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Sur mon chemin/Livre II/Article 9

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Ernest Flammarion (p. 139-144).

AU PIED DES ICONES


Moscou, 1er septembre.

— Nous avons vu le peuple russe. Nous sommes allés, pour le voir, jusqu’au cœur de l’empire. Nous avons vu ce peuple dans ses capitales et hors de ses villes, sur le seuil de ses isbas ou courbé sur les travaux de la terre. Mais nous l’avons vu surtout sur les degrés de marbre des chapelles, où sont érigées les icônes, et prosterné sur le pavé de fer des cathédrales. Il nous est apparu plein de misère, et de bonté, et de piété.

Le peuple, cette armée formidable de pauvres, est reconnaissant à ses maîtres de lui avoir bâti des palais merveilleux où s’entassent de fabuleuses richesses. Ces palais, qui sont des temples, sont bien à lui. Les portes lui en sont ouvertes dès l’aurore, et il y vient chercher la joie des yeux et du cœur. Il en emporte l’espérance. Les images saintes la lui ont donnée, au pied desquelles il s’est prosterné avec passion, il s’est signé avec force. Sa prière est pleine d’âpreté. Quand il sort des églises, il a la certitude qu’il vient de se raccrocher à cette éternité de bonheur que lui promettent les popes et qui sera son lot divin un jour. C’est ce qui le fait doux et fort, et bon et patient à la sortie des temples. Pour qu’il n’oublie jamais qu’il a tout à attendre d’en haut, s’il souffre en bas, on a encombré le chemin de sa vie d’images, de cierges, de croix et d’autels. Il les rencontre à chaque pas. Sa besogne quotidienne en est sanctifiée. Il interrompt son travail pour se signer. Les bâtiments les plus vulgaires et les halls les plus immenses ont leur chapelle. On prend son ticket de chemin de fer sous le regard bleu de la Vierge. Et ceci tue la mauvaise pensée du labeur trop rude et du kopeck trop rare.

Avant de quitter Moscou, j’ai voulu revoir d’un coup toutes ces maisons de Dieu qu’emplit le peuple ami et allié. Je suis monté à cette tour d’Ivan le Grand qui domine le Kremlin, la ville et la campagne, Et mon regard, passant par-dessus les lourdes murailles de cette forteresse, qui n’est elle-même qu’un assemblage d’églises et de palais, a embrassé cette floraison colossale de bulbes polychromes qui donne à la ville l’aspect des cités de l’Orient. Il y avait là des temples innombrables, et ma vue fut moins réjouie de ce panorama, déjà contemplé, et tant raconté, que ma pensée ne fut étonnée de savoir tous ces temples trop petits encore pour le peuple qui s’y précipite.

Mme de Staël a dit de Moscou : « Voici la Rome tartare. » Quand la foi n’habitera plus la Rome italienne, elle trouvera son refuge à Moscou.

Par delà Moscou, j’apercevais le fleuve qui trace son large sillon dans les campagnes, et, laissant le peuple de la ville, je songeais au peuple des champs, et je me le rappelais plus prosterné encore devant Dieu et devant ses saints ; devant ses saints surtout.

Notre excursion au couvent de Troïtsa, à deux cents verstes de Moscou, au moment même du pèlerinage, nous a suffisamment édifiés à ce point de vue. Cette circonstance heureuse m’a permis d’étudier des spécimens de toutes les populations de l’empire. J’ai vu là non seulement le peuple de la province moscovite, qui avait tout abandonné pour venir prier aux pieds sacrés de saint Serge, mais encore de pauvres gens qui s’étaient donné rendez-vous autour des reliques saintes, des quatre coins de la Russie.

Je sais bien qu’il y a chez nous des pèlerinages, mais Lourdes nous a prouvé qu’on ne va plus aux lieux saints que lorsqu’on est dans la nécessité de s’y faire porter. Ici, la seule pensée de la prière a conduit vingt mille hommes.

