Sur le plateau/Chapitre 9

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Librairie Ollendorf (p. 91-105).


IX

Jacques Offenbach.


Un coin du Café Riche. — Jacques Offenbach et sa garde d’honneur. — Première collaboration. — Arnold Mortier. — Le monsieur de l’orchestre du Figaro. — Théophile Gautier et Le Voyage dans la lune. — Un scénario difficile. — Refus d’Offenbach. — Albert Vizentini prend la Gaîté. — Le compositeur n’est plus de l’avis du directeur. — Le pavillon François Ier, à Saint-Germain. — Les brusqueries du maëstro. — Excuses préventives. — Un morceau coupé parce qu’il produirait trop d’effet. — Les soirées de la rue Laffitte. — La villa Orphée, à Étretat. — Albert Wolff, commère de revue. — Le traducteur du Trouvère. — Pacciniana.


Le jour où j’ai « connu » Offenbach, il y avait déjà bien longtemps que je le connaissais.

Que de fois, au Café Riche, j’étais resté à observer cette figure hoffmannesque, avec ses favoris à l’autrichienne, ses yeux si vifs sous le pince-nez immuable et ses lèvres sarcastiques toujours prêtes à lancer quelque boutade ou quelque trait plaisant !

Presque chaque jour, après son déjeuner, on était sûr de le rencontrer là, fumant un cigare de choix devant la table ronde qui lui était toujours réservée d’un bout de l’année à l’autre.

Je l’y vois encore, dans l’angle qui faisait face au boulevard, l’hiver, frileusement emmitouflé dans une fourrure, l’été, serré dans sa jaquette, avec un œillet piqué à la boutonnière. Auprès de lui, toute une garde d’honneur : d’abord, Tréfeu, un de ses premiers collaborateurs, puis Mario Uchard, Gustave Claudin, Charles Narrey et autres boulevardiers avérés.

Et la conversation allait son train au milieu des rires, des bons mots, et des potins de la veille ou du matin, car l’auteur de la Belle Hélène et d’Orphée, lorsqu’il n’était pas occupé par ses répétitions ou retenu chez lui par quelque travail pressé ou par un fâcheux accès de goutte, n’avait pas de plus grand plaisir que de passer de longues heures à deviser gaîment. Mais il ne fallait pas, à ces moments-là, venir lui parler d’affaires de théâtre, et le collaborateur qui avait l’imprudence de s’y risquer était généralement assez mal reçu :

— Mon cher, vous viendrez me dire cela demain matin chez moi !

A demain les affaires sérieuses ! a dit un autre personnage historique.

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Je ne devais pas trop tarder à faire partie du groupe élu : pendant que l’on me jouait aux Bouffes la Nuit du 15 octobre, on y répétait la Princesse de Trébizonde, pour les débuts de Céline Chaumont dans l’opérette, et Offenbach ne quittait guère le théâtre, y revenant encore le soir après la répétition pour préparer celle du lendemain et s’occuper des décors et des costumes ou des changements à faire à la pièce. Un jour, Noriac me dit :

— Offenbach a vu hier votre petite opérette, qui l’a beaucoup amusé. Comme nous devons, après la Princesse, monter un spectacle coupé où il faudra, naturellement, un acte pour Chaumont, il m’a chargé de vous le demander. Tâchez de trouver quelque chose qui lui plaise et l’affaire est faite.

Dans la quinzaine même, j’apportais avec Leterrier Mademoiselle Moucheron, qui fut immédiatement acceptée. J’ai déjà dit comment, par suite de retards invraisemblables, cette pièce ne fut représentée que onze [ans][1] plus tard, après avoir été mise à l’étude à quatre reprises différentes, dans trois théâtres, et après un nombre de répétitions tel que les plus grands succès n’ont pas souvent autant de représentations. Mais nous nous trouvions dès lors en relations suivies avec le maëstro et, comme il s’est toujours montré fidèle à tous ses collaborateurs, ces relations ne devaient plus cesser et nous amenaient au bout de quelques années à signer avec lui une grande féerie, le Voyage dans la lune, à la Gaîté.

