Souvenirs politiques, Vol 1/Chapitre cinquième

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Dussault & Proulx, Imprimeurs (1p. 187-228).


CHAPITRE CINQUIÈME

1883

M. Joly abandonne le poste de chef de l’opposition — M. Mercier lui succède — Assemblée de St-Laurent — M. Mercier gagne deux comtés, Laval et Jacques-Cartier — M. F.-X. Lemieux élu à Lévis — Discours de M. F. Langelier à St-Joseph de Lévis — M. Mousseau s’use vite — L’Université Laval assaillie de nouveau par les Castors — Mgr Hamel accusé d’être un franc-maçon — Le Dr Landry expulsé de l’Université — Mémoire de M. Tardivel au Cardinal Siméoni — On voit des francs-maçons partout — La Vérité — Mandement de Mgr Taschereau — Mgr Smeülders arrive au Canada — Défense par Rome d’attaquer l’Université Laval et sa succursale de Montréal — Le livre de Mgr Fèvre sur la Vie et les Travaux de. M. Tardivel.

Il se produisit au commencement de l’année 1883 un événement politique d’une importance considérable, destiné à amener pour le parti libéral des conséquences heureuses. L’hon. M. Joly qui, depuis 1867, avait dirigé la barque de l’opposition dans la législature provinciale, avec une rare habileté, avec un dévouement et un désintéressement dignes d’admiration, fatigué de lutter en vain, s’imaginant peut-être que l’insuccès de la cause libérale était dû à la manière dont il dirigeait le parti, prit la résolution d’abdiquer la position de chef. Un caucus des députés libéraux fut convoqué à sa demande pour le 18 janvier. C’est là qu’il fit connaître à ses amis son intention d’abandonner la direction de son parti ; en faisant cette déclaration, il désigna M. Mercier comme son successeur. La députation libérale le pria de conserver son poste, mais il déclara que sa détermination était irrévocable. M Mercier fut alors choisi à l’unanimité comme le chef de l’opposition.

La retraite de M. Joly causa un regret véritable dans les rangs libéraux, car on entretenait pour lui un estime et une admiration sincères. Ce n’était que justice. En effet, M. Joly avait pris la direction du parti en 1867, à une époque où les libéraux étaient écrasés, à un moment où les chances de succès paraissaient bien éloignées. M. Joly ne l’ignorait pas lui-même, mais il comprit qu’il était dans l’intérêt public qu’il y eut une opposition bien organisée pour surveiller les actes de l’administration. C’est surtout cette considération qui l’avait fait accepter ce rôle ; il ne céda pas à un sentiment de vanité ; il crut tout simplement qu’il accomplissait un devoir comme citoyen. Indépendant de fortune, possédant des connaissances variées, très familier avec les besoins et les aspirations de la province, orateur courtois, élégant et dissert, mordant parfois mais sans méchanceté, M. Joly possédait toutes les qualités d’un vrai parlementaire et d’un bon chef d’opposition. Héritier d’un grand nom par sa mère qui était une de Lotbinière, issu d’une de nos familles canadiennes-françaises les plus distinguées, d’un caractère absolument honorable et qui le mettait audessus du soupçon, il possédait tout ce qui était nécessaire pour inspirer au public le respect et la confiance.

Pendant seize ans il joua ce rôle si aride et si désintéressé sans jamais perdre courage. Une fois seulement, en 1878, il prit le pouvoir qui lui fut dérobé au bout de dix-huit mois au moyen de la plus infâme trahison. Il donna un appui loyal et généreux à M. Mercier.

Le choix de M. Mercier pour remplir ce poste important fut accueilli avec grande faveur par la députation libérale comme par tout le parti. Il n’y eut que deux exceptions, La Patrie alors dirigée par M. H. Beaugrand qui reprochait à M. Mercier d’avoir été favorable à la coalition et le Witness, parceque M. Joly était protestant et qu’il regrettait de le voir abandonner la direction de l’opposition. M. Mercier s’était déjà fait une belle réputation en Chambre pendant le peu de temps qu’il y avait occupé un siège. On connaissait ses qualités, son intelligence, son courage, son éloquence. Dans le barreau de St-Hyacinthe où il avait exercé sa profession, il avait obtenu de brillants succès, surtout aux assises criminelles. Il avait eu plusieurs procès retentissants, et, il fallait le voir devant la cour ! Il s’agitait, il dominait toute la scène et finalement il escamotait jurés, juges et adversaires dans les plis de sa toge. Il courait droit au but avec la vitesse d’une charge de cavalerie. Cet homme était né pour le commandement et avait toutes les qualités d’un chef parlementaire : il avait la bonhomie et le magnétisme ; son éloquence avait plus de ce qui désarme que de ce qui blesse.

La vie intérieure des assemblées parlementaires est discrète : c’est là que se font ou se défont les majorités, que les influences se dessinent, que les réputations se jugent, que les décisions sont prises. Souvent, entre hommes que tout sépare, la poignée de main banale fait un jour un premier lien : puis les regards se croisent, le cigare s’offre et s’allume, les confidences s’échangent et à la fin, les pactes se concluent. Personne ne comprenait cela mieux que Mercier. Que de députés conservateurs il a ébranlé par ses conversations si entraînantes, par la séduction de sa personne, et qui votaient contre lui à contre cœur ! Comme orateur parlementaire il était d’une grande puissance, par la clarté de son raisonnement, la simplicité élégante de son langage et par ses ressources jamais prises au dépourvu. Il savait à l’occasion être véhément ou pathétique, et toujours il suivait le fil de son raisonnement. Il a fait des discours dans notre Chambre provinciale qui sont au moins les égaux des plus beaux dont s’honore la tribune française. Il a été un exemple remarquable de l’orateur parlementaire tel que le décrit M. Hanotaux : « L’éloquence parlementaire ne se propose ni la beauté ni l’originalité du fond. Par de là l’enceinte elle s’adresse aux foules, elle leur explique et au besoin, leur ressasse en arguments simples, les raisons faites pour déterminer les esprits confus et les âmes incertaines. Dans ces circonstances rares, la nation tout entière est transformée en un grand conseil ; ce qu’elle cherche, ce qu’elle attend, ce n’est pas un orateur, c’est un homme. »

Devant les foules, c’était un tribun irrésistible. Comme il savait bien parler au peuple, comme il savait l’instruire, l’intéresser, comme il savait se faire aimer de lui ! Je ne connais pas un homme politique, à l’exception de Papineau, qui restera autant que lui ancré dans le souvenir des foules.

Tout en comprenant bien son rôle de chef d’opposition, M. Mercier savait qu’il fallait le remplir le moins longtemps possible et faire tous ses efforts pour conquérir au plus tôt le pouvoir, faire triompher ses idées et assurer la victoire à ses amis. Dès ses premières armes, il était facile de voir qu’il avait la noble ambition d’arriver. Ce sentiment il le communiqua à ses partisans qui avaient une foi aveugle dans son étoile ; c’était déjà la moitié de la victoire. Le parti conservateur ne mit pas de temps à s’apercevoir qu’il était en face d’un adversaire redoutable ; aussi, lui fit-il une guerre vigoureuse.

