100 percent.svg

Sur mon chemin/Livre IV/Article 9

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Ernest Flammarion (p. 298-303).

L’ÊTRE OU NE PAS L’ÊTRE ?


Chose incroyable, il y en a qui ne veulent point l’être. Mais ceux-là l’ont été sans doute et peuvent se payer, le luxe d’attendre une occasion plus propice, un héritage ministériel moins grevé de responsabilités à encourir, une heure politique moins troublée. Moi, j’en connais beaucoup qui ne l’ont pas été et qui ne reculeraient en aucune façon, je vous le promets, devant ces responsabilités-là. J’aime cette attitude héroïque où se mêlent, en une étroite union, l’amour du portefeuille et l’amour du pays. Certes ! il y a des moments difficiles pour un ministre. Mais l’être ! Et ne pas l’être ! Et pouvoir l’être ! Ah ! joie, tristesse, délire, tumulte de l’âme, attente cruelle, doux espoir, quasi-certitude, tuyau crevé, chute profonde, torture suprême des crises ministérielles, supplice divin, digne des Cycles du Dante, celui de l’Envie !

— À quoi cela tient-il d’être ministre ? À quoi cela ne tient-il pas ? Vous me direz que cela tient d’abord au talent qu’on a ? Sans doute. À l’étude approfondie des questions sociales ? Je le veux bien. À une science acquise des manœuvres parlementaires ? Je n’en disconviens pas. Au caractère que l’on a su montrer dans certaines minutes décisives ? C’est possible. Et à un ensemble de qualités morales, domestiques et publiques, qui tout que si on ne les a pas, on ne saurait tenter, sans outrecuidance, d’entrer dans un cabinet qui veut se faire respecter ? J’avoue que ce sont là choses nécessaires et propres au bien de la nation. Mais cela tient encore à ceci, qui est bien le plus important de tout : la veine.

Mon Dieu, oui ! vous pouvez être le plus ministrable de tous les parlementaires, si vous n’avez pas la veine, vous ne « le » serez jamais ! Ainsi, voici M. Terrier, par exemple, qui fut député d’Eure-et-Loir, après avoir été contrôleur des contributions indirectes, eh bien ! M. Terrier n’aurait jamais été ministre, s’il n’avait eu la veine. Pour lui, la veine consista à habiter rue Richer : ça lui porta bonheur. Le personnage chargé de constituer un cabinet et qui était justement M. Dupuy, je crois, s’était rendu rue Richer, pour demander à M. Guillemet, qui demeurait à côté, de M. Terrier, d’entrer dans sa combinaison. M. Guillemet était à la campagne (il avait la guigne, celui-là). M. Dupuy, désespéré, se souvint à temps qu’il n’avait que deux étages à remonter pour trouver un député qui ne demanderait sans doute pas mieux que de devenir ministre. M. Terrier accepta, fut ministre et mourut. Dreux lui éleva une statue. — Aux grands hommes, la patrie reconnaissante.

Il y en a dont la guigne est persistante, comme celui qui se croyait à peu près sûr d’un portefeuille quasi promis. Le chef de la combinaison se trompa d’étage et chargea la femme du député qui habitait au-dessus, de dire à son mari, absent, qu’il lui offrait le ministère des travaux publics. Il attendrait une réponse dans la soirée. Elle vint, affirmative. Il était trop tard pour détromper ce brave homme qui remplit, du reste, fort honnêtement son rôle. Quant à l’autre, il en fit une maladie.

Les crises ministérielles devant « se dénouer » avec rapidité, il est bien naturel que les futurs chefs de cabinet dont les heures sont déjà comptées subissent ainsi les coups du sort. Ils sont un peu à la merci d’une absence. Aussi, généralement, MM. les députés, qui le savent bien, restent-ils chez eux. À moins qu’ils n’en aient pas, de « chez eux » ; car, il y en a qui n’en ont pas, ou si peu, qu’ils n’osent l’avouer.

