Sur la pierre blanche/IV

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Calmann-Lévy (p. 190-240).










IV





La salle était étroite, tendue d’un papier enfumé qui datait du pontificat de Pie IX. De vieilles lithographies pendaient aux murs, où l’on voyait M. de Cavour, avec ses lunettes d’écaille et son collier de barbe, la face léonine de Garibaldi et les moustaches épouvantables de Victor-Emmanuel, réunion classique des symboles de la révolution et de l’autorité combinées, témoignage populaire du génie italien qui excelle dans les juxtapositions et chez qui, de nos jours, à Rome, avec un sens exquis de la politique et non sans un certain goût de fine comédie, le pape fulminant et le roi excommunié échangent chaque matin des assurances de bon voisinage. Des réchauds de plaqué et des coupes d’albâtre chargeaient le buffet d’acajou. La maison affectait ce mépris des nouveautés qui convient aux vieilles renommées.

Là, devant les fiasques de vin de Chianti, autour d’une table couronnée de roses, les cinq continuèrent d’échanger des propos philosophiques.

— Il est vrai, dit Nicole Langelier, qu’à beaucoup le cœur manque quand leur regard rencontre l’abîme des choses futures. Il est certain, d’ailleurs, que notre connaissance trop imparfaite des faits accomplis ne nous fournit pas les éléments nécessaires à la détermination exacte des faits qui doivent s’accomplir. Mais enfin, puisque le passé des sociétés humaines nous est connu quelques parties, l’avenir de ces sociétés, suite et conséquence de leur passé, ne nous est pas entièrement inconnaissable. Il ne nous est pas impossible d’observer certains phénomènes sociaux et de définir, d’après les conditions dans lesquelles ils se sont déjà produits, les conditions dans lesquelles ils se produiront encore. Il ne nous est pas interdit, en voyant commencer un ordre de faits, de le comparer à un ordre révolu de faits analogues et d’induire de l’achèvement du second un achèvement semblable du premier. Par exemple : en observant que les formes du travail sont changeantes, qu’à l’esclavage a succédé le servage, au servage le salariat, on doit prévoir une nouvelle forme de la production ; en constatant que le capital industriel s’est substitué depuis un siècle seulement à la petite propriété artisane et paysanne, on est amené à rechercher la forme qui doit se substituer au capital ; en étudiant la manière dont s’est opéré le rachat des charges et des servitudes féodales, on conçoit comment pourra s’opérer un jour le rachat des moyens de production constitués aujourd’hui en propriété privée. En étudiant les grands services d’État qui fonctionnent à présent, on se fait quelque idée de ce que pourront être plus tard les modes socialistes de production et, quand on aura interrogé de cette façon sur un assez grand nombre de points le présent et le passé de l’industrie humaine, on décidera sur des probabilités, à défaut de certitudes, si le collectivisme se réalisera un jour, non parce qu’il est juste, car il n’y a aucune raison de croire au triomphe de la justice, mais parce qu’il est la suite nécessaire de l’état présent et la conséquence fatale de l’évolution capitaliste.

Prenons, si vous voulez, un autre exemple : nous avons quelque expérience de la vie et de la mort des religions. La fin du polythéisme romain, en particulier, nous est assez bien connue. D’après cette fin lamentable nous pouvons nous figurer celle du christianisme dont nous voyons le déclin.

On peut rechercher de la même manière si l’humanité future sera belliqueuse ou pacifique.

— Je suis curieux de savoir comment il faut s’y prendre, dit Joséphin Leclerc.

M. Goubin secoua la tête :

— Cette recherche est inutile. Nous en savons d’avance le résultat. La guerre durera autant que le monde.

— Rien ne le prouve, répliqua Langelier, et la considération du passé donne à croire, au contraire, que la guerre n’est pas une des conditions essentielles de la vie sociale.

Et Langelier, en attendant la minestra qui tardait à venir, développa cette idée, sans toutefois se départir de la sobriété habituelle à son esprit.

— Bien que les premières époques de la race humaine, dit-il, se perdent pour nous dans une obscurité impénétrable, il est certain que les hommes ne furent pas toujours belliqueux. Ils ne l’étaient pas durant ces longs âges de la vie pastorale dont le souvenir subsiste seulement dans un petit nombre de mots communs à toutes les langues indo-européennes, et qui révèlent des mœurs innocentes. Et nous avons des raisons de croire que ces siècles tranquilles de pâtres ont été d’une bien plus longue durée que les époques agricoles, industrielles et commerciales qui, venues ensuite par un progrès nécessaire, déterminèrent entre les tribus et les peuples un état de guerre à peu près constant.

C’est par les armes qu’on chercha le plus souvent à acquérir des biens, terres, femmes, esclaves, bestiaux. Les guerres se firent d’abord de village à village. Puis, les vaincus, s’unissant aux vainqueurs, formèrent une nation, et les guerres se firent de peuple à peuple. Chacun de ces peuples, pour conserver les richesses acquises ou s’en procurer de nouvelles, disputait aux peuples voisins les lieux forts du haut desquels on pouvait commander les routes, les défilés des montagnes, le cours des fleuves, le rivage des mers. Enfin, les peuples formèrent des confédérations et contractèrent des alliances. Ainsi des groupes d’hommes, de plus en plus vastes, au lieu de se disputer les biens de la terre, en firent l’échange régulier. La communauté des sentiments et des intérêts s’élargit. Rome, un jour, crut l’avoir étendue sur le monde entier. Auguste pensa ouvrir l’ère de la paix universelle.