La Patrie combattit M. Mercier, ce qui amena sa répudiation par la députation libérale. Pour ne pas se trouver sans organe à Montréal, M. Mercier fonda le Temps qui était rédigé par les meilleures plumes de notre parti. Pour faire cesser tout malentendu de la part du Witness qui croyait que M. Joly avait eu la main forcée quand il avait donné sa démission, celui-ci avec sa loyauté ordinaire fit en Chambre, le 2 février, la déclaration suivante :

« Nous sommes les représentants du parti libéral dans l’Assemblée Législative de la province de Québec. Nous avons unanimement et après mûres délibérations, choisi le député de St-Hyacinthe comme notre chef, et nous avons le droit, et c’est notre devoir de demander au parti que nous représentons ici de se joindre à nous pour l’encourager et l’appuyer sans arrière-pensée, dans la tâche difficile et pénible que nous lui avons imposée malgré lui. »

Un peu plus tard, profitant d’une démonstration faite à M. C.-A.-E. Gagnon après sa réélection à Kamouraska, l’hon. M. Laurier disait à son tour :

M. Mercier est le chef reconnu du parti libéral dans l’Assemblée Législative et j’espère le voir suivi comme tel par tous les bons libéraux. »

Le Club National de Montréal passa une résolution unanime pour approuver et ratifier le choix du nouveau chef.

Toutes ces déclarations confirmèrent le choix de M. Mercier et lui assurèrent la confiance entière de son parti. M. Beaugrand resta isolé et il lui fallut plus tard à sa courte bonté, rentrer dans le giron libéral dont il était sorti pendant quelque temps.

C’était le droit incontestable des conservateurs de combattre M. Mercier, et, il aimait trop la bataille lui-même pour s’en plaindre ; mais, ce qui est condamnable, c’est la manière dont la Minerve chercha à lui nuire. Cette feuille était alors rédigée par M. Jos. Tassé qui avait bien plus de fiel que de talent. Il s’imagina avoir frappé un grand coup en publiant un article ayant pour titre Le parti conservateur, et signé Honoré Mercier, sans avoir l’honnêteté de dire à quelle époque cet écrit avait été publié. M. Mercier déjoua cette manœuvre d’une façon aussi habile que spirituelle. Voici comment il expliqua la chose à un « reporter » du Star :

« Ma foi, c’est une jolie farce, et je suis tout fier de voir mes adversaires réduits à s’emparer de mes écrits pour relever un peu le moral de leurs amis. Seulement, la rédaction de la Minerve aurait pu se montrer plus courtoise ; elle aurait du dire franchement que cet article date de 1863, il y a vingt ans, lorsque j’étais rédacteur du Courrier de St-Hyacinthe.

« En sortant du collège des Jésuites en 1862, je pris la rédaction de ce journal, donnant mon appui au nouveau gouvernement libéral formé par MM. Sandfield, Macdonald et le juge Sicotte, après la défaite de M. Cartier sur le bill de milice. De bonne heure en 1863, il y eut quelque difficulté entre M. Sicotte et M. Dorion, et M. Sicotte résigna. Je crus alors de mon devoir de le suivre dans les rangs de l’opposition où nous trouvâmes nos anciens adversaires Sir John Macdonald et Sir Geo.-Ét. Cartier. En novembre 1863, M. Sicotte jugea à propos d’accepter de M. Dorion la jugerie de St-Hyacinthe, et je restai ainsi tout seul avec les conservateurs à combattre un gouvernement que je croyais mauvais.

« C’est justement alors que j’écrivis l’article reproduit dans la Minerve ; je dois ajouter que j’étais de bonne foi en écrivant dans ce sens-là. Mais je désire qu’on comprenne bien que si le parti conservateur avait eu alors des chefs comme ceux qu’il a aujourd’hui, je n’aurais jamais tenu un pareil langage. »

Assuré de la confiance de son parti, M. Mercier se mit résolument à l’œuvre. M. Mousseau était alors à la tête du gouvernement ; il possédait, il faut le reconnaître, d’excellentes qualités, mais il n’était pas de taille à se mesurer avec un homme de la trempe de son antagoniste. Celui-ci l’usa rapidement et il sortit de la première session considérablement meurtri et amoindri.

Durant cette session dans le but d’humilier certain députés de nos amis, l’Événement se mit à publier des portraits fantaisistes de plusieurs d’entre eux, Mercier auquel rien n’échappait voulut une revanche. Il nous confia la tâche, à Louis Fréchette et à moi de tracer les profils de quelques binettes ministérielles. Inutile d’ajouter que nous ne choisimes pas les plus brillantes pour exercer nos pinceaux. Notre galerie parlementaire obtint un grand succès ; nous mîmes les rieurs de notre côté. Ceux qui s’amusaient le moins, c’étaient les députés dont nous avions, je l’avoue, exagéré les ridicules. On fît du côté conservateur des démarches pour arrêter la publication de ces portraits ; un embassadeur fut délégué auprès de M. Mercier pour le prier de nous arrêter, promettant que l’Événement laisserait la paix à nos amis. Une amnistie fut conclue.

Ce que Mercier pouvait accomplir de travail est vraiment étonnant. Il passait ses jours entiers dans les comités ou à la Chambre ; rien ne lui échappait ; le soir lorsque la Chambre ne siégeait pas il travaillait chez lui, recevait des amis avec lesquels il discutait les événements. Le dimanche il consacrait toute sa journée au travail ; il s’enfermait au Palais Législatif dans une petite chambre qu’on lui avait choisie comme chef de l’opposition, et là, il dépouillait les dossiers ministériels dont il avait demandé la production dans le cours de la semaine. Il n’aurait pas pu suffire seul à la besogne, alors il nous invitait, mes deux frères, François, Chrysostôme et moi à aller l’aider. Il nous distribuait ces dossiers que nous examinions et dont nous lui remettions une analyse écrite. C’est surprenant ce que l’on trouve parfois de choses étonnantes dans un dossier ! Nous nous amusions bien des découvertes que nous faisions. De cette façon, M. Mercier connaissait mieux ces dossiers que les ministres eux-mêmes qui, la plupart du temps, ne les avaient pas même lus. Cela lui a souvent fourni l’occasion de les mettre dans un joli pétrin. Il préparait d’avance les motions de non confiance que suggéraient nos découvertes et nous étions chargés d’écrire pour l’Électeur les articles destinés à mette le public dans la confidence. Que d’heures charmantes nous avons ainsi passées et dont je garde encore le doux souvenir ! Nous attendions ensuite avec impatience le moment où les bombes politiques que nous avions préparées éclateraient sous le nez de M. Mousseau, à son grand ébahissement comme à celui de ses partisans. Et puis l’Électeur de son côté tirait à boulets rouges, comme au siège de Toulon.

