Sur la tombe de Huysmans/Les Représailles du Sphinx

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Collection des Curiosités Littéraires (pp. 11-21).



Avant la Conversion



Les Représailles ▩


▩  ▩  ▩  du Sphinx




Œdipe croyait bien l’avoir vaincu, le monstre immortel ! vaincu à jamais ! et, pour sa victoire, les Thébains stupides l’avaient fait roi et quasi-dieu, ce divinateur aux pieds gonflés, cet aveugle terrible, parricide et incestueux sans le savoir !

Depuis près de trente siècles, l’esprit humain tette ce symbole, le plus complet que l’antiquité grecque ait laissé. Dans son irrémédiable déval des plateaux lumineux de l’Éden et dans les successives dégringolades postérieures, l’animal raisonnable a ainsi toujours retenu l’idée d’un central rébus dont l’inespérable solution donnerait l’empire du monde aux cloportes subtils qui la découvriraient.

Si je pouvais oublier l’horrible sottise de la plupart de ceux qui me lisent et s’il m’avait été accordé des mains de profanateur, je craindrais moins de toucher à ce sujet redoutable. C’est peut-être ce que j’ai rencontré de plus troublant… Mais rassure-toi, ô mon cœur, personne n’y comprendra rien. Si je dis tout, les pénétrants croiront à une simple fumisterie, et, si je me réserve, les pénétrés affirmeront que je suis congénitalement enclin à une déplorable exagération.

« Quelqu’un veut-il voir Cléopâtre au lit ? » Cléopâtre morte et puante ? Quelqu’un a-t-il lu le dernier livre de Huysmans, œuvre morbide et désolée dont le titre, A Rebours, ne montre pas, par malheur, l’effroyable profondeur de spiritualisme et la surprenante énergie de réprobation, au nom de l’idéal saccagé ?

Eh bien ! Huysmans le naturaliste, l’auteur des Sœurs Vatard, le collaborateur de Zola et de sa répugnante clique dans les Soirées de Médan, s’offre aujourd’hui comme le lamentateur solitaire du spiritualisme chrétien décédé. Cela est infiniment inattendu, infiniment étonnant, c’est peut-être ce qu’on pourrait imaginer de plus confondant, mais cela est, — Dieu sait avec quelle intensité !

Son livre, espèce d’autobiographie lapidaire, à forme d’épitaphe, dénonce à toute page le néant, l’irréparable néant de tous les étais par lesquels la vieille entité psychique fait semblant de se soutenir encore. Puisque, « comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine montent désormais jusqu’au ciel et vont engloutir tout refuge », puisqu’en dépit des mensonges modernes, il ne se trouve pour les âmes supérieures nul réconfort dans l’universelle bourbe contemporaine, puisqu’enfin, ces intelligences malheureuses ont perdu jusqu’à l’effroyable ressource d’un méprisant et hautain pessimisme, et que « l’impossible croyance en une vie future serait seule apaisante », que faire ? que diable faire ? On ne peut pourtant pas rengainer le dégoût et se remettre à l’auge à cochons. C’est au moins aussi impossible que de croire à la vie future.

Le Sphinx est revenu, mille fois plus formidable. Son énigme ne porte plus sur l’homme maintenant, mais sur Dieu, et aucun Œdipe ne se présente pour répondre. Tout ce qui nourrissait l’enfance des peuples est insuffisant et affadi. Théologies, philosophies, arts et littératures sont convaincus d’impuissance et d’insapidité. La vieille silique de l’espérance croupit dans le rince-pieds rationaliste et le délectable fruit nourricier refuse absolument d’apparaître.

Les dépendeurs d’andouilles du progrès indéfini et les rouflaquiers de la politique ne semblent pas faits pour prodiguer la consolation et leurs ressemelés boniments ne peuvent avoir, sur l’homme rare non atteint de jobardisme, qu’une action purement détersive. Aucune illusion n’est plus tenable, il faut goinfrer comme des bestiaux ou contempler la face de Dieu.

Je ne vois pas de livre contemporain qui prononce plus définitivement que celui-là, et dans une forme plus angoissante, cette alternative. Il n’y a pas une page où l’on puisse se reposer ou reprendre haleine dans un semblant de sécurité. L’auteur ne vous offre jamais de siège. Dans ce défilé kaléidoscopique de tout ce qui peut intéresser à un degré quelconque la pensée moderne, il n’est rien qui ne soit flétri, bafoué, vilipendé et maudit par ce misanthrope qui n’accepte pas que l’ignoble homme qu’il voit partout soit la vraie fin de l’homme et qui demande éperdument un Dieu. À l’exception de Pascal, personne n’avait encore exhalé d’aussi pénétrantes lamentations.

Mais encore, Pascal avait un Dieu idéal qui était, après tout, l’invisible Samaritain de sa détresse et qui pansait ses blessures. D’ailleurs, il était d’un siècle où quelque chose coulait encore des fontaines de lait du Moyen Âge et il ignorait les épuisements et les dessèchements du nôtre. Il avait les émollients de quelques amusettes intellectuelles. Il était janséniste et admirait au moins Montaigne. Il s’asseyait quelquefois, avec une moitié de bonhomie, chez ce glaireux marchand de capotes philosophiques.