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Cela encore ne se fit pas du premier coup. A la Gazette de Paris, un journal fondé après la guerre par Arsène Houssaye, qui ne dura pas même un an et où nous rédigions le courrier des théâtres, nous nous étions liés d’amitié avec un jeune journaliste alerte et plein d’esprit, Arnold Mortier, que nous avions suivi au Courrier de France de Robert Mitchell et avec qui nous avions inauguré ensuite au Figaro cette série de soirées théâtrales qui ont depuis si bien fait leur chemin par tous les journaux. Tout en noircissant le papier à copie pour notre « monsieur de l’orchestre » quotidien, nous avions — c’était fatal — entamé une collaboration dramatique, dont le premier résultat fut le Voyage dans la lune.

En lisant un article de Théophile Gautier à propos d’une revue jouée au théâtre du Château-d’Eau, Qui veut voir la lune ? et où la revue n’était qu’un prétexte à broderies éblouissantes, Mortier avait été vivement séduit par la magie de descriptions telles qu’en pouvait imaginer l’étincelante fantaisie du poète d’Émaux et Camées. Dès lors, il ne rêvait plus que d’écrire une pièce se passant dans le monde lunaire et nous avait aisément fait partager son désir. Seulement, si le point de départ se présentait facilement, l’embarras commençait dès l’arrivée de nos personnages dans la lune et nous ne réussissions pas à trouver le fil qui pourrait relier toutes les scènes plus ou moins satiriques et les motifs de décorations que nous avions notés au fur et à mesure de nos conversations.

— Voyez-vous, dis-je une fois à Mortier, je crois que nous perdons nos peines. Comment inventer une action qui se tienne suffisamment, sans qu’il y ait, au moins, deux amoureux ? Et dame ! Que peut bien être l’amour dans la lune ? Il n’y en a pas.

— Vous avez trouvé ! s’écria Mortier. Il n’y en a pas ! L’amour sera inconnu dans la lune et c’est de la terre qu’il y sera apporté. Avec cela, nous avons de quoi établir une pièce !

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En effet, à partir de cette séance, nous eûmes tôt fait de mettre notre grande machine sur pieds et de la porter à Offenbach, qui avait alors la direction de la Gaîté et dont nous n’avions pas mis un seul instant en doute l’empressement à recevoir un ouvrage aussi mirifique. Aussi, quelle déconvenue, quand il nous le refusa tout net ! D’abord, il avait bien d’autres projets on tête ; en outre, l’énormité des frais l’épouvantait, lui qui, pourtant, n’avait pas l’habitude de reculer devant les mises en scène les plus fastueuses, comme en témoignaient Orphée aux enfers et, plus tard, la Haine.

Nous reprîmes notre manuscrit pour le porter au Châtelet, où il fut reçu tout de suite par le directeur d’alors, un M. Fischer, qui, d’ailleurs, ne dura pas assez longtemps pour nous jouer.

Entre temps, Offenbach, rebuté par l’insuccès éclatant de la Haine, se décidait à passer la main à Albert Vizentini. Celui-ci, qui avait assisté à tous nos pourparlers et tout tenté pour qu’on se décidât à nous monter, mit comme condition que la première pièce nouvelle qu’il afficherait serait le Voyage dans la lune.

— En ce cas, dit Offenbach, c’est moi qui en écrirai la musique.

— Mais vous ne vouliez pas en entendre parler.

— Comme directeur, oui. Seulement, du moment qu’il se trouve quelqu’un pour faire la folie, je veux en profiter.

Une folie qui fit, en quelques mois, entrer plus d’un million dans la caisse du théâtre !

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Tout le travail préparatoire fut un enchantement. Les rendez-vous à Saint-Mandé avec Grévin, qui dessinait les costumes — ceux des hirondelles, du ballet de la neige, sont restés célèbres — les courses chez les décorateurs, Chéret, Fromont et Cornil, dont les maquettes étaient des merveilles, les auditions au théâtre, tout cela occupait le temps on ne peut plus gaîment.

De plus, pour travailler plus à l’aise à sa partition, Offenbach s’était installé, dès le mois de mai, à Saint-Germain, dont il faisait, ainsi que Meilhac, sa villégiature favorite. Le fait est que Saint-Germain — où j’écris ces lignes — est un séjour des plus agréables, et qui le serait encore davantage si on y pratiquait un peu plus largement l’art de faire des trottoirs sur lesquels on ne risque pas à chaque instant de se tourner les pieds.