On sait comme cette illusion fut lentement et cruellement dissipée et quels flots de barbares inondèrent la paix romaine. Ces barbares, établis dans l’Empire, s’entr’égorgèrent quatorze siècles sur ses ruines et fondèrent par le carnage de sanglantes patries. Telle fut la vie des peuples au moyen âge et la constitution des grandes monarchies européennes. » Alors l’état de guerre était le seul état possible, le seul concevable. Toutes les forces des sociétés n’étaient organisées que pour le soutenir.

Si le réveil de la pensée, lors de la Renaissance, permit à quelques rares esprits d’imaginer des relations mieux réglées entre les peuples, en même temps, l’ardeur d’inventer et la soif de connaître fournirent à l’instinct guerrier des aliments nouveaux. La découverte des Indes Occidentales, les explorations de l’Afrique, la navigation de l’Océan Pacifique ouvrirent à l’avidité des Européens d’immenses territoires. Les royaumes blancs se disputèrent l’extermination des races rouges, jaunes et noires, et s’acharnèrent durant quatre siècles au pillage de trois grandes parties du monde. C’est ce qu’on appelle la civilisation moderne.

Durant cette succession ininterrompue de rapines et de violence, les Européens apprirent à connaître l’étendue et la configuration de la terre. A mesure qu’ils avançaient dans cette connaissance ils étendaient leurs destructions. Aujourd’hui encore les blancs ne communiquent avec les noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent encore que par nos crimes.

Pourtant ces navigations, ces explorations tentées dans un esprit de cupidité féroce, ces voies de terre et de mer ouvertes aux conquérants, aux aventuriers, aux chasseurs d’hommes et aux marchands d’hommes, ces colonisations exterminatrices, ce mouvement brutal qui porta et qui porte encore une moitié de l’humanité à détruire l’autre moitié, ce sont les conditions fatales d’un nouveau progrès de la civilisation et les moyens terribles qui auront préparé, pour un avenir encore indéterminé, la paix du monde.

Cette fois, c’est la terre entière qui se trouve amenée vers un état comparable, malgré d’énormes dissemblances, à l’état de l’Empire romain sous Auguste. La paix romaine fut l’œuvre de la conquête. Assurément la paix universelle ne se réalisera pas par les mêmes moyens. Nul empire aujourd’hui ne peut prétendre à l’hégémonie des terres et des océans qui couvrent le globe, enfin connu et mesuré. Mais, pour être moins apparents que ceux de la domination politique et militaire, les liens qui commencent à unir l’humanité tout entière, et non plus une partie de l’humanité, ne sont pas moins réels ; et ils sont à la fois plus souples et plus solides ; ils sont plus intimes et infiniment variés, puisqu’ils s’attachent, à travers les fictions de la vie publique, aux réalités de la vie sociale.

La multiplicité croissante des communications et des échanges, la solidarité forcée des marchés financiers de toutes les capitales, des marchés commerciaux qui s’efforcent en vain de garantir leur indépendance par des expédients malheureux, la rapide croissance du socialisme international, semblent devoir assurer, tôt ou tard, l’union des peuples de tous les continents. Si, à cette heure, l’esprit impérialiste des grands États et les ambitions superbes des nations armées paraissent démentir ces prévisions et condamner ces espérances, on s’aperçoit qu’en réalité, le nationalisme moderne n’est qu’une aspiration confuse vers une union de plus en plus vaste des intelligences et des volontés, et que le rêve d’une plus grande Angleterre, d’une plus grande Allemagne, d’une plus grande Amérique, conduit, quoi qu’on veuille et quoi qu’on fasse, au rêve d’une plus grande humanité et à l’association des peuples et des races pour l’exploitation en commun des richesses de la terre…

Interrompant ce discours, l’hôtelier apporta lui-même la soupière fumante et le fromage râpé.

Et Nicole Langelier, dans la vapeur chaude et parfumée du potage, conclut en ces termes :

— Il y aura sans doute encore des guerres. Les instincts féroces, unis aux convoitises naturelles, l’orgueil et la faim, qui ont troublé le monde durant tant de siècles, le troubleront encore. Les immenses masses humaines, qui tendent à se former, n’ont pas encore trouvé leur assiette et leur équilibre. La pénétration des peuples n’est pas encore assez méthodique pour assurer le bien-être commun par la liberté et la facilité des échanges, l’homme n’est pas encore devenu partout respectable à l’homme ; toutes les parties de l’humanité ne sont pas près encore de s’associer harmonieusement pour former les cellules et les organes d’un même corps. Il ne sera pas donné, même aux plus jeunes d’entre nous, de voir se clore l’ère des armes. Mais ces temps meilleurs que nous ne connaîtrons pas, nous les pressentons. A prolonger dans l’avenir la courbe commencée, nous pouvons apercevoir l’établissement de communications plus fréquentes et plus parfaites entre toutes les races et tous les peuples, un sentiment plus général et plus fort de la solidarité humaine, l’organisation méthodique du travail et rétablissement des États-Unis du monde.

La paix universelle se réalisera un jour, non parce que les hommes de viendront meilleurs (il n’est pas permis de l’espérer), mais parce qu’un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles nécessités économiques leur imposeront l’état pacifique, comme autrefois les conditions mêmes de leur existence les plaçaient et les maintenaient dans l’état de guerre.

— Nicole Langelier, une rose s’est effeuillée dans votre verre, dit Giacomo Boni. Cela ne s’est pas fait sans la permission des dieux. Buvons à la paix future du monde.

Joséphin Leclerc leva son verre :

— Ce via de Chianti est d’une saveur piquante et moussé légèrement. Buvons à la paix, tandis que les Russes et les Japonais combattent âprement en Mandchourie et dans le golfe de Corée.

— Cette guerre, reprit Langelier, marque une des grandes heures de l’histoire du monde. Et pour en comprendre le sens il faut remonter deux mille ans en arrière.

