Sur le plateau/Chapitre 7

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Librairie Ollendorf (p. 65-78).
VII
Le Théâtre Déjazet (1852-1912).


L’ancien boulevard du crime. — Folies-Mayer, Folies-Concertantes et Folies-Nouvelles. — Hervé, créateur de l’opérette. — Joseph Kelm et Le Sire de Framboisy. — Les sucres d’orge à l’absinthe. — Virginie Déjazet et son fils. — Débuts de Victorien Sardou. — Les premières armes de Figaro et M. Garat. — Les beaux jours du passage Vendôme. — L’acteur-express. — Quinze actes par soirée. — Origine des matinées. — Ballande et le Troisième Théâtre-Français. — Amédée de Jallais et le caniche à poil ras. — Un galant pourboire.


Le théâtre Déjazet, qui n’est plus aujourd’hui qu’un bon petit théâtre de quartier, a compté jadis au nombre des attractions parisiennes, aux beaux temps du « boulevard du Grime ». Heureux temps pour toutes ces salles de spectacle qui se trouvaient ramassées entre l’Ambigu et la place du Château-d’Eau, devenue place de la République : Théâtre-Lyrique, Gaîté, Ancien Cirque, Folies-Dramatiques, Délassements Comiques, Petit-Lazari et Funambules.

C’était, chaque soir, l’endroit le plus animé de Paris, où se pressait la foule, au milieu des cris des marchands d’oranges et des vendeurs de programmes, auxquels se mêlaient les tin-tins engageants des marchands de coco.

Là, dès six heures du soir, se rendaient en famille les bons bourgeois du Marais ou des quartiers Saint-Denis et Saint-Martin, sortis de chez eux pour aller « au spectacle » suivant l’expression alors usitée, — pas à tel ou tel théâtre choisi ou désigné d’avance, non, « au spectacle » tout court. On arrivait sur l’immense terre-plein et, devant toutes ces façades illuminées, on se promenait en hésitant à la lecture des affiches, se décidant enfin pour le titre le plus suggestif ou pour l’endroit où la queue, moins pressée entre les barrières de bois, semblait offrir plus de chances de trouver des places.

Les mœurs ont bien changé depuis lors et, suivant le mot de Jules Noriac à propos des Bouffes, il est certains théâtres auxquels on va pas : on s’y destine.

En face de cette agglomération, au terminus, comme on dirait maintenant, s’était ouvert, en 1852 ou 1853, un café chantant appelé les Folies-Mayer, du nom de son propriétaire. Celui-ci, n’y faisant pas ses affaires, céda bientôt la place à un jeune compositeur, organiste de Saint-Eustache, Florimond Ronger, qui ne tarda pas à être connu, puis célèbre, sous le nom d’Hervé.

Les Folies-Mayer devinrent alors les Folies-Concertantes et se mirent à représenter des piécettes à deux personnages, le privilège n’en autorisant pas davantage. Mais, comme les qualités d’administrateur n’étaient pas, chez le nouveau imprésario, égales à celles du musicien, au bout d’un an à peine, il s’effaça devant deux journalistes parisiens, Huart et Altaroche, tous deux successivement directeurs du Charivari, qui était une des puissances de la presse.

Ayant obtenu un privilège un peu plus étendu, les deux associés transformèrent et agrandirent la salle, qui fut inaugurée, le 21 octobre 1854, sous le nom de Folies-Nouvelles, avec un prologue de Théodore de Banville, une pantomime de Durandeau, musique d’Hervé, l’Hôtellerie de Gauthier Garguille, et une pièce musicale en un acte, la Fine fleur de l’Andalousie, paroles et musique d’Hervé, qui était resté attaché au théâtre en qualité de directeur musical, de chef d’orchestre et d’artiste. En l’espace de deux ans, il ne fournit pas moins de quinze partitions, toutes plus bouffonnes les unes que les autres et ce fut ainsi lui qui inaugura véritablement le règne de l’opérette, bien avant que Jacques Offenbach n’eût fondé aux Champs-Élysées le théâtre des Bouffes-Parisiens.

