Souvenirs entomologiques/Série 1/Chapitre 8

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VIII

LA LARVE ET LA NYMPHE




L’œuf du Sphex à ailes jaunes est blanc, allongé, cylindrique, un peu courbé en arc, et mesure de trois à quatre millimètres en longueur. Au lieu d’être pondu au hasard, sur un point quelconque de la victime, il est au contraire, déposé sur un point privilégié et invariable, enfin il est placé en travers de la poitrine du Grillon, un peu par côté, entre la première et la seconde paire de pattes. Celui du Sphex à bordures blanches et celui du Sphex languedocien occupent une position semblable, le premier sur la poitrine d’un Criquet, le second sur la poitrine d’une Éphippigère. Il faut que le point choisi présente quelque particularité d’une haute importance pour la sécurité de la jeune larve, puisque je ne l’ai jamais vu varier.

L’éclosion a lieu au bout de trois ou quatre jours. Une tunique des plus délicates se déchire, et on a sous les yeux un débile vermisseau, transparent comme du cristal, un peu atténué et comme étranglé en avant, légèrement renflé en arrière, et orné, de chaque côté, d’un étroit filet blanc formé par les principaux troncs trachéens. La faible créature occupe la position même de l’œuf. Sa tête est comme implantée au point même où l’extrémité antérieure de l’œuf était fixée, et tout le reste du corps s’appuie simplement sur la victime sans y adhérer. On ne tarde pas à distinguer, par transparence, dans l’intérieur du vermisseau, des fluctuations rapides, des ondes qui marchent les unes à la suite des autres avec une mathématique régularité, et qui naissant du milieu du corps, se propagent, les unes en avant, les autres en arrière. Ces mouvements ondulatoires sont dus au canal digestif, qui s’abreuve à longs traits des sucs puisés dans les flancs de la victime.

Arrêtons-nous un instant sur un spectacle fait pour captiver l’attention. La proie est couchée sur le dos, immobile. Dans la cellule du Sphex à ailes jaunes, c’est un Grillon, ce sont trois et quatre Grillons empilés ; dans la cellule du Sphex languedocien, c’est une pièce unique mais proportionnellement énorme, une Éphippigère ventrue. Le vermisseau est perdu s’il vient à être arraché du point où il puise la vie ; tout est fini pour lui s’il fait une chute, car dans sa débilité et privé qu’il est des moyens de se mouvoir, comment retrouvera-t-il le point où il doit s’abreuver ? Un rien suffit à la victime pour se débarrasser de l’animalcule qui lui ronge les entrailles, et la gigantesque proie se laisse faire, sans le moindre frémissement de protestation. Je sais bien qu’elle est paralysée, qu’elle a perdu l’usage des pattes sous l’aiguillon de son meurtrier ; mais encore, récente comme elle est, conserve-t-elle plus ou moins les facultés motrices et sensitives dans les régions non atteintes par le dard. L’abdomen palpite, les mandibules s’ouvrent et se referment, les filets abdominaux oscillent ainsi que les antennes. Qu’adviendrait-il si le ver mordait en l’un des points encore impressionnables, au voisinage des mandibules, ou même sur le ventre qui, plus tendre et plus succulent, semblerait pourtant devoir fournir les premières bouchées du faible vermisseau ? Mordus dans le vif, le Grillon, le Criquet, l’Éphippigère, auraient au moins quelques frémissements de peau ; et cela suffirait pour détacher, pour faire choir l’infime larve, désormais perdue sans doute, exposée à se trouver sous la redoutable tenaille des mandibules.