Le public était constamment tenu en haleine et prenait un vif intérêt aux luttes parlementaires de ce temps-là. Les galeries de l’Assemblée Législative étaient toujours remplies : chaque discours de M. Mercier produisait sur les assistants un enthousiasme qu’ils répandaient ensuite au dehors. C’est ainsi qu’il a commencé à donner de l’espoir aux libéraux ; c’est ainsi qu’il leur a inspiré la confiance dans son étoile et qu’il les a préparés pour la bataille suprême qui allait bientôt s’offrir.

M. Mercier inaugura son ascension au poste de chef par deux brillantes victoires électorales. Le comté de Laval, — une forteresse conservatrice, — se trouvait ouvert par suite de l’annulation de l’élection de M. Leblanc. Mercier résolut d’y engager la lutte. Il fit choisir comme son candidat le Dr. Gaboury qui fut élu malgré les efforts de ses adversaires.

Les conservateurs, furieux de leur déconfiture, portèrent toutes sortes d’accusations contre M. Mercier, dans le but de ruiner l’influence dont il jouissait. Il sortit victorieux de toutes ces calomnies.

À ce moment là une élection avait lieu dans le comté de Jacques-Cartier ; M. Mousseau qui venait de perdre son siège était obligé de se présenter de nouveau devant ses électeurs. M. Mercier en profita pour le provoquer à le rencontrer devant une assemblée publique et à répéter ses accusations. L’assemblée fut convoquée pour le 6 septembre à St-Laurent où la population était hostile aux libéraux. Dans l’intervalle, M. Mercier tomba gravement malade : sa famille, son médecin et ses amis le sollicitèrent de ne pas se rendre à cette assemblée, de ne pas exposer sa vie. Il n’écouta personne et quitta son lit pour aller prendre part au duel politique qu’il avait provoqué. Son succès fut énorme. Je cède la parole à La Patrie que l’on ne soupçonnera pas de partialité à son égard :

… « Dès les premières paroles on sentit qu’il luttait avec énergie pour réunir assez de force et de vigueur pour faire honneur à la circonstance.

« Dans le cours de son discours d’une heure et demie, l’orateur s’anima peu à peu, et vers la fin, les traits et l’ensemble de la physionomie semblaient effacer les traces de la maladie. Dans son élément, la politique, M. Mercier semblait rendu à lui-même.

… « Les applaudissements éclatèrent souvent. Il en fut de même du commencement à la fin de l’assemblée. Du côté de l’opposition, il y avait beaucoup plus d’enthousiasme que chez les ministériels. Dans un chateau fort comme St-Laurent, la chose est significative, M. Mercier fut accueilli avec enthousiasme. »

Je viens de relire dans l’Électeur le discours prononcé par M. Mercier dans cette circonstance. Quelle formidable harangue ! quel puissant plaidoyer ! On croirait relire les fameuses Catilinaires de Cicéron.

L’hon. M. Chapleau qui assistait à cette assemblée avait eu la malencontreuse idée d’accuser M. Mercier d’avoir recherché une coalition avec lui en 1881. Fatigué d’entendre répéter cette accusation absolument fausse, M. Mercier publia le 10 septembre la correspondance échangée à ce sujet. En voici le résumé :

Il avait été convenu qu’un rendez-vous aurait lieu le 21 février 1880, à Montréal, chez M. de Beaufort, un parent de M. Mousseau, pour y rencontrer ce dernier et M. Arthur Dansereau. Cette entrevue avait été préparée à la sollicitation de M. Mousseau lui-même. L’hon. R. Thibaudeau et M. Dansereau avaient été choisis comme témoins. M. Dansereau n’ayant pu se rendre fut remplacé par M. de Beaufort.

Après quelques remarques préliminaires, M. Mousseau déclara qu’il était chargé par l’hon. M. Chapleau de proposer à M. Mercier de former avec lui un ministère de coalition, dans le but de retirer la province des embarras dans lesquels elle se trouvait.

M. Mercier déclara qu’il était prêt à favoriser une coalition pour arriver à ce but, ajoutant toutefois qu’il ne s’engageait pas à faire partie de tel gouvernement, mais qu’il était prêt à servir d’intermédiaire auprès de son parti. M. Mercier se déclara disposé à continuer les négociations sur les bases suivantes : 1° Si cette coalition devait amener l’abolition du conseil législatif ; 2° si le parti libéral recevait sa part dans la distribution des postes importants de ce nouveau cabinet, et si certaines questions de personnalités et de détails importants pouvaient être réglées à la satisfaction des deux partis ; 3° et si l’on permettait à M. Mercier de consulter ses amis et de leur soumettre le projet avant de ne rien conclure.

M. Mousseau répondit que M. Chapleau s’attendait à ce que l’abolition du conseil législatif fut demandée, qu’il croyait l’entente possible sur ces bases et que M. Mercier aurait droit de consulter ses amis avant de rien conclure.

Le sénateur R. Thibaudeau déclara qu’il croyait une coalition possible sur de telles bases. Cependant, il aurait préféré que la coalition s’étendit aussi au gouvernement d’Ottawa. M. Mercier était d’opinion que la chose était impraticable. Finalement, M. Thibaudeau se déclara hostile à la coalition si elle ne devait pas comprendre aussi Ottawa.

M. Mercier prétendait de son côté, que M. Thibaudeau de concert avec MM. C.-A. Geoffrion et C. Beausoleil, avait consenti à accepter une coalition avec des conditions moins avantageuses. M. Thibaudeau répliquait que non. La première coalition, disait-il, était : 1° une coalition avec une phalange importante du parti conservateur pour renverser le gouvernement Chapleau ; 2° elle nous donnait le chef du gouvernement ; 3° l’abolition du conseil législatif ; 4° la répudiation des trois traîtres Chauveau, Pâquet et Flynn. M. Mercier ne fut pas de ce sentiment : il préférait s’allier à des hommes comme Chapleau, Loranger et Lynch qu’avec des hommes comme Mathieu et Tarte. Et, le projet tomba à l’eau.

Dans l’automne l’hon. Et.-T. Pâquet fut nommé shérif à Québec et le comté de Lévis devint vacant. La défection de M. Paquet en 1879 avait fait de ce comté une citadelle conservatrice. Nous décidâmes tout de même d’y engager la lutte. L’Événement annonça un samedi soir que M. Jos.-Ed. Roy de Lévis, un homme de grands talents, un écrivain de valeur, poserait sa candidature le lendemain, après la messe à Notre-Dame-de-Lévis, le boulevard des conservateurs. Je me rendis chez mon ami F.-X. Lemieux, dont le nom était mentionné comme candidat et je lui proposai d’aller rencontrer M. Roy. Il accueillit l’idée avec enthousiasme et nous voilà en route pour Lévis. Nous nous rendîmes chez M. J.-B. Michaud où nous trouvâmes plusieurs de nos amis qui furent un peu surpris de notre audace, car dans ce temps-là les orateurs libéraux n’étaient pas admis à parler à cet endroit.

