Souvenirs politiques, Vol 1/Chapitre premier

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Dussault & Proulx, Imprimeurs (1p. 47-70).

CHAPITRE PREMIER

1877-1878

Session de 1877 — M. J.-I. Tarte député de Bonaventure — Antagonisme de Langevin et Chapleau — Aide à la construction des chemins de fer — Les rings — Le gouvernement réclame des municipalités les sommes qu’elles ont souscrites pour la construction du chemin de fer du Nord — Ajournement des Chambres au 17 janvier, puis au 29 — Résolutions de M. Angers concernant les chemins de fer — Assemblées de protestation à Québec et à Montréal — La force brutale — M. Joly est admonété — Les citoyens de Québec lui offrent un banquet le 23 janvier 1878 — Discours de M. Joly — Discours du Lt.-Col. Strange — Nouvelles résolutions de M. Angers — Représentations de M. Letellier — Résignation de M. de Boucherville — M. Joly appelé à former un gouvernement — Rage des conservateurs — Portrait de M. Joly par Achintre — M. Joly fait un appel au peuple en 1878.

Au commencement de décembre 1877 tout respirait le plus grand calme dans notre atmosphère politique. On ne soupçonnait guère que la session de la législature qui fut ouverte le 19 décembre serait remplie d’événements aussi importants ; personne, surtout, pouvait prévoir qu’elle allait se terminer par un cataclysme comme celui qui a marqué sa fin. Rien, au début ne faisait présager l’orage qui éclata et qui amena la chûte du gouvernement De-Boucherville. La harangue officielle prononcée par le Lieutenant-Gouverneur Letellier avait été parfaitement anodine. Elle s’apitoyait sur la crise commerciale qui sévissait alors elle cherchait à nous consoler de ce malheur en nous rappelant les abondantes moissons qui avaient couvert nos champs. Le parti conservateur commandait dans les deux chambres une majorité qui semblait le mettre à l’abri de tout péril. L’opposition dirigée par M. Joly de Lotbinière était peu nombreuse, mais elle remplissait son rôle constitutionnel avec vigueur et talent.

C’est au commencement de cette session que M. J.-I. Tarte, qui devait dans la suite jouer un rôle politique si considérable, entra pour la première fois dans notre enceinte parlementaire. Il venait d’être élu dans le comté de Bonaventure avec l’appui du clergé, comme porte-étendard du parti ultramontain. On l’avait fait venir à Québec pour prendre la direction politique du Canadien dont Sir Hector Langevin venait d’acquérir le contrôle financier. Son arrivée déplut aux amis de M. Chapleau qui cherchaient à pousser leur chef en dépit des intrigues de la phalange des partisans de Sir Hector. L’antagonisme de ces deux hommes politiques commençait déjà à s’affirmer ouvertement.

Le ministère DeBoucherville avait succédé à celui de M. G. Ouimet qui, en 1874, avait dû se retirer à la suite du scandale des Tanneries. Peu de temps après, M. Mailhot qui dirigeait l’assemblée législative céda son poste à M. A. R. Angers qui devint en même temps procureur-général. C’est lui qui prépara en grande partie l’événement du 2 mars 1878.

Les conservateurs avaient, dès 1874, inauguré dans la province une politique nouvelle, destinée suivant eux à la développer et à augmenter sa prospérité. Cette politique consistait à aider la construction des chemins de fer au moyen d’un octroi en argent au montant d’environ $5,280,000. Cet octroi devait être divisé entre diverses compagnies, dont douze étaient mentionnées comme devant recevoir la somme de $2,500 par mille et deux autres seulement $1.000. Pour faire face à ces déboursés on eut recours à un emprunt de $4,000,000. Ce fut le commencement de notre dette provinciale.

L’année suivante, en 1875, le gouvernement fit voter un octroi additionnel de $1,500 par mille à sept de ces compagnies. Cette augmentation était d’autant plus surprenante que le trésorier, M. Robertson, avait déclaré, en faisant voter la première subvention, que les ressources de la province ne permettaient pas de donner un sou de plus pour les chemins de fer.

