Tableau historique et pittoresque de Paris/La Foire Saint-Germain

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LA FOIRE SAINT-GERMAIN.


On arrivoit à cette foire, sur l’emplacement de laquelle vient d’être élevé le marché Saint-Germain[1], en revenant sur ses pas jusqu’à la rue du Brave, où se présentait une de ses entrées ; les autres étoient dans la rue Guisarde et dans les petites rues qui aboutissent aux rues du Four et des Boucheries.

L’abbaye de Saint-Germain jouissoit de temps immémorial du droit de foire ; mais la suite des temps amena de grands changements, soit à l’égard des lieux où se formoit ce rassemblement, soit dans sa durée. Le premier titre cité par Jaillot qui en fasse mention est une charte de Louis-le-Jeune, datée de 1176[2], par laquelle il paroît que l’abbé Hugues et ses religieux lui cèdent la moitié des revenus de cette foire. Toutefois cet acte ne dit point en quel lieu elle se tenoit, ni à quelle occasion cette cession fut faite ; on y lit seulement qu’elle commençoit tous les ans, quinze jours après Pâques, et qu’elle duroit trois semaines. Il paroît probable que ce prince indemnisa l’abbaye en lui permettant d’établir une autre foire, puisqu’on trouve en 1200 que Philippe-Auguste confirma ce droit en reconnoissant qu’il avoit été accordé pour Louis VII[3]. Jaillot pense qu’elle pouvoit bien se tenir près du chemin d’Issy (rue d’Enfer), et cite plusieurs actes à l’appui de cette assertion[4].

Nous avons déjà fait mention de la rixe sanglante qui s’éleva en 1278, près du Pré-aux-Clercs, entre les domestiques de l’abbaye et les écoliers de l’Université[5]. Cette compagnie, qui jouissoit alors d’une autorité sans bornes, la fit valoir à cette occasion avec une violence qu’on a peine à concevoir aujourd’hui, et obtint de Philippe le Hardi un arrêt dont la rigueur est presque sans exemple. Les religieux de Saint-Germain furent condamnés à payer des sommes considérables et à fonder deux chapelles, chacune de 20 livre parisis de rente. Pour racheter cette rente de 40 livres, ils se décidèrent à céder au roi l’autre moitié des droits de leur foire, ce qui est prouvé par les lettres que Matthieu de Vendôme et le seigneur de Nesle firent expédier à ce sujet en 1284[6]. Philippe le Hardi transféra cette foire aux halles, ou pour mieux dire, il la supprima entièrement.

On la voit renaître sous le règne de Louis XI. Les pertes considérables que les religieux de Saint-Germain avoient essuyées sous les règnes désastreux de Charles VI et Charles VII engagèrent Geofroi Floreau, abbé de Saint-Germain, à demander à Louis XI, successeur de ce dernier roi, la permission d’établir dans le faubourg une foire franche, semblable à celle de Saint-Denis. Les lettres-patentes qui la lui accordent, datées du Plessis-lès-Tours en 1482[7], portent que cette foire de voit commencer le 1er octobre et durer huit jours. L’époque et le temps de la durée furent changés plusieurs fois sous les règnes suivants ; enfin sous Louis XIV, qui en confirma le privilége en 1711, l’ouverture en fut fixée définitivement au 3 février. Elle se prolongeoit ordinairement jusqu’à la veille du dimanche des Rameaux.

Le terrain sur lequel on l’avoit établie étoit autrefois renfermé dans les dépendances de l’hôtel de Navarre. En 1398, Charles VI ayant fait don à son oncle, le duc de Berri, des jardins, places et masures qui se trouvoient sur cet emplacement[8], ce prince, pour éteindre une rente dont il étoit redevable aux religieux de Saint-Germain, leur céda, dès l’année suivante, sa nouvelle propriété. Ils la destinèrent aussitôt à leur foire, et, pour en faciliter l’accès, acquirent dans le siècle suivant (en 1489), d’un particulier nommée Étienne Sandrin, un passage qui conduisoit de la grande rue au clos de Navarre[9]. C’est ce passage qu’on a appelé depuis Porte-Greffière et passage de la Treille. Tel est le détail historique des circonstances de cet établissement, vérifié par Jaillot sur les titres originaux, et sur lequel Piganiol s’est considérablement trompé, tant pour les faits que pour les dates.

Dès l’année 1486, les religieux de Saint-Germain avoient fait construire trois cent quarante loges, mais avec si peu de solidité, qu’en 1511 Guillaume Briçonnet, abbé de Saint-Germain, jugea à propos de les faire rebâtir telles qu’on les a vues subsister jusqu’en 1762. Elles furent détruites dans la nuit du 16 au 17 mars de cette année, par un incendie si violent qu’en moins de cinq heures toutes les loges, boutiques, etc., furent totalement consumées. On commença à les reconstruire, dès le mois d’octobre suivant, et avec une telle activité, que la foire y fut tenue comme à l’ordinaire, l’année d’après et sans le moindre retard ; mais il s’en falloit de beaucoup que cette nouvelle foire fût aussi commode que l’ancienne, et bâtie avec la même magnificence[10].