L’assemblée avait lieu à la résidence du Dr Blanchet qui avait été nommé collecteur des douanes quelques mois auparavant. M. Lemieux dut me quitter pour se rendre à St-Henri où devait se faire le choix du candidat libéral.

M. Roy fit un joli discours dans lequel il sollicitait le mandat du comté, sans toutefois se déclarer candidat du gouvernement Mousseau, tant celui-ci était déjà discrédité. Dès qu’il eut terminé, deux ou trois amis, obéissant aux instructions reçues, m’appellèrent à prendre la parole. Je m’empressai de monter sur la galerie où se tenait le Dr Blanchet qui me connaissait bien. Je lui demandai la permission de parler et il me montra une grande courtoisie, en priant la foule de m’écouter avec beaucoup de respect. Sa recommandation fut bien accueillie : la foule m’entendit avec beaucoup d’attention. Je fis le procès de l’administration et je sommai M. Roy de déclarer s’il était le candidat de ce gouvernement : il ne voulut pas le faire, ce qui lui fit un tort considérable parmi les conservateurs.

Le choix de M. Lemieux comme candidat libéral fut accueilli avec enthousiasme. Dans ces jours lointains où les libéraux étaient sans ressource, ayant contre eux toutes les influences, il fallait un courage à toute épreuve pour accepter une candidature libérale. On n’était pas comme aujourd’hui (1906) embarrassé par le nombre de ceux qui briguent les suffrages et meurent de l’envie de servir leur pays !

Tous les orateurs libéraux de ce temps-là, les hons. C.-A.-P. Pelletier, F. Langelier, Geo. Irvine, et MM. Ernest Pacaud, Chs. Langelier, Achille Carrier, Achille La Rue, Albert Malouin, Jules Tessier, Arthur Delisle, Philéas Corriveau, l’hon D.-A. Ross, Achilas Mercier, se jetèrent dans le comté pour appuyer la candidature de M. Lemieux.

Encouragé par le succès que j’avais remporté à Notre-Dame, l’Électeur lança un défi à M. Mousseau qu’il invita à venir rencontrer M. Mercier au même endroit le dimanche suivant. Toute la ville de Québec et une grande partie du comté de Lévis assistèrent à ce tournoi d’un nouveau genre. M. Mercier remporta un succès colossal qui jeta du courage dans tous les cœurs. L’élection fut remportée d’emblée. Cette victoire porta le dernier coup à M. Mousseau.

Pendant cette élection M. François Langelier prononça à St Joseph de Lévis un discours qui produisit une profonde impression et qui rend bien la mentalité politique des libéraux à ce moment-là. Voici le résumé de cette harangue tel que je la trouve dans l’Électeur du 6 novembre :

… « Vous vous trompez si vous me croyez venu pour solliciter vos suffrages. Votez pour qui vous voudrez, je ne veux pas vous en faire de reproche à l’avance. Les soucis de la cabale électorale disparaissent à mes yeux devant l’image de notre malheureuse province, déjà plus qu’a moitié minée par des dilapidateurs qui se font un jeu d’exploiter la confiance populaire.

« Vingt années, de luttes incessantes, d’efforts restés inutiles, hélas ! pour éclairer l’électorat sur ses intérêts les plus sacrés, ne m’ont pas laissé d’illusions sur ce qu’il faut attendre de lui s’il ne se fait pas un changement radical.

« J’ai trop vu de talent déployé en vain, d’énergie épuisée au service de la cause populaire ; j’ai d’autre part trop vu de trahisons, de vénalité, trop vu de cette démoralisation qui nous tue, contre laquelle viennent se ruer en vain les meilleures raisons, la plus sainte justice, l’éloquence la plus sincère, pour croire davantage au salut du pays… à moins que le peuple ne se réunisse lui-même à nous dans un commun effort pour se débarrasser du joug honteux qui pèse sur lui !

« Quand même nous inonderions les comtés de beaux discours, admirables tant par la logique que par la forme, quand même nous couvririons les hustings des orateurs les plus persuasifs, les plus entraînants, seuls nous resterions impuissants. Il faudrait que le peuple nous donnât son concours. Le peuple est pourtant pour nous en apparence ; il paraît bien sentir que nous plaidons sa cause avec désintéressement.

« Pour que ces hommes, se dit-il sans doute, aient travaillé avec une ardeur toujours croissante pendant dix, vingt ans, pour mes intérêts, sans jamais recevoir de récompense, sans même espérer en recevoir, il faut bien qu’ils soient convaincus, sincères.

« Entendez-vous les applaudissements enthousiastes que reçoivent sur toutes les tribunes du pays les orateurs de l’opposition ? Et pourtant, quelles déceptions nous réserve trop souvent le dépouillement des votes !

« Est-ce donc la une méprisable comédie ? Des électeurs canadiens-français peuvent-ils se moquer ainsi de ceux de leurs compatriotes qui défendent aussi courageusement leur cause ? Non sans doute ; la masse est sincère, elle s’afflige comme nous, bien souvent plus que nous, des démentis outrageants que donnent les dépouillements de scrutin aux succès des hustings.

« Mais il suffit de quelques voix achetées pour composer une faible majorité à un parti décidé à tout pour empêcher qu’on ne fasse la lumière sur ses infamies. Les misérables qui se vendent ainsi ne songent peut-être pas, quand on leur donne dans l’ombre le prix de leur honte, que pour chaque piastre ainsi gagnée, ils s’exposent, et non seulement eux-mêmes, mais tous les électeurs, à s’en faire arracher dix par ceux qui les gouvernent en les corrompant !

« On dirait qu’un voile épais empêche la vérité de paraître aux yeux d’un nombre trop considérable d’électeurs. Patience ! quand les finances publiques seront totalement épuisées, qu’on ne pourra plus recourir aux emprunts à l’étranger, mais qu’il faudra au contraire, emprunter forcément de ces électeurs aveugles, en leur imposant des taxes directes payables par force de loi, leurs yeux se dessilleront peut-être alors. Dieu veuille qu’il ne soit pas trop tard en ce temps-là pour sauver la province ! C’est là le seul vœu que j’aie encore la force de former, car je vous l’ai déjà dit, je suis persuadé de l’inutilité de tous les discours, de toutes les luttes électorales !

« À quoi bon, en effet, les élections telles qu’elles se font maintenant ? Consulté sur la candidature à opposer à celle que le gouvernent veut imposer à ce comté, j’ai fait voir que j’aurais aimé autant qu’il n’y eut pas d’opposition. J’étais d’opinion que, puisqu’une partie du peuple — la minorité je veux le croire — se refuse à rien entendre, à rien voir, il valait mieux laisser les choses suivre leur cours fatal vers le cataclysme où nous aurions ainsi marché plus vite, ce qui aurait peut-être déterminé le retour d’opinion que n’ont pu opérer vingt ans de services restés sans récompense. Laissée à elle-même, l’ingratitude populaire se serait peut-être aperçue un jour et peut-être aurait-elle reculé devant sa hideuse image !