C’est aussi vers la même époque que M. Ruggles Church, devenu trésorier, voulut assurer le parachèvement des chemins de fer du Nord et de Colonisation. Pour cet objet les Chambres l’autorisèrent à faire un second emprunt de $4,000,000. On comprend quel appât fut pour les spéculateurs la perspective de ces grandes dépenses d’argent. Des députés et des ministres avaient des intérêts dans ces chemins de fer. Tous comprenaient bien l’influence énorme qu’une telle politique allait leur permettre d’exercer. Les députés sollicitaient les ministres et ceux-ci se montraient d’autant plus faciles à convaincre qu’ils y trouvaient eux-mêmes leur compte. Ces députés ainsi intéressés contrôlaient vraiment la Chambre, ce qui faisait dire plus tard par M. DeBoucherville au lieutenant-gouverneur que son gouvernement était contrôlé à son tour par des rings de chemins de ter.

Le gouvernement éprouva un sérieux échec : il ne réussit pas à placer ses bons. Il fut obligé de faire un emprunt temporaire d’un demi-million à la banque de Montréal, au taux de sept pour cent.

Placés dans un grand embarras, les ministres conçurent un projet qui devait améliorer la situation financière. Ils décidèrent de faire payer par les municipalités les montants qu’elles avaient souscrits pour aider à la construction du Chemin de fer du Nord. Les villes de Québec et de Montréal figuraient chacune pour leur part pour un million de dollars ! Les municipalités endettées s’alarmèrent de ce projet et voulurent se soustraire à cette obligation. Le gouvernement décida de passer une loi pour les contraindre. Cette détermination déchaîna une tempête que l’on n’avait pas prévue et qui emporta le gouvernement DeBoucherville. Prévoyant que cette législation allait provoquer une vive opposition de la part des intéressés on s’était bien gardé de l’annoncer dans le discours du trône, afin de ne pas alarmer trop tôt l’opinion publique.

Aussitôt l’adresse votée, à la surprise générale, les ministres firent ajourner les Chambres au 17 janvier suivant. Cette dernière date arrivée, on ne fit rien encore : nouvel ajournement au 29 janvier. C’est alors que M. Angers proposa ses résolutions au sujet des chemins de fer. Elles causèrent une véritable révolution dans la province. Je cite quelques-unes de leurs dispositions draconiennes :

… 4° « Le Lieutenant-Gouverneur en conseil sera le juge de l’accomplissement des conditions convenues relativement aux échéances de ces diverses souscriptions et décidera si elles sont exigibles.

5° « Nulle objection, raison, défense ou opposition ne devra justifier aucune des municipalités ou corporations de refuser de signer, exécuter et livrer au Trésorier de la province ses débentures appropriées pour la construction du susdit chemin, ou de lui payer en argent, au cas où elle le préférerait, le dit montant ou la dite balance, et, ce, aussitôt que le Lieutenant-Gouverneur en conseil aura déclaré que ces débentures sont exigibles.

6° « Si aucune de ces municipalités ou corporations refuse ou néglige de payer sa souscription, ou de signer et exécuter ses dites débentures pour le montant ou la balance dûe, nonobstant toutes choses à ce contraire, le maire ou le préfet de cette municipalité ou corporation, suivant le cas, est par les présentes autorisé à signer et à exécuter les dites débentures, sans responsabilité personnelle de sa part en ce faisant, pour le montant ou la balance de la souscription de la municipalité ou corporation dont il est le principal officiel ou le chef ; et ces débentures ainsi signées et exécutées par le maire ou le préfet auront les mêmes effets que si elles eussent été signées et exécutées du consentement et sur l’ordre de la municipalité ou corporation elle-même, etc., etc.

7° « Sur le défaut d’aucune de ces municipalités ou corporations, ou de son maire ou de son préfet selon le cas de signer et exécuter les dites débentures pour le montant de la dite souscription, et de les remettre au Trésorier de la province, le Lieutenant-Gouverneur en conseil pourra autoriser un syndic à signer et à exécuter les dites débentures de la part de la dite municipalité ou corporation ; et ces débentures ainsi signées et exécutées par les syndics auront les mêmes effets que si elles eussent été signées et exécutées par les personnes ou officiers autorisés de la dite municipalité ou corporation ;

13° « Le shérif aura libre accès aux registres, rôles et autres documents ou archives du conseil de toute municipalité ou corporation où il doit prélever des deniers et pourra requérir les services des officiers municipaux de ce conseil.

