Souvenirs politiques, Vol 1/Chapitre deuxième

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Dussault & Proulx, Imprimeurs (1p. 71-93).


CHAPITRE DEUXIÈME

1878


Ouverture de la campagne électorale — Assemblées à Lévis et à Québec — F.-X. Lemieux se porte candidat à Bonaventure contre M. Tarte — Ma candidature contre M. Angers, à Montmorency — Le Canadien — Manifeste de M. Joly — L’affaire Goff — Les libéraux victorieux — Trois ministres conservateurs battus — Mon élection contre M. Angers — Intervention du clergé dans les élections — Victoire des libéraux.

La campagne électorale s’ouvrit de bonne heure. Les libéraux ne se dissimulaient pas la tâche énorme qu’on venait de leur mettre sur les bras. Il fallait conquérir la province ; il fallait convertir en majorité la minorité dans laquelle le parti libéral se trouvait dans la Chambre. Disons-le à la gloire des chefs, cette entreprise herculéenne ne les effraya point : ils se jettèrent hardiment dans la mêlée.

Le nouveau ministère était composé comme suit :

L’hon. H. G. Joly, Ministre des Travaux Publics et Chef du Cabinet ;

L’hon. Pierre Bachand, Trésorier ;

L’hon. F. G. Marchand, Sec. provincial.

L’hon. D. A. Ross, Procureur-Général ;

L’hon. F. Langelier, Commissaire des Terres de la Couronne ;

L’hon. A. Chauveau, Solliciteur-Général :

L’hon. Henry Starnes, Président du Conseil Exécutif.

Dès le 10 mars, M. Chapleau tenait une grande assemblée à Lévis. Il y dénonça avec véhémence le coup d’État ; il termina sa harangue en s’écriant : « Faites taire la voix de Spencer Wood, et laissez parler la grande voix du peuple. »

Le lendemain, les libéraux, à leur tour, avaient une réunion, à la Halle Montcalm, réunion présidée par l’hon. Isidore Thibaudeau. C’est M. F. Langelier qui fut l’orateur de la circonstance. Les assemblées se succédaient sur tous les points de la province et le parti libéral montrait une vitalité, une activité qui déconcertaient ses adversaires. Aussi, le Canadien du 20 mars disait avec une modération admirable :

« Nous sommes en pleine fièvre électorale, et bien que Sa Rougesse Luc I n’ait pas encore dissout le parlement, toute la vermine libérale se répand comme un fléau sur la province. »

En effet, les libéraux, bien que pris à l’improviste, déployèrent une grande énergie dans l’organisation de la lutte. Il fallait trouver des candidats dans tous les comtés représentés par des conservateurs, et, ils étaient le plus grand nombre à ce moment-là. C’était une entreprise aussi sérieuse que hardie, de se jeter dans un comté conservateur qui, jusque là, avait toujours élu un adversaire de notre cause. Le courage et le dévouement ne firent pas défaut. L’hon. M. David Ross se présenta dans le comté de Québec, contre l’hon. P. Garneau qui paraissait invincible ; l’hon. F. Langelier se porta candidat dans Portneuf, de préférence à Montmorency où on lui avait offert la candidature ; M. F.-X. Lemieux partit pour Bonaventure où il avait pour adversaire M. Tarte ; M. E.-J. Flynn s’en alla à Gaspé, un comté qui élisait toujours le Dr Fortin. Enfin, en quelques jours, le gouvernement Joly avait des candidats partout, à la grande surprise des adversaires qui s’étonnaient d’une pareille organisation. Restait le comté de Montmorency, une vieille forteresse bleue où M. Angers n’avait encore personne pour croiser le fer avec lui. Quelques électeurs venaient à notre comité central, à Quéec, et réclamaient un porte-drapeau. Mais, se disait-on, les esprits sont bien montés, M. Angers les a excités depuis trois semaines ; le temps est peut-être mal choisi pour en tenter la conquête.