Mais il est une partie du corps où pareil danger n’est pas à craindre, la partie que l’Hyménoptère a blessée de son dard, enfin le thorax. Là et seulement là, sur une victime récente, l’expérimentateur peut fouiller avec la pointe d’une aiguille, percer de part en part, sans que le patient manifeste signe de douleur. Eh bien, c’est là aussi que l’œuf est invariablement pondu ; c’est par là que la jeune larve entame toujours sa proie. Rongé en un point qui n’est plus apte à la douleur, le Grillon reste donc immobile. Plus tard, lorsque le progrès de la plaie aura gagné un point sensible, il se démènera sans doute dans la mesure de ce qui lui est permis ; mais il sera trop tard : sa torpeur sera trop profonde, et d’ailleurs l’ennemi aura pris des forces. Ainsi s’explique pourquoi l’œuf est déposé en un point invariable, au voisinage des blessures faites par l’aiguillon, sur le thorax enfin, non au milieu, où la peau serait peut-être épaisse pour le vermisseau naissant, mais de côté, vers la jointure des pattes, où la peau est bien plus fine. Quel choix judicieux, quelle logique de la part de la mère lorsque, sous terre, dans une complète obscurité, elle discerne sur la victime et adopte le seul point convenable pour son œuf !

J’ai élevé des larves de Sphex en leur donnant, l’un après l’autre, les Grillons pris dans les cellules ; et j’ai pu suivre ainsi jour par jour les progrès rapides de mes nourrissons. Le premier Grillon, celui-là même sur lequel l’œuf a été pondu, est attaqué, ainsi que je viens de le dire, vers le point où le dard du chasseur s’est porté en second lieu, c’est-à-dire entre la première et la seconde paire de pattes. En peu de jours, la jeune larve a creusé dans la poitrine de la victime un puits suffisant pour y plonger à demi. Il n’est pas rare de voir alors le Grillon, mordu au vif, agiter inutilement les antennes et les filets abdominaux, ouvrir et fermer à vide les mandibules, et même remuer quelque patte. Mais l’ennemi est en sûreté et fouille impunément ses entrailles. Quel épouvantable cauchemar pour le Grillon paralysé !

Cette première ration est épuisée dans l’intervalle de six à sept jours ; il n’en reste que la carcasse tégumentaire, dont toutes les pièces sont à peu près en place. La larve, dont la longueur est alors d’une douzaine de millimètres, sort du corps du Grillon par le trou qu’elle a pratiqué au début dans le thorax. Pendant cette opération, elle subit une mue, et sa dépouille reste souvent engagée dans l’ouverture par où elle est sortie. Après le repos de la mue, une seconde ration est entamée. Fortifiée maintenant, la larve n’a rien à craindre des faibles mouvements du Grillon, dont la torpeur chaque jour croissante, a eu le temps d’éteindre les dernières velléités de résistance, depuis plus d’une semaine que les coups d’aiguillon ont été donnés. Aussi l’attaque-t-elle sans précaution, et habituellement par le ventre, plus tendre et plus riche en sucs. Bientôt vient le tour du troisième Grillon, et enfin celui du quatrième, qui est dévoré en une dizaine d’heures. De ces trois dernières victimes, il ne reste que les téguments coriaces dont les diverses pièces sont démembrées une à une et soigneusement vidées. Si une cinquième ration lui est offerte, la larve la dédaigne ou y touche à peine, non par tempérance, mais par une impérieuse nécessité. Remarquons, en effet, que jusqu’ici la larve n’a rejeté aucun excrément, et que son intestin, où se sont engouffrés quatre Grillons, est tendu jusqu’à crever.

Une nouvelle ration ne peut donc tenter sa gloutonnerie, et désormais elle songe à se faire un habitacle de soie. En tout, son repas a duré de dix à douze jours, sans discontinuer. À cette époque, la longueur de la larve mesure de 25 à 30 millimètres, et la plus grande largeur de 5 à 6. Sa forme générale, un peu élargie en arrière, graduellement rétrécie en avant, est conforme au type ordinaire des larves d’Hyménoptères. Ses segments sont au nombre de quatorze, en y comprenant la tête, fort petite et armée de faibles mandibules, qu’on croirait incapables du rôle qu’elles viennent de remplir. De ces quatorze segments, les intermédiaires sont munis de stigmates. Sa livrée se compose d’un fond blanc jaunâtre, semé d’innombrables ponctuations d’un blanc crétacé.

