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Sur mon chemin/Livre II/Article 10

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Ernest Flammarion (p. 145-153).

MÉSAVENTURES D’UN PAQUEBOT DANS LE CANAL DE KIEL


Hambourg, 8 septembre.

Je veux interrompre le récit des divers événements qui ont signalé notre voyage pour vous raconter immédiatement la mésaventure de Kiel. Elle est digne de toute votre attention et mérite quelque retentissement.

Kiel, célébré par son canal, nous vit arriver dans sa rade le lundi 6 septembre, à dix heures du soir. Ce n’est que le lendemain matin qu’il nous fut permis d’admirer cette œuvre tant vantée, destinée à raccourcir les distances entre la Baltique et la mer du Nord. Cette admiration devait durer trente-sept heures. Il en faut trente-six pour venir du Havre à Hambourg. Nous perdîmes dans ce canal deux jours et une nuit. Nous y échouâmes vingt-deux fois et nous nous «  estimâmes fort heureux d’en sortir, après avoir cru fort longtemps que nous devions y rester. »

Prenons les choses par le détail et traçons une sorte de journal de bord, qui sera plus éloquent dans sa sécheresse, dans la simple énumération des aventures que nous eûmes à traverser que toutes les phrases descriptives et que tous les discours de protestation contre des malheurs qui ne nous sont point particuliers et sur lesquels on sut glisser jusqu’à ce jour avec une habileté bien compréhensible.

Le silence ! Tel est le mot d’ordre que l’on observe ici sur tous les événements qui se passent entre Kiel et Brunsbuttel. L’administration locale a le doigt sur les lèvres ; un doigt de bronze sur des lèvres de marbre. Nous n’avons point les mêmes raisons pour nous figer dans un pareil mutisme. Du reste, la Renommée, cette vieille concierge, semble avoir accompli son œuvre malgré toutes les barrières dont on voulut entraver sa course babillarde. En deux jours, nous rencontrâmes un navire dans le canal de Kiel. Il était norvégien, tout seul, tout petit, tout isolé et tout triste dans la vaste plaine, et peut-être regretta-t-il d’être venu là, puisque nous l’accrochâmes.

Or donc, le 6, à dix heures du soir, nous fîmes tous les signaux usités en telle occurrence pour embarquer un pilote. On nous laissa brûler nos feux.

On ne nous répondit point. Rien ne vint à notre bord, ni personne. Résignés, nous dûmes mouiller.

Le 7, à six heures, nous levons l’ancre. Nous avons à notre gauche la manifestation respectable de la puissance maritime allemande, l’escadre qui mire dans les eaux de Kiel l’éclatante blancheur de ses carènes, qui semblent des murs de pierre troués de meurtrières noires, et de ses mâts, qui sont des tours. Nous marchons vers l’entrée du canal, vers ces deux portes colossales et sombres qui arrêtent le flot baltique.

Un pilote est monté à notre bord. Sur la question du commandant Marchal relative à la nécessité d’un remorqueur, il répond d’un air sibyllin que cette mesure de précaution lui apparait bien inutile. À six heures et demie, nous entrons dans le canal. Formalités. À sept heures quarante-cinq, nous passons les écluses. Je ne ferai point de description. Nos confrères qui assistèrent à l’inauguration se sont chargés de ce soin. Ils nous ont dit la verdeur des prés et la fraîcheur des coteaux, les notes de couleurs jolies mises par les cottages de briques sur les fonds sombres des bois. Et les moulins qui tournent, et les pâturages d’herbe grasse où paissent les vaches rousses, tout ce paysage charmant où le canal déroule son ruban d’argent, large de 64 mètres et trop étroit encore.

Le Versailles, majestueux et lent, glisse depuis une heure entre les rives fleuries. Plein de confiance en lui-même et en son pilote, que surveille d’un œil anxieux le commandant, il s’avance, fier de porter à son bord les touristes de la Revue générale des sciences et M. Léger, professeur au collège de France, qui sait le russe. Sa marche est régulière, et il semble que rien ne pourra venir troubler cette navigation intérieure commencée sous d’aussi heureux auspices.

Tout à coup, un craquement sinistre se fait entendre. Tout le navire en gémit. Il est huit heures vingt, et l’on vient d’enfoncer la berge. Nous nous regardâmes tous, consternés. Rien ne faisait prévoir un tel événement, et chacun discutait encore paisiblement sur l’effet d’optique auquel il avait été si heureux de s’extasier quand les mâts du Versailles, qui paraissaient très hauts, étaient passés sans encombre sous le tablier d’un pont qui paraissait très bas.

Les effets d’optique tiennent une grande place dans les voyages. Ils ne devaient pas en tenir autant, cette fois-ci, que les échouages successifs auxquels il nous fut donné d’assister.

On télégraphia à Kiel de nous envoyer les remorqueurs nécessaires. Ils arrivèrent sous la forme d’un petit vapeur qui s’appelait le Berlin et qui se mit immédiatement à tirer de toutes ses petites forces notre grand bateau. On rompit des cordages, on fit sauter, sur les rives, des bornes, on héla, on hurla, on fit de la fumée et l’on sortit de cette situation désastreuse à onze heures trente-neuf minutes, pour être exact.

Il n’y avait pour se réjouir de cet incident que les photographes, naturellement. Vous savez qu’ils ne reculent devant rien. Ils ne reculèrent point devant la forte amende qui les guettait s’ils descendaient à terre. On mit à l’eau la baleinière ; ils s’en furent sur les talus et, de là, braquèrent sur nous leurs appareils.