Un jour, j’apprends par pur hasard qu’une assemblée des amis de M. Angers était convoquée pour le soir à l’Ange-Gardien. Je vais tout de suite au bureau de mon ami, Achille LaRue, qui était alors l’un des beaux orateurs de notre côté, et je lui propose de venir avec moi à cette assemblée. Il accueillit la proposition avec enthousiasme, et quelques heures après, sans en avoir parlé à personne, nous étions en route pour l’Ange-Garidien, où je n’avais de ma vie mis les pieds. Nous ne savions pas même à quel endroit devait se tenir l’assemblée. Une fois arrivés dans le village, nous nous informons auprès des gens, en nous donnant comme des orateurs venus pour parler pour M. Angers, à quel endroit elle devait avoir lieu. On s’empressa de nous renseigner et de nous dire qu’elle allait se tenir chez M. Joseph Mathieu, l’un des plus riches et des plus influents citoyens de la paroisse. Nous arrivâmes des premiers et nous fûmes accueillis très courtoisement par le maître de la maison qui, pourtant, ne nous connaissait pas. Il avait l’air de se demander ce que nous pouvions bien venir faire dans cette galère. Les électeurs accompagnés de leurs femmes se mirent à arriver. On se chuchotait à l’oreille, puis l’on nous regardait un peu comme des bêtes curieuses. Enfin, il se fait du bruit au dehors : ce sont les orateurs de la soirée qui viennent d’arriver. Un instant après, nous étions en présence de M. Guillaume Amyot et de M. L-N. Asselin, tous deux avocats. Nous échangeons une poignée de main ; mais ils paraissent un peu surpris de nous rencontrer, convaincus que le parti avait abandonné l’idée de faire la lutte à M. Angers.

Voici l’assemblée ouverte. M. Amyot, un jouteur fort habile, fit un petit boniment qui nous jeta un peu dans l’embarras. « Voilà, dit-il, bientôt trois semaines que nous sommes en campagne électorale et les libéraux n’ont pas jugé à propos de placer un candidat en opposition à M. Angers. Cette assemblée a été convoquée par nous pour défendre la politique de l’ex-gouvernement ; à moins que mes deux amis qui sont ici soient en mesure de nous annoncer qu’ils ont un candidat, je m’oppose à ce qu’ils prennent part à la discussion. Les électeurs applaudirent en signe d’approbation.

Que faire dans une pareille situation ? Il ne fallait pourtant pas retourner bredouille. Je délibère avec Achille LaRue et finalement, je suggère le plan que voici auquel il donne son adhésion : je vais m’annoncer comme le candidat du gouvernement : Amyot se trouvant lié par sa déclaration ne pourra reculer, ce qui nous permettra de prendre part à la discussion. Mon compagnon qui a toutes les peines du monde à s’empêcher de rire approuve le projet.

Interpellé de nouveau par M. Amyot qui jouissait de nous avoir placés dans cet embarras, je m’avance devant l’assemblée et j’annonce solennellement que j’avais l’honneur d’être choisi comme le candidat libéral et que je profitais de cette première occasion pour annoncer ma candidature.

Ce fut un coup de foudre pour M. Amyot qui était loin de prévoir un pareil dénouement. Il respecta son engagement. La discussion fut courtoise mais vive de part et d’autre. Je dénonçai M. Angers et sa politique ; j’évoquai avec succès le spectre des taxes, la loi en vertu de laquelle il avait voulu prendre les municipalités à la gorge. Je prononçai un véritable réquisitoire contre l’ancien procureur-général, avec cette verve, cet élan, cet enthousiasme que l’on possède à vingt-cinq ans ! Achille LaRue en fit autant, et nos deux harangues produisirent un effet considérable sur l’assemblée. Nous avions vraiment remporté le succès de la soirée, LaRue et moi. L’assemblée terminée, le maître de la maison m’offrit ses félicitations et me promit son appui le plus cordial. Plusieurs autres électeurs en firent autant. Les femmes, je le proclame avec orgueil, étaient toutes gagnées à notre cause, elles exécraient le tyranneau que je venais de dénoncer. Dans une élection c’est la moitié de la victoire que d’avoir les femmes de son côté. Je l’ai constaté souvent plus tard. Les choses allaient à merveille : ce que nous venions de constater était la preuve que l’opinion publique était facile à ameuter contre. M. Angers. Le sentiment qui s’était manifesté là devait exister ailleurs. Je me croyais déjà élu, tant on voit tout en beau lorsqu’on est jeune !