Certes les Romains ne soupçonnaient pas la grandeur du monde barbare et n’avaient aucune idée de ces immenses réservoirs d’hommes qui devaient un jour crever sur eux et les submerger. Ils ne se doutaient pas qu’il y eût dans l’univers une autre paix que la paix romaine. Et pourtant il en existait une et plus antique et plus vaste, la paix chinoise.

Ce n’est pas que leurs marchands ne fussent en relations avec les marchands de la Sérique. Ceux-ci apportaient la soie écrue en un lieu situé au nord du plateau de Pamir et qu’on nommait la Tour de Pierre. Les négociants de l’Empire s’y rendaient. Des trafiquants latins plus hardis pénétrèrent dans le golfe du Tonkin et sur les côtes chinoises jusqu’à Hang-Tchan-Fou ou Hanoï. Cependant les Romains ne s’imaginaient pas que la Sérique formât un empire plus peuplé que le leur, plus riche, plus avancé dans l’agriculture et dans l’économie politique. Les Chinois, de leur côté, connaissaient les hommes blancs. Leurs annales mentionnent que l’empereur An-Thoun, en qui nous reconnaissons Marcus Aurelius Antoninus, leur envoya une ambassade, qui n’était, peut-être, qu’une expédition de navigateurs et de négociants. Mais ils ne savaient pas qu’une civilisation plus agitée et plus violente que la leur, et plus féconde aussi et infiniment plus expansive, s’étendait sur une des faces de ce globe dont ils couvraient une autre face : agriculteurs et jardiniers pleins d’expérience, marchands habiles et probes, ils vivaient heureux, grâce à leurs méthodes d’échange et à leurs vastes associations de crédit. Satisfaits de leur science subtile, de leur politesse exquise, de leur piété tout humaine et de leur immuable sagesse, ils n’étaient pas curieux, sans doute, de connaître la manière de vivre et de penser de ces hommes blancs, venus du pays de César. Et peut-être que les ambassadeurs d’An-Thoun leur parurent un peu grossiers et barbares.

Les deux grandes civilisations, la jaune et la blanche, continuèrent à s’ignorer jusqu’au jour où les Portugais, ayant doublé le cap de Bonne Espérance, allèrent commercer à Macao. Les marchands et les missionnaires chrétiens s’établirent en Chine et s’y livrèrent à toutes sortes de violences et de rapines. Les Chinois les enduraient en hommes habitués aux ouvrages de patience et merveilleusement capables de supporter les mauvais traitements ; et néanmoins les tuaient, à l’occasion, avec toutes les délicatesses d’une fine cruauté. Les Jésuites soulevèrent, dans l’Empire du Milieu, pendant près de trois siècles, d’incessants désordres. De nos jours les nations chrétiennes prirent l’habitude d’envoyer ensemble ou séparément dans ce grand empire, quand l’ordre y était troublé, des soldats qui le rétablissaient par le vol, le viol, le pillage, le meurtre et l’incendie, et de procéder à courts intervalles, au moyen de fusils et de canons, à la pénétration pacifique du pays. Les Chinois inarmés ne se défendent pas ou se défendent mal ; on les massacre avec une agréable facilité. Ils sont polis et cérémonieux ; mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Européens. Nous avons contre eux des griefs qui ressemblent beaucoup à ceux que monsieur Du Chaillu avait contre son gorille. Monsieur Du Chaillu tua, dans une forêt, à coups de carabine, la mère d’un gorille. Morte, elle serrait encore son petit dans ses bras. Il l’en arracha et le traîna après lui, dans une cage, à travers l’Afrique, pour le vendre en Europe. Mais ce jeune animal lui donna de justes sujets de plaintes. Il était insociable ; il se laissa mourir de faim. « Je fus impuissant, dit M. Du Chaillu, à corriger son mauvais naturel. » Nous nous plaignons des Chinois avec autant de raison que monsieur Du Chaillu de son gorille.

En 1901, l’ordre ayant été troublé à Pékin, les armées des cinq grandes puissances, sous le commandement d’un feld-maréchal allemand, l’y rétablirent par les moyens accoutumés. Après s’être ainsi couvertes de gloire militaire, les cinq puissances signèrent un des innombrables traités par lesquels elles garantissent l’intégrité de cette Chine dont elles se partagent les provinces.

Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Corée au commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur terre et sur mer, et participé, en 1901, à l’action pacifique des puissances, vit avec une rage froide s’avancer l’ourse vorace et lente. Et tandis que la bête énorme allongeait indolemment le museau sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes à la fois leurs ailes et leurs aiguillons, la criblèrent de piqûres enflammées.

« C’est une guerre coloniale », disait expressément un grand fonctionnaire russe à mon ami Georges Bourdon. Or, le principe fondamental de toute guerre coloniale est que l’Européen soit supérieur aux peuples qu’il combat ; sans quoi la guerre n’est plus coloniale, cela saute aux yeux. Il convient, dans ces sortes de guerres, que l’Européen attaque avec de l’artillerie et que l’Asiatique ou l’Africain se défende avec des flèches, des massues, des sagayes et des tomahawks. On admet qu’il se soit procuré quelques vieux fusils à pierre et des gibernes ; cela rend la colonisation plus glorieuse. Mais en aucun cas il ne doit être armé ni instruit à l’européenne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de canots creusés dans un tronc d’arbre. S’il a acheté des navires à des armateurs européens, ces navires seront hors d’usage. Les Chinois qui garnissent leurs arsenaux d’obus en porcelaine restent dans les règles de la guerre coloniale.

