Sur la tombe de Huysmans/Huysmans et son dernier Livre

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Collection des Curiosités Littéraires (p. 23-44).


Huysmans   ▩  ▩  ▩ 


et son dernier Livre



Une occasion superbe de baver se présente inopinément. Que la multitude des visqueux soit dans l’allégresse ! Le nouveau livre de Huysmans, En Rade, vient de paraître.

Cet artiste fut beaucoup traîné dans les ordures et conspué royalement dès son début. On se souvient encore de l’ouragan de salive et du compissement procellaire de toutes les presses à l’apparition de Marthe et des Sœurs Vatard. Les traditionnelles archives du bégueulisme et de la pudicité sociale, dont la critique des journaux est l’immaculée chambellane, furent, en ces temps-là, vidées de leurs trésors, et la besogne de vitupérer ce romancier fut si copieuse, que la clef des sacrées chancelleries de l’indignation, qui se vert-de-grisait auparavant dans les dos des fonctionnaires fut jetée au rancart. Ce fut un débordement fluvial d’humeurs pudibondes, une éruption de pus moral, une évacuation exanthémateuse des fluides blanchâtres de la vertu !

L’aquatique pureté du feuilleton se sentit menacée jusque dans sa colle la plus intime par ce moraliste indépendant qui ne craignait pas de retrousser les âmes et de visiter les cœurs au spéculum de la plus imperturbable analyse.

Et puis, Huysmans avait le malheur d’être un écrivain, il avait cette inéligible tare qui doit être unanimement réprouvée par l’opinion de toutes les obédiences de la muflerie publique, en attendant qu’une juste loi la flétrisse enfin de quelque infamante peine.

Nul n’est censé ignorer, d’ailleurs, que tout écrivain véritable est radicalement inapte à la production d’une congruente philosophie. Critique d’art, psychologie, sciences morales ou naturelles, tout est interdit à cet empêtré d’azur. L’importance oraculaire universellement conférée à d’épouvantables cuistres, tels que Prévost-Paradol ou M. Renan, est assez concluante, semble-t-il, et la gloire voltaïque de ce récent potache surnommé « le Psychologue », qui inventa de ne jamais écrire, fût-ce par hasard, est une suffisante contre-épreuve du mot de Flaubert, mort dans l’indigence : « Ce siècle a horreur de la page écrite. » Le plus grand penseur de la terre — à supposer qu’un tel monstre pût naître viable avec une seule tête — se coulerait et se fricasserait lui-même à jamais, s’il s’avisait, une seule fois, d’écrire avec éloquence. Telle est la norme fatidique, inéluctable !

L’insuccès du nouveau roman de Huysmans est donc assuré, — princièrement. Le pessimisme de l’auteur a dû l’y préparer, et l’homme d’A Rebours est, sans doute, invulnérable à tout juvénile espoir d’une justice littéraire décernée par les contemporains du gros Sarcey. Il se satisfait heureusement d’écrire pour l’intactile pincée d’artistes que l’ammoniaque républicain n’a pas encore suffoqués. Il suffit de lire deux pages d’En Rade pour que l’évidence de ce parti pris éclate. Jamais on n’alla aussi loin dans le dégoût de la vie, dans le vomissement de ses frères et, en même temps, jamais une aussi totale satiété de la farce humaine ne fut exprimée dans une aussi glaciale ironie !

A Rebours, certes, est dépassé. La nouvelle œuvre est non seulement plus amère encore, plus désolamment négatrice de toute joie terrestre, mais le style même s’est affiné, paraffiné, sublimé, jusqu’à ressembler à cet effrayant métal qui refrène les virus infâmes quand il est dans son état fluide, et qui, solidifié par un froid atroce, devient un projectile capable, dit-on, de percer des madriers.