Nous retournons à la ville enchantés de notre savante manœuvre. Mais, comment serions nous accueillis par les chefs ? Nous nous rendîmes directement chez mon frère, M. F. Langelier où je demeurais, dans la rue du Parloir. Il veillait encore, nous le trouvâmes dans son bureau. En entrant, Achille LaRue me présenta comme le candidat de Montmorency, puis, il lui raconta notre aventure. Il resta renversé de notre petit coup d’État, mais comme il avait assumé la responsabilité d’un bien plus grand, celui de M. Letellier, le nôtre ne l’alarma pas trop. Le lendemain, il communiqua la nouvelle de ma candidature spontanée à M. Joly. Celui-ci, avec sa chevalerie ordinaire avait trouvé notre conduite bien audacieuse, bien brave : il s’opposa à ma candidature parceque, — disait-il, « ce serait un crime d’envoyer ce jeune homme à la boucherie. » Mon frère me fit part de cette entrevue qui n’était pas un présage bien rassurant de la victoire ; cela ne me découragea point. Je dis à mon frère : Il vous faut quelqu’un pour occuper M. Angers à Montmorency : je me charge de cette besogne. Il me laissa faire.

Le lendemain je me rendais au Chateau-Richer, où les citoyens, informés de ce qui avait eu lieu à l’Ange-Gardien, s’étaient empressés de convoquer une assemblée. On m’invita à m’y rendre, ce que je fis, car je prenais au sérieux mon rôle de candidat. Une couple de cents électeurs s’étaient rendus pour m’entendre. L’assemblée fut présidée par le maire, M. Édouard Cloutier, l’un des piliers du parti libéral dans cette paroisse. M. Édouard Rousseau, ancien attaché à la rédaction de l’Événement, et qui résidait dans cet endroit, avait préparé une série de résolutions qui furent adoptées, avec enthousiasme. Ces résolutions étaient une approbation de la conduite du Lieutenant-Gouverneur ; elles approuvaient également le programme du gouvernement Joly, et elles endossaient ma candidature.

L’Éclaireur, ce petit journal si vaillant, rédigé avec une grande vigueur par feu M. P. A. Tremblay, avait fait connaître mes premiers exploits dans le comté. Les électeurs de Montmorency commencèrent à envahir mon bureau et à me prodiguer leurs encouragements. Ces braves gens qui avaient craint de ne pas avoir de candidat étaient heureux de savoir que M. Angers allait avoir un adversaire. Le bruit de ma candidature se répandit comme une trainée de poudre.

Voilà de quelle façon je fus investi d’une candidature dans un comté où j’étais inconnu, où je n’avais jamais mis les pieds auparavant. Je remportai la victoire avec quatorze voix de majorité. Ma campagne dura six semaines pendant lesquelles je me suis livré, à un travail ardu, incessant, à un labeur de toutes les heures. Tant il est vrai de dire que la fortune aide les audacieux, audaces fastuira juvat. Et c’est ma victoire qui en réalité détermina la majorité du ministère. La chaîne qui lie entre eux les événements de ce monde est quelquefois bien étrange ! Souvent, ce qui est non calculé réussit. Il faut toujours préférer le calcul à l’entrainement dans la conduite des affaires ; mais on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’audessus des desseins de l’homme planent les desseins de la Providence, plus sûrs, plus profonds que les siens. C’est une raison de modestie, non d’abdication pour la sagesse humaine.

C’est donc le coup d’État de M. Letellier qui m’a jeté dans la politique et qui m’a ouvert pour la première fois les portes du parlement. J’étais jeune alors, trop jeune même ; c’est une erreur d’entrer au début de sa carrière dans l’arène politique, cette fournaise comme Chapleau l’a un jour appelée. On ne possède encore ni les connaissances, ni l’expérience nécessaire pour jouer un rôle ; et, cette vie si agitée, si passionnante, entourée des nombreuses distractions qui en sont le cortège inévitable éloigne de l’étude. La politique est une science comme les autres qu’il faut étudier, qu’il faut apprendre. C’est Gambetta qui a dit d’elle :