Nous venons de voir la larve commencer le deuxième Grillon par le ventre, partie la plus juteuse, la plus moelleuse de la pièce de gibier. Pareille à l’enfant, qui lèche d’abord le raisiné de sa tartine et mord après sur le pain d’une dent dédaigneuse, elle va tout de suite au meilleur, aux viscères abdominaux, et laisse pour le loisir d’une douce digestion les chairs qu’il faut patiemment extraire de leur étui de corne. Cependant le vermisseau tout jeune, au sortir de l’œuf, ne débute pas avec semblable friandise : à lui le pain d’abord et puis le raisiné. Il n’a pas le choix : il doit mordre, pour première bouchée, en pleine poitrine, au point même où la mère a fixé l’œuf. C’est un peu plus dur, mais la place est sûre, à cause de l’inertie profonde dans laquelle trois coups de stylet ont plongé le thorax. Ailleurs il y aurait, sinon toujours, du moins souvent, des frémissements spasmodiques, qui détacheraient le faible ver et l’exposeraient ainsi à de terribles chances, au milieu d’un amoncellement de victimes dont les jambes postérieures, dentelées en scie, peuvent avoir de loin en loin quelques soubresauts et dont les mandibules peuvent encore happer. Ce sont donc bien des motifs de sécurité et non les appétits du ver qui déterminent le choix de la mère pour l’emplacement de l’œuf.

À ce même sujet, un soupçon me vient. La première ration, le Grillon sur lequel l’œuf est pondu, expose plus que les autres le ver à des chances périlleuses. D’abord la larve n’est encore qu’un frêle vermisseau ; et puis la victime est toute récente et par conséquent dans les meilleures conditions pour donner signe d’un reste de vie. Cette première pièce doit être paralysée aussi complètement que possible : à elle donc les trois coups d’aiguillon de l’Hyménoptère. Mais les autres, dont la torpeur devient plus profonde à mesure qu’elles vieillissent, les autres que la larve attaquera devenue forte, exigent-elles d’être opérées avec le même soin ? Une seule piqûre, deux piqûres dont les effets gagneraient peu à peu de proche en proche tandis que le ver dévore sa première ration, ne pourraient-elles suffire ? Le liquide venimeux est trop précieux pour que l’Hyménoptère le prodigue sans nécessité : c’est la munition de chasse dont l’emploi doit se faire avec économie. Du moins si j’ai pu assister à trois coups de dard consécutifs sur la même victime, d’autres fois je n’en ai vu donner que deux. Il est vrai que la pointe frémissante de l’abdomen du Sphex semblait rechercher le point favorable pour une troisième blessure, qui m’a échappé si réellement elle est faite. J’inclinerais donc à croire que la première ration est toujours poignardée trois fois, mais que les autres, par économie, ne reçoivent que deux coups d’aiguillon. L’étude des Ammophiles, chasseurs de Chenilles, viendra plus tard confirmer ce soupçon.

Le dernier Grillon dévoré, la larve s’occupe du tissage du cocon. En moins de deux fois vingt-quatre heures, l’œuvre est achevée. Désormais l’habile ouvrière peut, en sûreté sous un abri impénétrable, s’abandonner à cette profonde torpeur qui la gagne invinciblement, à cette manière d’être sans nom, qui n’est ni le sommeil, ni la veille, ni la mort, ni la vie, et d’où elle doit sortir transfigurée au bout de dix mois. Peu de cocons sont aussi complexes que le sien. On y trouve, en effet, outre un lacis grossier et extérieur, trois couches distinctes figurant comme trois cocons inclus l’un dans l’autre. Examinons en détail ces diverses assises de l’édifice de soie.