« On m’a offert de me porter candidat moi-même ; j’ai décliné cet honneur. Eh ! je vous le demande, qu’irais-je faire en Chambre ? Dépenser toute mon énergie, épuiser toutes les ressources du raisonnement sans résultat pratique !… Car nous en sommes rendus là… Il y a dans l’Assemblée Législative une majorité servile, aveugle et sourde, fidèle image de la majorité fourvoyée par l’argent et le préjugé qui l’a élue. On a vu le talent s’élever devant elle à des hauteurs invraisemblables ; l’éloquence a pris pour lui parler ses accents les plus sublimes, tantôt pour l’attendrir en faisant appel à ses sentiments, tantôt pour la convaincre en la foudroyant par la logique, tantôt pour lui faire honte en cherchant à réveiller en elle le sens de l’honneur. À quoi ont abouti tous ces splendides efforts qui ont eu du retentissement jusqu’aux extrêmes confins de la province ? Arrière ! C’est comme si l’on eut parlé à d’inertes statues ! Pas un mot ! pas un signe de vie ! pas un geste de colère quand on les flagellait ! pas un bon mouvement quand on les convainquait de leurs torts ! Devant de pareils spectacles, quel est l’homme de bien, aimant véritablement son pays, qui ne se sente gagné par l’amertume, qui puisse se défendre d’un demi-découragement. »

M. Langelier poursuivit son discours sur ce ton à la fois mordant et sévère, interrompu à tout instant par les applaudissements de la foule dont l’émotion était visible. L’orateur en exposant aussi vivement ses propres désillusions, la tristesse patriotique qui l’animait, semait, sans le vouloir peut-être, des germes puissants pour la cause qu’il défendait avec tant de sincérité.

Le gouvernement Mousseau ne se releva point de sa défaite à Lévis ; ses amis voyant le péril que courait la barque ministérielle commencèrent à songer à déposer le premier ministre. La Gazette de Montréal déclara que puisque M. Mousseau n’avait pas la force nécessaire pour commander, c’était son devoir de céder le pas à un autre homme plus fort et elle annonça sa retraite pour quelques jours plus tard. La Minerve en fit autant. Nous verrons bientôt M. Mousseau monter sur le banc comme juge à Rimouski et le Dr. Ross, de Ste-Anne lui succéder au timon des affaires. Tout cela, était l’œuvre de M. Mercier qui avait réussi à réveiller l’opinion publique depuis si longtemps endormie.

Pendant que la scène politique à Québec était aussi agitée, le monde religieux traversait de son côté une crise assez singulière : l’Université Laval était assaillie avec vigueur par le parti castor. On l’accusait de partager la grave erreur du libéralisme et de garder dans son corps enseignant des professeurs, francs-maçons. Le Grand Vicaire Hamel fût désigné comme étant un membre des loges. Pour quiconque connait ce saint prêtre, cette nature si droite, l’accusation paraissait puérile. Cependant, elle fut répétée avec tant de persistance par un homme de la respectabilité du Dr Landry, professeur-lui-même, que certains naifs se demandaient sérieusement si au fond il n’y avait pas du vrai là-dedans. Le parti castor — il n’a guère changé depuis — voyait alors des francs-maçons partout. Mgr l’Archevêque Taschereau était lui-même soupçonné d’appartenir à cette société secrète ! À part la franc-maçonnerie, les Castors apercevaient partout le « serpent du libéralisme » se faufilant un peu dans tous les rangs. Bref, notre paisible société était menacée des plus grands maux ; la religion tombait en quenouille grâce à l’apathie de Mgr Taschereau ! C’est à peine croyable, et, c’est pourtant l’exacte vérité : il suffit de lire les écrits de Tardivel pour s’en convaincre.

Il y a certains hommes à l’égard desquels on éprouve un sentiment contradictoire. S’arrête-t-on à leurs doctrines, aux écrits et aux actes par lesquels ils les propagent, on les réprouve ; ne considère-t-on que leur honorabilité, le désintéressement de leur vie, on les admire en regrettant que tant de vertus n’aient pas été conduites par un peu de bon sens ; et quand ils sont frappés par l’autorité religieuse ou civile pour protéger la société contre leurs insanités, on ne peut s’empêcher de les plaindre. Tels sont les sentiments que m’inspire la conduite du directeur de la Vérité, M. Tardivel.

Cette école en voulait beaucoup à l’Université Laval parcequ’elle avait conservé parmi ses professeurs un libéral comme M. François Langelier, qu’on avait en vain cherché à faire expulser de cette institution. L’Archevêché lui-même ne trouvait pas grâce devant ces modernes croisés parceque Mgr Taschereau refusait de changer son Chapitre pour y introduire des prêtres castors. On l’accusait aussi de subir la pernicieuse influence des prêtres du séminaire.

Alarmé sans doute des périls que courait l’église de Québec, M. Tardivel adressa, en sa qualité de journaliste catholique, une lettre au Préfet de la Propagande, le cardinal Siméoni, pour lui signaler les dangers qui nous menaçaient. Voici quelques extraits de ce document qui fut rendu public :

… « Nous aurions pu nous gouverner toujours dans la province de Québec, en harmonie complète avec les enseignements de l’Église, et nous l’aurions fait sans les intrigues de certains prêtres libéraux du Séminaire de Québec et de l’Université Laval qui exercent sur Mgr l’Archevêque une funeste influence, et qui ont réussi à séparer Sa Grandeur de ses suffragants sur les questions politico-religieuses.

… « Il est urgent, dans l’intérêt de la sainte Église catholique et dans celui de nôtre peuple que Votre Éminence soit exactement renseignée sur la situation de notre pays. »

Cette lettre, pour lui donner plus d’autorité, avait été assermentée devant M. J. D. Brousseau, le maire de Québec.

Ainsi, qu’on le comprenne bien, ce ne sont pas les évêques qui sont chargés de veiller sur l’Église, mais M. Tardivel, — en sa qualité de journaliste catholique ! Peut-on imaginer rien de plus insolent et de plus irrespectueux pour l’autorité ecclésiastique ?

Le Dr. Landry fut expulsé de l’Université en vertu d’une résolution adoptée le 5 juin 1883 par le conseil universitaire. L’Archevêché et le Séminaire signifièrent à M. Tardivel qu’ils ne voulaient plus recevoir son journal.