« À défaut de paiement du montant requis d’un contribuable, le shérif procédera au prélèvement de ce montant d’abord par la saisie et la vente de biens meubles de tel contribuable ; et si le produit en est suffisant, il remettra sans délai aux porteurs qui auront produit leurs réclamations sur remise des coupons d’intérêts ou d’un reçu suivant le cas, le montant qui leur est dû ;

« S’il n’y a pas de biens meubles, ou s’ils sont insuffisants, le shérif procédera à la saisie et à la vente des immeubles imposés. »

Ces résolutions exorbitantes furent votées par la majorité docile du gouvernement. Cette loi, si elle fut devenue exécutoire avait pour effet de substituer les ministres aux tribunaux judiciaires. Comme M. Marchand le fit observer avec raison, le gouvernement faisait consacrer un principe proclamé dans les plus sombres jours du règne de la Terreur. Les droits acquis ne comptaient plus pour rien. Sans aucune forme de procès, le gouvernement pouvait prendre possession des biens des individus. C’était pour dire le mot, une législation inique.

Dès que ces résolutions furent connues, l’opinion publique se monta au plus haut diapazon. Des assemblées de protestation furent tenues à Québec et à Montréal, contre la conduite des ministres qui, disait-on, voulaient prendre les municipalités à la gorge. Le mot était heureux et n’a pas mis de temps à faire son chemin. Dans la Chambre, l’opposition fit une lutte sans merci à ce projet de loi. Enfin, l’opinion s’était tellement échauffée que le 6 février, un attroupement de plusieurs milliers de citoyens se rendit aux portes mêmes du parlement et y brûla M. Angers en effigie. La foule hurlait : « à bas Angers », « à bas les résolutions des chemins de fer », « à bas la taxe directe. »

Quelques jours après, une délégation composée des principaux citoyens de la ville se rendit auprès de M. DeBoucherville pour lui remettre les résolutions adoptées à une assemblée publique tenue peu de temps auparavant. Le Premier Ministre reçut très mal la délégation ; il lui déclara qu’il refusait de conférer avec elle et que ses résolutions étaient une insulte à la législature. Il mit tout simplement à la porte tous ces citoyens si respectables.

Un incident qui se produisit quelques jours plus tard n’était pas de nature à apaiser les esprits. À la suite d’un discours que M. Joly venait de prononcer, M. Angers lui répondit avec hauteur que la Chambre l’écraserait par le vote ! Justement indigné d’un pareil langage, M. Joly lui rétorque « qu’il était temps de savoir si la force brutale allait régner dans la Chambre. » M. Angers s’empara de cette expression pourtant si vraie dans la circonstance, et il n’eut pas de peine à faire décréter par la majorité de la Chambre la censure de M. Joly. C’était jeter de l’huile sur le feu. En effet, cette conduite à l’égard d’un député d’une si haute respectabilité souleva la réprobation générale. Les citoyens de Québec qui tenaient M. Joly en haute estime résolurent de le venger en lui offrant un grand banquet qui eut lieu le 23 février 1878. Il fut présidé par M. David-A. Ross, un libéral de vieille date. Plus de deux cents convives se pressèrent autour de la table pour témoigner de leur estime et de leur admiration au vaillant chef de l’opposition. Généralement, on honore ainsi des gouverneurs, des ministres qui ont accompli de grandes choses ou qui disposent de mille faveurs. Dans le cas présent, le spectacle était bien différent : c’était un vaincu, un homme insulté, vilipendé, un homme qui pendant dix ans, malgré son courage, avait marché de défaite en défaite ; c’était un homme cent fois vaincu qui recevait les honneurs que l’on a coutume d’accorder qu’à un vainqueur. Ce banquet fut le glas funèbre du gouvernement DeBoucherville. On ne commet pas impunément des injustices comme celle que M. Angers avait fait commettre à l’adresse d’un citoyen comme M. Joly. Il aurait dû savoir que pour les ambitieux, soldats, tribuns ou hommes politiques, s’il y a des séides pour les servir et des adulateurs pour les excuser, il y a aussi une conscience humaine après eux, pour les juger et une pitié pour les haïr. En répondant au toast qui fut porté en son honneur, M. Joly eut des accents d’une rare éloquence :

