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Tableau de Paris/761

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CHAPITRE DCCLXI.

La nouvelle Muraille.


Linconcevable muraille, de quinze pieds de hauteur, de près de sept lieues de tour, qui bientôt va ceindre Paris en entier, devoit coûter douze millions ; mais comme elle en devoit rapporter deux par chaque année, il est clair que c’étoit une bonne entreprise. Faire payer le peuple pour le faire payer davantage, quoi de plus heureux ? Mais on connoît la manière de calculer des architectes ; & M. Ledoux a démontré à cet égard qu’il méritoit d’être le premier de tous. Il ne tomba jamais dans la tête de M. de Calonne, qui d’ailleurs n’étoit pas vétilleux, que l’architecte de la ferme n’en eût pas saisi l’esprit, & qu’au lieu de zéros de plus, il en eût mis de moins. Il ne faut donc pas être étonné si au lieu de douze millions, ce beau mur fiscal en coûte quarante. On en sera quitte pour reprendre cela, & nous paierons, utiles prisonniers, les œuvres de l’honnête geôlier M. Ledoux.

On fera circuler, à l’abri de ce rempart, des bataillons d’employés. La ferme générale auroit voulu enclorre l’Isle de France. Figurez-vous le bon Henri IV, voyant cette muraille !

Mais ce qui est révoltant pour tous les regards, c’est de voir les antres du fisc métamorphosés en palais à colonnes, qui sont de véritables forteresses. Des figures colossales accompagnent ces monumens. On en voit une du côté de Passy qui tient en main des chaînes, qu’elle offre à ceux qui arrivent ; c’est le génie fiscal personnifié sous ses véritables attributs. Ah ! monsieur Ledoux, vous êtes un terrible architecte !

Il n’y a eu qu’un cri contre cette muraille. Elle s’est achevée paisiblement, & déjà l’on perçoit aux nouvelles portes. L’architecture de ces barrières est carrée, anguleuse ; elle a dans son style quelque chose d’âpre & de menaçant.

Fochen, village célèbre en Chiner a trois lieues de circuit, & un million d’habitans. On l’appelle village, parce qu’il n’est point enfermé de murailles.

On ne pourra point appeller Paris un village ; car la ferme générale, pour augmenter le produit des impositions, a imaginé cette muraille qui doit la ceindre jusque dans la plaine. Ainsi notre finance a déclaré nos boulevards, nos promenades, nos champs, & jusqu’à l’hôpital-général, bourgeois de Paris.

Avec cet argent, & ces pierres qui ont tari les carrières des environs, on auroit déjà bâti les quatre hôpitaux que réclament d’une voix gémissante & à moitié perdue la religion & l’humanité.

Telle de ces forteresses est l’emblême le plus parfait d’un vrai financier. Des pierres brutes en forment la base. Vers le milieu ces pierres prennent un certain poli. Des armes, des soleils, des ornemens recherchés décorent le sommet.

Les planètes, les corps célestes rétrogradent ; l’impôt à Paris avance & ne rétrograde point. La capitale porte la charge & la surcharge de dix rois décédés. Le successeur en profite sans encourir le blâme, & voilà un impôt ineffaçable. On diroit de la loi salique.

Les agens du fisc y portent leur esprit extendeur, & des deniers se métamorphosent en quarts de livres.

Louis XIV, lors du dixième, dit en soupirant : Je n’ai pas le droit de mettre cette imposition. Il disoit aussi en parlant des lettres de cachet : Je ne les établirois pas, mais je les ai trouvées en usage, & je m’en servirai.

La reine mère, pendant sa régence, n’entendant rien aux affaires, fit présent un jour des cinq grosses fermes à sa femme-de-chambre, croyant que ce n’étoit qu’une bagatelle.

Un bourgeois de Paris paie les trois vingtièmes, les quatre sous pour livre, la capitation, l’industrie, le logement des soldats, le rachat des boues & lanternes ; de sorte qu’à bien prendre, il donne au moins, en y comptant les réparations, environ le tiers du revenu de sa maison. Faut-il s’étonner qu’il murmure un peu, & qu’il s’alarme de la moindre augmentation, quand il sait par expérience qu’il y a une force progressive capable de dévorer le tout ?

D’ailleurs, comment ne murmureroit-il pas, en voyant diminuer ses revenus d’un côté, tandis que de l’autre il voit renchérir les denrées ? Vin, sel, bois, chandelle, viande, draps, tout a doublé presque de moitié depuis un petit nombre d’années. Aussi le malheureux ne sait plus sur quoi se rejeter. L’esprit de finance a tout envahi ; il semble que l’esprit économique, qui s’est annoncé comme le sauveur du peuple, n’ait servi qu’à indiquer de nouvelles routes à la rapacité financière. Il viendra un temps où tous ces esprits verront à leur tour que la nécessité a aussi ses barrières & ses murs de bronze, que le maltôtier le plus intrépide ne peut franchir. Tout a ses bornes dans l’univers ; & la finance seule prétendroit qu’il n’en est point pour elle ? Elle aura beau invoquer la déesse du tapis verd & les mânes de l’abbé Terray, chiffrer, calculer, compter les grains de sel que peut manger un homme dans un jour, combien de verres de vin il doit ou ne doit pas boire, peser son industrie, examiner si ce canard étoit barboteur ou aéronaute, libre ou esclave, classer la canaille de nos vins avec le nectar de nos dieux terrestres, faire payer la bure de Surène, de Fontarabie ou de Vaugirard, autant que les brillantes étoffes de Malvoisie, &c. &c. &c. ; un jour la déesse, l’abbé, l’infatigable plume calculante, la balance, la jauge, la rouane, le génie second de la finance, l’avarice & la cupidité, tout cela sera en défaut ; & cet heureux tapis verra tarir la source de ces bénignes influences auxquelles il doit sa verdeur & sa fraîcheur éternelles.

Graces à ce bel esprit financier, on ne pourra bientôt plus payer qu’en or. Déjà il nous est impossible de soutenir la concurrence avec aucune autre nation ; & si Dieu n’y met la main, les Français ne pourront bientôt plus vivre avec les Français.

Quand le commerce gêné n’a point son étendue, il entre, il sort moins de marchandises ; la consommation est foible : le gouvernement gagneroit davantage, en percevant moins. Un enfant fait un bouquet de la fleur de l’arbre, sans s’embarrasser du fruit : voilà l’image de la douane.

La moitié des habitans de la ville est donc forcée au célibat ; la plupart redoute une postérité, dans la crainte de ne la pouvoir nourrir.