Sur le Génie

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Miscellanea philosophiques, Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, GarnierIV (pp. 26-27).


SUR LE GÉNIE


(inédit.)




Il y a dans les hommes de génie, poètes, philosophes, peintres, orateurs, musiciens, je ne sais quelle qualité d’âme particulière, secrète, indéfinissable, sans laquelle on n’exécute rien de très-grand et de beau. Est-ce l’imagination ? Non. J’ai vu de belles et fortes imaginations qui promettaient beaucoup, et qui ne tenaient rien ou peu de chose. Est-ce le jugement ? Non. Rien de plus ordinaire que des hommes d’un grand jugement dont les productions sont lâches, molles et froides. Est-ce l’esprit ? Non. L’esprit dit de jolies choses et n’en fait que de petites. Est-ce la chaleur, la vivacité, la fougue même ? Non. Les gens chauds se démènent beaucoup pour ne rien faire qui vaille. Est-ce la sensibilité ? Non. J’en ai vu dont l’âme s’affectait promptement et profondément, qui ne pouvaient entendre un récit élevé sans sortir hors d’eux-mêmes, transportés, enivrés, fous ; un trait pathétique, sans verser des larmes, et qui balbutiaient comme des enfants, soit qu’ils parlassent, soit qu’ils écrivissent. Est-ce le goût ? Non. Le goût efface les défauts plutôt qu’il ne produit les beautés ; c’est un don qu’on acquiert plus ou moins, ce n’est pas un ressort de nature. Est-ce une certaine conformation de la tête et des viscères, une certaine constitution des humeurs ? J’y consens, mais à la condition qu’on avouera que ni moi, ni personne n’en a de notion précise, et qu’on y joindra l’esprit observateur. Quand je parle de l’esprit observateur, je n’entends pas ce petit espionnage journalier des mots, des actions et des mines, ce tact si familier aux femmes, qui le possèdent dans un degré supérieur aux plus fortes têtes, aux plus grandes âmes, aux génies les plus vigoureux. Cette subtilité, que je comparerais volontiers à l’art de faire passer des grains de millet par le trou d’une aiguille, c’est une misérable petite étude journalière dont toute l’utilité est domestique et minutieuse, à l’aide de laquelle un valet trompe son maître, et son maître trompe ceux dont il est le valet, en leur échappant. L’esprit observateur dont je parle s’exerce sans effort, sans contention ; il ne regarde point, il voit ; il s’instruit, il s’étend sans étudier ; il n’a aucun phénomène présent, mais ils l’ont tous affecté, et ce qui lui en reste c’est une espèce de sens que les autres n’ont pas ; c’est une machine rare qui dit : cela réussira… et cela réussit ; cela ne réussira pas… et cela ne réussit pas ; cela est vrai ou cela est faux… et cela se trouve comme il l’a dit. Il se remarque et dans les grandes choses et dans les petites. Cette sorte d’esprit prophétique n’est pas le même dans toutes les conditions de la vie ; chaque état a le sien. Il ne garantit pas toujours des chutes, mais la chute qu’il occasionne n’entraîne jamais le mépris, et elle est toujours précédée d’une incertitude. L’homme de génie sait qu’il met au hasard, et il le sait sans avoir calculé les chances pour ou contre ; ce calcul est tout fait dans sa tête.