Ici, rien de pareil, nous sommes à l’extrémité de tout. Le catholicisme ne suffit pas à cet enragé, parce que la présence eucharistique réelle n’est pas assez, il lui faut la présence sensible, quoiqu’il ne le dise pas et quoique, peut-être, il l’ignore. C’est le mal étrange et nouveau des êtres supérieurs en cette fin de siècle[1] si mystérieusement exceptionnelle. On ne veut plus d’un Dieu qui se cache. On commence à vouloir d’un Christ visible des yeux du corps, éclatant, fulgurant, terrible, incontestable. On se dit que les hommes qui vivaient à Jérusalem ou en Galilée, dans les premières années de l’ère chrétienne, ont pu voir Celui que les Chrétiens adorent et que l’Église catholique appelle Dieu fait homme et Père des pauvres ; qu’il leur était sans doute plus facile de croire en lui et que l’innombrable multitude des autres venus plus tard, portés sur la pente des siècles, cahotés dans les ornières fangeuses de l’histoire, écrasés par toutes les poussées homicides de la philosophie ou du scandale, ont dû avoir infiniment plus de mérite à livrer leur cœur et leur raison.

Tous les livres qui ont en eux un atome de puissance ou de générosité disent cela depuis une moitié de siècle. Ils le disent de façon ou d’autre, souvent même sans s’en apercevoir, car c’est le tressaillement profond de la terre, comme si quelque chose d’immense et d’inouï approchait enfin.

Jamais, en effet, les théories humaines n’avaient sonné aussi creux ; jamais les formules d’art n’avaient été plus exaspérées et plus vaines ; jamais le sentiment religieux n’avait subi un si prodigieux déchet ; jamais le riche n’avait été plus égoïste, plus naïvement cruel, et le pauvre plus férocement impatient ; jamais, enfin, il ne s’était préparé par la guerre ou par le sordide trafic de toutes les facultés de l’être pensant, une terre moins tenable et une humanité plus démoniaque.

Voilà, en toute vérité, ce qui se dégage de l’étonnant livre de Huysmans, naturaliste naguère, maintenant spiritualiste jusqu’au mysticisme[2] le plus ambitieux, et qui se sépare autant du crapuleux Zola que si tous les espaces interplanétaires s’étaient soudainement accumulés entre eux. Lisez plutôt la hautaine et abolissante épigraphe de son livre.

Il arrive même cette chose significative que des Esseintes, le personnage fictif et unique d’A Rebours, qui n’est que le prête-nom littéraire de l’auteur, se fait ermite pour échapper aux attouchements impurs, aux salissantes promiscuités de la vie sociale. Ce n’est ni saint Paphnuce, ni saint Antoine, il n’extermine pas sa chair dans la solitude, oh ! non. Mais il fuit la face des hommes, mais il est anxieux d’une Essence supérieure et c’est vraiment un fier acompte sur la profession érémitique.

La forme littéraire de Huysmans rappelle ces invraisemblables orchidées de l’Inde qui font si profondément rêver son des Esseintes, plantes monstrueuses aux exfoliations inattendues, aux inconcevables floraisons, ayant une manière de vie organique quasi animale, des attitudes obscènes ou des couleurs menaçantes, quelque chose comme des appétits, des instincts, presque une volonté.

C’est effrayant de force contenue, de violence refoulée, de vitalité mystérieuse. Huysmans tasse des idées dans un seul mot et commande à un infini de sensations de tenir dans la pelure étriquée d’une langue despotiquement pliée par lui aux dernières exigences de la plus irréductible concision[3]. Son expression, toujours armée et jetant le défi, ne supporte jamais de contrainte, pas même celle de sa mère l’Image, qu’elle outrage à la moindre velléité de tyrannie et qu’elle traîne continuellement, par les cheveux ou par les pieds, dans l’escalier vermoulu de la Syntaxe épouvantée.

Après cela, qu’importe la multitude des contradictions ou des erreurs qui tapissent, à la manière d’anormales végétations, le fond d’un livre où se déverse, comme dans la nappe d’un golfe maudit, tout l’azur de l’immense ciel ? Qu’importe, par exemple, que l’affreux cuistre Schopenhauer soit presque égalé à l’auteur de l’Imitation ; Joseph de Maistre jugé ennuyeux et vide, par la plus incompréhensible des répugnances, et mis au-dessous de cet académique plumassier M. de Falloux ?

Qu’importe que des Jocrisses déments tels que Mallarmé soient adorés au désert par cet hébreu en plein Exode, tandis que Barbey d’Aurevilly est prétendu sadique et divagateur sacrilège ? Cette dernière idée est un reste de la vieille vidange naturaliste de M. Zola d’où l’auteur vient à peine de s’élancer et dont il n’y aura bientôt plus, je l’espère, une seule crotte sur son talent ni sur sa pensée.

Un écrivain d’une telle santé de mépris qu’il a pu s’élever, absolument seul, jusqu’à la conception mystique de la joie au-dessus du temps, — malgré la plus abrutissante des éducations littéraires — et qui montre à cette squalide société contemporaine, si persuadée d’avoir escaladé le Mystère, le buste rigide et terrifiant du Sphinx éternel ! Il me suffit d’avoir vu cela devant quoi tout s’efface.


  1. Écrit en 1884. J’étais, alors, jeune encore, et cela se voit, surtout lorsque je nomme Pascal, vingt lignes plus haut. L. B.
  2. Bavardage serait plus exact. L. B.
  3. Que pourrait-on dire de plus d’un écrivain de génie ? L. B.