M. X…, chargé de former un cabinet, se rend immédiatement au domicile, indiqué sur l’Annuaire, d’un député de la gauche. Il le rencontre chez le concierge, prenant ses lettres, lui fait part de ses intentions et lui demande de monter chez lui.

On ne pouvait décemment traiter les affaires de l’Etat chez la pipelette.

Le député, avec une certaine émotion, lui avoue qu’il a donné une fausse adresse, voulant cacher l’humilité de son home, et qu’il ne vient là que pour chercher son courrier.

— Allons au Coq-d’Or, si tu veux ? fit le député dans la débine, si l’affaire ne réussit pas, tu m’auras toujours offert un bock… Ils allèrent au Coq-d’Or, prirent un bock et l’affaire ne réussit pas.

Autre histoire de ce genre et que je veux raconter dans une phrase. Ce sera l’éternel honneur de la République d’être allée chercher, un jour, pour constituer un ministère, un homme qui dut, pour payer ses fiacres de la journée, emprunter 20 francs à un ami. Il est mort pauvre.

Il en est qui, ayant expérimenté une déveine persistante, ont renoncé à attendre chez eux la fortune qui ne décide point à frapper à leur porte. Ils se font voir. On ne voit même qu’eux. Ils bourdonnent autour des journalistes parlementaires. Ils prennent des airs importants, en rencontrant ces messieurs. Ils les entreprennent dans les coins pour leur accorder quelque confidence où l’on finit par savoir « qu’ils ont décidé de consulter leur groupe ». Ces députés inquiets vous disent encore « qu’ils ont demandé à réfléchir ». À réfléchir à quoi ? Ils ne vous le disent point, mais il faudrait être une fichue bête pour ne point le deviner.

Ce sont les mêmes qui envoient dans les journaux de leur département des dépêches où on leur attribue le portefeuille des travaux publics. Ce sont encore eux que l’on rencontre, à l’heure aiguë de la crise, devant, ou derrière, ou à côté du domicile de celui qui est chargé d’y mettre un terme. Ils ont l’air d’en sortir ou d’y aller. Mais surtout, ils ont l’air « d’en être ». Il en est un qui, à la connaissance de nous tous, n’a pu s’arracher que difficilement aux trottoirs de la rue Mazagran, lors du dernier ministère Brisson. Mais ces gens-là savent ce qu’ils font ; leurs noms se glissent dans les listes qui circulent et leur obstination et leur adresse aboutissent, quelquefois, à ce qu’après avoir eu l’air d’en être, ils en sont pour tout de bon.

Il ne faut jamais désespérer de rien, et c’est bien l’avis de notre homme de la rue de Mazagran, auquel il advint encore la merveilleuse aventure que voici. Je le lâcherai après.

C’était lors de la dernière élection du président du Sénat. M. Loubet venait de passer à l’Élysée. Qui donc allait le remplacer ? MM. Peytral ou Fallières ? Notre aspirant ministre était, à ce moment, dans son département. Il ne pouvait le quitter. Il envoie son fils au Sénat, avec ses instructions. Le fils, encore un gamin, se voit refuser l’entrée des tribunes. Il prie. Il supplie. Peine perdue. On lui demande les raisons de son insistance. On le pousse. Et alors il raconte : « Que papa l’avait chargé de lui expédier immédiatement le résultat du scrutin, parce que, si M. Peytral était élu, il était obligé de quitter le ministère des finances, où M. Krantz, qui était alors aux travaux publics, l’irait remplacer. Et qui est-ce qui remplacerait alors M. Krantz aux travaux publics ? Eh bien ! c’était papa ! »

Mais je m’arrête, il y aurait mille histoires à raconter de cette sorte, se rapportant aux aspirants petits ministres, aux minores, aux ministres bouche-trou, si j’ose m’exprimer ainsi. Mais quoi, on ne saurait être ministre de l’intérieur, du premier coup. Sous-secrétariats d’état, postes et télégraphes, colonies… qu’importe ? L’important est de l’être. Tout est là.