Seulement les âmes contemporaines sont matelassées d’une épaisse toison de bêtise impénétrable à n’importe quelle balistique de l’Art. D’ailleurs, en admettant, une minute, que la forme et la couleur de ce livre surprenant pussent être acceptées d’un tel public, il resterait encore les idées et les sentiments qu’aucune suggestion ne pourrait lui faire endurer. L’intensité de l’écrivain chez Huysmans est, surtout, dans son mépris. Il ne faut pas chercher ailleurs. Ce mépris, le plus complet qu’on ait jamais pu rêver, n’a besoin d’aucun exutoire spécial, ni d’aucune gueule cratériforme, pour se répandre. L’auteur bien connu d’A Rebours n’a pas du tout les allures ignivomes d’un imprécateur, et le flux torrentiel d’une verte bile n’est, en lui, que l’illusion littéraire de quelques vanités ombrageuses que, pacifiquement, il tarauda. Indéconcertable et frigide, il spute, sans émotion, sur les plates-bandes variées où s’épanouissent les puantes fleurs des incomestibles légumes de l’art moderne, et voilà tout ce qu’il veut s’accorder, cet inemballable contempteur. Mais Dieu sait que cela suffit !

Depuis le scandale des Sœurs Vatard, Huysmans est en pleine jouissance d’une étiquette que rien ne pourra décoller. Son nom est devenu synonyme de « pornographe », absolument comme celui du signataire de ces pages est évocateur de tout vocable scatologique. Nul remède à ces identiques radotages. On userait les plus célestes dictionnaires à raconter l’empyrée que l’augurale formule ne varierait pas. Dans une fin de siècle aussi profondément hypocrite, où le signe de la pensée paraît avoir enterré la pensée défunte, le plus légitime emploi de certains mots est un attentat que nul ne pardonne, et jusqu’à la plus défoncée des immémoriales catins récupère, un instant, sa virginité pour s’en indigner dans son puisard !

Ce qu’on a voulu désigner du nom mal façonné de « naturalisme » et qui représente pour la multitude quelque chose comme un prytanée d’ordures, n’est, en dernière analyse, qu’un récent effort de l’esprit humain vers un art nouveau, définitivement affranchi des paradigmes éculés de la tradition. C’est un négoce d’idéal, au même titre que le romantisme qu’il a remplacé, où l’essentielle et unique affaire est, avant tout, d’avoir du talent ou de n’en avoir pas. Cette primordiale question n’a jamais changé. Qu’importe l’oiseuse qualification de naturaliste, quand il s’agit d’un romancier transporté par sa vocation, dont le solitaire idéal est d’étreindre la réalité sensible comme on ne l’étreignit jamais, de refléter, de répercuter, de transcrire en haut relief les normales sensations ou les symboliques images de la vie, et qui n’a vraiment besoin des consignes d’aucune école pour être persuadé que toutes les couleurs sont nécessaires à l’artiste qui veut tout peindre ?

La genèse intellectuelle de Huysmans est commune à la plupart des écrivains de sa génération, plus ou moins inférieurs à lui. Si l’on veut à toute force qu’il ait eu un maître, c’est Flaubert qu’il faudrait nommer, et encore, l’hermétique Flaubert de L’Education sentimentale, celui que personne ne lit. Flaubert et Goncourt pour la langue, Baudelaire pour le spiritualisme décadent et Schopenhauer pour le pessimisme noir, telles furent les incontestables influences qui déterminèrent au début ce protagoniste du mépris. Mais Flaubert a prédominé et sa tenace obsession est visible, surtout dans En Ménage, œuvre presque réussie déjà, par laquelle Huysmans termina sa première étape d’observateur et de romancier.

Quant à Zola, son apport est imaginaire et nul dans cette vocation d’un artiste si profondément séparé de lui, malgré l’illusoire confraternité de leurs esprits. Il a fallu l’indigence critique des journaux pour supposer seulement une connexité d’inspiration entre ce rustre puissant — dont l’appareil cérébral capable, comme dans Germinal, d’inscrire et de restituer exactement les plus colossales visions extérieures, se manifeste si dénué quand il lui faut exprimer les perturbations occultes des âmes — et ce délicat inventeur, ce quintessencier d’idées et de sensations, cet aristocrate de l’analyse, qui fleuronne de son style une psychologie tortionnaire, à décourager le bourreau d’un roi !