« Ne vous fiez pas aux mots, ne croyez pas que la politique est purement l’exercice de quelques facultés oratoires et de combinaisons dans les couloirs et les bureaux. Ainsi comprise, elle n’est bonne que pour les comédies parlementaires, mais permettez-moi de le dire : il n’est pas au monde de science, ni d’art (car elle a ces deux caractères) qui exige plus de travail, de connaissances, d’observation, plus d’efforts continus et persistants. Est-ce qu’elle n’a pas pour devoir de s’enquérir de tout, d’être prête sur tout ? Est-ce qu’il peut dans une branche quelconque de l’activité humaine se produire un progrès, une réforme qui la laisse indifférente, qui ne l’oblige pas à changer ses combinaisons, à modifier ses vues, ses programmes, son action, ses entreprises ? La politique, on en fera de la bonne que quand on reconnaîtra qu’elle a besoin du concours de toutes les sciences, qu’elle ne peut être que le fruit et le résultat d’un immense travail et d’une immense application. »

Mais, me diront les jeunes, ce sermon est peut-être excellent, seulement, il aurait valu mieux prêcher par l’exemple. C’est très vrai : aussi, à défaut d’exemple j’offre ma modeste expérience.

Le Canadien accueillit fort mal toutes les candidatures libérales, surtout celle de mon frère, de François Lemieux et la mienne. « Tous les gens sérieux et impartiaux du parti libéral, écrivait-il, se demandent pourquoi M. Chs. Langelier continue une lutte dont le résultat sera une humiliante défaite pour le dévidoir agrandi. Maître François aura bientôt la preuve que son petit frère est condamné à traîner comme lui une vie errante. »

La même feuille, disait de mon frère :

« M. Langelier n’est pas un homme honteux ; mais enfin, il a été fidèle à ses principes et à ses amis. S’il a suivi la mauvaise voie, il l’a suivie ouvertement, il a pris la responsabilité des principes de son parti, il les a défendus au risque de sa position, de sa popularité, de son avenir. »

Ce témoignage de courage, d’indépendance, rendu par un adversaire, M. F. Langelier l’a bien mérité. Il est fâcheux que ceux qui avaient tant bénéficié de ses luttes n’aient pas su reconnaître ses services lorsque l’occasion s’en est offerte. Lors de la formation du gouvernement Laurier, il fut éliminé pour faire place à ce même M. Tarte contre lequel il avait jadis si vaillamment combattu. Et, pourtant, il avait vaincu dans Québec-Centre M. Angers, le chef conservateur, ce qui aurait dû le désigner, à part ses autres titres, pour une place dans le cabinet Laurier. Il n’en fut rien. Tant il est vrai de dire que ce ne sont pas toujours ceux qui sèment qui récoltent la moisson. Comme dit l’Écriture, Alius est qui semmat, alius qui metet.

Mon compagnon d’armes, M. François Lemieux, qui se présentait contre M. Tarte, n’a pas, lui non plus, obtenu les faveurs du Canadien. Voici le petit plat épicé que lui servit cette feuille :

« M. Lemieux est un avocat ignorant mais bavard. Il est l’émule des dindons Langelier. »

Notre ami a été bien vengé plus tard de ces sottes injures, puisque, après avoir connu toutes les douceurs de la popularité, après avoir rempli les fonctions les plus importantes dans le Barreau, il a été élevé à la magistrature et qu’il est devenu l’un de nos juges les plus distingués. Et, chose singulière, parmi les ministres qui l’ont nommé se trouvait M. Tarte qui avait évidemment changé d’opinion sur son compte comme sur une foule d’autres choses. La vie est une source de surprises !

La campagne électorale fut partout menée avec une vigueur remarquable. Les conservateurs dénonçaient le coup d’État Letellier comme un attentat aux libertés populaires. Les ministres renvoyés soutenaient qu’ils étaient responsables directement au peuple représenté par ses députés et non pas au Lieutenant-Gouverneur. C’est en développant cette théorie que M. Chapleau s’était écrié à Lévis : « Fussions-nous des voleurs, des défalcataires, la vraie question est que le peuple seul est notre juge. » D’autre part, les libéraux condamnaient les taxes directes que le gouvernement DeBoucherville avait voulu imposer, de même que la fameuse loi des chemins de fer qui avait suscité une si grande indignation dans le public.

