Sur les dents

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Ollendorff (p. 121-129).


Sur les dents


Hartford. Connecticut (U.S.) nov. 4/88.

My Dear Sir,

You seem to think me the author of the original of this singularly unpleasant production. But I assure you you have been deceived. I do commit crimes, but they are not of this grade.

Very truly yours,

S. L. CLEMENS (MARK TWAIN)    


Je venais de terminer un excellent londrès et je retournais chez moi, quand je rencontrai un abominable être monté sur deux jambes en échasses, avec un « tuyau de poêle » interminable et un nœud de cravate furibond. Il se planta devant moi et regarda fixement ma bouche. Je rougis (car je suis naturellement modeste) et je voulus me détourner. Il tira de sa poche une petite glace enfermée dans un étui de cuir de Russie et me la tendit en hochant la tête. Je m’y inspectai, et, ne me trouvant rien d’insolite, je la lui rendis.

Il me dit : « Monsieur, vous ne savez pas à quoi vous vous exposez. Les deux incisives de votre mâchoire supérieure sont déjà piquées par une carie dentaire et vous êtes menacé d’une gingivite alvéolo-infectieuse. »

Je le regardai d’un air incrédule : il ponctua ses paroles de la main.

Je voulus rire ; il scanda — gin-gi-vi-te al-vé-o-lo-in-fec-ti-eu-se.

Je demandai : « Comment dites-vous cela ? Gingembre alcali volatil ? »

Cet être saugrenu répéta le même baragouin.

Là-dessus, il me salua d’un air ironique et parut s’éloigner.

Nous avons toujours possédé d’excellentes dents de père en fils. J’ai un oncle maternel à Chicago. En 1870, la compagnie où servait mon père assista à la bataille de Sedan. Il n’y eut qu’une blessure, et ce fut lui qui la reçut. Il mordit si heureusement une balle qui lui avait traversé la joue droite qu’il l’empêcha de trouer sa joue gauche et se la fit monter au cerveau par le voile du palais. Le chirurgien qui constata son décès dit qu’il aurait pu avoir les dents brisées de la manière la plus désastreuse.

Néanmoins, une sueur froide couvrit mon front et je tremblai pour mon appareil dentaire. Je retins l’inconnu par la manche. Il me considéra triomphalement, et dit : « Je reçois de deux à quatre, 12, rue Taitbout. »

Puis il s’enfuit avec la vélocité d’une araignée.

Je regardai ma montre ; il était deux heures moins un quart. Une inquiétude immense m’envahit. Je me souvins que l’éléphant du Jardin des Plantes avait perdu ses défenses grâce à une maladie analogue, et le rapport de dimension entre des défenses d’éléphant et une mâchoire humaine redoubla ma terreur. Je tâtai mes dents du bout de mes doigts, et il me parut qu’elles tremblaient dans les gencives. Alors, sans hésitation, je courus à mon malheur, 12, rue Taitbout.

Je lus sur une plaque de tôle peinte à la porte : M. Stéphane Winnicox, chirurgien-dentiste diplômé par l’École Dentaire.

Je me précipitai dans l’escalier et je sonnai avec frénésie. Stéphane Winnicox m’introduisit dans un cabinet éclairé par un jour blafard. Il m’inséra dans un fauteuil à crémaillère devant lequel il fit mouvoir rapidement un crachoir articulé. Puis il approcha une tablette couverte d’instruments d’acier qui étincelaient. Une odeur de caoutchouc, d’eau dentifrice et de phénol me prit à la gorge ; j’ouvris la bouche pour crier grâce, mais Winnicox avait été plus rapide que moi. J’avais un de ses doigts jaunes et noueux sous la langue et l’autre au fond du palais. Je constatai que l’éminent chirurgien-dentiste diplômé par l’École Dentaire avait mangé du saucisson à l’ail et qu’il possédait la déplorable habitude de tremper l’index de sa main gauche dans du jus de tabac. Je toussai pour attirer son attention ; il n’eut pas l’air de s’en apercevoir et dit :