Lorsque A Rebours parut, en 1884, le monde des lettres comprit si bien que Huysmans avait enfin dépouillé les pédagogiques ressouvenances de son éducation d’art, pour entrer dans l’originalité certaine, que ce livre détermina un courant littéraire. Le pessimisme synoptique de des Esseintes apparut à plusieurs comme une halte ou comme un refuge, et l’agonisante figure de cet anachorète de l’analyse excita l’émulation d’un groupe nombreux de rêveurs que la vomitive infamie du temps actuel poussait éperdument vers un mysticisme quelconque. Ils trouvèrent là, sans doute, le mysticisme philosophique de Schopenhauer et l’optative démence de sa crucifiante résignation, mais avec le réconfort d’une esthétique supérieure ignorée de cet Allemand et le non moindre viatique d’un très blême espoir de retour au spiritualisme chrétien. C’était une issue bien inespérée, bien étrange, bien hasardée, mais enfin le livre de Huysmans, effréné de toutes les déceptions de la vie, donnait un peu l’impression de ce qu’un autre livre, plus étrange encore, a récemment dénommé « le blasphème par amour ».

L’attribution de pornographie ne fut pas abrogée, pour les hautes raisons déjà dites, mais la nécessité s’imposa d’excommunier tout à fait cet iconoclaste sans merci de toutes les rengaines, qui concassait, d’un style scandaleusement ouvragé, les vétustes simulacres d’art adorés depuis trois mille ans !

En Rade ne paraît pas une œuvre appelée à modifier le destin de ce réprouvé. Le pessimisme d’A Rebours s’est affermi et consolidé. Surérogatoirement documenté, pendant trois ans, des additionnels dégoûts d’une continuation de la même existence, l’auteur ne pouvant se dépasser lui-même dans un itératif exposé de nos ordures, a pris le parti d’élaguer jusqu’à cet indistinct, ce crépusculaire postulat de des Esseintes vers un élargissement divin.

Nul contrepoids, désormais, à l’accablement des âmes ! Nulle clarté pâle, nulle blafarde lueur des cieux dans la tombée de cette effrayante nuit de la fin des âges ! Jamais l’espérance n’avait été si formellement congédiée. On en arrive même à ne plus discerner un pessimisme dogmatique, annoncé dans quelque évangile de philosophie tumulaire ; c’est le Nihilisme final qui fait son entrée sans fracas, sans appariteur, sans préalable grincement des gonds au vestibule ni des dents à l’antichambre, pattes veloutées et lèvres closes, dans un masque dolent de sardonique rêveur. Le tragique et pénombral Souvarine de Zola, dans Germinal, est un exact portrait physique de Huysmans, dont la déflorante littérature — en supposant que la curiosité du style ne l’empêchât pas d’être acceptée — deviendrait assurément un péril social plus grand, pour l’octogénaire siècle, que les affolantes catastrophes suscitées par de démoniaques sectaires !

« Seul, le pire arrive ». Telle est, empruntée à Schopenhauer, la devise philosophique de ce désolant esprit. On peut, sans effort, se représenter l’effet, sur d’adolescents cerveaux, de ce mandement de chiourme, uniformément placardé dans toutes les galères de l’intelligence, par l’épiscopale volonté d’un artiste incontestable. Veut-on savoir comment la Vérité lui est apparue dans un cauchemar ?

« La femme était maintenant assise sur le rebord de l’une des tours de Saint-Sulpice ; mais quelle femme ! une guenippe sordide, qui riait d’une façon crapuleuse et goguenarde, un torchon coiffé en paquet d’échalotes sur le haut de la tête, les cheveux en flammes sur le front, les yeux liquides, capotés de bourses, le nez sans racine, écrasé du bout, la gueule gâchée, dépeuplée sur l’avant, cariée sur l’arrière, barrée comme celle d’un clown, de deux traits de sang.