M. Tardivel était sincère, je le crois, mais plusieurs de ses adeptes se servaient ainsi de la religion pour des fins politiques. À ceux là nous pouvons appliquer ce que Waldeck Rousseau disait de leurs congénères de France ;

… « Mais ce qui est vrai, ce que je voudrais bien faire saisir, c’est que, en dehors de toute religion véritable, sous son nom et à son plus grand dommage, il s’est fondé un parti non point religieux, mais politique, dont les visées sont toutes terrestres, toutes temporelles, dans lequel avec un certain nombre de croyants on rencontrait beaucoup, d’incrédules, beaucoup moins préoccupés de mériter une place dans le royaume des cieux que de recueillir des charges dans le royaume de France. »

On voyait partout des francs-maçons. M. François Langelier fut lui-même soupçonné de l’être. Pendant qu’il était candidat à Mégantic, l’Électeur publia son portrait. Or, sur une pointe de son faux col apparaissait une tache produite par la vis qui retenait la plaque de métal à la petite pièce de bois. Et bien, le croira-t-on ? ces chercheurs de francs-maçons virent là dedans un signe maçonnique !

Le 17 juin, on procéda à la pose de la pierre angulaire du Palais Législatif, le Lieutenant-Gouverneur Robitaille, accompagné de ses ministres et d’un grand nombre de citoyens était présent ; c’est lui qui, armé du marteau et de la truelle fut chargé d’instrumenter. L’Étendard vit dans cette cérémonie si inoffensive, une démonstration maçonnique. Le Canadien du 9 juillet publia à ce sujet la boutade suivante :

« En posant le première pierre de la chambre d’assemblée, le Lieutenant-Gouverneur, parait-il, aurait frappé trois coups de marteau.

Grand émoi parmi les gens de l’Étendard. Trois coups de marteau, c’est le signe maçonnique, la marque de Balaal ! Malheur à quiconque donnera trois coups de marteau ! C’est un franc-maçon. Franc-maçon encore celui qui porte à sa cravate un épingle en forme de fer à cheval.

« Nous demandons si l’on vient fou à lier. »

Cette école ultramontaine castor n’a guère changé depuis. En effet au moment ou j’écris ces lignes (novembre 1906) La Vérité vient de publier ce qui suit :

… « Or on ne peut le nier, car l’histoire est là pour le prouver, le peuple canadien a commis une apostasie le jour où de propos délibéré, et alors qu’il pouvait faire autrement, il a lâchement déserté le drapeau de l’honneur en abandonnant les droits de l’Église et de la langue française au Manitoba et dans tout l’Ouest canadien.

Ceci c’est un crime religieux et un crime national. Pourquoi Dieu ferait-il des miracles pour sauver un peuple qui signe lui-même et de gaité de cœur son arrêt de mort ? Or, n’est-ce pas ce qu’ont fait par leurs représentants au fédéral l’immense majorité des Canadiens-français ?… Ce crime demande vengeance, et comme les peuples n’ont que cette vie pour recevoir récompense ou châtiment, il faut absolument, ou que le peuple canadien-français obtienne de Dieu son pardon pour la réparation, ou qu’il subisse la peine qu’il a méritée, et qui ne saurait être que l’extension à tout le peuple, et à brève échéance, des conséquences naturelles de cet acte de trahison. »

« Et c’est précisément ce qui commence à se réaliser au sein même de la province de Québec où de tous côtés, la franc-Maçonnerie se porte à l’assaut des œuvres catholiques et nationales. »

Voilà qui est clair n’est-ce pas ? notre pays est menacé dans ses sources de vie. Notre peuple est condamné aux pires maux. Je ne voudrais pas être à la place de cet abominable Laurier qui nous a préparé tous ces désastres ! La terre finira par s’entrouvrir pour l’engloutir tout vivant ; c’est le seul moyen pour les Castors de s’en débarrasser.

Et, les évêques qui laissent faire tout cela sans protester, ne sont-ils pas, eux aussi de grands coupables ? La Vérité ne le dit pas ouvertement, mais elle l’insinue assez clairement. C’est toujours la vieille histoire : cette feuille veut se charger de diriger l’Église et de faire la leçon à ceux qui la gouvernent.

Ces accusations ridicules prirent un tel essor que Mgr Taschereau crut devoir y mettre un terme par un mandement en date du 1er juin, à la suite des dénonciations du Grand Vicaire Hamel.

En voici un extrait :

… « À l’égard d’un catholique l’accusation de franc-maçonnerie est certainement assez grave de sa nature pour être la matière d’une calomnie, ou d’une médisance, ou d’un jugement téméraire grave. Les circonstances peuvent y ajouter un nouveau degré de malice, par exemple, s’il s’agit d’un prêtre, d’un grand vicaire, d’un évêque, d’un cardinal… ou de la réputation d’une institution catholique.

Par le temps qui court, certains catholiques semblent avoir mis en oubli ces principes élémentaires de justice et de charité, dans leurs conversations et dans leurs écrits, en portant à la légère cette accusation de franc-maçonnerie contre des membres du clergé et contre des officiers publics. »

Puis, le mandement déclarait cas réservés les fautes suivantes :

1° « par écrit une accusation gratuite de franc-maçonnerie contre un catholique quelconque, même étranger au diocèse ;

2° — Faire connaître de vive voix ou par écrit à d’autres qu’à l’Ordinaire de l’accusé ou à son officiel cette accusation quand on la croit fondée. »

Le 4 juin l’Archevêque adressait au grand vicaire Hamel la lettre suivante :

« Monsieur le grand vicaire,

Quoique dans mon mandement du 1er courant j’ai déjà fait connaître implicitement ce que je pense de la manière injuste, déloyale et peu chrétienne dont vous avez été traité par des personnes de qui on était en droit d’attendre plus de justice, je crois devoir dire aujourd’hui explicitement que vous n’avez rien perdu de mon estime et de ma confiance.

« On m’a si souvent prêté à moi-même des intentions auxquelles je n’ai jamais songé, des paroles que je n’ai jamais proférées, des actes qui n’avaient pas même le mérite de la vraisemblance, que pour ce qui me regarde, je ne m’étonne ni ne me soucie guère de tous ces cancans. »

Vers la fin de l’automne 1883, Mgr. Henri Smeülders arriva au Canada eu qualité de Délégué Apostolique chargé de régler les affaires de l’Université Laval.

Certains évêques, notamment Mgr. l’Archevêque Bourget de Montréal et Mgr. Laflèche de Trois-Rivières accusaient les autorités de l’Université de garder des professeurs libéraux et francs-maçons. Lors de sa fondation, l’Université Laval avait choisi parmi les avocats et les médecins de Québec, les hommes qui jouissaient du plus grand prestige dans leurs professions respectives, pour en faire ses professeurs et donner ainsi plus d’éclat à son enseignement. Parmi ceux-ci se trouvaient les docteurs Sewell et Jackson, deux protestants d’une honorabilité indiscutable. Ils n’étaient que le prétexte pour faire la guerre à l’Université, car les mêmes gens qui cherchaient à démollir celle-ci, le faisaient au profit de l’Université Victoria à Montréal, une institution méthodiste dont le factotum, feu le Dr. Coderre, était un libre penseur de l’école de Joseph Doutre. On en voulait à Laval non pas à cause des dangers ridicules de la francmaçonnerie, mais bien parceque ses prêtres ne voulaient pas accepter les doctrines extravagantes des ultramontains.