Les Japonais s’en sont écartés. Ils font la guerre d’après les principes enseignés en France par le général Bonnal. Ils l’emportent de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l’intelligence. En se battant mieux que des Européens, ils n’ont point égard aux usages consacrés, et ils agissent d’une façon contraire, en quelque sorte, au droit des gens.

En vain des personnes graves, comme monsieur Edmond Théry, leur démontrèrent qu’ils devaient être vaincus dans l’intérêt supérieur du marché européen, conformément aux lois économiques les mieux établies. En vain le proconsul de l’Indo-Chine, monsieur Doumer lui-même, les somma d’essuyer, à bref délai, des défaites décisives sur terre et sur mer. « Quelle tristesse financière assombrirait nos cœurs, s’écriait ce grand homme, si Besobrazof et Alexéief ne tiraient plus aucun million des forêts coréennes ! Ils sont rois. Je fus roi comme eux : nos causes sont communes. 0 Nippons ! imitez en douceur les peuples cuivrés sur lesquels j’ai régné glorieusement sous Méline. » En vain le docteur Charles Richet leur représenta, un squelette à la main, qu’étant prognathes et n’ayant pas les muscles du mollet suffisamment développés, ils se trouvaient dans l’obligation de fuir dans les arbres devant les Russes qui sont brachycéphales et comme tels éminemment civilisateurs, ainsi qu’il a paru quand ils ont noyé cinq mille Chinois dans l’Amour, « Prenez garde que vous êtes des intermédiaires entre le singe et l’homme », leur disait obligeamment monsieur le professeur Richet, « d’où. il résulte que si vous battiez les Russes ou finno-letto-ougro-slaves, ce serait exactement comme si les singes vous battaient. Concevez-vous ? » Ils ne voulurent rien entendre.

Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans les gorges de la Mandchourie, ce n’est pas seulement leur politique avide et brutale en Orient, c’est la politique coloniale de l’Europe tout entière. Ce qu’ils expient, ce ne sont pas seulement leurs crimes, ce sont les crimes de toute la chrétienté militaire et commerciale. Je n’entends pas dire par là qu’il y ait une justice au monde. Mais on voit d’étranges retours des choses ; et la force, seul juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus. Ses brusques é carts rompent un équilibre qu’on croyait stable. Et ses jeux, qui ne sont jamais sans quelque règle cachée, amènent des coups intéressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec précision les Russes en Mandchourie. Leurs marins détruisent élégamment une flotte européenne. Aussitôt nous discernons un danger qui nous menace. S’il existe, qui l’a créé ? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher les blancs. Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc. Le sac du Palais d’Été, les massacres de Pékin, les noyades de Blagovetchensk, le démembrement de la Chine, n’était-ce point là des sujets d’inquiétude pour les Chinois ? Et les Japonais se sentaient-ils en sûreté sous les canons de Port-Arthur ? Nous avons créé le péril blanc. Le péril blanc a créé le péril jaune. Ce sont de ces enchaînements qui donnent à la vieille Nécessité qui mène le monde une apparence de Justice divine et l’on admire la surprenante conduite de cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon, si cruel naguère aux Chinois et aux Coréens, le Japon, complice impayé des crimes des Européens en Chine, devenir le vengeur de la China et l’espoir de la race jaune.

Il ne paraît pas toutefois, à première vue, que le péril jaune, dont les économistes européens s’épouvantent, soit comparable au péril blanc suspendu sur l’Asie. Les Chinois n’envoient pas à Paris, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, des missionnaires pour enseigner aux chrétiens le foung-choui et jeter le désordre dans les affaires européennes. Un corps expéditionnaire chinois n’est pas descendu dans la baie de Quiberon pour exiger du gouvernement de la République l'extra-territorialité, c’est-à-dire le droit de juger par un tribunal de mandarins les causes pendantes entre Chinois et Européens. L’amiral Togo n’est pas venu avec douze cuirassés bombarder la rade de Brest, en vue de favoriser le commerce japonais en France. La fleur du nationalisme français, l’élite de nos Trublions, n’a pas assiégé dans leurs hôtels des avenues Hoche et Marceau, les légations de la Chine et du Japon, et le maréchal Oyama n’a pas amené en conséquence les armées combinées de l’Extrême-Orient sur le boulevard de la Madeleine, pour exiger le châtiment des Trublions xénophobes. Il n’a pas incendié Versailles au nom d’une civilisation supérieure. Les armées des grandes puissances asiatiques n’ont pas emporté à Tokio et à Pékin les tableaux du Louvre et la vaisselle de l’Elysée.

Non ! Monsieur Edmond Théry lui-même convient que les jaunes ne sont pas assez civilisés pour imiter les blancs avec cette fidélité. Et il ne prévoit pas qu’ils s’élèvent jamais à une si haute culture morale. Comment auraient-ils nos vertus ? Ils ne sont pas chrétiens. Mais les hommes compétents estiment que le péril jaune, pour être économique, n’en est pas moins effroyable. Le Japon et la Chine organisée par le Japon menacent de nous faire sur tous les marchés du monde une concurrence affreuse, monstrueuse, énorme et difforme, dont la seule pensée fait dresser sur leur tête les cheveux des économistes. C’est pourquoi les Japonais et les Chinois doivent être exterminés. Il n’y a pas de doute. Mais il faut aussi déclarer la guerre aux États-Unis pour empêcher leurs métallurgistes de vendre le fer et l’acier à plus bas prix que nos fabricants moins bien outillés.