« Elle tenait, tout à la fois, de la fille à soldats et de la rempailleuse, et elle rigolait, tapait du talon la tour, faisait de l’œil au ciel, tendait, au-dessus de la place, les besaces de ses vieux seins, les volets mal clos de sa bedaine, les outres rugueuses de ses vastes cuisses, entre lesquelles s’épanouissait la touffe sèche d’un varech à matelas ignoble… Cette abominable gaupe, c’était la Vérité.

« Comme elle est avachie ! Il est vrai que les hommes se la repassent depuis tant de siècles ! Au fait, quoi d’étonnant ? La Vérité n’est-elle pas la grande Roulure de l’esprit, la grande Traînée de l’âme ?… Surnaturelle pour les uns, terrestre pour les autres, elle semait indifféremment la conviction dans la Mésopotamie des âmes élevées et dans la Sologne spirituelle des idiots ; elle caressait chacun, suivant son tempérament, suivant ses illusions et ses manies, suivant son âge, s’offrait à sa concupiscence de certitude, dans toutes les postures, sur toutes les faces, au choix. »[1]

Il y en a trois, cauchemars, dans cet anormal roman, cauchemars ou rêves. D’abord, l’évocation d’un palais biblique, réfulgent de toutes les gemmes orientales et rempli de la terrifique majesté d’un Roi solitaire, aux pieds de qui, tout à coup, s’élève une vierge frêle, « auréolée d’un halo d’aromes », une fleur de chair, exquise, mélancolique à force de beauté, presque surhumaine, dans laquelle il plaît au songeur de vérifier Esther en présence de son vieux monarque, dont elle seule aura le pouvoir d’agiter le sénile cœur ; ensuite, un voyage d’exploration aux arides et lumineuses sierras de la Lune, « dans cet indissoluble silence qui plane, depuis l’éternité, sous l’immense ténèbre d’un incompréhensible ciel ». Cet épisode bizarre est un tour de force littéraire inconcevable, d’une perversité de langue inouïe, mais jamais on ne vit une volonté plus implacable de contrevenir aux comminatoires injonctions de l’Infini. On chercherait inutilement une chose plus déconcertante. Huysmans emploie toute sa force à décourager en lui le pressentiment divin, et son lyrique pèlerinage sur la frange d’argent de cette robe des constellations, dont nul plausible Seigneur Dieu ne balaie l’Espace, finit par ressembler à quelque portentueux défi d’un escaladeur de ciel ! Enfin, l’une des dernières impressions du livre est l’incohérence parfaite et le total délire du cauchemar authentique d’où surgit la hideuse allégorie qu’on vient de citer.

Cette intrusion tumultueuse des phénomènes les plus mystérieux du sommeil dans un roman dénué de péripéties dramatiques, dans une simple étude de la vie paysanne, exécutée, du reste, avec cette rigoureuse probité d’artiste qui ne sacrifie pas, une seconde, aux sentimentales exigences du lecteur, a singulièrement dérouté le public de la Revue Indépendante, où cette œuvre extraordinaire a été publiée. On a taxé de folie cette nouveauté, comme si l’art du romancier devait obéir encore, de même qu’aux jours anciens du romantisme, aux méthodes clichées d’une mécanique fabulation. Il n’est pas difficile de présumer, pourtant, que l’esthéticien surélevé, culminant, d’A Rebours, vaincu par l’incommutable destin d’impopularité de tout véritable artiste, mais inapte à se transformer, a tout naturellement choisi l’estuaire illimité des songes pour y dégorger l’inavouable spiritualité de sa pensée !…

Au fait, ce titre d’En Rade est une contre-vérité lamentable. Il n’y a pas de rade du tout, ni d’abri, ni de sécurité d’aucune sorte. On crève d’angoisse, de dégoût et d’ennui dans ce croulant château de Lourps, où l’on avait espéré trouver un refuge. Il vaudrait mieux cent fois — pour ne pas sortir de la métaphore — reprendre la haute mer et risquer tous les naufrages ! On aurait du moins la chance d’être poussé vers quelque havre hospitalier.