« Vous avez les dents très sales. Vous avez besoin d’un nettoyage à fond. C’est de là que viennent vos caries. Je vous donnerai une douzaine de brosses à dents semi-circulaires système Winnicox et une poudre dentifrice au quinquina Reine de Saba. Vous ferez bien aussi de vous rincer la bouche avec de l’eau du docteur Pills. Mais il n’y a que la superfine de bonne. Je vous en donnerai un flacon de 32 fr. 75. »

Remarquant l’agonie de mes muscles faciaux sous cette extraction de pièces, il continua : « Vous souffrez, je le sais. Je vais vous examiner. » Maintenant ma bouche ouverte avec un de ses doigts hideux, il prit de l’autre main une sorte de miroir monté sur manche avec lequel il me fourragea les dents environ une demi-heure.

Puis il me dit : « Vous avez une carie très profonde. Il était temps ; mais je vais pouvoir l’arranger. Ouvrez bien la bouche, monsieur. Bon. » — Il prit un crochet, et froidement, délibérément, se mit à creuser un trou dans ma dent. Ensuite il saisit un outil qui tournait avec la rapidité d’un volant de locomobile, et évida son trou. « C’est une nouvelle invention qui vient d’Amérique, monsieur. Très commode. Nous opérons une quantité de personnes comme cela. On creuse une dent en un rien de temps. »

Quand mes pauvres dents furent creuses comme des tambours crevés, cet être blafard ouvrit un cahier de papier rouge entre les feuillets duquel brillaient des plaques d’or mince. Il retira ses doigts de ma bouche et dit : « Crachez, monsieur, voici la cuvette. »

Je crachai sur sa scélératesse.

Après, il me renversa de nouveau la tête sur son dossier mécanique, et reprit : « Ouvrez la bouche, monsieur. Très bien. Je vais procéder à l’aurificatien de la dent cariée. Nous ne plombons presque plus, monsieur. Nous nous servons de feuilles d’or. Nouvelle invention anglaise, monsieur. Très commode. (Il pétrissait une boulette d’or en parlant.) Je vais maintenant insensibiliser le nerf malade. Avec de la créosote. Très simple, monsieur. »

L’infernal Winnicox m’appliqua son mélange noir, et il me sembla qu’une machine à coudre Wheeler and Wilson fonctionnait dans mes gencives. Je voulus dire que je n’étais pas insensibilisé, que je sentais un mal épouvantable, que je lui défendais de continuer — mais cet être sanguinaire m’enfonça son poing dans la bouche et bourra sa préparation dans ma dent. Il saisit ensuite un instrument d’acier en forme de massue dont la vue me fit frissonner.

« Excellent instrument, dit-il. Invention d’un docteur allemand. C’est un maillet automatique. Tenez, monsieur, je vais le déclencher sur le bras du fauteuil. Voyez-vous, le coup est très sec. On aurifie admirablement avec cela. Ouvrez bien la bouche, monsieur. »

Au premier coup de la machine infernale, les larmes me montèrent aux yeux. Je sentis que je n’aurais pas la force de résister. Je le lui criai. Il me répondit sans bouger : « Cela va être fini tout de suite, monsieur. » Cette mécanique me battait la mâchoire avec la régularité d’un marteau-pilon en faisant trembler tous les os de ma tête. Mon crâne cédait, mes dents éclataient. — Quand il eut fini, il retira ses doigts de ma bouche et dit : « Crachez, monsieur, voici la cuvette. »

Je rejetai, parmi des brins d’ouate et de la salive empestée par sa préparation, quelques fragments d’une substance blanche.

Il me dit : « Voulez-vous me permettre de regarder, monsieur ? » Il m’inspecta avec son miroir et déclara avec un sourire démoniaque : « La carie était trop profonde, monsieur ; l’émail n’a pu résister, il s’est fendu. »

Je courus à la glace, le désespoir au cœur. Mes deux dents de devant avaient éclaté. Je lui dis : « Je vous avais prévenu. C’est la faute de votre maillet automatique. Je savais que cela arriverait. Pourquoi — oh ! — pourquoi ne m’avez-vous pas laissé ma gingembre… alcali volatil ? Mes dents seraient tombées entières ; j’aurais pu les conserver et me consoler en les regardant, me repaître de leur vue, pleurer sur la boîte où je les aurais ensevelies ; tandis que vous les avez brisées en fragments innommables. Qu’est-ce que je vais faire ? »