« Quand les Gaulois prirent Rome, dit-il, on les entendait s’écrier en parcourant les rues de cette ville fameuse : « Malheur aux vaincus, » Væ victis. Je ne puis m’empêcher ce soir de citer ces deux mots : « Væ victis ». Je ne saurais ne pas me les rappeler à chaque instant en voyant cette foule sympathique qui m’entoure, ces regards si bienveillants, ces mains si généreuses qui viennent rencontrer les miennes ; je n’ai pu résister après tout, à la pensée que je n’étais qu’un vaincu, que je paraissais devant vous comme un vaincu et que cependant, vous m’accueilliez en vainqueur. Cette belle démonstration que vous m’offrez ainsi qu’à mes amis qui pendant dix ans ont combattu les mêmes combats que moi, et qui se sont rendus responsables de la faute que j’ai commise, si j’en ai commis une, cette démonstration, dis-je, a plus d’effet sur moi que cette « force brutale, » qui n’a pu me faire céder !

… « Pendant que je parle de Rome, vous me permettrez de vous faire part d’une impression qui se présente à mon esprit. Il y a à peu près une demi heure, les portes des galeries se sont ouvertes, et des longues files de gracieuses figures, dans les plus charmantes toilettes, se sont avancées pour prendre place sur les gradins. J’ai pensé alors au Colisée, à son cirque, à ses gradins, et alors naturellement est venu à mon esprit un de ces tableaux, épopée formidable qui font la gloire du peintre, de l’artiste, mais la honte de l’humanité telle qu’elle était il y a dix-huit cents ans. J’ai pensé à ce tableau merveilleux d’un grand peintre « Le Gladiateur vaincu, » qui représente d’une manière si saisissante cet imposant Colisée, ces étages de gradins couverts de milliers de personnes, ces figures de femmes, de jeunes filles, les traits bouleversés par la rage et qui demandaient la mort du gladiateur vaincu, couché sur l’arène, la poitrine écrasée sous le pied pesant de son adversaire. J’ai pensé à ces belles figures de jeunes filles qui avaient perdu tout ce quelles avaient d’humain, tout ce qu’elles avaient de plus beau, et qui en baissant le pouce donnaient le signal de la mort du gladiateur vaincu. Et, je n’ai pu m’empêcher de faire un rapprochement avec ce que je vois ce soir. Je me demande comment les femmes ont pu changer tellement en dix-huit cents ans. Ces femmes qui alors prenaient plaisir à un pareil spectacle, comment peuvent-elles maintenant verser au vaincu le baume de leurs sourires bienveillants ? C’est que le monde devient meilleur de jour en jour depuis qu’il est devenu chrétien.

… « Je savais que mes amis et moi nous avions suivi depuis dix ans le chemin droit, qu’un jour, ceux qui se méfiaient de nous, ceux qui n’osaient pas nous donner la main, que ceux qui nous craignaient viendraient nous rencontrer, qu’ils découvriraient une bonne fois qu’on pouvait s’appuyer sur nous pour résister à l’injustice et à la tyrannie ».

En proposant la santé de M. Joly, le président du banquet, M. Ross, avait terminé ses remarques par les paroles suivantes, faisant allusion à la façon dont M. DeBoucherville avait reçu la délégation quelques jours auparavant :

… « Dernièrement, je formais partie d’une députation qui a été trouver certains messieurs ; je ne sais pas qui est sorti le premier ; mais je puis vous assurer que je n’étais pas le dernier. L’atmosphère que ces messieurs respiraient s’est répandu dans un des côtés de la Chambre ; je propose que prochainement, nous fassions vider ce côté de la Chambre et que nous y placions notre ami (M. Joly), pour y occuper le premier rang. »

Paroles vraiment prophétiques, puisque quelques jours après seulement, M. Joly devenait le chef du gouvernement de la province !

Ce banquet eut dans tout le pays un immense retentissement. Beaucoup de conservateurs bien pensants, indignés de la façon dont M. Joly avait été traité, s’étaient unis aux libéraux, ce qui faisait dire à l’Éclaireur :

« Qu’il nous soit permis de dire, que ce qui paraissait impossible il y a un an, il y a six mois, il y a une semaine à peine, vient de se réaliser sans effort, sans que personne ne s’en soit douté, c’est l’union des véritables conservateurs et des véritables libéraux de la capitale de la province de Québec, union cimentée par l’hommage dû et rendu à un noble citoyen, et par l’amour que des cœurs faits pour s’écouter et se comprendre, doivent à la Patrie. »

Vers la fin de la session, le 23 février, M. Angers proposa de nouvelles résolutions au sujet des chemins de fer, dans lesquelles une avance de $1,000.00 par mille était accordée à différentes compagnies de chemins de fer. Il annonça en même temps, comme c’est la règle constitutionnelle, qu’il avait l’assentiment du Lieutenant-Gouverneur. Or, il n’avait jamais obtenu cette autorisation. Ce fut la dernière goutte qui fit déborder la mesure.