Disons donc une fois la vérité. Cessons un moment de nous flatter. La vieille Europe et la nouvelle Europe (c’est le vrai nom de l’Amérique) ont institué la guerre économique. Chaque nation est en lutte industrielle avec les autres nations. Partout la production s’arme furieusement contre la production. Nous avons mauvaise grâce à nous plaindre de voir sur le marché désordonné du monde tomber de nouveaux produits concurrents et perturbateurs. Que sert de gémir ? Nous ne connaissons que la raison du plus fort. Si Tokio est le plus faible, il aura tort et nous le lui ferons sentir ; s’il est le plus fort il aura raison, et nous n’aurons point de reproche à lui faire. Est-il au monde un peuple qui ait le droit de parler au nom de la justice ?

Nous avons enseigné aux Japonais le régime capitaliste et la guerre. Ils nous effraient parce qu’ils deviennent semblables à nous. Et vraiment c’est assez horrible. Ils se défendent contre les Européens avec des armes européennes. Leurs généraux, leurs officiers de marine, qui ont étudié en Angleterre, en Allemagne, en France, font honneur à leurs maîtres. Plusieurs ont suivi les cours de nos Écoles spéciales. Les grands-ducs, qui craignaient qu’il ne sortit rien de bon de nos institutions militaires, trop démocratiques à leur gré, doivent être rassurés.

Je ne sais quelle sera l’issue de la guerre. L’Empire russe oppose à l’énergie méthodique des Japonais ses forces indéterminées, que comprime l’imbécillité farouche de son gouvernement, que détourne l’improbité d’une administration dévastatrice, que perd l’ineptie du commandement militaire. Il a montré l’énormité de son impuissance et la profondeur de sa désorganisation. Toutefois ses réservoirs d’argent, qu’alimentent ses riches créanciers, sont presque inépuisables. Son ennemi, au contraire, n’a de ressources que dans des emprunts difficiles, onéreux, dont ses victoires mêmes le priveront peut-être. Car les Anglais et les Américains entendent l’aider à affaiblir la Russie et non pas à devenir puissant et redoutable. On ne peut guère prévoir la victoire définitive d’un combattant sur l’autre. Mais si le Japon rend les jaunes respectables aux blancs, il aura grandement servi la cause de l’humanité et préparé à son insu, et sans doute contre son désir, l’organisation pacifique du monde.

— Que voulez-vous dire ? demanda M. Goubin en levant le nez de dessus son assiette pleine d’un fritto délicieux.

— On craint, poursuivit Nicole Langelier, que le Japon grandi n’élève la Chine ; qu’il ne lui apprenne à se défendre et à exploiter ses richesses. On craint qu’il ne fasse une Chine forte. Il faudrait non le craindre, mais le souhaiter dans l’intérêt universel. Les peuples forts concourent à l’harmonie et à la richesse du monde. Les peuples faibles, comme la Chine et la Turquie, sont une cause perpétuelle de troubles et de dangers. Mais nous nous pressons trop de craindre ou d’espérer. Si le Japon victorieux entreprend d’organiser le vieil empire jaune, il n’y réussira pas de si tôt. Il faudra du temps pour apprendre à la Chine qu’il y a une Chine. Car elle ne le sait pas, et tant qu’elle ne le saura pas, il n’y aura pas de Chine. Un peuple n’existe que par le sentiment qu’il a de son existence. Il y a trois cent cinquante millions de Chinois ; mais ils ne le savent pas. Tant qu’ils ne se seront pas comptés ils ne compteront pas. Ils n’existeront pas, même par le nombre. « Numérotez-vous ! » C’est le premier ordre que donne le sergent instructeur à ses hommes. Et il leur enseigne en même temps le principe des sociétés. Mais il faut beaucoup de temps à trois cent cinquante millions d’hommes pour se numéroter. Toutefois Ular, qui est un Européen extraordinaire, puisqu’il croit qu’il faut être humain et juste à l’égard des Chinois, nous annonce qu’un grand mouvement national s’accomplit dans toutes les provinces de l’immense empire.

— Alors même, dit Joséphin Leclerc, alors même que le Japon victorieux donnerait aux Mongols, aux Chinois, aux Thibétains conscience d’eux-mêmes et les rendrait respectables aux blancs, en quoi la paix du monde en serait-elle mieux assurée, et la folie conquérante des nations plus contenue ? Ne leur resterait-il pas à exterminer l’humanité nègre ? Quel peuple noir rendra les noirs respectables aux blancs et aux jaunes ?

Mais Nicole Langelier :

— Qui peut marquer les limites où s’arrêtera une des grandes races humaines ? Les noirs ne s’éteignent pas comme les rouges au contact des Européens. Quel prophète peut annoncer aux deux cents millions de noirs africains que leur postérité ne régnera jamais dans la richesse et la paix sur les lacs et les grands fleuves ? Les hommes blancs ont traversé les âges des cavernes et des cités lacustres. Ils étaient alors sauvages et nus. Ils faisaient sécher au soleil des poteries grossières. Leurs chefs formaient des chœurs de danses barbares. Ils n’avaient de sciences que celle de leurs sorciers. Depuis lors, ils ont bâti le Parthénon, conçu la géométrie, soumis aux lois de l’harmonie l’expression de leur pensée et les mouvements de leurs corps.

Pouvez-vous dire aux nègres de l’Afrique : toujours vous vous massacrerez de tribu à tribu et vous vous infligerez les uns aux autres des supplices atroces et saugrenus ; toujours le roi Gléglé, dans une pensée religieuse, fera jeter du haut de sa case des prisonniers ficelés dans un panier ; toujours vous dévorerez avec délices les chairs arrachées aux cadavres décomposés de vos vieux parents ; toujours les explorateurs vous tireront des coups de fusil et vous enfumeront dans vos huttes ; toujours le fier soldat chrétien amusera son courage à couper vos femmes par morceaux ; toujours le marin jovial venu des mers brumeuses crèvera d’un coup de pied le ventre à vos petits enfants pour se dégourdir les jambes. Pouvez-vous annoncer sûrement au tiers de l’humanité une constante ignominie ?