Le 28 mars, M. Joly avait adressé aux électeurs de la province un manifeste dans lequel il exposait sommairement sa politique. Il déclarait abandonner la loi qui avait pour but l’imposition de nouvelles taxes. Il disait aussi qu’il était prêt à faire face aux obligations de la province et aux entreprises à l’accomplissement desquelles la foi publique était engagée par un système d’économie et de retranchement. Son manifeste se terminait en disant :

« Nos adversaires ne voyaient qu’un moyen de réparer les fautes qu’ils ont commises pendant leur longue administration : La taxe directe. Nous voyons un autre moyen que nous sommes décidés à adopter : l’économie.

« C’est à la province à choisir entre les deux. »

La politique des taxes inspira à l’un de nos amis une fable qui était une spirituelle parodie de celle de La Fontaine, « La Cigale et la Fourmi. »

La Taxeuse

L’ex-gouvernement ayant gaspillé
Toute l’année,
Se trouva fort dépourvu
Quand le temps de siéger fut venu :
Pas une seule petite parcelle
D’argent du pays dans l’escarcelle.
Il déclara famine
À l’opposition, sa voisine,
La priant de lui laisser poser
Quelques taxes pour subsister
Jusqu’à l’élection nouvelle.
« Il les enlèvera, lui dit-elle, ma belle,
Avant l’élection, foi de brutal,
En vue de politique capital. »
L’opposition est très soucieuse.
Pour l’intérêt du pays, il le faut.
« Qu’avez-vous fait de vos capitaux ?

Dit-elle à cette taxeuse.
« Nuit et jour avec tout partisan
J’en jouissais, ne vous déplaise. »
« Vous jouissiez : c’est prouvé par le malaise,
Eh bien ! crevez maintenant. »


Cette politique d’économie fut très favorablement accueillie dans le public, car la situation financière de la province paraissait peu florissante. Après avoir eu un excédent de $352,598 en 1868, neuf ans après, en 1877, cet excédent était disparu : il avait fait place à un déficit de $81,035. Le trésorier, M. Church, avait en 1878, négocié à la banque de Montréal un emprunt de $5,000,000 au taux de sept par cent, ce qui parut excessif. Les libéraux soutenaient que chaque année nous avions, dans l’administration civile seulement, une augmentation de dépenses s’élevant à $500,000.

Pendant que l’on discutait toutes ces questions aux quatre coins de la province, un événement considérable se produisit : c’était ce qu’on a appelé le scandale Goff dans lequel le gouvernement DeBoucherville était gravement impliqué. L’un des anciens ministres, M. Baker, était compromis dans cette affaire.

C’est le Herald de Montréal, du 20 avril, qui publia le premier ces révélations extraordinaires. Un nommé Ed.-H. Goff qui avait des intérêts dans le chemin de fer Montréal, Portland et Boston, avait obtenu du gouvernement DeBoucherville une lettre par laquelle celui-ci s’engageait à augmenter le subside voté pour ce chemin de fer à la session suivante, ce qui représentait une somme de $75,000. Une fois la chose décidée, Goff racontait dans une lettre signée de son nom, que le solliciteur-général Baker lui avait dit que ses amis et lui Goff, allaient retirer des profits de la construction de ce chemin de fer et que « lui, M. Baker devait avoir une part de ces profits ; que d’autres membres du gouvernement avaient fait des profits dans les entreprises de chemins de fer et qu’il voulait en faire, lui aussi. »

C’est M. Baker qui remit à Goff la lettre du gouvernement, mais il exigea en la remettant une somme de $2,000.00, à compte sur les $10,000 précédemment exigées. Il demanda aussi de payer $1,000 à la société professionnelle dont il faisait partie, ce qui fut fait.

Plus tard M. Baker demanda une nouvelle remise de fonds comme à compte sur les $10.000 promises, disant que le paiement du subside ne serait pas effectué tant que l’affaire des $10.000 ne serait pas réglée, vu qu’il devait en donner une partie à d’autres membres du gouvernement. Pour faciliter le paiement à Goff, M. Baker accepta une hypothèque de $838, un sleigh, des harnais et des peaux de buffle, aussi un diamant estimé à $150.00. Cependant, malgré ces paiements le subside n’avait pas encore été payé au mois de décembre suivant. Grâce à ce retard M. Angus, l’associé de Goff fut mis en faillite. Enfin, poussé à bout, ce dernier décida d’exposer au public les extorsions dont il avait été la victime. Il terminait en disant que l’ex-gouvernment était « un régime de corruption qui avait ruiné les ressources du peuple de cette province sous le nom jadis respectable de conservatisme, nom que les ex-ministres ont voulu avilir et dégrader par tous les moyens possibles. »

M. Baker publia une dénégation de ces accusations, mais Goff lui répliqua en citant la liste des effets qu’il lui avait expédiés par express, savoir le sleigh, le harnais, le diamant, etc., etc.