M. Letellier avait prévenu M. DeBoucherville qu’il ne voulait pas qu’on fit usage de son nom, sans sa permission. Il lui avait en outre intimé qu’il ne consentirait jamais à laisser substituer le pouvoir exécutif au pouvoir judiciaire. Comment M. DeBoucherville a-t-il laissé commettre une pareille inconvenance ? La chose n’est guère explicable. Lorsque M. Letellier arriva à Québec comme Lieutenant-Gouverneur, après la mort de l’hon. R. E. Caron, les conservateurs furent jetés dans un profond étonnement. Accoutumés depuis longtemps à voir toutes les positions occupées par leurs amis ils ne pouvaient pas se faire à l’idée qu’un poste aussi élevé pouvait être rempli par un libéral.

M. Letellier arriva à la tête de la province sans prévention et bien déterminé à se montrer un gouverneur constitutionnel. Mais ses ministres au lieu d’avoir pour lui les égards qui lui étaient dûs le traitèrent cavalièrement : ils méconnurent les prérogatives dont il était investi. C’est ainsi qu’ils soumirent à la Chambre sans l’avoir consulté, des mesures de la plus haute importance. Ils apposèrent sa signature à des proclamations et à d’autres documents sans même l’avoir prévenu ; M. Angers, alors procureur-général avait refusé avec insolence une invitation à diner à Spencer Wood. M. Letellier qui connaissait bien nos lois constitutionnelles n’était pas homme à endurer ces humiliations et à laisser bafouer le représentant de Sa Majesté.

Le Ier mars, il adressa à M. DeBoucherville une lettre dans laquelle il lui disait :

…Le fait d’avoir proposé aux Chambres plusieurs mesures nouvelles et importantes sans en avoir préalablement avisé en aucune manière le Lieutenant-Gouverneur, bien que l’intention de méconnaître ses prérogatives n’existait pas, ne constitue pas moins une de ces situations fausses, qui placent le représentant de la Couronne dans une position difficile et critique avec les deux Chambres de la législature. »

Puis, cette lettre se terminait comme suit :

« D’où il résulte :

I°. — « Que, quoique le Lieutenant-Gouverneur ait fait maintes recommandations en sa qualité de représentant de la Couronne, à M. le Premier, sur divers sujets d’intérêt public, ses aviseurs se sont engagés dans une voie d’actes administratifs, contraires à ses recommandations, et sans l’avoir préalablement avisé ;

2°. — « Que l’on a mis le Lieutenant-Gouverneur, sans intention malveillante, mais de fait, dans une position fausse en l’exposant à un conflit avec les volontés de la législature qu’il reconnait toujours être souveraine, lorsque ces volontés sont exprimées par toutes les voies constitutionnelles.

« Le Lieutenant-Gouverneur, après avoir mûrement délibéré, ne peut accepter l’avis de M. le Premier ministre au sujet de la sanction à donner au bill du chemin de fer intitulé. « Acte concernant le chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental.

« Pour ces causes, le Lieutenant-Gouverneur ne saurait clore ce mémoire sans exprimer à M. le Premier le regret qu’il éprouve à l’idée de ne pouvoir continuer à le maintenir dans sa position, à l’encontre des droits et privilèges de la Couronne. »

C’était tout simplement le renvoi de M. DeBoucherville. Cette nouvelle tomba dans le public comme un coup de foudre, car personne, à part ses aviseurs, n’avait été mis au courant des difficultés survenues entre ceux-ci et le Lieutenant-Gouverneur. C’est à tort dans la suite que l’on a prétendu que M. Letellier avait tenu cette conduite sous l’inspiration des ministres fédéraux. Il est certain u’il n’en savaient absolument rien. Du reste, ils l’ont positivement nié personnellement les uns après les autres.