Si l’âme de l’auteur est complexe — et certes ! il ne paraît pas aisé d’en dénicher une qui le soit davantage — la fiction de son livre est, en revanche, d’une ingénuité linéamentaire. Il ne sera jamais donné à personne d’écrire un roman plus déshérité de tout mécanisme et de toute combinaison dramatique. C’est l’histoire pure et simple d’un pauvre diable d’homme distingué, mais faiblement doué du génie des affaires, qui, ruiné de la veille par la faillite judicieuse d’un alerte banquier, espère trouver un peu de relâche à ses tourments dans une solitude de la Brie où les parents de sa femme, paysans peu connus de lui, ont offert l’hospitalité d’un amas de décombres à ces Parisiens décavés dont ils ignorent la détresse.

Jacques Marles ne tarde guère à découvrir l’ignoble cupidité de ses hôtes qui ne l’ont attiré dans leur taudis que dans l’espoir de le carotter à cœur de journée, et ceux-ci, non moins rapides à subodorer sa pénurie, ne se donnent bientôt plus la peine de dissimuler leur cannibalisme de naufrageurs.

On voit d’ici la charmante villégiature de ce malheureux dévoré d’inquiétudes pour le plus prochain avenir, bourrelé par sa femme malade qui ne lui pardonne pas ses imprévoyances, forcé de disputer à chaque instant ses dernières ressources à la sordide improbité de tout un pays, casematé dans un chenil inhabitable et sinistre, qui n’offre même pas la compensation d’un intérêt archéologique, opprimé par de démentielles hallucinations nocturnes qui paraissent tenir aux aîtres inexpliqués de ce château défunt, enfin, réduit à prendre la fuite pour échapper à la démontante horreur de cette rade de malédiction !

Voilà tout, en vérité. Il faut convenir qu’un sacré génie serait nécessaire pour l’adaptation scénique d’un tel poème ! Mais ce qui importe bien autrement que tous les trucs ravaudés du bas feuilleton, c’est le foisonnant intérêt de l’observation qui galope le long de ces pages et la nouveauté plus ou moins plausible des aperçus qu’on y découvre.

Les paysans ont beaucoup défrayé la littérature depuis cinquante ans, et ces brutes sordides ont fait broncher les plus forts. On a voulu, trop souvent, que l’extérieure magnificence de la nature les pénétrât. On les a même vus, parfois, très grands sous les frondaisons sonores ou les firmaments des soirs. L’Angélus du peintre Millet continuera longtemps d’avertir les cœurs sensibles de l’humilité religieuse de ces résignés enfants de la terre. La vieille catau sentimentale George Sand les a certifiés pleins d’idylles en les saturant de son jus. Le tintamarrant Cladel les a déclarés épiques et son disciple Lemonnier n’a pas permis qu’on les supposât inférieurs à des Polyphèmes. Combien d’autres encore, parmi les écrivains, même consciencieux, qui n’ont jamais pu voir dans le paysan qu’un comparse de la Nature, assorti du moins à sa diffuse mélancolie, quand il ne l’était pas à sa majesté !

Seul, Balzac discerna l’obtuse bassesse de ces hypocrites fauves. Mais ce grand analyste obombré par des synthèses, se trouva presque aussitôt surmonté, confisqué par une conception historique de jacquerie, de permanente et organisée conspiration du peuple de la campagne contre les détenteurs du sol, et ses paysans furent cosmopolites à la façon des barbares. Ils purent être indifféremment tourangeaux ou languedociens.

En vue d’échapper à cette planante mais inexacte vision, réfractée dans d’infinies atmosphères, Huysmans a voulu cantonner son observation dans un coin de France très spécial, très nettement désigné par lui. Il a vécu là de la vie de ses paysans, heure par heure, consignant leurs gestes, leurs propos, leurs physionomies, sans se mettre en peine d’aucune paysannerie limitrophe, sereinement assuré de rencontrer — dans l’intégrale précision de ses notes — le méridien de solidarité profonde ambitionné par les abstracteurs de systèmes.