En dehors d’Hervé, la troupe comptait quelques artistes qui firent assez bien leur chemin par la suite : tout d’abord José Dupuis, le futur Pâris de la Belle Hélène, Gourdon, qui passa ensuite à l’Opéra-Comique, le gros Tissier, Géraldine, une chanteuse qui eut son heure de célébrité et surtout l’ineffable Joseph Kelm, véritable tête de marron sculpté, une grosse face cramoisie, un nez aplati, des yeux allumés et des lèvres lippues allant de l’une à l’autre oreille. Ce fut lui qui lança cette scie devenue fameuse :

Avait pris femme.
Le sir’ de Framboisy ;
La prit trop jeune.
Bientôt s’en repentit…

Ou bien encore cet autre refrain non moins connu :

J’entre en train quand il entre en train !…

qu’il scandait de la façon la plus drolatique avec une prononciation à la fois lourde et nette qui lui donnait si bien l’air de « mâcher » de la paille.

Tout de suite, les Folies-Nouvelles eurent la vogue et furent adoptées par le public le plus élégant de Paris. Il était tout à fait bien porté, dans le monde des gandins et des cocottes, d’aller s’y divertir en suçant des sucres d’orge à l’absinthe, qui étaient la spécialité de l’endroit. Des fauteuils aux loges, du parterre à l’amphithéâtre, pas un spectateur qui ne fût muni du sucre d’orge de rigueur : il semblait que, sans lui, le plaisir du spectacle eût été moindre.

Cela dura quatre ou cinq ans, puis la mode cessa de ces petits spectacles qui se répétaient par trop et sans grande variété : on finit par se lasser de tout, même des sucres d’orge absinthés. Huart et Altaroche se décidèrent à passer la main et Virginie Déjazet, au déclin de sa carrière, obtint pour son fils, en septembre 1859, le privilège du théâtre, qui prit son nom. Le nouveau directeur, Eugène Déjazet, était un compositeur agréable, qui s’était fait connaître en écrivant d’assez jolis airs pour certaines pièces créées par sa mère, la Gardeuse de dindons et Gentil Bernard entre autres. Il avait même donné un acte au Théâtre-Lyrique et avait composé certaines chansons devenues populaires, telles que Titi à Robert le Diable pour Levassor et le Vin à quat’ sous — un titre qui nous reporte loin, par ce temps de vie chère !

La grande artiste dont le nom devait longtemps encore amener le public dans la petite salle du boulevard du Temple y reprit successivement la plupart de ses rôles : les Premières armes de Richelieu, le Vicomte de Létorières, Vert-Vert, Gentil Bernard, la Douairière de Brionne, etc.

Puis elle accueillit un jeune auteur devant lequel tous les théâtres restaient fermés depuis une chute mémorable à l’Odéon et joua les Premières armes de Figaro, de Victorien Sardou.

Elle n’eut pas à regretter ce bon mouvement, car le même auteur, devenu célèbre du jour au lendemain par l’éclatante réussite de ses Pattes de mouche, n’oublia pas pour cela la scène où il avait eu son premier succès et lui donna encore Monsieur Garat, les Prés-Saint-Gervais et le Dégel.

Pour occuper les intervalles des représentations de sa mère, soit qu’elle prît un repos bien gagné, soit qu’elle partît en tournée — ce qui était encore une façon à elle de se reposer — Eugène Déjazet, marchant sur les brisées des Délassements-Comiques, s’était mis à jouer des revues, dont plusieurs furent centenaires comme le Doigt dans l’œil et En ballon, des parodies : les Vieux glaçons, Nos bonnes villageoises, etc., ou des pièces à femmes : le Royaume de la Bêtise et bien d’autres.

Il réussit par tous ces moyens à retenir la vogue pendant une dizaine d’années, bien que la démolition du boulevard du Temple en 1862 et la dispersion des théâtres qui lui faisaient vis-à-vis lui eussent porté un coup sensible en le laissant isolé à l’extrémité de cette grande place, qui semblait le séparer du reste de Paris.