M. J. E. Collins, dans son livre intitulé « Life and Time of Sir John Macdonald, » a prétendu que M. Letellier avait eu l’approbation du cabinet Mackenzie, dans l’attitude qu’il avait prise à l’égard de ses ministres et qu’il avait suivi les conseils de George Brown ainsi que des principaux Rouges de sa province. Cette prétention ne repose sur aucun fondement. On ne trouve rien dans les biographies qui ont été publiées de M. Mackenzie, pour justifier une pareille accusation. Quant à M. George Brown, c’était un viel ami de M. Letellier, et, il n’y a rien d’étonnant qu’il l’ait défendu dans le Globe. Encore une fois, il est certain qu’il a agi de son propre mouvement, sur sa seule responsabilité. Et, la preuve que le gouvernement fédéral n’avait eu rien à voir dans le coup d’État, je la trouve encore dans le fait que M. Marchand, délégué auprès des ministres fédéraux pour solliciter leur appui dans les élections locales qui allaient avoir lieu, fut accueilli avec une très mauvaise grâce. Comme question de fait, le gouvernement fédéral n’a pas fait grand chose pour venir au secours de ses amis de Québec. M. Mackenzie est celui qui a montré le plus de mauvais vouloir.

M. Letellier consulta M. DeBoucherville sur le choix de son successeur, mais ce dernier refusa de lui donner son avis. Il prétendit qu’ayant été démis, il se trouvait dans une position différente de celle d’un ministre qui, battu dans la Chambre conservait encore la confiance du souverain. Il a commis dans cette circonstance une grave erreur au point de vue de son parti, car, s’il avait alors recommandé d’appeler M. Chapleau qui jouissait d’un grand prestige parmi les conservateurs et dans le pays, M. Letellier l’aurait certainement invité à former le nouveau gouvernement. Le Lieutenant-Gouverneur entretenait vraiment de l’estime et de l’admiration pour M. Chapleau.

Il ne restait donc pas d’autre alternative au Lieutenant-Gouverneur, que d’appeler le chef de l’opposition, M. Joly, qui jouissait d’un immense crédit dans l’opinion publique. Quelque temps auparavant, la façon arbitraire avec laquelle il avait été traité par la Chambre qui l’avait « admoneté »[1], avait déterminé en sa faveur un puissant courant de sympathies. Aussi, son arrivée au pouvoir fut-elle accueillie avec enthousiasme par le parti libéral et par la population de Québec ou il était très populaire.

M. Angers avait adressé au Lieutenant-Gouverneur au nom de l’ex-cabinet, un mémoire en réponse à sa lettre de renvoi d’office. Il terminait en disant : « Le parti conservateur n’est plus au pouvoir, mais il est dans la Chambre le pouvoir, le pouvoir qualifié, la majorité dans l’opposition, la majorité dans le conseil, la majorité dans le pays. »

Si la nouvelle du renvoi du gouvernement DeBoucherville fut bien accueillie par les libéraux, il n’en fut pas de même des conservateurs qui entrèrent dans une fureur incroyable. Le Canadien du 4 mars disait :

« Que d’un bout de la province à l’autre, on n’entende qu’un invincible cri de protestation et de vengeance, dans les limites permises par la constitution. »

Cet appel trouva un écho dans tous les journaux conservateurs de la province qui publièrent des articles d’une grande violence à l’adresse de MM. Letellier et Joly. Pour donner une idée de la violence de langage dont on se servait qu’il me suffise de citer les lignes suivantes que j’emprunte au Canadien du 5 mars :

« Le choix de M. Joly est un outrage à la province. Il est étranger au pays, c’est un Suisse. Il ne s’est signalé depuis un temps que par des explosions de haine contre nos libertés et par des sottises plus prononcées les unes que les autres.

« Arrogant, grossier, sans instruction sérieuse, il n’a qu’une couche de vernis. Grattez un peu et vous découvrirez un être fielleux, fanatique et rancunier. »

Rien de plus faux, de plus injuste que cette appréciation de M. Joly. M. Tarte a dû s’en convaincre lui-même plus tard lorsqu’il a siégé avec, lui dans le cabinet de Sir Wilfrid Laurier !