Une critique équitable rendra-t-elle à cet artiste la justice qui lui est due, en reconnaissant que jamais, avant lui, les paysans n’avaient été peints dans cette éclairante et rigoureuse tonalité ? C’est infiniment douteux. Néanmoins, il en est ainsi, et les théories sentimentales, non plus que les préjugés d’écoles, n’y pourront rien faire. Les véridiques paysans d’En Rade se démènent, gueulent et bâfrent à la façon des Flamands de Téniers ou de van Ostade, qui dégoûtaient si fort le grand roi et qui survivent néanmoins à sa poussière — glorifiés. Nous n’avons plus de roi, il est vrai, qu’un tel artiste puisse écœurer, mais Huysmans, Hollandais par sa race et par le génie de sa race, subsistera, comme ses devanciers en peinture et pour d’analogues raisons, longtemps après l’éternel oubli des monarques du journalisme, qui se préparent, derechef, à le contemner.

Ah ! c’est qu’en effet, c’est une fière occasion pour eux d’avoir la nausée ! Songez donc ! Toute la lyre champêtre galvaudée dans le crottin ! Il y a tels chapitres, le vêlement de la vache, par exemple, ou mieux encore, la saillie du taureau, l’un et l’autre enlevés avec une vigueur de vieille eau-forte, qui plongeront dans un deuil certain tout ce qui peut nous rester encore d’imaginations bucoliques.

D’ordinaire, Huysmans ne prodigue pas l’exégèse. Sûr de son observation et confiant en elle, il attend d’elle seule tout l’effet possible et se borne à la présenter sans épilogue. Mais, arrivé au taureau peu virgilien qu’il nous raconte et l’épisode ayant pris fin, ce profanateur des vieux ciboires de la rhétorique qui, après tout, n’a pas fait vœu, comme Flaubert, d’impassibilité éternelle, ne se contient plus et voici son commentaire :

« Jacques commençait à croire qu’il en était de la grandeur épique du taureau comme de l’or des blés, un vieux lieu commun, une vieille panne romantique rapetassée par les rimailleurs et les romanciers de l’heure actuelle ! Non, là, vraiment, il n’y avait pas de quoi s’emballer et chausser des bottes molles et sonner du cor ! Ce n’était ni imposant, ni altier. En fait de lyrisme, la saillie se composait d’un amas de deux sortes de viandes qu’on battait, qu’on empilait l’une sur l’autre, puis qu’on emportait, aussitôt qu’elles s’étaient touchées, en retapant dessus ! »

De même pour l’or des blés :

« Quelle blague que l’or des blés ! se disait-il, regardant au loin ces bottes couleur d’orange sale, réunies en tas. Il avait beau s’éperonner, il ne pouvait parvenir à trouver que ce tableau de la moisson si constamment célébré par les peintres et par les poètes, fût vraiment grand. C’était, sous un ciel d’un imitable bleu, des gens dépoitraillés et velus, puant le suint, et qui sciaient en mesure des taillis de rouille. Comme ce tableau semblait mesquin en face d’une scène d’usine ou d’un ventre de paquebot, éclairé par des feux de forges !

« Qu’était, en somme, auprès de l’horrible magnificence des machines — cette seule beauté que le monde moderne ait pu créer — le travail anodin des champs ? Qu’était la récolte claire, la ponte facile d’un bienveillant sol, l’accouchement indolore d’une terre fécondée par la semence échappée des mains d’une brute, en comparaison de cet enfantement de la fonte copulée par l’homme, de ces embryons d’acier sortis de la matrice des fours, et se formant, et poussant, et grandissant, et pleurant en de rauques plaintes, et volant sur les rails, et soulevant des monts et pilant des rocs !

