Sur le plateau/Chapitre 11

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Librairie Ollendorf (p. 121-135).


XI

Giroflé-Girofla.


près un insuccès. — Heureuse rencontre. — Un scénario en trois pages. — Réception enthousiaste. — Le piano à six octaves. — Les monstres du compositeur. — Deux duos pour un. — L’hôtel de la Poste, à Bruxelles. — Répétition générale à bureaux ouverts. — Des spectateurs qui ont le sens pratique. — Le sommeil du directeur. — Un souper qui se corse. — Giroflé-Girofla à la Renaissance. — Le trac de Jeanne Granier. — Le cierge du baryton.


Que de souvenirs à la fois amers et agréables évoque en ma mémoire ce titre de Giroflé-Girofla ! Cette pièce-là marqua dans mon existence ce que les historiens appellent « un tournant ».

C’était au lendemain de l’insuccès brillant du Peau-Rouge de Saint-Quentin, que j’ai conté dernièrement, et à la suite duquel il me semblait que je n’oserais plus jamais franchir le seuil d’un cabinet directorial. Sur le boulevard, il m’arrivait de faire un crochet pour éviter de passer devant la façade des Variétés et j’envisageais l’avenir sous des couleurs très peu riantes. Serais-je ou ne serais-je plus auteur dramatique ? telle était la question que je me posais tristement et à laquelle j’étais bien près de répondre parla négative.

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Par bonheur, je rencontrai un jour Charles Lecocq, avec lequel je m’étais lié alors qu’il était simple accompagnateur au théâtre de l’Athénée, dirigé par Sari et Busnach. Aux premiers mots que je lui dis de ce projet, il protesta vivement. Renoncer au théâtre à cause d’un four, la belle affaire ! J’étais bien assez jeune pour m’accorder encore une année de crédit, d’autant plus qu’il avait à m’offrir une occasion de prendre ma revanche. On venait de lui jouer à l’Alcazar de Bruxelles — et avec quel succès ! — la Fille de Madame Angot, déjà, le directeur, Humbert, le pressait de se mettre à un autre ouvrage pour l’année suivante. Il lui fallait donc au plus vite un nouveau livret, et il me fit jurer que d’ici quinze jours je viendrais lui apporter une idée.

Quinze jours ! Avec un pareil stimulant, il ne nous en fallut pas plus de huit, à Leterrier et à moi, pour élaborer un projet de scénario. Il couvrait tout juste trois feuillets, ce scénario embryonnaire, mais cela suffit à Lecocq pour voir tout le parti que l’on pourrait tirer du sujet que nous avions trouvé.

— Justement, Humbert est à Paris, nous dit-il ; revenez demain dans l’après-midi. Je l’aurai vu d’ici là et, si la chose lui plaît autant qu’à moi, nous nous mettrons immédiatement à l’œuvre.

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En arrivant, le lendemain, nous trouvâmes Humbert dans l’enthousiasme — l’enthousiasme était, du reste, l’état naturel de cet être toujours sous pression. Séance tenante, l’affaire fut conclue, avec un échange de poignées de mains en guise de traité, et le brave directeur repartait tout joyeux pour Bruxelles, escomptant à l’avance le succès d’une pièce dont le premier mot n’était pas encore écrit. Mais cette belle confiance nous donnait du cœur et nous rendait le travail si aisé, qu’en moins d’un mois et demi Lecocq avait entre les mains le manuscrit à peu près complet des trois actes, qu’il ne nous restait plus qu’à fignoler d’un commun accord. Plusieurs fois par semaine, j’allais chez lui, dans l’appartement qu’il occupait avec sa mère à un premier étage de la rue Neuve-Fontaine, aujourd’hui rue Fromentin, une bonne rue bien tranquille, où l’on se serait cru en province. Là, nous passions des heures à polir et repolir les scènes musicales, assis dans son petit salon, devant une petite table auprès de laquelle se trouvait un petit piano Empire qui n’avait que six octaves et qui lui a servi pour composer ses premières partitions. Il l’a toujours conservé depuis comme fétiche. Je me rappelle avoir fait ainsi jusqu’à sept versions différentes du finale du second acte, qui n’arrivait jamais à nous contenter.

Lorsque je restais deux ou trois jours sans le voir, j’étais certain de recevoir par la poste quelque demande de changement, formulée de façon humoristique, dans le genre de ce billet que je retrouve : « Mon cher ami, je t’envoie un monstre pour le grand ensemble du deux. Les vers sont de neuf pieds, mais qu’importe le nombre des pieds, quand ils sont propres ! » Aujourd’hui, on n’est même plus si regardant !