C’est en premier lieu une trame à claire-voie, grossière, aranéeuse, sur laquelle la larve s’isole d’abord et se suspend comme dans un hamac, pour travailler plus aisément au cocon proprement dit. Ce réseau incomplet, tissé à la hâte pour servir d’échafaudage de construction, est formé de fil jetés au hasard, qui relient des grains de sable, des parcelles terreuses et les reliefs du festin de la larve, les cuisses encore galonnées de rouge du Grillon, les pattes, les calottes crâniennes. L’enveloppe suivante, qui est la première du cocon proprement dit, se compose d’une tunique feutrée, d’un roux clair, très-fine, très-souple et irrégulièrement chiffonnée. Quelques fils jetés çà et là la rattachent à l’échafaudage précédent et à l’enveloppe suivante. Elle forme une bourse cylindrique, close de toute part, et d’une ampleur trop grande pour le contenu, ce qui donne lieu aux plis de sa surface.

Vient ensuite un étui plastique, de dimensions notablement plus petites que celles de la bourse qui le contient, presque cylindrique, arrondi au pôle supérieur, vers lequel est tournée la tête de la larve, et terminé en cône obtus au pôle inférieur. Sa couleur est encore d’un roux clair, excepté vers le cône inférieur, dont la teinte est plus sombre. Sa consistance est assez ferme ; cependant il cède à une pression modérée, si ce n’est dans sa partie conique qui résiste à la pression des doigts et paraît contenir un corps dur. En ouvrant cet étui, on voit qu’il est formé de deux couches étroitement appliquées l’une contre l’autre, mais séparables sans difficulté. La couche externe est un feutre de soie, en tout pareil à celui de la bourse précédente, la couche interne ou la troisième du cocon, est une sorte de laque, un enduit brillant d’un brun violet foncé, cassant, fort doux au toucher, et dont la nature paraît toute différente de celle du reste du cocon. On reconnaît, en effet, à la loupe, qu’au lieu d’être un feutre de filaments soyeux comme les enveloppes précédentes, c’est un enduit homogène d’un vernis particulier, dont l’origine est assez singulière comme on va le voir. Quant à la résistance du pôle conique du cocon, on reconnaît qu’elle a pour cause un tampon de matière friable, d’un noir violacé, où brillent de nombreuses particules noires. Ce tampon, c’est la masse desséchée des excréments que la larve rejette, une seule fois pour toutes, dans l’intérieur même du cocon. C’est encore à ce noyau stercoral qu’est due la nuance plus foncée du pôle conique du cocon. En moyenne, la longueur de cette demeure complexe est de 27 millimètres, et sa plus grande largeur de 9.

Revenons au vernis violacé qui enduit l’intérieur du cocon. J’ai cru d’abord devoir l’attribuer aux glandes sérifiques qui, après avoir servi à tisser la double tunique de soie et son échafaudage, l’auraient sécrété en dernier lieu. Pour me convaincre, j’ai ouvert des larves qui venaient de finir leur travail de filandières et n’avaient pas encore commencé de déposer leur laque. À cette époque, je n’ai vu aucune trace de fluide violet dans les glandes à soie. Cette nuance ne se retrouve que dans le canal digestif, gonflé d’une pulpe amaranthe ; on la retrouve encore, mais plus tard, dans le tampon stercoral relégué à l’extrémité inférieure du cocon. Hors de là, tout est blanc, ou faiblement teinté de jaune. Loin de moi la pensée de vouloir faire badigeonner son cocon à la larve avec les résidus excrémentiels ; cependant je suis convaincu que ce badigeon est un produit de l’appareil digestif, et je soupçonne, sans pouvoir l’affirmer, ayant eu la maladresse de manquer à plusieurs reprises l’occasion favorable pour m’en assurer, que la larve dégorge et applique avec la bouche la quintessence de la pulpe amaranthe de son estomac, pour former l’enduit de laque. Ce ne serait qu’après ce dernier travail, qu’elle rejetterait en une masse unique les résidus de la digestion ; et l’on s’expliquerait ainsi la rebutante nécessité où est la larve de faire séjourner ses excréments dans l’intérieur même de son habitacle.