Ces révélations corroboraient la déclaration faite au Lieutenant-Gouverneur par M. DeBoucherville, à savoir que la majorité parlementaire de la dernière Assemblée Législative était contrôlée par des rings ou combinaisons de députés payés par diverses compagnies de chemins de fer.

Les journaux et les candidats libéraux s’emparèrent de ces révélations et en firent un usage considérable contre leurs adversaires.

Les élections eurent lieu le premier mai et donnèrent la majorité au cabinet Joly. Trois des anciens ministres, MM. Angers, Garneau et Baker restèrent sur le carreau. Du côté libéral les pertes les plus sensibles furent la défaite de M. P. A. Tremblay à Charlevoix et celle de M. F. X. Lemieux à Bonaventure.

Ce fut ma victoire à Montmorency qui créa le plus d’enthousiasme, non pas à cause de ma personnalité, mais bien parceque j’avais vaincu M. Angers qui avait réussi à accumuler sur sa tête des haines nombreuses et une grande impopularité. Les citoyens de Québec accoururent audevant de moi à mon retour de Montmorency, accompagnés des députés victorieux, MM. Ross, Shehyn, Rinfret, Pâquet, F. Langelier, Joly, Arthur Murphy, etc., etc. On me fit un triomphe vraiment gigantesque. L’hon. Isidore Thibaudeau était venu me chercher au Chateau-Richer dans son superbe carosse. La procession était si longue qu’au moment où nous traversions le pont sur la rivière St-Charles, les dernières voitures était bien au-delà de l’Asile de Beauport. Lorsque nous entrâmes en ville toute la population, qui s’était portée sur notre parcours, nous accueillit avec un enthousiasme délirant. Ma voiture était littéralement remplie de fleurs quand j’arrivai à mon domicile.

Le Courrier n’entretenait pas à mon égard les mêmes sentiments que cette bonne population de Québec qui m’avait reçu comme un conquérant. Il prétendait que j’aurais dû rougir de ma victoire. Je lui cède la parole :

« Nous avons au milieu de nous le vainqueur et le vaincu. Au front du vaincu brille comme toujours l’auréole du talent et du génie, — au front du vainqueur ombragé du drapeau rouge, au front de cet homme sans nom, sans souvenir et sans liasse, la joie seule brille, c’est la joie d’un triomphe. Hélas ! pourtant quand on ne s’appelle que Charles Langelier, et que, à la honte du nom canadien, l’on a vaincu l’hon. A. R. Angers, si l’on avait du cœur et de la pudeur, l’on ne paraderait pas dans les rues comme un triomphateur. »

Et voilà : c’était un crime pour moi d’avoir été victorieux. J’avoue que malgré ce dithyrambe, je ne me suis jamais repenti de cette faute. J’ai manqué de pudeur jusqu’à ce point !

J’ai connu dans cette circonstance les doux enivrements du succès, les premières jouissances que procure la politique ! Avoir conquis un comté conservateur depuis cinquante ans, avoir défait le chef du parti conservateur, il n’en fallait pas davantage pour exalter l’imagination d’un jeune homme de vingt-six ans ! Ma victoire avait été une surprime pour tout le monde : mes amis ne pouvaient pas croire qu’il fut possible de s’emparer de cette vieille forteresse conservatrice bâtie par M. Jos. Cauchon, l’un des plus redoutables jouteurs de son époque. Aussi quand il fut connu que le gouvernement Joly n’avait qu’une voix de majorité, on proclama que c’était moi qui avais sauvé son existence. Quelques jours après, M. Letellier me fit appeler à son bureau par son aide de camp M. Fred. Gauthier. Quand j’entrai, il vint audevant de moi et me serra la main en me disant : « Je vous félicite, vous êtes le brave des braves. » Ces félicitations me furent excessivement sensible, venant de la part d’un homme occupant sa haute position, d’un lutteur dont je connaissais les glorieux combats dans le comté de Kamouraska.