D’autres fois, la missive était ornée de petits dessins et de croquis explicatifs, pour m’indiquer la mise en scène telle qu’il la comprenait, car apportait aux moindres détails le soin le plus méticuleux, encore plus exigeant pour lui-même que pour ses collaborateurs, au point qu’il n’hésitait jamais à récrire de fond en comble un morceau, quand il croyait pouvoir trouver mieux. De cela, je puis citer un exemple bien caractéristique :

Un jour, il me dit :

— J’ai lait le duo du troisième acte. Il faut que je te le joue pour avoir ton avis.

Et, se mettant au piano — le petit piano à six octaves — il me fit entendre la musique écrite sur ces paroles :

Ma belle Girofla,
Ma timide gazelle,
Ma blanche tourterelle,
Tout près de moi viens là !…

— C’est exquis ! m’écriai-je aussitôt.

— Tu trouves ? Ce n’est pas mal, en effet, et j’en étais assez content. Mais j’en ai refait un autre qui sera plus dans la couleur.

Il me joua alors un second duo — celui qui devait figurer dans la partition et dont l’effet fut et est toujours si grand. Je fus bien obligé de lui donner la préférence ; cependant je ne me décidais que difficilement à renoncer à l’autre, qui m’avait tout à fait séduit.

— Nous le réserverons pour notre prochaine pièce, dis-je alors pour me consoler.

— Non pas ! Sur d’autres paroles, cela n’irait pas. J’ai l’horreur des placages et je ne me sers jamais de musique déjà faite.

Malgré tout, je n’en eus pas le démenti et, lorsque plus tard nous fîmes la Petite Mariée, pour le début du duo du rossignol, je lui apportai des vers coupés sur la musique que je regrettais toujours :

Donnez-moi votre main,
Cette ombre si discrète
Tout exprès semble faite
Pour un tel entretien…

Essayez les paroles d’un de ces duos sur la musique de l’autre et réciproquement, cela constituera une petite amusette assez curieuse. Mais c’est, je crois bien, l’unique fois que l’auteur du Petit Duc ait consenti à employer dans un ouvrage un motif tiré de ses cartons.

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Au mois de février de l’année suivante, la pièce était mise à l’étude avec les mêmes interprètes à peu près qui avaient créé la Fille de Madame Angot : Jolly, Mario Widmer, Paul Ginet, Pauline Luigini et Mme Delorme, une duègne qui avait comme pas une l’oreille de son public.

Sur la demande d’Humbert, nous étions venus, dès les premiers jours, nous installer à Bruxelles, à l’hôtel de la Poste, rue Fossé-aux-Loups. Lecocq y occupait au rez-de-chaussée un appartement avec un grand salon, où l’on se réunissait après chaque répétition. Comme il avait réservé pour ce moment-là la plus grande partie de son travail d’orchestration, il y consacrait à peu près toutes ses soirées, mais, il avait mis comme condition que l’on viendrait lui tenir compagnie.

Donc, de neuf heures à minuit, pendant qu’il écrivait, tout en nous donnant la réplique, nous passions le temps à bavarder et à fumer. Mais fumer sans boire, dans la capitale du Brabant, cela ne se serait jamais vu. Régulièrement, au bout de quelques instants, Humbert ne manquait pas de dire :

— Mes enfants ! je paie une bouteille de stout !

A la fin de notre séjour, la consommation était assez notable. Seulement, comme il avait oublié de la faire porter à son compte, le tout fut mis sur la note du compositeur.

— Et moi qui n’ai bu que du thé ! se contenta de faire observer celui-ci.

Heureusement, les droits d’auteur devaient lui permettre de supporter la dépense.

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Lorsque nous fûmes près de passer, notre directeur eut l’idée d’une innovation qui nous causa un bon moment de contrariété et d’inquiétude : il avait imaginé de donner une répétition générale publique et payante. A cinq ou six francs par entrée, on ferait une recette assez confortable. En vain lui objections-nous que c’était risquer gros que de présenter ainsi la pièce sans être absolument sûrs que tout marchait absolument bien, il n’en voulut pas démordre et fit ouvrir la feuille de location.