On se consolait déjà du retard et l’on déjeunait le plus tranquillement du monde quand une nouvelle secousse vint renverser les sauces. On monta sur le pont et l’on vit bien que le Versailles avait encore le nez dans les herbes des talus. Il reniflait longuement et trépidait de toute sa coque, mais vainement cherchait à reprendre le cours normal de son voyage. Il était midi et quart. Le Berlin tire, tire et retire. Une demi-heure après, nous étions au milieu du canal, prêts à un nouvel échouage.

À deux heures et quart, cela recommence. Puis à trois heures treize.

Le remorqueur, dégoûté, nous lâche et disparait à l’horizon. Il revient à quatre heures vingt et nous hâle si fort, si fort qu’il va chavirer. On coupe l’amarre au moment où nous sortions du talus. Immédiatement, le Versailles repique dans l’herbe, faisant sauter les pierres du bordage. Nous avons fait une route insignifiante. Il nous reste soixante-quatre kilomètres à faire sur quatre-vingt-dix-huit.

À partir de ce moment, je renonce à décrire les ziggzags fantastiques que notre malheureux bâteau traça dans ce malheureux canal, les vicissitudes d’espoir, et de crainte et de colère par lesquels nous passâmes à le voir s’obstiner à monter ainsi sur les prés, d’où les vaches nous contemplaient d’un œil placide et d’où les indigènes nous regardaient sans étonnement et sans manifestation, chose que nous nous expliquâmes quand on nous apprit qu’ils étaient blasés sur cette sorte de spectacle.

On prit pitié de nous. On nous envoya un second remorqueur, le München, au moment où nous nous collions dans le voilier norvégien l’Amcer, à six heures du soir. Il nous semblait que nous étions dans ce canal depuis des années et que nous faisions un mauvais rêve. Il pleuvait alors. Des bandes immenses d’étourneaux glissaient au-dessus des mâts, jetant sur le ciel gris leur écharpe noire.

Ce second remorqueur avait été demandé, exigé par notre commandant. Les pilotes allemands avaient refusé jusqu’à cette heure d’exécuter ses ordres et d’écouter ses observations. Quand le München arriva, ce fut bien autre chose. Il ne nous secourut que lorsque nous lûmes collés aux rives et rejeta nos amarres dès que nous fûmes au centre du canal. Ainsi faisaient les pilotes à leur tête, haussant les épaules quand le commandant leur criait d’user à la fois des remorqueurs à l’avant et à l’arrière, suivant l’oscilation du navire. Le München s’obstinait à nous suivre et à nous regarder, attendant l’échouage. Il paraissait un requin filant un navire et attendant sa proie. Dans les campagnes nos sirènes prolongeaient des notes sinistres. Elles hurlaient un coup pour que l’on tirât droit, trois coups pour que l’on tirât à droite et deux coups à gauche. Elles se lamentaient longtemps pour appeler le remorqueur d’arrière à notre secours quand nous étions échoués. Alors, on le voyait arriver, un joyeux panache à sa cheminée et sautillant de bâbord à tribord.

À six heures et demie, l’échouage fut plus grave, et il fallut télégraphier à l’extrémité occidentale du canal, à Brunsbuttel, pour faire élever le niveau des eaux. Il s’éleva, entre sept heures et huit heures, de 80 centimètres. Encore sauvés !

Dans la nuit, nous échouâmes trois fois. On dut mouiller à trois heures du matin. Le commandant, excédé du mauvais vouloir des pilotes et de leur bêtise, contre lesquels il luttait depuis tant d’heures, nous évitant des échouages plus nombreux encore, et des avaries graves, prit une grande résolution.

Il fit venir les pilotes et leur déclara que, si dès l’aurore ils ne lui obéissaient pas en tout et pour tout, il « mettrait bas les feux ». C’était l’extinction des foyers, c’était… l’hivernage dans le canal de Kiel, que nous obstruions depuis trop longtemps déjà. Ils prirent peur et promirent d’obéir. Nous n’avions pas fait la moitié du chemin.

Ils tinrent leur promesse, et l’on n’échoua plus que trois fois, quantité normale dans un canal qui présente des courbes d’un rayon trop restreint pour des navires de la longueur du nôtre, qui est celle, d’ailleurs, des cuirassés ordinaires.

Quand nous pûmes sortir, vers quatre heures et demie de l’après-midi, de ces eaux qui nous avaient été trop hospitalières, ce fut un soulagement pour tous, et nous accueillîmes avec joie le roulis et le tangage qui nous saluèrent dès notre entrée dans l’estuaire de l’Elbe.

Chacun se fit alors un devoir de complimenter notre commandant sur son dévouement et son énergie. Le commandant Joseph Marchal est un sympathique. Depuis notre arrivée à son bord, il n’est d’amabilité qu’il ne fasse aux passagers, surtout dans les moments difficiles où ils ont le moins besoin d’être rudoyés. C’est un Alsacien. Voilà vingt-cinq ans qu’il navigue, quatorze ans qu’il se dévoue à la Compagnie transatlantique et cinq ans qu’il commande. À notre arrivée à Hambourg, je l’interviewai sur les causes de tant d’accidents dans un canal où il ne devait s’en produire aucun. En dehors de la mauvaise volonté des pilotes et de leur ignorance, il faut surtout s’en prendre aux courbes si nombreuses et si courtes qui ne permettent pas la plus légère vitesse et, par conséquent, qui empêchent de gouverner. Pour peu qu’il y ait du vent, c’est l’échouage sûr. Le commandant a interrogé à Hambourg des capitaines de grands navires, qui lui ont raconté des histoires à peu près semblables à la nôtre, quoique moins compliquées. Ils sont instruits de ce qui les attend dans le canal de Kiel et se le tiennent pour dit.

Quant aux navires de guerre, ils ont l’avantage des deux hélices, ce qui n’empêche pas les talus du canal de Kiel d’étaler aux yeux de larges blessures que nous ne lui avons point faites.