Le Courrier du Canada était tellement confiant dans la victoire qu’il avait préparé à l’avance son article pour annoncer cet heureux événement.

« Non, disait-il, les traîtres et les usurpateurs n’ont pas réussi ; le peuple a compris ses intérêts et mis un frein à l’ambition malhonnête des démagogues qui auraient voulu lui faire troquer ses libertés les plus chères pour quelques millions de piastres.

… « Nous le proclamons à sa gloire : la masse de la population de langue anglaise nous est restée fidèle et elle a écrasé de son mépris les fourbes, les traîtres et les fanatiques qui ont nom Irvine, Ross, Cameron et Watts. Avec des hommes du caractère de MM. Lynch, Würtele, Robertson et Church, nous pourrons facilement nous passer d’un fourbe et d’un traître comme MM. Ross, Watts et Cameron. Moins nous aurons de traîtres, de fanatiques et d’âmes vénales dans nos rangs, plus nous serons forts. »

Contrairement à cette prévision, la population de la langue anglaise au lieu d’écraser ces chefs que le Courrier aimait si peu, les a confirmés dans leur position, ou élus pour la représenter en Chambre.

Pendant plusieurs jours, la presse conservatrice essaya de faire croire que le gouvernement Joly avait été défait. Pour appuyer cette prétention, elle citait le comté de Rimouski où il y avait eu égalité de voix entre M. A. Chauveau et M. R.-P. Vallée, le comté Chicoutimi et Saguenay qui avait élu M. William Price pendant qu’il était en Europe. Il lui fallut bientôt abandonner ces illusions, car l’officier-rapporteur proclama M. Chauveau élu, pendant que M. Price déclarait qu’il allait donner son appui au nouveau gouvernement, sauf sur la question constitutionnelle. Ce fut un coup terrible pour nos adversaires qui voyaient le pouvoir leur échapper irrévocablement. M. Price était l’ami intime de M. Joly, et, c’est à ce titre qu’il avait consenti à lui donner son appui. Le parti libéral en bénéficia tout de même.

Les conservateurs, pendant la campagne électorale qui venait de se terminer, avaient soulevé les préjugés religieux contre M. Joly parce qu’il était protestant. La présence parmi nous du Délégué Apostolique, Mgr Conroy, le mandement si sage de Mgr l’Archevêque Taschereau n’empêchèrent pas un certain nombre de membres du clergé d’intervenir ouvertement contre les libéraux dans plusieurs endroits. Ils se rendirent coupables d’excès de langage vraiment regrettables. Dans le comté de Charlevoix où M. Tremblay était candidat, certains curés avaient déclaré que c’était un péché d’appuyer un libéral. On a même refusé les sacrements à ceux qui ne voulaient pas s’engager à voter contre les candidats libéraux. Cette influence sur les consciences eut pour effet de faire perdre plusieurs élections aux candidats libéraux.

Le Journal des Trois-Rivières avait jeté le cri d’épouvante. Le peuple, d’après lui, était conduit à l’athéisme, les journaux libéraux publiaient des impiétés. Bientôt, disait-il, nous verrons la répétition des horreurs commises sous les Néron, les Domitien, les Caligula ; « la femme, ajoutait-il, deviendra l’esclave et la chose du mari brutal, comme cela était avant que le prêtre n’eut effacé de son sang ces articles de la législation païenne ; le père aura le droit de vie et de mort sur son enfant, etc., etc. »

Tels étaient les maux qui devaient fondre sur le pays si le parti libéral triomphait.

Le clergé était en train de perdre toute sa légitime influence sur nos populations, s’il n’eut été arrêté dans ses dénonciations si injustes du parti libéral, par la voix sage et infaillible de Rome. Que ne suivait-il pas ce sage conseil du Père Chocarne qui disait avec raison : « Plus nous sentons le besoin que le peuple a du prêtre, plus nous souffrons de tout ce qui peut amoindrir son caractère, abaisser sa couronne sacerdotale, diminuer son influence religieuse. »