Mgr Smeülders commit la faute de se laisser circonvenir par cette école et un moment, il fut sur le point d’ordonner la fermeture de l’Université Laval à Québec. Une délégation des professeurs, composée de feu le Dr C. E. Lemieux, de M. F. Langelier et de quelques autres se rendit à Montréal pour savoir à quoi s’en tenir. M. Langelier lui mit carrément le marché en mains : « Fermez l’Université, dit-il, et le lendemain nous ouvrirons des écoles laïques de droit et de médecine ». Pendant que le Délégué hésitait sur la décision à prendre, il fut rappelé à Rome, sur la demande de Mgr. Taschereau ; c’est du moins ce que l’on a prétendu dans le temps.

Enfin, le 19 mars arriva chez nous la solution de cette question de l’Université qui avait si vivement agité les esprits. Mgr Taschereau promulga le décret de Rome dans lequel il était dit :

… « Sa Sainteté a ordonné rigoureusement, en vertu de la Sainte obéissance, à tous les fidèles ainsi qu’aux ecclésiastiques, de quelque degré et dignité que ce soit, en Canada, de ne point oser à l’avenir, par eux-mêmes ou par d’autres, par des actes ou dans des écrits, surtout s’ils sont rendus publics, tramer quoique ce soit contre l’Université Laval et sa succursale, ou l’attaquer d’une manière quelconque, mais que plutôt, s’abstenant de mettre le moindre empêchement à l’exécution du dit décret et de la constitution apostolique sus-dite tous s’appliquent suivant leurs forces à favoriser la dite Institution et à lui prêter secours et protection. »

Ce décret portait la signature du Cardinal Siméoni.

Dans son mandement, l’Archevêque disait :

… « Pour manifester sa volonté, le Souverain Pontife se sert aujourd’hui des expressions les plus fortes et les plus générales, puisqu’il ordonne rigoureusement, en vertu de la sainte obéissance… Il n’y a non plus aucune exception quant aux personnes : archevêques, évêques, prêtres, religieux, ecclésiastiques de tout degré et toute dignité ; fidèles de toutes conditions… tout catholique qui veut rester tel doit se soumettre. »

Cette décision pourtant si formelle du Saint-Siège n’arrêta pas complètement les adversaires de l’Université Laval. Ils prétendirent que les Congrégations romaines avaient été mal informées. Ces prétentions provoquèrent l’article suivant du Canadien, en date du 23 août :

... « L’Étendard, le Journal des Trois-Rivières, la Vérité sont les bannières autour desquelles se sont réunis, pour un effort suprême, tous ceux qui ont résolu de s’opposer à l’exécution de la politique papale sur les affaires religieuses de ce pays.

Le cri de ralliement de ces croisés d’un nouveau genre est : « Éclairons le Saint-Siège ! Éclairons le Saint-Siège ! »

En vain, Léon XIII répond qu’il a jugé en connaissance de cause nos difficultés : en vain supplie-t-il les catholiques de cette province de se réunir dans la soumission à ses volontés ! Pour nos croisés, l’autorité du Souverain Pontife n’existe pas. La chose nécessaire, ce n’est pas de respecter et d’accepter les décisions romaines, c’est d’éclairer le Pape, c’est de le mettre en garde contre le cardinal Siméoni, contre l’épiscopat. »

Ces ultra-catholiques prétendaient que les Congrégations romaines avaient été trompées : ils voulaient en appeler du Pape mal informé au Pape mieux informé. C’est présisément ce que prétendait Luther lorsqu’il s’est séparé de l’église catholique romaine.

Au moment ou je suis à écrire ses souvenirs (novembre 1906) il vient de paraître un ouvrage qui nous donne bien la pensée intime de M. Tardivel et de ses adeptes. Son ami, son confident, Mgr. Justin Lèvre, un protonotaire apostolique français a publié un livre portant pour titre Vie et Travaux de J. P. Tardivel. Je détache quelques extraits de cet infâme libelle contre les catholiques de ce pays et contre le clergé. Voici un ecclésiastique qui admet candidement qu’il n’a jamais visité notre pays, qu’il ne le connait que par les renseignements qui lui ont été fournis par M. Tardivel ou par d’autres personnes entretenant les mêmes opinions qui écrit ce qui suit :

… « Ainsi les catholiques sont parfaitement libres de pratiquer leur religion dans la province de Québec : ils la pratiquent effectivement avec autant de zèle que d’intelligence ; et s’ils le voulaient, ils pourraient s’organiser aussi canoniquement qu’au moyen âge… Or dans ce pays il y a toutes les ombres du gallicanisme, tous les poisons du libéralisme, toutes les menaces de la révolution. Le poison est distillé partout dans l’air, la corruption paraît envahir partout les mœurs ; les illusions, les préjugés, les complaisances ne mettent personne en garde ou pas beaucoup de monde ; et si le serpent est caché dans les champs ou dans les jardins il peut se promener à son aise et opérer.

« Là bas, ils ont des légistes aussi aveugles ou aussi pervers que les nôtres. Par exemple, ils croient au mariage civil et s’attribuent le droit d’y mettre des empêchements dirimants ; ils ne croient pas beaucoup à la propriété ecclésiastique, et se réserve, si cela leur plaît d’y mettre la main dessus ; ils placent les congrégations religieuses sous la coupe du pouvoir civil ; ils s’arrogent des droits sur les paroisses et sur la question des marguillers ; en somme ils ne sont pas loin de croire que leurs églises n’existe sans le bon plaisir de César, et le jour où ce bon plaisir cessera, l’Église devra disparaître. C’est tout le poison du gallicanisme et du libéralisme dont les francs-maçons et les révolutionnaires peuvent réclamer demain la stricte application. »

« Dans les églises du Canada, nous ne connaissons pas assez l’état de l’enseignement des séminaires, les règles d’administration des diocèses, ni les dispositions des esprits au regard de la monarchie des Papes. Mais, nous savons qu’il a été enseigné longtemps, dans les séminaires, que le Pape n’est pas infaillible et que le Concile est au dessus du Pape ; que l’enseignement de la théologie ne doit être ni trop étendu, ni trop profond, pour ne pas exposer les esprits au doute ;… que le recours au Pape est un acte d’orgueilleuse révolte qui implique, ipso facto, l’interdit. »

« Nous aimons à penser qu’il s’est fait dans ces derniers temps, surtout depuis le Concile du Vatican, dans les intelligences cléricales, les expurgations nécessaires et les francs retours aux plus pures doctrines ; nous ignorons dans quelle mesure nous pouvons caresser cet espoir. »

Toute cette élucubration n’est qu’un tissu de faussetés d’un bout à l’autre. L’auteur prête à nos évêques une conduite coupable en insinuant qu’en face des maux qu’il énumère, ils restent muets, ne font rien pour les conjurer. Mais, nous allons voir qu’il va plus loin encore, il s’attaque brutalement au cardinal Taschereau. M. Tardivel aurait voulu faire signer chez nous une pétition pour demander le rétablissement du pouvoir temporel du Pape ; or il paraitrait que le cardinal n’aurait pas voulu autoriser la chose. Voici en quels termes respectueux ce Mgr Fèvre parle de lui :

« Qui croyez-vous qui y mit obstacle ? La presse libérale sans doute, cette presse acquise par principe à toutes les illusions et à toutes les bassesses. Mais il y eut un autre personnage, très inattendu, c’est l’Archevêque de Québec, le cardinal Taschereau. Par quoi ce prélat prouvait deux choses : que l’Église avait eu tort de le revêtir de la pourpre, et que malgré sa pourpre, il manquait de sens de l’Église.