Je ne sais pas si, un jour, comme le prévoyait en 1840 Mrs. Beecher Stowe, la vie s’éveillera en Afrique avec une splendeur et une magnificence inconnues aux froides races de l’Occident et si l’art s’y épanouira en des formes éclatantes et nouvelles. Les noirs ont un vif sentiment de la musique. Il se peut qu’il naisse un délicieux art nègre de la danse et du chant. En attendant, les noirs de l’Amérique du Sud font dans la civilisation capitaliste des progrès rapides. Monsieur Jean Finot nous a instruits l’autre jour à leur sujet.

II y a cinquante ans, ils ne possédaient pas, à eux tous, cent hectares de terres. Aujourd’hui leurs biens s’élèvent à plus de quatre milliards de francs. Ils étaient illettrés. Aujourd’hui cinquante sur cent savent lire et é crire. Il y a des romanciers noirs, des poètes noirs, des économistes noirs, des philanthropes noirs.

Les métis, issus du maître et de l’esclave, sont particulièrement intelligents et vigoureux. Les hommes de couleur, à la fois rusés et féroces, instinctifs et calculateurs, prendront peu à peu (m’a dit un des leurs) l’avantage du nombre et domineront un jour la race amollie des créoles qui exerce si légèrement sur les noirs sa cruauté fiévreuse. Il est peut-être déjà né, le mulâtre de génie qui fera payer cher aux enfants des blancs le sang des nègres lynchés par leurs pères !

Cependant M. Goubin arma ses yeux de son lorgnon puissant.

— Si les Japonais étaient vainqueurs, dit-il, ils nous prendraient l’Indo-Chine.

— C’est un grand service qu’ils nous rendraient, répliqua Langelier. Les colonies sont le fléau des peuples.

M. Goubin ne répondit que par un silence indigné.

— Je ne puis vous entendre parler ainsi, s’écria Joséphin Leclerc. Il faut des débouchés pour nos produits, des territoires pour notre expansion industrielle et commerciale. A quoi pensez-vous, Langelier ? Il n’y a plus qu’une politique en Europe, en Amérique, dans le monde : la politique coloniale.

Nicole Langelier reprit avec tranquillité :

— La politique coloniale est la forme la plus récente de la barbarie ou, si vous aimez mieux, le terme de la civilisation. Je ne fais pas de différence entre ces deux expressions : elles sont identiques. Ce que les hommes appellent civilisation, c’est l’état actuel des mœurs et ce qu’ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs. Les mœurs présentes, on les appellera barbares quand elles seront des mœurs passées. Je reconnais sans difficulté qu’il est dans nos mœurs et dans notre morale que les peuples forts détruisent les peuples faibles. C’est le principe du droit des gens et le fondement de l’action coloniale.

Mais il reste à savoir si les conquêtes lointaines sont toujours pour les nations une bonne affaire. Il n’y parait pas. Qu’ont fait le Mexique et le Pérou pour l’Espagne ? le Brésil pour le Portugal ? Batavia pour la Hollande ? Il y a diverses sortes de colonies. Il y a des colonies qui reçoivent de malheureux Européens sur une terre inculte et déserte. Celles-là, fidèles tant qu’elles sont pauvres, se séparent de la métropole dès qu’elles sont prospères. Il y en a d’inhabitables, mais d’où l’on tire des matières premières et où l’on porte des marchandises. Et il est évident que celles-là enrichissent non qui les gouverne, mais quiconque y trafique. Le plus souvent elles ne valent pas ce qu’elles coûtent. Et de plus elles exposent à chaque instant la métropole à des désastres militaires.

M. Goubin fit cette interruption :

— Et l’Angleterre ?

— L’Angleterre est moins un peuple qu’une race. Les Anglo-Saxons n’ont de patrie que la mer. Et cette Angleterre, qu’on croit riche de ses vastes domaines, doit sa fortune et sa puissance à son commerce. Ce ne sont pas ses colonies qu’il faut lui envier ; ce sont ses marchands, auteurs de ses biens. Et croyez-vous que le Transvaal, par exemple, soit pour elle une si bonne affaire ? Cependant on conçoit que, dans l’état actuel du monde, des peuples qui font beaucoup d’enfants et fabriquent beaucoup de produits, cherchent au loin des territoires ou des marchés et s’en assurent la possession par ruse et violence. Mais nous ! mais notre peuple économe, attentif à n’avoir d’enfants que ce que la terre natale en peut facilement porter, qui produit modérément, et ne court pas volontiers les aventures lointaines ; mais la France qui ne sort guère de son jardin, qu’a-t-elle besoin de colonies, juste Ciel ! qu’en fait-elle ? que lui rapportent-elles ? Elle a dépensé à profusion des hommes et de l’argent pour que le Congo, la Cochin-chine, l’Annam, le Tonkin, la Guyane et Madagascar achètent des cotonnades à Manchester, des armes à Birmingham et à Liège, des eaux-de-vie à Dantzig et des caisses de vin de Bordeaux à Hambourg. Elle a, pendant soixante-dix ans, dépouillé, chassé, traqué les Arabes pour peupler l’Algérie d’Italiens et d’Espagnols !