Quoi qu’il en soit, l’utilité de cette couche de laque n’est pas douteuse ; sa parfaite imperméabilité doit mettre la larve à l’abri de l’humidité qui la gagnerait évidemment dans l’asile précaire que la mère lui a creusé. Rappelons-nous, en effet, que la larve est enfouie à quelques pouces de profondeur à peine dans un sol sablonneux et découvert. Pour juger à quel point les cocons ainsi vernissés peuvent résister à l’accès de l’humidité, j’en ai tenu d’immergés dans l’eau plusieurs journées entières, sans trouver après des vestiges d’humidité dans leur intérieur. En parallèle avec ce cocon du Sphex, à couches multiples, si bien disposées pour protéger la larve dans un terrier lui-même sans protection, mettons le cocon du Cerceris tuberculé, reposant sous l’abri sec d’une couche de grès, à un demi-mètre et plus de profondeur. Ce cocon a la forme d’une poire très-allongée, avec le petit bout tronqué. Il se compose d’une seule enveloppe de soie, si délicate, si fine, que la larve se voit à travers. En mes nombreuses observations entomologiques, j’ai toujours vu l’industrie de la larve et celle de la mère se suppléer ainsi mutuellement. Pour un domicile profond, bien abrité, le cocon est d’étoffe légère ; pour un domicile superficiel, exposé aux intempéries, le cocon est de robuste structure.

Neuf mois s’écoulent pendant lesquels s’effectue un travail où tout est mystère. Je franchis ce laps de temps rempli par l’inconnu de la transformation, et, pour arriver à la nymphe, je passe, sans transition, de la fin du mois de septembre aux premiers jours du mois de juillet suivant. La larve vient de rejeter sa dépouille fanée ; la nymphe, organisation transitoire, ou mieux insecte parfait au maillot, attend immobile l’éveil qui doit tarder encore un mois. Les pattes, les antennes, les pièces étalées de la bouche et les moignons des ailes ont l’aspect du cristal le plus liquide, et sont régulièrement étendus sous le thorax et l’abdomen. Le reste du corps est d’un blanc opaque, très-légèrement lavé de jaune. Les quatre segments intermédiaires de l’abdomen portent de chaque côté un prolongement étroit et obtus. Le dernier segment, terminé en dessus par une expansion lamelleuse en forme de secteur de cercle, est armé en dessous de deux mamelons coniques disposés côte à côte ; ce qui forme en tout onze appendices étoilant le contour de l’abdomen. Telle est la délicate créature qui, pour devenir un Sphex, doit revêtir une livrée mi-partie noire et rouge, et se dépouiller de la fine pellicule qui l’emmaillote étroitement.

J’ai été curieux de suivre jour après jour l’apparition et les progrès de la coloration des nymphes, et d’expérimenter si la lumière solaire, cette palette féconde où la nature puise ses couleurs, pourrait influencer ces progrès. Dans ce but, j’ai extrait des nymphes de leurs cocons pour les renfermer dans des tubes de verre, dont les uns, tenus dans une obscurité complète, réalisaient pour les nymphes les conditions naturelles et me servaient de termes de comparaison, et dont les autres, appendus contre un mur blanc, recevaient tout le jour une vive lumière diffuse. Dans ces conditions diamétralement opposées, l’évolution des couleurs s’est maintenue des deux côtés dans la parité ; ou bien, si quelques légères discordances ont eu lieu, c’est au désavantage des nymphes exposées à la lumière. Tout au contraire de ce qui se passe dans les plantes, la lumière n’influe donc pas sur la coloration des insectes, ne l’accélère même pas ; et cela doit être puisque, dans les espèces les plus privilégiées sous le rapport de l’éclat, les Buprestes et les Carabes par exemple, les merveilleuses splendeurs qu’on croirait dérobées à un rayon de soleil, sont en réalité élaborées dans les ténèbres des entrailles du sol ou dans les profondeurs du tronc carié d’un arbre séculaire.