Il avait, d’ailleurs, su former une troupe qui n’était pas sans valeur : d’abord Dupuis, qu’il avait repris aux Folies-Nouvelles, mais qui devait le quitter pour les Variétés, puis Tissier, Legrenay, Daubray et Dailly à leurs débuts, une duègne pleine de rondeur comique, Boisgonthier, qui avait été jadis une des plus jolies actrices du boulevard Montmartre, Mmes Daudoird et Clara Lemonnier, dont la première portait l’habit noir avec un chic et une aisance qui auraient damé le pion au clubman le plus élégant. Ajoutez à cela un bataillon de petites femmes qui auraient suffi à peupler les fauteuils et les avant-scènes de tout ce que le Paris d’alors comptait de jeunes et même de vieux « fêtards ». Le mot n’était pas inventé, mais la chose existait et il n’y avait pour s’en assurer qu’à traverser à certaines heures le petit passage Vendôme, situé à côté du théâtre et qui mène à la rue Béranger, où se trouve l’entrée des artistes. Ce passage, aujourd’hui morne et désert, présentait au moment des répétitions ou du spectacle, une animation tout à fait particulière. Tous les soupirants de ces dames y faisaient consciencieusement le pied de grue — si j’ose dire… On y rencontrait aussi quelques collégiens externes de Charlemagne, désireux de voir les actrices de près pour se donner ensuite le plaisir de raconter à leurs copains du lycée ces bonnes fortunes inoffensives mais sensationnelles. Un confiseur et des fleuristes s’y étaient établis et faisaient des affaires d’or.

Les temps allaient changer : Après avoir eu un dernier succès avec un vaudeville de Philippe Gille et Adolphe Jaime, Cent mille francs et ma fille, et essayé de l’opérette avec une Lucrèce qui ne réussit guère, Eugène Déjazet, à veille de la guerre, céda son théâtre à un Turc appelé Manasse, qui en changea le nom pour reprendre celui de Folies-Nouvelles. Ce Manasse, qui avait gagné pas mal d’argent dans son pays en promenant des troupes françaises par les principales villes de l’Orient, arrivait à Paris pour le dépenser largement. Ce fut vite fait, et, après avoir joué tout juste deux pièces dont un Nouvel Aladin d’Hervé, qu’il était allé chercher à Londres et qu’il monta somptueusement, il fut obligé de mettre la clé sous la porte.

Le théâtre reprit alors son nom de Déjazet, avec des directions de fortune qui se succédaient sans laisser de traces, jusqu’au moment où il arriva aux mains du légendaire Daiglemont, un comédien de province qui se vantait de jouer plus vite qu’aucun artiste de France et de Navarre.

Le fait est qu’il abattait facilement ses douze ou quinze actes en une soirée ! Son autre prétention était de ressembler à Lafont, le grand comédien du Gymnase avec lequel il s’efforçait — de très loin — de lutter d’élégance et de tenue :

— Ah ! soupirait-il quelquefois, si je pouvais seulement me procurer l’adresse de son tailleur, comme je l’enfoncerais !

Après Daiglemont, ce fut encore un autre comédien, Ballande, celui qui, sans le savoir, devait opérer une véritable révolution dans les mœurs théâtrales en organisant, à la Porte-Saint-Martin d’abord, ensuite à la Gaîté et à lai salle Ventadour, des représentations qui avaient lieu pendant le jour, contrairement à tous les usages reçus. Ces « matinées », ainsi qu’il les avait baptisées, que tout le monde avait déclarées impossibles, réussirent si bien qu’il n’y eut bientôt plus un directeur qui ne voulût avoir les siennes.

Quant à lui, l’appétit lui étant venu, il ne s’en contentait plus et voulait avoir une salle entièrement à lui, où il pût jouer également tous les soirs. Pendant trois ou quatre ans, il s’installa dans celle de Déjazet, dont le nom fut encore changé contre le titre tout à fait modeste de « Troisième Théâtre-Français ».

Mais, décidément, ce nom de Déjazet ne pouvait pas disparaître bien longtemps. Après 1878, on le revit de nouveau au fronton du théâtre. Le succès revint aussi, depuis les Femmes collantes et la Mariée récalcitrante, de Gandillot, jusqu’à l’éternel Tire au Flanc !

