indigne d’un sévère examen le fait infime qui devait néanmoins corroborer ses transcendantes vues théoriques et faire accorder la raison à la bête, ait commis à son tour une erreur, mais inverse et bien excusable, en prenant une Guêpe pour un Crabronien ? Je l’affirmerais presque et voici mes raisons.

Les Guêpes, sinon toujours, du moins souvent, élèvent la famille avec une nourriture animale ; mais, au lieu d’amasser d’avance, dans chaque cellule, une provision de gibier, elles distribuent la nourriture aux larves, une à une et plusieurs fois par jour ; elles les servent de bouche à bouche, leur donnent la becquée, ainsi que le font le père et la mère pour les oisillons. Et cette becquée se compose d’une fine marmelade d’insectes broyés, porphyrisés entre les mandibules de la Guêpe nourrice. Les insectes préférés pour la préparation de cette pâtée du jeune âge sont des Diptères, des mouches vulgaires surtout ; si de la viande fraîche se présente, c’est une aubaine dont il est largement profité. Qui n’a vu les Guêpes pénétrer audacieusement dans nos cuisines ou se jeter sur l’étal des bouchers, pour découper un lopin de chair à leur convenance et l’emporter aussitôt, dépouille opime à l’usage des larves ? Lorsque les volets à demi fermés découpent sur le parquet d’un appartement une bande ensoleillée, où la Mouche domestique vient faire voluptueusement la sieste ou s’épousseter les ailes, qui n’a vu la Guêpe faire brusque irruption, fondre sur le Diptère, le broyer entre les mandibules et fuir avec le butin ? Encore une pièce réservée aux carnivores nourrissons.

Tantôt sur les lieux mêmes de la prise, tantôt en route, tantôt au nid, la pièce est démembrée. Les ailes, de valeur nutritive nulle, sont coupées et rejetées ; les pattes, pauvres de suc, sont parfois aussi dédaignées. Reste un tronçon de cadavre, tête, thorax, abdomen, unis ou séparés, que la Guêpe mâche et remâche pour la réduire en une bouillie, régal des larves. J’ai essayé de me substituer aux nourrices dans cette éducation avec une purée de mouches. Mon sujet d’expérience était un nid de Polistes gallica, cette Guêpe qui fixe aux rameaux d’un arbuste sa petite rosace de cellules en papier gris. Mon matériel de cuisine était un morceau de plaque de marbre sur lequel je broyais la marmelade de mouches, après avoir nettoyé les pièces du gibier, c’est-à-dire après leur avoir enlevé les parties trop coriaces, ailes et pattes ; enfin la cuiller à bouche était une fine paille, au bout de laquelle le mets était servi, d’une cellule à l’autre, à chaque nourrisson entrebâillant les mandibules non moins bien que le feraient les oisillons d’un nid. Pour élever les couvées de moineaux, joie du jeune âge, je ne m’y prenais pas autrement et ne réussissais pas mieux. Tout marcha donc à souhait tant que ne faiblit pas ma patience, bien mise à l’épreuve par une éducation si absorbante et si minutieuse.

À l’obscurité de l’énigme succède la pleine lumière du vrai au moyen de l’observation que voici, faite avec tout le loisir que réclame une rigoureuse précision. Dans les premiers jours d’octobre, deux grandes touffes d’aster en fleur devant la porte de mon cabinet de travail deviennent le rendez-vous d’une foule d’insectes, parmi lesquels dominent l’Abeille domestique et un Éristale (Eristalis tenax). Il s’en élève un doux murmure pareil à celui dont nous parle Virgile :


Sœpe levi somnum suadebit inire susurro.


Mais si le poète n’y trouve qu’une excitation aux charmes du sommeil, le naturaliste y voit sujet d’étude : tout ce petit peuple en liesse sur les dernières fleurs de l’année lui fournira peut-être quelque document inédit. Me voilà donc en observation devant les deux touffes aux innombrables corolles liliacées.

L’air est d’un calme parfait, le soleil violent, l’atmosphère lourde, signes d’un prochain orage, mais conditions éminemment favorables au travail des Hyménoptères, qui semblent prévoir les pluies du lendemain et redoublent d’activité pour mettre à profit l’heure présente. Les Abeilles butinent donc avec ardeur, les Éristales volent gauchement d’une fleur à l’autre. Par moments, au sein de la population paisible, se gonflant le jabot de liqueur nectarée, fait soudain irruption la Guêpe, insecte de rapine qu’attire ici la proie et non le miel.

Également ardentes au carnage, mais de force très-inégale, deux espèces se partagent l’exploitation du gibier : la Guêpe commune (Vespa vulgaris), qui capture des Éristales, et la guêpe frelon (Vespa crabro), qui ravit des Abeilles domestiques. Des deux parts, la méthode de chasse est la même. D’un vol impétueux, croisé et recroisé de mille manières les deux bandits explorent la nappe de fleurs, et brusquement se précipitent vers la proie convoitée, qui, sur ses gardes, s’envole tandis que le ravisseur, dans son élan, vient heurter du front la fleur déserte. Alors la poursuite se continue dans les airs ; on dirait l’épervier chassant l’alouette. Mais l’Abeille et l’Éristale, par de brusques crochets, ont bientôt déjoué les tentatives de la Guêpe, qui reprend ses évolutions au-dessus de la gerbe de fleurs. Enfin, moins prompte à la fuite, tôt ou tard une pièce est saisie. Aussitôt la Guêpe commune se laisse choir avec son Éristale parmi le gazon ; à l’instant aussi, de mon côté, je me couche à terre, écartant doucement, des deux mains, les feuilles mortes et les brins d’herbe qui pourraient gêner le regard ; et voici le drame auquel j’assiste, si les précautions sont bien prises pour ne pas effaroucher le chasseur.