Les premiers linéaments colorés se montrent sur les yeux, dont la cornée à facette passe successivement du blanc au fauve, puis à l’ardoisé, enfin au noir. Les yeux simples du sommet du front, les ocelles, participent à leur tour à cette coloration, avant que le reste du corps ait encore rien perdu de sa teinte neutre, le blanc. Il est à remarquer que cette précocité de l’organe le plus délicat, l’œil, est générale chez tous les animaux. Plus tard, un trait enfumé se dessine supérieurement dans le sillon qui sépare le mésothorax du métathorax, et, vingt-quatre heures après, tout le dos du mésothorax est noir. En même temps, la tranche du prothorax s’obombre, un point noir apparaît dans la partie centrale et supérieure du métathorax, et les mandibules se couvrent d’une teinte ferrugineuse. Une nuance de plus en plus foncée gagne graduellement les deux segments extrêmes du thorax, et finit par atteindre la tête et les hanches. Une journée suffit pour transformer en un noir profond la teinte enfumée de la tête et des segments extrêmes du thorax. C’est alors que l’abdomen prend part à la coloration rapidement croissante. Le bord de ses segments antérieurs se teinte d’aurore, et ses segments postérieurs acquièrent un liséré d’un noir cendré. Enfin les antennes et les pattes, après avoir passé par des nuances de plus en plus foncées, deviennent noires ; la base de l’abdomen est entièrement envahie par le rouge orangé, et son extrémité par le noir. La livrée serait alors complète, si ce n’était les tarses et les pièces de la bouche qui sont d’un roux transparent, et les moignons des ailes qui sont d’un noir cendré. Vingt-quatre heures après, la nymphe doit rompre ses entraves.

Il ne faut que de six à sept jours à la nymphe pour revêtir ses teintes définitives, en ne tenant compte des yeux, dont la coloration précoce devance d’une quinzaine de jours celle du reste du corps. D’après cet aperçu, la loi de l’évolution chromatique est facile à saisir. On voit qu’en laissant de côté les yeux et les ocelles, dont la perfection hâtive rappelle ce qui a lieu dans les animaux supérieurs, le lieu de départ de la coloration est un point central, le mésothorax, d’où elle gagne progressivement, par une marche centrifuge, d’abord le reste du thorax, puis la tête et l’abdomen, enfin les divers appendices, les antennes et les pattes. Les tarses et les pièces de la bouche se colorent plus tard encore, et les ailes ne prennent leur teinte qu’après être sorties de leurs étuis.

Voilà maintenant le Sphex paré de sa livrée, il lui reste à se dépouiller de son enveloppe de nymphe. C’est une tunique très-fine, exactement moulée sur les moindres détails de structure, voilant à peine la forme et les couleurs de l’insecte parfait. Pour préluder au dernier acte de la métamorphose, le Sphex, sorti tout à coup de sa torpeur, commence à s’agiter violemment, comme pour appeler la vie dans ses membres si longtemps engourdis. L’abdomen est tour à tour allongé ou raccourci ; les pattes sont brusquement tendues, puis fléchies, puis tendues encore, et leurs diverses articulations roidies avec effort. L’animal arc-bouté sur la tête et la pointe de l’abdomen, la face ventrale en dessus, distend à plusieurs reprises, par d’énergiques secousses, l’articulation du cou et celle du pédicule qui rattache l’abdomen au thorax. Enfin ses efforts sont couronnés de succès, et après un quart d’heure de cette rude gymnastique, le fourreau, tiraillé de toute part, se déchire au cou, autour de l’insertion des pattes et vers le pédicule de l’abdomen, en un mot partout où la mobilité des parties a permis des dislocations assez violentes.