L’ironie de ces résultats est assez cruelle, et l’on ne conçoit pas comment put se former, à notre dommage, cet empire dix et onze fois plus étendu que la France elle-même. Mais il faut considérer que, si le peuple français n’a nul avantage à posséder des terres en Afrique et en Asie, les chefs de son gouvernement trouvent, au contraire, des avantages nombreux à lui en acquérir. Ils se concilient par ce moyen la marine et l’armée qui, dans les expéditions coloniales, recueillent des grades, des pensions et des croix, en outre de la gloire qu’on remporte à vaincre l’ennemi. Ils se concilient le clergé en ouvrant des voies nouvelles à la Propagande et en attribuant des territoires aux missions catholiques. Ils réjouissent les armateurs, constructeurs, fournisseurs militaires qu’ils comblent de commandes. Ils se font dans le pays une vaste clientèle en concédant des forêts immenses et des plantations innombrables. Et ce qui leur est plus précieux encore, ils fixent à leur majorité tous les brasseurs d’affaires et tous les courtiers marrons du parlement. Enfin ils flattent la foule, orgueilleuse de posséder un empire jaune et noir qui fait pâlir d’envie l’Allemagne et l’Angleterre. Ils passent pour de bons citoyens, pour des patriotes et pour de grands hommes d’État. Et, s’ils risquent de tomber, comme Ferry, sous le coup de quelque désastre militaire, ils en courent volontiers la chance, persuadés que la plus nuisible des expéditions lointaines leur coûtera moins de peines et leur attirera moins de dangers que la plus utile des réformes sociales.

Vous concevez maintenant que nous ayons eu parfois des ministres impérialistes, jaloux d’agrandir notre domaine colonial. Et il faut encore nous féliciter et louer la modération de nos gouvernants qui pouvaient nous charger de plus de colonies.

Mais tout péril n’est pas écarté et nous sommes menacés de quatre-vingts ans de guerres au Maroc. Est-ce que la folie coloniale ne finira jamais ?

Je sais bien que les peuples ne sont pas raisonnables. On ne comprendrait pas qu’ils le fussent, à voir de quoi ils sont faits. Mais un instinct souvent les avertit de ce qui leur est nuisible. Ils sont capables, quelquefois, d’observation. Ils font à la longue l’expé rience douloureuse de leurs erreurs et de leurs fautes. Ils s’apercevront un jour que les colonies sont pour eux une source de périls et une cause de ruines. A la barbarie commerciale succédera la civilisation commerciale ; à la pénétration violente, la pénétration pacifique. Ces idées entrent aujourd’hui jusque dans les parlements. Elles prévaudront non parce que les hommes seront plus désintéressés, mais parce qu’ils connaîtront mieux leurs intérêts.

La grande valeur humaine c’est l’homme lui-même. Pour mettre en valeur le globe terrestre, il faut d’abord mettre l’homme en valeur. Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et toutes les forces de la planète, il faut l’homme, tout l’homme, l’humanité, toute l’humanité. L’exploitation complète du globe terrestre exige le travail combiné des hommes blancs, jaunes, noirs. En réduisant, en diminuant, en affaiblissant, pour tout dire d’un mot, en colonisant une partie de l’humanité, nous agissons contre nous-mêmes. Notre avantage est que les jaunes et les noirs soient puissants, libres et riches. Notre prospérité, notre richesse dépendent de leur richesse et de leur prospérité. Plus ils produiront, plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous, plus nous profiterons d’eux. Qu’ils jouissent abondamment de notre travail et nous jouirons du leur abondamment.

En observant les mouvements qui emportent les sociétés, peut-être découvrira-t-on les signes que la période de violences s’achève. La guerre, qui était autrefois à l’état permanent parmi les peuples, est maintenant intermittente et les temps de paix sont devenus beaucoup plus longs que les temps de guerre. Notre pays donne lieu à une observation intéressante. Les Français présentent dans l’histoire militaire des peuples un caractère original. Tandis que les autres nations ne faisaient jamais la guerre que par intérêt ou par nécessité, les Français seuls se battaient pour le plaisir. Or il est remarquable que nos compatriotes ont changé de goût. Renan écrivait il y a trente ans : « Quiconque connaît la France dans son ensemble et dans ses variétés provinciales n’hésitera pas à reconnaître que le mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-siècle est essentiellement pacifique. » C’est un fait attesté par un grand nombre d’observateurs que la France en 1870 n’avait pas envie de prendre les armes et que l’annonce de la guerre fut accueillie avec consternation. Il est certain qu’aujourd’hui peu de Français songent à se mettre en campagne, et que tout le monde accepte volontiers cette idée qu’on a une armée pour éviter la guerre. Je citerai un exemple entre mille de cet état d’esprit. Monsieur Ribot, député, ancien ministre, invité à quelque fête patriotique, s’excusa par une lettre éloquente. Monsieur Ribot, au seul mot de désarmement, plisse son front sourcilleux. Il a pour les drapeaux et les canons l’inclination qui convient à un ancien ministre des Affaires étrangères. Dans sa lettre, il dénonce comme un danger national les idées pacifiques répandues par les socialistes. Il y découvre des renoncements qu’il ne peut souffrir. Ce n’est point qu’il soit belliqueux. C’est aussi la paix qu’il veut, mais une paix pompeuse, magnifique, étincelante et fière comme la guerre. Entre monsieur Ribot et Jaurès, il n’est plus question que de la manière. Ils sont tous deux pacifiques. Jaurès l’est simplement, monsieur Ribot l’est superbement. Voilà tout. Mieux encore et plus sûrement que la démocratie socialiste qui se contente de la paix en blouse ou en paletot, le sentiment des bourgeois qui réclament une paix ornée d’insignes militaires et toute chargée des simulacres de la gloire, atteste l’irrémédiable déclin des idées de revanche et de conquêtes, puisqu’on y saisit l’instinct militaire au moment où il se dénature et devient pacifique.