« Le pain nourricier des machines, le dur anthracite, la sombre houille, toute la noire moisson fauchée dans les entrailles mêmes du sol, en pleine nuit, était autrement douloureuse, autrement grande ! »

Les citations pourraient être infinies. Mais cette page n’est-elle pas singulièrement magnanime, en somme, pour un méprisant de cette envergure ?

Il faudrait se borner, sans doute, mais le moyen de ne pas offrir encore aux friands de poésie cette savoureuse et suprême tranche :

« La nuit devenue plus opaque, semblait monter de la terre, noyant les allées et les massifs, condensant les buissons épars, s’enroulant aux troncs disparus des arbres, coagulant les rameaux des branches, comblant les trous des feuilles confondues en une touffe de ténèbres, unique ; et, presque compacte et dense, en bas, la nuit se volatilisait à mesure qu’elle atteignait les cimes épargnées des pins.

« Enfin, par-dessus l’église, le jardin, les bois, tout en haut, dans le ciel dur, sourdaient les froides eaux des astres. On eût dit, de la plupart, des sources lumineuses et glacées, et de quelques-unes qui ardaient plus actives, des geysers renversés, des sources retournées de lueurs chaudes. Il n’y avait pas une vague, pas une nue, pas un pli, dans ce firmament qui suggérait l’image d’une mer ferme parsemée d’îlots liquides.

« Jacques se sentait cette défaillance de tout le corps qu’entraîne le vertige des yeux perdus dans l’espace.

« L’immensité de ce taciturne océan, aux archipels allumés de fébricitantes flammes, le laissait presque tremblant, accablé par cette sensation d’inconnu, de vide, devant laquelle l’âme suffoquée s’effare…

« Et, derrière le château, à son tour, la lune surgit, pleine et ronde, pareille à un puits béant descendant jusqu’au fond des abîmes, et ramenant au niveau de ses margelles d’argent des seaux de feux pâles. »

Les parties purement psychologiques d’En Rade sont telles qu’il faut, de toute nécessité, y renvoyer le lecteur, sans déflorer, par le moindre extrait, les sensations qu’il y trouvera. Certaines explorations dans le noir des cœurs — en ces fourmillants abîmes où réside ce que Huysmans appelle « l’inconsciente ignominie des âmes élevées » — pourront donner le hérissement de poil et le frisson d’agonie d’une tombée dans un cratère. La correcte abomination des simagrées familiales, par exemple, ne pouvait être dénoncée de façon plus atrocement exquise, ni par une plume diabolique aussi goguenardement justicière. On l’a dit en commençant, ce livre est à faire trembler.

Logiquement, notre chien de siècle doit ainsi finir et de semblables cantilènes doivent accompagner sa crevaison. Si, comme on l’a tant annoncé, d’épouvantables manifestations des cieux, de trémébondes épiphanies et de surpassants massacres doivent prochainement signaler le retour d’un Dieu de justice, honneur à de tels prophètes qui n’ont pas même besoin d’être conscients d’une inspiration pour vociférer la déchéance du genre humain ! Tout est désirable et saint de ce qui peut précipiter le vieux monde. On doit en avoir tout à fait assez d’être si dégoûtants et si charogneux sous les constellations impassibles !

Mais si, par un inconcevable décret, le Seigneur Dieu ne devait rien faire et qu’il ne fallût espérer aucun lessivage céleste, la nécessité de tout démolir apparaîtrait plus pressante encore et l’universel besoin pourrait naître enfin de se bousculer pêle-mêle avec les âmes salopes et les esprits lâches vers le fraternel pourrissoir où fermente déjà l’espérance théologale du Nihilisme !

Quand des livres tels que celui dont il vient d’être si longuement parlé font écho à l’état moral de tout un monde, il se peut très bien qu’à l’aurore on ait entendu d’harmonieux soupirs, mais le soir — c’est un hurlement !

Fontenay-aux-Roses, 1887.


  1. Ego sum Veritas, dit Jésus. Huysmans, devenu chrétien, a-t-il senti l’énormité de son blasphème ? L. B.