Une ou deux fois la semaine, nous nous rendions chez notre compositeur, au Pavillon François Ier où il s’était logé sur la terrasse, de sorte que chaque séance de collaboration se trouvait pour nous doublée d’une partie de campagne. Et puis, rien d’amusant comme de le voir continuer à écrire tout en causant et couvrir les portées de ses minuscules hiéroglyphes qu’il jetait sur le papier d’un geste saccadé : trait, point, trait ; — point, point, trait ; — absolument un télégraphiste devant son Morse !

Puis, la lecture et les répétitions : avec des artistes comme Christian, Grivot, Tissier, Scipion, Zulma Bouffar et toute une troupe de petites femmes jeunes, jolies et gaies, il n’y avait réellement pas moyen de s’ennuyer et jamais pièce ne fut, comme celle-là, préparée dans la joie.

A part, cependant, quelques sorties et quelques colères d’Offenbach, qui devenait assez facilement nerveux et irascible dès qu’il se trouvait sur le plateau et en plein feu. Mais on était prévenu et lui-même avait soin, dès la première réunion, de prendre les devants :

— Mes amis, je vous demande bien pardon d’avance pour toutes les choses désagréables que je vais vous dire.

Cela lui permettait de bousculer son monde sans trop prendre de gants. D’ailleurs, lorsqu’il lui échappait quelque mot par trop dur, il savait immédiatement le racheter.

— Mettez-vous derrière, qu’on ne vous voie pas ! dit-il une fois à une figurante un peu trop mûre.

Puis, aussitôt, voyant la pauvre près de pleurer :

— Non ! Au fait, mettez-vous devant, qu’on vous voie ! Vous en valez la peine.

Et les larmes se changeaient en sourire.

Il avait aussi une façon de dire : « Vous êtes un immbécile ! » en y mettant un tel nombre d’m, que l’épithète en devenait inoffensive et presque amicale.

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Et quel prodigieux metteur en scène ! Du geste, de la voix, de la canne — de la canne surtout — il indiquait et scandait les mouvements et manœuvrait les groupes avec une autorité et une netteté qui s’imposaient et qui n’étaient jamais en défaut. Avec cela, l’homme de théâtre qu’il était, ne se laissait, à aucun moment, dominer par le compositeur. Je me souviens qu’il y avait, au troisième acte, un duo, «  le duo de la pomme », sur lequel tout le monde comptait au théâtre — avec raison, d’ailleurs. Dans ce duo, se trouvaient encadrés deux couplets, de musique exquise, et sur lesquels on comptait encore bien plus. Un jour, on arrivant, j’apprends que les couplets sont supprimés :

— Pourquoi ? lui dis-je. C’était un « bis » assuré.

— Je le sais bien. C’est justement pour cela que je les coupe. S’ils n’avaient pas dû produire tant d’effet, je les aurais laissés. Mais ce succès-là nuirait à celui du duo, qui nous est bien plus nécessaire.

Il n’y avait qu’à s’incliner. Mais je connais peu de musiciens qui auraient su ainsi trancher dans le vif.

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S’il avait parfois, au théâtre, ses moments difficiles, en revanche, il était, chez lui, l’homme le plus affable, le plus égal et le plus gai qu’on pût rêver. Pour rien au monde, lorsqu’il était à Paris, il n’aurait manqué au dîner de famille qui avait lieu chaque semaine à ce quatrième étage de la rue Laffitte qu’il occupa si longtemps avant de s’en aller au boulevard des Capucines, où il devait mourir. Ces jours-là, il était tout heureux de se trouver avec sa femme, son jeune fils et ses quatre filles, en compagnie de quelques amis, presque toujours les mêmes. Après le dessert, il en arrivait d’autres et l’on ne se séparait que vers minuit, après avoir causé joyeusement ou fait un peu de musique ou bien encore improvisé quelques folles parties de baccara — un baccara patriarcal, après lequel on se déclarait ruiné si l’on avait seulement perdu une dizaine de francs. Et, ce pendant, les quadrilles d’Orphée ou de la Vie Parisienne menaient la ronde du plaisir par toute la capitale !

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L’été, on se retrouvait à Étretat, dans cette « villa Orphée » qu’il s’était fait construire et qu’il aimait tant. Le même accueil familial vous y attendait. Seulement, malheur aux poètes — comme il nous appelait — qui lui tombaient sous la main quand il avait un ouvrage en préparation ! Il avait l’habitude, à défaut des auteurs de son livret, de mettre l’un ou l’autre à contribution pour les remaniements de vers dont il avait besoin dans son travail. C’est ainsi qu’Albert Millaud avait contribué anonymement à des ensembles du Voyage dans la Lune. Mon tour devait venir aussi.