Cet être hirsute me répondit : « Ce n’est rien, monsieur. Un petit coup de lime, et il n’y paraîtra plus. Nous avons des instruments appropriés à toutes les dentitions. Si vous voulez prendre place, monsieur, ce sera l’affaire d’un moment. »

Je savais que ce démon tenait entre ses mains la vie de ma mâchoire ; je le savais, je n’eus pas la force de résister à ses instances. Sa politesse infernale émoussait ma colère. Je me rassis, et, pendant une heure, il lima mes pauvres dents découronnées. Et puis, avec un crochet, il ôta le tartre, et les déchaussa. Ensuite, il les polit avec une sorte de sable de vitrier. Après, il fourragea les jointures avec des espèces de ciseaux à froid. Il m’enfonça dans la langue un outil pointu, sous prétexte d’explorer les racines. Enfin, il entrechoqua tous les instruments, fourra dans ma bouche ses doigts méphitiques et ramena au bout d’une pince deux fragments microscopiques de feuilles de tabac. Il les promena sous mes yeux avec exultation et dit : « Voilà ce que j’avais pris pour une gingivite alvéolo-infectieuse. »

Alors, je me redressai de toute ma hauteur, et je lui crachai ces paroles à la figure : « Monsieur, vous êtes un être infect, saumâtre et marécageux. Je fumais innocemment un cigare ; vous avez troublé ma quiétude en me déclarant atteint d’une maladie dentaire. Ensuite, au lieu de me laisser en proie à cette gingembre… comment… alcali volatil qui, peut-être, m’eût emporté bien doucement, vous avez percé, broyé, poli, tourné, fendu, crispé, ratissé, raboté, tarabusté, démantibulé la mâchoire que m’avaient léguée mes pères. Enfin au lieu de m’abandonner à la calme consolation de cette gingembre… comment… alcali volatil, qui du moins eût pu servir d’explication à ma famille et à mes amis, vous m’apprenez avec une allégresse diabolique que je n’en ai jamais été atteint. Et maintenant je suis impropre à tous les usages domestiques, les deux moitiés de ma mâchoire ne se rejoignent plus ; elles débordent tristement l’une sur l’autre ; un tuyau de pipe n’y résisterait pas et je ne pourrai plus chiquer de ma vie. Toutes mes joies sont détruites ! »

Cet être gélatineux affecta le plus profond sang-froid, tira sa montre et expectora ces mots : « Vous êtes resté quatre heures ; mes honoraires sont de deux cents francs. »

Je sentis que l’insulte avait dépassé les bornes. Je saisis le « maillet automatique, » et je me précipitai sur lui pour le « lyncher. » Je voulais lui briser chaque dent mâchelière de sa mâchoire démoniaque. Mais je ne ramenai au bout de l’instrument qu’un double râtelier, qui frappa le parquet avec un claquement. C’est alors que j’éprouvai dans toute son horreur le dédain de son sourire. Je me contentai de lui jeter un regard de défi, et je sortis.

Je comprends maintenant pourquoi les perruquiers sont chauves, pourquoi les barbiers sont toujours glabres et pourquoi les musiciens qui ont infligé à nos oreilles les tortures les plus raffinées jouissent d’une surdité précoce. J’attribue à un calcul infernal ce qui me semblait être une sage prévoyance de la nature. Ils sont comme ça pour que les clients ne puissent pas se revenger.

Mais Stéphane Winnicox, je le tiens. L’état de mon orifice buccal ne me permet plus de vivre au milieu d’une société civilisée. Je suis décidé à planter mon « wigwam » parmi les tribus sauvages des Indiens Sioux. Et à la première insurrection, nous exécuterons une danse de guerre, nous ferons une descente en Europe, je brandirai mon tomahawk autour de la tête de Stéphane Winnicox, et je le scalperai. Cependant, je veux encore réfléchir : cet être ténébreux pourrait devenir coiffeur.