Nous étions furieux et navrés, mais il se passa alors une chose qui nous prouva que, si Bruxelles est un second Paris, le caractère des Bruxellois n’est pas tout à fait celui des Parisiens : il ne se présenta pas un seul amateur !

— Pourquoi payer plus cher pour voir une pièce qui n’est pas tout à fait prête, s’étaient-ils dit, alors que nous la verrons à bien meilleur compte dans deux ou trois jours ?

Et, pratiquement, ils avaient attendu, ce qui nous procura la surprise agréable de trouver la salle vide, en arrivant le soir.

Grand bien ce fut, d’ailleurs, car, ainsi que cela se produit souvent la veille d’une brillante première, cette répétition générale fut détestable. Ce n’étaient qu’accrocs sur accrocs, entrées manquées, morceaux attaqués de travers, costumes incomplets, tout enfin pour justifier l’appréhension que nous avions eue d’admettre le public. Sans compter les rideaux, qui firent le désespoir de Lecocq, ne s’ouvrant pas au moment voulu, mais refusant, par contre, de se refermer quand ils s’étaient ouverts.

— Jamais plus je ne ferai de pièces où il y aura des rideaux ! s’écria-t-il le plus sérieusement du monde.

Mais, comme dit Capus, tout s’arrange, même les rideaux, et le lendemain, il ne restait plus trace de ces petites misères.

A notre répétition assistait Cantin, le directeur des Folies-Dramatiques. Comme il était en train de faire sa fortune à Paris avec la Fille de Madame Angot, il n’avait pu se dispenser de faire le voyage, ne fût-ce que par déférence pour le musicien qui l’enrichissait.

Si le sommeil est une opinion, suivant la réponse que fit un jour Samson à un auteur qui venait d’avoir une lecture à la Comédie-Française, Cantin ne nous dissimula pas longtemps la sienne. A partir du milieu du premier acte, il dormait à poings fermés et, le lendemain matin, il reprenait le train, en déclarant qu’il s’était prodigieusement ennuyé. Il est vrai que, quelques mois plus tard, il nous avouait que, ce soir-là, il avait assez copieusement dîné et que sa digestion se faisait mal.

De là, je dois conclure que le public de la première ne fut composé que de gens possédant des estomacs d’ordre tout à fait supérieur, car l’accueil fut absolument triomphal, et, dès le finale du premier acte, tous les spectateurs, debout dans la salle, acclamaient le compositeur et le forçaient à paraître deux ou trois fois sur la scène.

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Détail amusant : le modeste souper que devait nous offrir Humbert à l’issue de la représentation suivit la marche ascendante du succès. Tout d’abord, nous devions simplement, le spectacle terminé, aller derrière le théâtre, dans la petite rue des Bouchers, manger une douzaine d’huîtres, avec des tartines et un verre de bière. Après le premier acte, il était décidé qu’on y adjoindrait quelque volaille ou quelque viande froide ; au second, le menu se corsait d’écrevisses et de foie gras ; enfin, au baisser du rideau, le champagne à flots s’imposait de lui-même et, au lieu d’une demi-douzaine d’invités, il n’y avait pas moins de cinquante convives, venus pour toaster gaiement en l’honneur de la centième !

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Huit jours plus tard, à défaut des Folies-Dramatiques et de leur directeur au bois dormant, nous avions traité avec la Renaissance, où, sans même aller voir la pièce et sur le simple écho arrivé de Bruxelles, on nous offrait la distribution qu’il nous plairait de désigner.

Pour le double rôle de Giroflé et de Girofla, j’ai déjà conté comment nous avions eu la bonne fortune de découvrir et de nous attacher Jeanne Granier, alors qu’elle se trouvait confondue dans la troupe de « petits rôles » engagée par Offenbach à la Gaîté. Le baryton Vauthier était tout désigné pour Mourzouck, et Marasquin devait trouver un interprète à souhait en Puget, le fils de l’ancien ténor de l’Opéra-Comique.

Pour le rôle d’Aurore, nous pensâmes tout de suite à l’excellente Alphonsine, qui avait jadis si joyeusement brillé aux Variétés dans les Amours de Cléopâtre, l’Infortunée Caroline et l’Homme n’est pas parfait, et qui, ensuite ; avait joué la comédie au Gymnase — c’était même son, nom qui avait fourni à Dumas fils le titre de Monsieur Alphonse. Pour le moment, elle vivait retirée à Asnières et disait avoir renoncé au théâtre — raison de plus pour qu’il ne nous parût pas trop difficile de l’y ramener.