La France acquiert peu à peu le sentiment de sa vraie force qui est la force intellectuelle ; elle prend conscience de sa mission qui est de semer les idées et d’exercer l’empire de la pensée. Elle s’apercevra bientôt que sa seule puissance solide et durable fut dans ses orateurs, ses philosophes, ses écrivains et ses savants. Aussi bien, faudra-t-il qu’elle reconnaisse un jour que la force du nombre, après l’avoir tant de fois trahie, lui échappe définitivement et qu’il est temps pour elle de se résigner à la gloire que lui assurent l’exercice de l’esprit et l’usage de la raison.

Jean Boilly secoua la tête :

— Vous voulez, dit-il, que la France enseigne aux nations la concorde et la paix. Êtes-vous sûr qu’elle sera écoutée et suivie ? Sa tranquillité même lui est-elle assurée ? N’a-t-elle pas à craindre les menaces du dehors, à prévoir les dangers, à veiller à sa sûreté, à pourvoir à sa défense ? Une hirondelle ne fait pas le printemps ; une nation ne fait pas la paix du monde. Est-il certain que l’Allemagne n’entretient des armées que pour ne pas faire la guerre ? Ses démocrates socialistes veulent la paix. Mais ils ne sont pas les maîtres et leurs députés n’ont point au Parlement l’autorité que devrait leur assurer le nombre de leurs électeurs. Et la Russie, qui est à peine entrée dans la période industrielle, croyez-vous qu’elle entrera bientôt dans la période pacifique ? Croyez-vous qu’après avoir troublé l’Asie, elle ne troublera pas l’Europe ?

Mais à supposer que l’Europe devienne pacifique, ne voyez-vous pas que l’Amérique devient guerrière ? Après Cuba, réduite en république vassale, Hawaï, Porto-Rico, les Philippines annexées, on ne peut nier que l’Union américaine ne soit une nation conquérante. Un publiciste yankee, Stead, a dit, aux applaudissements des États-Unis tout entiers : « L’américanisation du monde est en marche. » Et monsieur Roosevelt rêve de planter le pavillon étoile sur l’Afrique du Sud, l’Australie et les Indes occidentales. Monsieur Roosevelt est impérialiste et veut une Amérique maîtresse du monde. Entre nous, il médite l’empire d’Auguste. Il a eu le malheur de lire Tite-Live. Les conquêtes des Romains l’empêchent de dormir. Avez-vous lu ses discours ? Ils sont belliqueux. « Mes amis, battez-vous, dit monsieur Roosevelt, battez-vous terriblement. Il n’y a de bon que les coups. On n’est sur la terre que pour s’exterminer les uns les autres. Ceux qui vous diront le contraire sont des gens immoraux. Méfiez-vous des hommes qui pensent. La pensée amollit. C’est un vice français. Les Romains ont conquis l’univers. Ils l’ont perdu. Nous sommes les Romains modernes. » Paroles éloquentes, soutenues par une flotte de guerre qui sera bientôt la deuxième du monde et par un budget militaire d’un milliard cinq cents millions de francs !

Les Yankees annoncent que, dans quatre ans, ils feront la guerre à l’Allemagne. Pour les en croire il faudrait qu’ils nous disent où ils pensent rencontrer l’ennemi. Toutefois cette folie donne à réfléchir. Qu’une Russie, serve de son tsar, qu’une Allemagne, encore féodale, nourrissent des armées pour les batailles, c’est ce qu’on serait tenté de s’expliquer par des habitudes anciennes et les survivances d’un rude passé. Mais qu’une démocratie neuve, les États-Unis d’Amérique, une association d’hommes d’affaires, une foule d’émigrés de tous les pays, sans communauté de race, de traditions, de souvenirs, jetés éperdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout à coup transportés du désir de lancer des torpilles aux flancs des cuirassés et de faire éclater des mines sous les colonnes ennemies, c’est une preuve que la lutte désordonnée pour la production et l’exploitation des richesses entretient l’usage et le goût de la force brutale, que la violence industrielle engendre la violence militaire, et que les rivalités marchandes allument entre les peuples des haines qui ne peuvent s’éteindre que dans le sang. La fureur coloniale, dont vous parliez tout à l’heure, n’est qu’une des mille formes de cette concurrence tant vantée par nos économistes. Comme l’état féodal l’état capitaliste est un état guerrier. L’ère est ouverte des grandes guerres pour la souveraineté industrielle. Sous le régime actuel de production nationaliste, c’est le canon qui fixera les tarifs, établira les douanes, ouvrira, fermera les marchés. Il n’y a pas d’autre régulateur du commerce et de l’industrie. L’extermination est le résultat fatal des conditions économiques dans lequel se trouve aujourd’hui le monde civilisé….

Le gorgonzola et le stracchino parfumaient la table. Le garçon apportait les bougies armées de fils de fer pour allumer les longs cigares avec paille, chers aux Italiens.

Hippolyte Dufresne, qui depuis quelque temps semblait étranger à la conversation :

— Messieurs, dit-il à voix basse avec une orgueilleuse modestie, notre ami Langelier affirmait tout à l’heure que beaucoup d’hommes ont peur de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible immoralité qu’est la morale future. Je n’ai pas eu cette peur et j’ai écrit un petit conte qui n’a pas d’autre mérite que celui, peut-être, de montrer la tranquillité de mon esprit à considérer l’avenir. Je vous demanderai un jour la permission de vous le lire.

— Lisez-le tout de suite, dit Boni en allumant son cigare.

— Vous nous ferez plaisir, ajoutèrent Joséphin Leclerc, Nicole Langelier et M. Goubin.

— Je ne sais si j’ai le manuscrit sur moi, répondit Hippolyte Dufresne.

Et, tirant de sa poche un rouleau de papier, il lut ce qui suit.