Un jour qu’il était dans son grand cabinet de travail du rez-de-chaussée, il m’aperçoit dans le jardin, me disposant à partir en promenade avec les autres et, me hélant de sa fenêtre :

— Arrivez ici, le poète ! Et mettez-vous à cette table. Voici un rondeau dont je ne peux rien tirer. Il me faut, à la place, deux couplets disant la même chose. Vous ne sortirez d’ici que lorsqu’ils seront faits. Mais, vous savez, je veux un « bis » !

Résigné, je renonçai à ma promenade et je fis les couplets, dont il se montra ravi.

Seulement, mes couplets ne furent pas bissés, ainsi qu’il me l’avait demandé : le jour de la première représentation, j’eus le douloureux plaisir de les entendre trisser. Et c’était un résultat que je n’avais pas encore obtenu pour mon propre compte !

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Un peu après, ce fut une revue qu’il me fallut écrire, mais cette fois, pour mon amusement et, peut-être, pour celui des invités. La revue était une des traditions de la Villa Orphée et, dès que l’on pouvait réunir les éléments suffisants, on n’avait garde d’y manquer. Il y en avait eu de célèbres avec les peintres Détaille et Vibert pour décorateurs et Georges Bizet au piano, et l’on parlait encore d’une certaine entrée du shah de Perse dans sa bonne ville d’Étretat. Cette année-là, Albert Wolff, le chroniqueur du Figaro, avait entrepris la besogne avec moi et devait, en même temps, se charger du rôle principal, la portière de la plage, qui remplaçait le compère traditionnel.

Ceux qui ont vu une fois Albert Wolff peuvent s’imaginer ce qu’il devait être sous ce travesti. Malheureusement, dès son entrée, il avait à débiter un assez long rondeau sur les potins du pays. J’avais eu déjà pas mal à lutter pour obtenir de lui le temps nécessaire à bâcler nos scènes principales, mais, quant à le faire venir aux répétitions, il fallut y renoncer. La partie du casino était une concurrence contre laquelle il n’y avait pas à lutter et il était bien plus occupé à faire la chouette à l’écarté qu’à apprendre son rôle :

— Je le saurai ! me répétait-il. Je le sais déjà presque. Du reste, pour plus de sûreté, vous allez me le copier très gros et nous l’accrocherons derrière un portant, où je pourrai le consulter, si la mémoire me manque.

Ainsi fut fait. Seulement, dès les premiers vers, il s’embrouilla. Alors, s’emparant du papier, il se mit à lire. L’effet n’en fut pas moins grand, au contraire, mais, au milieu des rires, on n’entendit pas un seul mot — ce qui, après tout, n’était pas un dommage si regrettable.

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Parmi les habituels invités de ces aimables réunions, où à Delibes, Detaille et Bizet, avaient succédé Coquelin, Vibert, Victorin Joncières, mon pauvre ami Raoul Toché et tant d’autres, il en est un que je ne voudrais pas oublier, car il m’a laissé un souvenir amusé. C’est Émilien Pacini, le traducteur du livret du Trouvère, auquel il avouait n’avoir lui-même jamais compris grand’chose. Homme charmant, d’ailleurs, et plein d’urbanité, mais ne parlant que par aphorismes que l’on se répétait avec joie. Ludovic Halévy avait même, en riant, manifesté l’intention de les réunir en une Paciniana qui n’aurait pas manqué d’agrément. Il m’en revient en mémoire deux ou trois que je ne puis résister à noter ici :

Tout d’abord, ayant épousé une femme riche, il avait peur de passer pour avoir fait un mariage d’argent. Aussi portait-il toujours sur lui un carnet où il notait soigneusement ses dépenses, pour bien établir qu’elles n’excédaient pas ses revenus propres :

— Ce carnet, jeune homme, me disait-il gravement, c’est le carnet de mon honneur !

Une autre fois, tirant sa pipe, il affirmait :

— Jadis, une bravade ; plus tard, un plaisir ; aujourd’hui, un besoin !

Enfin, étant allé une fois à Londres, il commençait ainsi son récit :

— Quand j’avais l’honneur de voyager en Angleterre…

Celle-là, M. de Coislin, l’homme le plus poli de France, ne l’eût pas désavouée — Joseph Prudhomme non plus !

12 mai 1912.
  1. Mot manquant.