De toutes ces ruptures dans le voile à dépouiller, il résulte plusieurs lambeaux irréguliers dont le plus considérable enveloppe l’abdomen et remonte sur le dos du thorax. C’est à ce lambeau qu’appartiennent les fourreaux des ailes. Un second lambeau enveloppe la tête. Enfin chaque patte a son étui particulier, plus ou moins maltraité vers la base. Le grand lambeau, qui fait à lui seul la majeure partie de l’enveloppe, est dépouillé par des mouvements alternatifs de contraction et de dilatation dans l’abdomen. Par ce mécanisme, il est lentement refoulé en arrière, où il finit par former une petite pelote reliée quelque temps à l’animal par des filaments trachéens. Le Sphex retombe alors dans l’immobilité, et l’opération est finie. Cependant la tête, les antennes et les pattes sont encore plus ou moins voilées. Il est évident que le dépouillement des pattes en particulier ne peut se faire tout d’une pièce, à cause des nombreuses aspérités ou épines dont elles sont armées. Aussi ces divers lambeaux de pellicule se dessèchent-ils sur l’animal pour être détachés plus tard par le frottement des pattes. Ce n’est que lorsque le Sphex a acquis toute sa vigueur qu’il effectue cette desquamation finale, en se brossant, lissant, peignant tout le corps avec ses tarses.

La manière dont les ailes sortent de leurs étuis est ce qu’il y a de plus remarquable dans l’opération du dépouillement. À l’état de moignon, elles sont plissées dans le sens de leur longueur et très-contractées. Peu de temps avant leur apparition normale, on peut facilement les extraire de leurs fourreaux ; mais alors elles ne s’étalent pas et restent toujours crispées. Au contraire, quand le grand lambeau dont leurs fourreaux font partie est refoulé en arrière par les mouvements de l’abdomen, on voit les ailes sortir peu à peu des étuis, prendre immédiatement, à mesure qu’elles deviennent libres, une étendue démesurée par rapport à l’étroite prison d’où elles émergent. Elles sont alors le siège d’un afflux abondant de liquides vitaux qui les gonflent, les étalent, et doivent par la turgescence qu’ils provoquent, être la principale cause de leur sortie des étuis. Récemment étalées, les ailes sont lourdes, pleines de sucs et d’un jaune paille très-clair. Si l’afflux des liquides se fait d’une manière irrégulière, on voit alors le bout de l’aile appesanti par une gouttelette jaune enchâssée entre les deux feuillets.

Après s’être dépouillé du fourreau de l’abdomen, qui entraîne avec lui les étuis des ailes, le Sphex retombe dans l’immobilité pour trois jours environ. Dans cet intervalle, les ailes prennent leur coloration normale, les tarses se colorent, et les pièces de la bouche, d’abord étalées, se rangent dans la position voulue. Après vingt-quatre jours passés à l’état de nymphe, l’insecte est parvenu à l’état parfait. Il déchire le cocon qui le retient captif, s’ouvre un passage à travers le sable, et apparaît un beau matin, sans en être ébloui, à la lumière qui lui est encore inconnue. Inondé de soleil, le Sphex se brosse les antennes et les ailes, passe et repasse les pattes sur l’abdomen, se lave les yeux avec les tarses antérieurs humectés de salive, comme le font les chats ; et, la toilette finie, il s’envole joyeux : il a deux mois à vivre.

Beaux Sphex éclos sous mes yeux, élevés de ma main, ration par ration, sur un lit de sable au fond de vieilles boîtes à plumes ; vous dont j’ai suivi pas à pas les transformations, m’éveillant en sursaut la nuit crainte de manquer le moment où la nymphe rompt son maillot, où l’aile sort de son étui ; vous qui m’avez appris tant de choses et n’avez rien appris vous-mêmes, sachant sans maîtres tout ce que vous devez savoir ; oh ! mes beaux Sphex ! envolez-vous sans crainte de mes tubes, de mes boîtes, de mes flacons, de tous mes récipients, par ce chaud soleil aimé des Cigales ; partez, méfiez-vous de la Mante religieuse qui médite votre perte sur la tête fleurie des chardons, prenez garde au Lézard qui vous guette sur les talus ensoleillés ; allez en paix, creusez vos terriers, poignardez savamment vos Grillons et faites race, afin de procurer un jour à d’autres ce que vous m’avez valu à moi-même : les rares instants de bonheur de ma vie.


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