En effet, après quelques façons, de pure forme, elle nous donna sa parole, mais en exigeant que Lecocq écrivît pour elle des couplets où elle ferait valoir les belles notes graves qu’elle venait de se découvrir. Quant à Boléro, nous ne parvenions pas à dénicher l’oiseau rare qu’il nous fallait absolument. Tous les artistes auxquels nous aurions pu songer n’étaient pas libres d’engagement et, si je puis me permettre cette figure osée, nous étions à deux doigts de donner notre langue au chat.

Nous fûmes tirés d’embarras par Humbert, qui aimait Giroflé-Girofla comme une chose à lui, au point qu’il ne nous aurait pas permis d’y changer un mot, nous disant que nous allions abîmer « sa pièce ». Quand il apprit la situation, il n’hésita pas à nous offrir Jolly, le créateur du rôle à Bruxelles. Jolly, c’était l’homme indispensable de sa troupe, dont l’absence risquait de désorganiser le répertoire, n’importe !

— Avant tout, disait-il, je veux que nous ayons un succès à Paris !

Des directeurs comme celui-là, il n’y en a plus et nous avions bien raison quand nous lui dîmes en riant :

— Vous n’êtes pas Humbert, vous êtes un père pour nous.

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Cette difficulté aplanie, les répétitions allèrent tranquillement leur train, sauf pendant les derniers moments, qui furent quelque peu fiévreux par suite d’un match engagé avec un théâtre rival.

Depuis longtemps, Bertrand s’occupait aux Variétés d’une opérette de Sardou et Philippe Gille, les Prés Saint-Gervais, dont la musique était de Lecocq et qui devait, par traité, passer le 31 octobre au plus tard, le compositeur s’étant engagé à ne donner aucune pièce nouvelle avant cette époque. Tout naturellement, nous ne devions, nous, être joués que dans le courant de novembre, et nous en avions pris notre parti, ce qui ne nous empêchait pas de regretter in petto que Giroflé-Girofla ne fût pas la première opérette de Lecocq à Paris après la Fille de Madame Angot. La lenteur calculée de Sardou à ses répétitions fit que le mois d’octobre se termina sans que les Prés Saint-Gervais eussent été affichés. Nous entrevîmes alors avec joie la possibilité d’arriver bons premiers. Mais, pour cela, il fallait ruser, affecter de travailler lentement alors que, sous main, nous redoublions d’efforts aux répétitions, dont nous annoncions la dernière à deux ou trois semaines de là, au plus tôt. Puis, quand tout eut été bien préparé dans l’ombre et le mystère, subitement nous démasquions une affiche portant « Relâche pour répétition générale. » Hip ! Hip ! Hurrah ! Bertrand était battu d’une dizaine de longueurs ! Il fut quelques jours à s’en remettre.

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Du sort de la pièce, je n’ai rien à dire que l’on ne sache. Je me rappelle seulement qu’au moment de paraître en scène, Granier fut prise d’un trac fou — ce trac dont elle n’a jamais réussi à se débarrasser les soirs de première :

— Non ! criait-elle, je ne veux pas ! J’ai trop peur. Je ne pourrai jamais !

Il fallut presque la pousser de force sur le tremplin. Mais, une fois qu’elle y fut, elle y resta.

Un autre trac, d’un effet tout différent, fut celui de Vauthier. Lui n’hésita pas à entrer en scène ; au contraire, il y entra trop violemment. Son apparition, au premier acte, devait être brusque et sauvage. Dans son trouble, il prit un tel élan qu’une glissade l’amena jusqu’au trou du souffleur et que, sans un heureux rétablissement, il serait tombé au plein milieu de l’orchestre.

Ce souvenir le poursuivit longtemps et, lors de sa création suivante dans la Petite Mariée, il redoutait à l’avance un accident du même genre. Pourtant, le jour de la première, on le vit arriver très calme au théâtre.

— Oh ! ce soir, je suis sûr de moi, expliqua- t-il. J’ai pris mes précautions. Avant de venir ici, je suis entré à Notre-Dame-de-Lorette pour faire brûler un cierge et, quand il a été allumé, j’ai dit : « Maintenant, mon Dieu, je les... je me fiche d’eux tous ! » — Racontée naïvement par lui, de sa voix de clairon, je vous assure que la chose ne manquait pas de gaieté.

8 juillet 1912.