M. Joly, un fanatique ? Mais, alors, comment se fait-il qu’il ait pu se faire élire pendant si longtemps dans le comté de Lotbinière peuplé en grande majorité par des Canadiens-français ? M. Joly a contribué largement à la construction d’églises catholiques dans sa seigneurie. Est-ce là le fait d’un fanatique.

M. Joly, un homme grossier ? Tous ceux qui l’ont approché, qui l’ont connu ont été à même d’apprécier ses manières de grand seigneur, son exquise politesse et sa courtoisie proverbiale.

M. Joly, un étranger ? Je citerai à ce sujet la noble réponse du Colonel Strange, alors Commandant de la Citadelle, dans le discours qu’il fit au banquet donné en l’honneur de M. Joly :

… « Mes amis, j’ai été fortement surpris de lire dans un de nos journaux que M. Joly n’était pas un Canadien-français, qu’il n’appartenait à aucun pays, et qu’il y a des personnes qui veulent lui nier ses droits de patrie. »

« Mais, qu’est-ce qu’être Canadien-français ? »

Sir George Cartier a défini le Canadien-français un gentilhomme loyal à la Couronne britannique, et qui parle français. Le voilà le type du Canadien-français, ce gentilhomme à côté duquel j’ai l’honneur d’être placé.

« Est-ce que vous avez oublié que ses nobles ancêtres ont servi leur patrie dans les conseils de l’État et sur les champs de bataille pendant des centaines d’années ?

« Est-ce que vous ne vous rappelez pas que dans ses veines coule le noble sang des sieurs de Lotbinière et de Vaudreuil ? que c’est au talent de M. de Lotbinière, ingénieur-militaire de France, que l’on doit le plan des fortifications du champ de bataille qui nous a valu la glorieuse victoire de Carillon ?

« Ah ! oui messieurs, moi officier britannique, j’aime à me rappeler ces braves Canadiens-français, vos ancêtres. Oui, vraiment, le sang noble versé dans le passé, et le sang versé de nos jours pour la défense du drapeau anglais ont cimenté, consacré l’alliance Anglo-Franco-Canadienne.

« Je ne comprends pas qu’il puisse se trouver des gens capables de vouloir nous empêcher d’aimer notre commune patrie. »

Oui, ces injures du Canadien à l’adresse de M. Joly n’avaient pas leur raison d’être, car on trouvait dans la personne de cet homme dont le commerce était si charmant, ces belles qualités sociales qui, malheureusement disparaissent au contact des hommes trop positifs, de notre époque. Je ne puis résister au désir de citer ce qu’écrivait en 1871, M. Achintre un écrivain français distingué :

« Tous ceux qui oui visité un musée de tableaux ou quelque galerie de peinture se rappelleront, en interrogeant leurs souvenirs, s’être arrêtés involontairement devant un portrait de gentilhomme du siècle dernier. Séduit, charmé par ces toiles de maîtres, on ne peut détacher ses yeux de ces têtes si vivantes ; l’on sourit à une ressemblance que l’on devine et l’on croit voir l’original. Il s’échappe de ces cadres comme un parfum d’aristocratie bon ton ; et, ces physionomies heureuses reflètent tout ce que l’âge passé avait de mœurs charmantes et d’habitudes délicates.

« Évoquez une de ces rares œuvres d’artiste et vous aurez, non les traits, mais l’expression de M. H. G. Joly, député de Lotbinière, représentant aux deux Chambres le comté de ce nom. »

M. Joly, depuis 1867, avait dirigé l’opposition dans notre législature avec un grand tact et un rare talent. Avant l’abolition du double mandat, il eut à faire face à des hommes comme Cartier, Langevin, Chapais et Chauveau. Ce dernier était alors premier ministre. Quelles belles joutes oratoires se livrèrent entre ces deux hommes sur le parquet de la Chambre ! Orateur élégant, toujours courtois, même lorsqu’il voulait être piquant, M. Joly exerçait sur la Chambre une influence considérable. Bien des députés votaient contre lui tout en reconnaissant dans leur for intérieur qu’il avait raison. Il fit avec un succès marqué les batailles du parti libéral qui constituait à ce moment une infime minorité dans la province. Son désintéressement, sa fidélité à ses amis, sa loyauté envers tout le monde, en avaient fait un type qui commandait le respect et la popularité. Nous allons le voir maintenant diriger comme chef de gouvernement, la campagne électorale de 1878.

  1. C’est une vieille formule de censure parlementaire.