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Sur mon chemin/Livre IV/Article 8

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Ernest Flammarion (p. 292-297).

LE REPORTAGE « D’HONNEUR »


« L’affaire d’honneur » est une chose terrible et encombrante. Elle est terrible, car elle exige du sang, de grands coups d’épée ou de sabre ou de pistolet ; mais elle est encombrante surtout. Une affaire d’honneur, ça tient de la place. D’abord dans les journaux. Quand un honneur a été blessé, il est bien rare que la blessure ne fasse point le tour de la presse.

Ce n’est point ordinairement sa faute. La blessure souffre en silence, dans l’attente du baume divin, promis par des médecins spécialistes, appelés témoins, et qui est : le sang de l’adversaire. Mais il est des gens qui l’ont vue, cette blessure, et qui se mettent à en parler à tort et à travers. Ils racontent comment elle est faite, ils précisent si elle est à l’amour-propre, au cœur ou dans le dos. Certains ne se gênent point pour affirmer que l’honneur est bien malade. Et voilà les médecins spécialistes dans la nécessité de publier les bulletins de santé de l’honneur. Comme tous les médecins, les témoins sont rarement d’accord. Il y a le témoin tant pis et le témoin tant mieux.

Le témoin tant mieux appartient à la vieille école. Il préconise les cataplasmes, les dulcifiants, étiquetés sur les bocaux pharmaceutiques du duel : regrets, malentendus et autres ingrédients « qui ne sauraient entacher l’honneur ». Le témoin tant pis est tout de suite pour les plus graves opérations. Il ne songe qu’à couper et tailler. Il a une âme de chirurgien. Les diagnostics les plus contradictoires sont émis autour de la blessure et, comme la maladie de l’honneur est contagieuse, il arrive que les témoins eux-mêmes rattrapent. Il n’y a pas de raison pour que ça finisse.

Car les journalistes s’en mêlent, et, plus que tous autres, ils sont susceptibles d’attraper une affaire d’honneur. D’où des complications nouvelles. Je vous dis que c’est la chose la plus encombrante qui soit. Ceux qui n’ont jamais vu le mal de près, et qui, de par leur état ou la place qu’ils occupent dans la société, n’ont point eu à en redouter les atteintes, ne sauront jamais tous les tracas qu’elle donne. Ces derniers, quand ils ont une querelle, s’en tirent avec quelques horions administrés avec précision ou reçus avec courage ; ils sont enviables. Mais plaignez les autres : gendumonde, gendelettres et gend’honneur ! Ils ne peuvent prouver à un monsieur le peu de sympathie qu’ils ont pour sa personne, sans suspendre le cours de leurs affaires, déranger leurs amis, accaparer l’attention publique, perdre leur temps et leur argent. Car, une affaire d’honneur, ça coûte au moins dix louis. Quand on l’attrape à la fin du mois, c’est une catastrophe.

Pour moi, je les ai en horreur. Non point que, personnellement, elles m’aient été fatales. J’ai fait battre tous mes amis, et il n’en est résulté que d’excellents déjeuners. C’est comme reporter du duel que je leur en veux.

Nous sommes quelques-uns, dans les journaux, qui, dés qu’une affaire d’honneur est dans l’air, devenons tout à coup les gens les plus malheureux du monde. Songez que la rencontre ne saurait avoir lieu sans nous, et que, bien souvent, on ne nous prévient ni de l’heure ni du lieu. Tous les gend’honneur ne sont pas aussi délicats que MM. Pini et Casella, par exemple. Quand ils se battent, ceux-là, on le sait.

Mais il en est d’autres qui ont la rage de se couper la gorge entre eux et qui font tout au monde pour tromper notre habileté professionnelle. Nous n’osons plus dormir, à cause de l’heure matinale à laquelle certains ont pris la mauvaise habitude de se battre ; et, quand nous avons enfin deviné l’heure, il n’est point de méchants tours qu’ils ne nous jouent pour nous cacher le lieu : les landaus partent dans des directions inattendues et à une allure difficile à suivre. Mais on ne nous prend point sans vert, et nous aussi, pour ce jour-là, nous avons de bons chevaux. Parfois, dans un coin de banlieue, d’honnêtes maraîchers assistent, sur le bord de la route, avec une stupéfaction nullement déguisés, à une course de landaus qui ne saurait manquer d’originalité. Quelquefois les voitures s’arrêtent à un carrefour. Un paysan passe. On l’interroge, et les voitures repartent, par des chemins divers, comme des petites folles.