Quand on arrive au haut de la colline qui domine le vallon au centre duquel, sur une éminence, s’élève la Troïtsa, on se croirait transporté par quelque sortilège en plein pays de moyen âge. Voici le château fort avec ses créneaux, ses mâchicoulis, qui domine la contrée, et ses huit tours, ses palais et ses douze églises, que construisit Ivan le Terrible ; voici ces murs qui pouvaient abriter quinze mille hommes et qui subirent victorieusement, pendant seize mois, l’assaut de trente mille Polonais. Cela n’a rien de l’aspect fantomatique des tours de chez nous ; cela ne se montre point comme une curiosité des temps passés et qu’il nous faut contempler aujourd’hui parce que demain l’aura effacé de la montagne et que la plaine ne connaîtra plus son ombre. Ces murs semblent bâtis d’hier, et les maîtres de ces murs sont toujours les protecteurs tout-puissants des paysans qui ont élevé leurs cabanes dans la vallée.

Car le château est là, mais les cabanes aussi. Et, point n’est besoin de quelque effort de l’imagination s’excitant à l’aspect des pierres antiques pour ressusciter une ère qui n’est point close. Les palais de cette forteresse sont habités, et les églises de ce couvent ont, comme jadis leurs prêtres et leurs fidèles, soumis aux mêmes traditions, grouillant sur les parvis et sur les places avec les mêmes habits nationaux et les mêmes loques. La fourmilière monte au flanc du coteau, s’engouffre sous les portes géantes et va se mêler à d’autres fourmilières, qui attendent depuis des heures leur tour de pleurer devant les reliques promises. Imaginez ce peuple multicolore, avec ses chemises rouges, avec ses tuniques jaunes parmi les murs éclatants de blancheur, à l’ombre des dômes d’or, des toits verts et des bulbes bleus. Imaginez-le sous un soleil torride, dans une atmosphère de poussière qui n’a point vu la pluie depuis quatre mois. Dans cette gamme éblouissante de lumières, faites passer les popes tout noirs, habillés de longs voiles comme des femmes en deuil.

Les hommes s’appuient à de longs bâtons ; les femmes dorment sur des pierres tombales ; d’autres, vaincues par les fatigues, semblent mortes sur les degrés de l’église, où elles sont venues tomber. Les mères découvrent des poitrines décharnées et tentent d’y allaiter leurs enfants. Une grande joie est répandue sur tous les visages. Ils sont arrivés. On va leur ouvrir les portes du sanctuaire, et ils oublient les chemins parcourus, tous, même ceux qui sont venus de très loin, ceux qui ont vu les routes d’Asie et qui traînent à leur souliers d’osier la poudre de deux mondes…

Ils s’abîment enfin au pied des icônes, ils frappent, du front, l’airain qui recouvre le pavé des églises ; ils baisent, pâmés, des livres que leur tendent les popes. Elles femmes écartent les bras comme si on les clouait sur des croix ; elles ouvrent la bouche, qui n’articule aucun son ; elles tournent, tournent, s’abattent dans une crise terrible. On les emporte.

Vous sortez. Sur la place une fontaine de pierre blanche où jaillit l’eau sacrée. Un peuple pieux vient y puiser. Et, comme aux temps bibliques, des femmes s’éloignent dans la poussière blonde des allées, portant, de leur geste recourbé, une urne sur l’épaule.

Ces gens ne se dérangent de leur chemin et de leur pensée que pour vous dire : « Français », d’une voix si douce qu’on en pleure.

Et c’est une stupéfaction de savoir qu’ils nous reconnaissent, après leur Dieu et après leur tsar.

Certains sont venus à nous à l’heure du repas ; ils ont entouré, de loin, nos tables, que la générosité anonyme de nos amis avait encombrées de fruits. Nous leur avons fait le signe d’approcher. Les mères nous ont tendu en souriant leurs enfants, et nous avons chargé leurs petites mains de grappes vermeilles. Quand nous partîmes, ils nous firent un adieu triste et timide. Quand nous fûmes loin sur la route, on les entendit crier encore : « Vive la France ! »

Les bruyants vivats du retour, même les fleurs offertes par des jeunes filles, à une station proche de Moscou, ni les Marseillaise chantées par des soldats à notre passage, rien ne pourra nous faire oublier cet adieu-là.

Et c’est à ce peuple que je songe du haut de la tour d’Ivan le grand, en face de Moscou la sainte, à ce peuple de la ville et de la campagne, à ce peuple éternellement prosterné devant la guipure d’or de ses icônes, peuple loin de nous de mille ans et que le tsar a fait notre frère.