… « Pauvre Taschereau ! par faiblesse d’esprit, par pusilanimité de sentiments, par recherche de la popularité, esprit de famille, haine peut-être contre quelqu’un, il aurait admis l’étranglement de la condamnation épiscopale et pontificale du libéralisme. Cela étant, c’est une tache dans sa vie et un opprobre pour sa mémoire. »

D’où il faut conclure d’après ce charitable prélat : d’abord que le Saint-Siège a commis une grave erreur en revêtant de la pourpre Mgr Taschereau et qu’en second lieu, ce dernier a été un homme indigne de la position qu’il a occupée. Et c’est le grand pourfendeur de libéraux qui tient un langage aussi irrespectueux, aussi faux contre un cardinal qui est mort entouré de l’estime et de l’affection de tout son peuple !

Après avoir ainsi mal mené un prince de l’Église on ne sera pas surpris de l’entendre proclamer Sir Wilfrid Laurier comme un héritique ! Heureusement qu’il le place en bonne compagnie, avec Lacordaire, Montalembert et Mgr Dupanloup. Après avoir raconté la visite de M. Tardivel, il ajoute :

« Oui, pendant huit jours, nous nous sommes dit et répété : que le libéralisme est la grande hérésie des temps modernes… ; que l’idée catholique libérale de réconcilier l’Église avec la société moderne, c’est proposer l’alliance de Dieu avec Bélial ; et qu’ainsi les catholiques des deux mondes, un Lacordaire, un Montalembert, un Dupanloup, un Laurier, par là même qu’ils sont libéraux, sont matériellement hérétiques et doivent en dernière analyse, par l’effet de leur aberration, mettre l’Église, Jésus-Christ et Dieu hors de la société ; pousser finalement le monde à l’athéisme, peut-être sans le savoir, probablement sans le vouloir, mais certainement par une fatalité logique dont les passions de l’homme ne peuvent qu’accélérer les horreurs. »

Ces citations sont empruntées au dernier ouvrage de Mgr Fèvre. Avant cela, il avait continué l’Histoire de l’Église de Rochrbacher… On trouve dans le vol. 15, pages 337 et suivantes, des choses renversantes dans un chapitre intitulé « L’Église du Canada ». Je cite :

« Les journaux libéraux de toute nuance font tout ce qu’ils veulent, inondent le pays de feuilletons malsains, exploitent l’autorité épiscopale au profit des passions politiques et poussent le Canada vers l’indifférentisme, c’est-à-dire vers le culte exclusif de la matière. Contre eux, jamais un acte de repression épiscopale. Mais, pendant que ces feuilles libérales corrompent l’esprit, le cœur et les mœurs du pays, si une feuille catholique, ultrarnontaine, fait résolument opposition, en s’appuyant sur la plus stricte orthodoxie, à elle les menaces, et à la fin l’étranglement. »

Peut-on être plus ignorant ou plus malhonnête ? Peut-on insulter plus grossièrement les évêques et le clergé canadiens ? Les journaux qui ont voulu publier des romans immoraux ont été dénoncés par l’autorité ecclésiastique et ont dû disparaître. L’Électeur, accusé de libéralisme n’a-t-il pas été interdit par Mgr l’archevêque Bégin ? La Vérité, l’Étendard, journaux archi-ultramontains qui ont passé leur temps à morigéner les évêques ont-ils jamais été molestés ou supprimés ? Et, c’est en face de tout cela, que ce prélat, ignorant comme une carpe des choses de notre pays, a l’audace d’écrire de pareilles insanités !

Le biographe de M. Tardivel nous informe qu’il y a trois partis politiques chez nous : les rouges, les bleus et les blancs :

… « Les rouges ressemblent aux radicaux de France et forment l’aile gauche du parti libéral, tous ne sont pas francs-maçons, mais sont généralement imbus de l’esprit maçonnique. L’aile droite de ce même parti se compose de libéraux modérés, dans le genre de Mercier, naguère premier ministre de la province de Québec.

… « Le parti bleu, puissante et malfaisante organisation, se compose des tories des provinces protestantes et des soi disant conservateurs de la province de Québec. Parmi les tories, il y a un grand nombre d’orangistes et de francs-maçons ; le grand chef de ce parti, Sir John Macdonald était un franc-maçon très en vue. Les bleus de la province de Québec ne sont conservateurs que de nom, imbus qu’ils sont d’idées libérales, bien qu’ils professent une grande horreur du libéralisme, quand ce sont les rouges qui le pratiquent. Eux aussi se disent tous catholiques, plus catholiques que les rouges, contre qui ils exploitent la religion, mais à qui ils s’unissent dans l’occasion pour accabler les catholiques purs.

… Pour les catholiques purs, ils font profession de n’attendre le salut social que de Jésus-Christ et pas de l’habilité des hommes sans principes ; ils espèrent qu’un jour prochain permettra d’organiser un groupe carrément et exclusivement ultramontain, catholique et pontifical. Ce sera le parti blanc, « le parti castor. »

L’Université Laval elle-même est dénoncée comme un foyer d’erreurs, de francs-maçons. « Plusieurs de ses élèves, écrit-il, avaient été sollicités à entrer dans la franc-maçonnerie. »

Mgr Conroy, le Délégué Apostolique ne trouve pas grâce devant le tribunal de ce grand justicier ultramontain. Écoutez bien avec quel respect il parle du représentant du Pape :

… Mgr Conroy avait été vain, il se perdit à la fin dans l’opinion du clergé et de tous les hommes bien pensants ; et, réserve faite de ses intentions, il est permis de dire qu’il ne passa au Canada que comme un complice du libéralisme, ou comme un étourdi, en tout cas, comme un fléau. »

J’ai cité un peu longuement peut-être les écrits de ce Mgr Fèvre parce qu’il me paraît le véritable type de cette école ultramontaine qui aurait voulu se substituer aux évêques et au clergé. Que serions-nous devenus si ces gens là avaient réussi à faire triompher leurs idées surannées ? Nous aurions eu la guerre religieuse et des discordes interminables. C’est le cardinal Taschereau, aidé, assisté des prêtres du Séminaire et de l’Université qui a détourné de nos têtes cet orage qui nous menaçait. Tous les vrais catholiques lui en conservent une reconnaissance bien méritée.