C’est plus facile de retrouver deux landaus dans la campagne que deux adversaires, quatre témoins et deux médecins dans Paris. Le duel Picquart-Henry, par exemple, nous a donné un mal incroyable. Je reverrai toujours la tourmente de neige, les rafales de ce triste matin d’hiver, tout le décor lamentable dans lequel nous apparut le quartier de l’École militaire.

Notre fiacre trottait de manège en manège sans découvrir celui que nous cherchions. Nous étions quatre, empilés dans la guimbarde, quatre qui, je puis bien le dire, sommes presque l’honneur du reportage d’« honneur » : Maurice Leudet, Robert Charvay, Émile André et moi. Émile André surnommé la « Terreur de la rue des Martyrs », et dont la vie tout entière est consacrée à enseigner à ses concitoyens l’art difficile mais dangereux « de se défendre dans la rue », Émile André, dis-je, avait à la hâte, acheté une soupe brûlante, avec sa soupière et sa cuillère. Il dévorait sa soupe entre deux cahots et, n’ayant pas voulu, par la suite, lâcher sa soupière, il manqua le duel ; car il ne put monter à l’échelle que j’avais appliquée contre la vraie lucarne du vrai manège, quand nous l’eûmes enfin découvert. Par cette lucarne, je pouvais assister au duel comme si je l’avais fait. C’était vraiment une invention admirable et dont j’avais le droit de me féliciter, car personne ne vit rien, personne, excepté moi, bien entendu. Mon Dieu ! ce qu’ils en inventèrent des échelles et des petites lucarnes, ce jour-là ! Chaque journal avait son échelle. Or il n’y avait qu’une échelle, la mienne. Je ne leur en veux pas.

La peste soit des propriétés privées dans lesquelles on se bat quelquefois. Un propriétaire tout à fait dans le mouvement est celui d’Aurélien Scholl. Comme MM. Drumont et Vonoven s’alignaient déjà dans son petit jardin de la rue de Clichy, le concierge survint, déclarant que le propriétaire donnerait congé à Scholl si ces messieurs ne s’allaient faire tuer en public. Ils s’en furent à la Grande-Jatte.

La Grande-Jatte, la Tour-de-Villebon, Saint-Ouen, Levallois-Perret, voilà des endroits très bien, d’où l’on peut tout voir. On n’est pas dans la nécessité ensuite d’affirmer qu’on s’est déguisé en garde-chasse ou en ramoneur pour raconter de visu un spectacle dont vous fûtes religieusement exclu.

Ce spectacle est toujours fort curieux. Comme le drame romantique, le duel présente un mélange de comédie et de tragédie dans lequel des reporters trouvent toujours à glaner. Nous avons vu des choses bien tragiques à la Grande-Jatte. Tout le monde les connaît. Dans le genre comique, je veux me rappeler la vision inoubliable de M. Delcassé faisant du trapèze dans une « pause ». Ses témoins durent aller le décrocher pour que l’on continuât la partie. Il aimait ainsi à charmer, par des plaisirs champêtres, les minutes qui séparaient les reprises.

Quant à la Tour-de-Villebon, c’est le paradis pour les reporters du duel. On entre dans cette tour comme dans un moulin. On l’a bien vu, lors du duel Casella-Thomeguex, où nous fûmes trois cents. Sur les pelouses, la maison avait disposé des tables, des guéridons, des chaises : un café en plein air. Chacun fit apporter des bocks. Ce café était séparé par l’allée du milieu, l’arène où avait lieu le combat. C’était bien mieux qu’au duel Pini, où il y avait cependant un cinématographe. On consomma beaucoup, car il y eut de grandes discussions autour des blessures. Enfin, tout se passa très bien et tout le monde s’en alla content. Les trois cents gend’honneur remontèrent dans leurs voitures, et il y en avait !… Ah ! cette dégringolade de fiacres dans Meudon ! Toute la ville était aux fenêtres. Les femmes agitaient leurs mouchoirs. Les chiens aboyaient.

Si le reportage d’honneur a de fichus quarts d’heure, il a aussi de bons moments.