Je quittais à peine les bancs du collège quand je me mis à fréquenter les coulisses de Déjazet, grâce à la réception d’une pièce en quatre actes que le directeur, sur de pressantes recommandations, avait accueillie assez facilement, mais que, du reste, il ne joua jamais — et comme il eut raison ! On finit par transiger pour un petit lever de rideau qui passa un peu plus tard et qui avait pour titre : Une Sombre histoire.

Mais, du moins, cela m’avait valu mes entrées dans la salle et sur la scène et j’en profitais largement, me contentant de voir et d’écouter, en attendant de pouvoir opérer moi-même.

Combien j’enviais le fournisseur attitré du théâtre, Amédée de Jallais, un grand garçon jovial et portant beau, qui avait l’amour des cravates à pois et tournait le couplet avec une facilité nonchalante, mais extraordinaire ! Il vous expédiait trois actes de revue ou de parodie fresque en moins de temps qu’il n’en aurait fallu pour les écrire et possédait sa « Clé du Caveau » sur le bout du doigt, au point de trouver tout de suite huit ou dix timbres différents pour le rondeau qu’il venait d’improviser. De Jallais avait épousé une jolie actrice des Délassements, Eudoxie Laurent, qui fit ensuite partie de la troupe de la Porte-Saint-Martin et de celle de l’Ambigu. Elle était d’une myopie qui faisait son désespoir :

— J’ai beau prendre tout ce qu’il y a de plus fort comme verres, disait-elle, je n’y vois goutte. Et mon opticien m’a déclaré qu’après ce numéro-là, il n’y a plus que le caniche !

— Eh bien ! ripostait son mari, il y a une chanson là-dessus.

Et, d’une voix légèrement fausse, il fredonnait :

J’avais un caniche à poil ras :
Dieu sait si l’espèce en est rare !…

Un autre auteur de la maison était Dunan-Mousseux, qui y avait fait jouer, entre autres, une revue que j’ai citée, le Doigt dans l’œil, et qui avait eu aux Folies-Dramatiques plusieurs centaines de représentations avec les Cinq Francs d’un bourgeois de Paris, le premier grand succès de l’acteur Milher.

Mais il avait un autre titre de gloire : c’était lui l’inventeur de ces boniments par affiches devant lesquelles il avait l’art d’attrouper les badauds. Sa trouvaille la plus géniale était le célèbre : Enfin ! nous avons fait faillite ! qui est demeurée le modèle du genre.

Du reste, il avait exercé je ne sais combien de métiers. Je retrouve une lettre de lui signée : « Dunan-Mousseux, auteur dramatique entre ses repas et employé aux Magasins Réunis pour pouvoir les prendre. »

Quant à la grande patronne, on la voyait peu dans les coulisses où elle ne faisait que passer pour entrer en scène ou regagner sa loge. Quelquefois, pourtant, quand elle se trouvait assez bien disposée et que la représentation ne l’avait pas trop fatiguée, elle prenait plaisir à venir s’asseoir quelques instants au foyer des artistes.

C’est là que je lui ai entendu, un soir, raconter cette anecdote de jeunesse — une des rares, je crois, qui n’ait pas été recueillie dans les nombreux ana où il est question d’elle.

Pendant une de ses tournées dans une ville voisine de l’Auvergne, un brave commissionnaire se présente à l’hôtel où elle était descendue et demande :

— Mademoigelle Du Zaget ? J’ai un paquet à lui remettre.

On le fait monter ; il remet le paquet et Déjazet, cherchant en vain son porte-monnaie, lui dit :

— Mon garçon, je vais dire au bureau que l’on vous paie votre course.

— Oh ! Mademoigelle ! Si cha ne vous faisait rien, che n’est pas de l’argent que je voudrais…

— Quoi donc ?

— Je cherais chi heureux de pouvoir dire aux camarades que j’ai embraché Mademoiselle Du Zaget !

— Eh bien ! Allez ! lui dit l’actrice en riant et en lui tendant les joues.

Le brave garçon ne se le fit pas dire deux fois, et, en redescendant l’escalier, il chantait à tue-tête sur un air à lui :

J’ai embraché Mademoigelle Du Zaget !
J’ai embraché Mademoigelle Du Zaget !

— Maintenant, ajoutait-elle avec un sourire, on ne me demanderait plus de payer de cette monnaie-là.