C’est d’abord entre la Guêpe et l’Éristale, plus gros qu’elle, une lutte désordonnée dans le fouillis du gazon. Le Diptère est sans armes, mais il est vigoureux ; un aigu piaulement d’ailes dénote sa résistance désespérée. La Guêpe porte poignard ; mais elle ne connaît pas le méthodique emploi de l’aiguillon, elle ignore les points vulnérables, si bien connus des ravisseurs à qui proie longtemps fraîche est nécessaire. Ce que réclament ses nourrissons, c’est une marmelade de mouches broyées à l’instant même ; et dès lors peu importe à la Guêpe la manière dont le gibier est tué. Le dard opère donc sans méthode aucune, à l’aveugle. On le voit s’adresser au dos de la victime, aux flancs, à la tête, au thorax, au ventre indifféremment, suivant les chances de la lutte corps à corps. L’Hyménoptère paralysant sa victime agit en chirurgien, dont une main habile dirige le scalpel ; la Guêpe tuant sa proie agit en vulgaire assassin, qui, dans la lutte, poignarde au hasard. Aussi la résistance de l’Éristale est longue ; et sa mort est la suite plutôt de coups de ciseaux que de coups de dague. Ces ciseaux sont les mandibules de la Guêpe, taillant, éventrant, dépeçant. Quand la pièce est bien garrottée, immobilisée entre les pattes du ravisseur, la tête tombe d’un coup de mandibules ; puis les ailes sont tranchées à leur jonction avec l’épaule ; les pattes les suivent, coupées une à une ; enfin le ventre est rejeté, mais vide des entrailles, que la Guêpe paraît adjoindre au morceau préféré. Ce morceau est uniquement le thorax, plus riche en muscles que le reste de l’Éristale. Sans tarder davantage, la Guêpe l’emporte au vol, entre les pattes. Arrivée au nid, elle en fera marmelade, pour distribuer la becquée aux larves.

À peu près ainsi agit le Frelon qui vient de saisir une Abeille ; mais avec lui, ravisseur géant, la lutte ne peut être de longue durée, malgré l’aiguillon de la victime. Sur la fleur même où la capture a été faite, plus souvent sur quelque rameau d’un arbuste du voisinage, le Frelon prépare sa pièce. Le jabot de l’Abeille fut tout d’abord crevé, et le miel, qui en découle, lapé. La prise est ainsi double : prise d’une goutte de miel, régal du chasseur, et prise de l’Hyménoptère, régal de la larve. Parfois les ailes sont détachées, ainsi que l’abdomen ; mais en général, le Frelon se contente de faire de l’Abeille une masse informe, qu’il emporte sans rien dédaigner. C’est au nid que les parties de valeur nutritive nulle, que les ailes surtout doivent être rejetées. Enfin il lui arrive de préparer la marmelade sur les lieux mêmes de chasse, c’est-à-dire de broyer l’Abeille entre ses mandibules après en avoir retranché les ailes, les pattes et quelquefois aussi l’abdomen.

Voilà donc bien, dans tous ses détails, le fait observé par Darwin. Une Guêpe (Vespa vulgaris) saisit une grosse Mouche (Eristalis tenax) ; à coups de mandibules, elle tranche la tête, les ailes, l’abdomen, les pattes de la victime, et ne conserve que le thorax, qu’elle emporte au vol. Mais ici, pas le moindre souffle d’air à invoquer pour expliquer le motif du dépècement ; d’ailleurs la chose se passe dans un abri parfait, dans l’épaisseur du gazon. Le ravisseur rejette de sa proie ce qu’il juge sans valeur pour ses larves ; et tout se réduit là.

Bref, une Guêpe est certainement le héros du récit de Darwin. Que devient alors ce calcul si rationnel de la bête qui, pour mieux lutter contre le vent, coupe à sa proie l’abdomen, la tête, les ailes et ne garde que le thorax ? Il devient un fait des plus simples, d’où ne découlent en rien les grosses conséquences que l’on veut en tirer ; le fait bien trivial d’une Guêpe qui, sur place, commence le dépècement de sa proie et ne garde que le tronçon jugé digne des larves. Loin d’y voir le moindre indice de raisonnement, je n’y trouve qu’un acte d’instinct, si élémentaire qu’il ne vaut vraiment pas la peine de s’y arrêter.

Rabaisser l’homme, exalter la bête pour établir un point de contact, puis un point de fusion, telle a été, telle est encore la marche générale dans les hautes théories en vogue de nos jours. Ah ! combien, dans ces sublimes théories, engouement maladif de l’époque, ne trouve-t-on pas, magistralement affirmées, de preuves qui, soumises aux lumières expérimentales, finiraient dérisoirement comme le Sphex du docte Érasme Darwin.


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