On vendoit dans cette foire toute espèce de marchandises, excepté des livres et des armes. Les marchands du dehors, les ouvriers qui n’étoient pas maîtres, pouvoient y apporter les objets de leur commerce et les produits de leur industrie, sans crainte d’être inquiétés par les jurés de la ville. La richesse et la variété de ces divers étalages y attiroient une affluence prodigieuse de curieux et toutes les classes de la société. Des danseurs de corde, des chanteurs, des comédiens, venoient y établir leurs spectacles ; et l’on a vu que l’un des théâtres les plus renommés de Paris, l’Opéra comique, y avoit pris naissance. On y élevoit des salles de danse ; on y établissoit des jeux de toute espèce ; en un mot, c’étoit une fête contituelle dans laquelle se déployoit sans contrainte la gaieté bruyante et folâtre du peuple parisien[11].

préau de la foire saint-germain.


Cet endroit, dans lequel se tient encore aujourd’hui le marché du faubourg Saint-Germain, étoit autrefois plus vaste qu’il n’est aujourd’hui : on y vendoit alors des bestiaux, ainsi que dans l’espace compris entre les rues de Tournon et Garancière. Ce dernier emplacement s’appeloit le Pré-Crotté ou le Champ de la Foire. Quant au Préau, son nom lui venoit du terrain même sur lequel il avoit été formé. En 1500, ce terrain étoit couvert d’herbes, et fut affermé à un particulier[12]. En 1608, on en retrancha un espace de cent cinquante-trois toises, lequel fut cédé au sieur La Fosse, secrétaire du prince de Conti, « à la charge d’y faire bâtir des boutiques, de laisser un passage libre pour la foire, et de conserver la petite maison au bout, pour servir d’audience. » C’est de cette maison que le passage de la Treille avoit reçu le nom de Porte-Greffière. Toutefois cette cession ne fut faite que pour vingt-neuf ans, après lequel temps tout cet espace devoit rentrer dans la propriété de l’abbé de Saint-Germain. C’est le passage qui avoit son entrée par la rue des Boucheries et qui conduisoit au Préau.

Quant au marché, il fut construit, en 1726, par ordre et aux dépens du cardinal de Bissi, alors abbé de Saint-Germain. Sur l’emplacement qu’il occupoit et où s’élève le marché neuf, avoient autrefois été les Halles de l’abbaye et successivement les jardins de l’hôtel de Navarre et le Préau dont nous venons de parler. Le cardinal en prit une partie qu’il fit environner de murs. Il fit en même temps construire les maisons qui formoient les rues de Bissi et les deux Halles, sous lesquelles, avant la révolution, il se tenoit, deux fois la semaine, un marché au pain très considérable.


  1. Voyez l’article Monuments nouveaux.
  2. Arch. de Saint-Germain, A. 4, 1, 1.
  3. Histoire de l’abbaye Saint-Germain, p. 109.
  4. Quartier du Luxembourg, p. 12.
  5. Voyez tome ier, 2e partie, p. 718.
  6. Arch. de Saint-Germain, A. 4, 1, 3.
  7. Arch. de Saint-Germain, A. 4, 1, 6.
  8. Ibid., A. 4, 1, 4.
  9. Ibid., A. 4, 1, 5.
  10. Cette ancienne foire étoit alors admirée comme un des morceaux de charpente les plus hardis qu’il fût possible d’imaginer. Elle se composoit d’un seul bâtiment divisé en deux halles contiguës, qui, chacune, avoient cent trente pas de long sur cent de large. Neuf rues tirées au cordeau, et qui se coupoient à angles droits, les partageoient en vingt-quatre parties*. Chaque loge étoit composée d’une boutique au rez-de-chaussée et d’une chambre au dessus. Quelques-unes étoient accompagnées de cours, où il y avoit des puits pour éteindre le feu en cas d’accident, précaution que la violence du vent rendit inutile dans cette nuit désastreuse. Au bout de l’une des halles on avoit pratiqué une chapelle, dans laquelle on disoit la messe tous les jours pendant la durée de la foire.
  11. Indépendamment des foires Saint-Laurent et Saint-Germain, la ville de Paris avoit encore plusieurs autres foires, qui se tenoient en divers lieux et à des époques différentes.

    La foire des Jambons ou du parvis Notre-Dame. Cette foire, qui appartenoit à l’archevêque et au chapitre de la cathédrale, ne durait qu’un jour, et se tenoit le mardi-saint.

    La foire du Temple. Elle appartenoit au grand-prieur de France, et s’ouvroit dans l’enclos du Temple le jour de saint Simon et saint Jude. On y vendoit principalement de la mercerie, des manchons, des fourrures, beaucoup de néfles, etc., etc.

    La foire Saint-Ovide. Établie d’abord sur la place Vendôme, elle fut transférée, en 1771, sur la place Louis XV. Toutes les boutiques, disposées sur un plan circulaire, y étoient accompagnées d’une galerie qui tournoit autour, et sous laquelle on se promenoit à l’abri. Elle duroit un mois entier, et attiroit un grand concours de monde, tant par le nombre et la variété de ses boutiques que par les spectacles forains qui venoient de toutes parts s’y établir.

    La foire Saint-Clair. Elle se tenoit, le jour de la fête de ce saint, devant l’abbaye Saint-Victor, et duroit huit jours. Les marchands y occupoient la rue Saint-Victor jusqu’au jardin des Plantes, celle des Fossés et toute la place de la Pitié.

    Du reste, il se tenoit une foire devant chaque église, le jour de la fête de son patron, laquelle duroit plus ou moins long-temps, comme la foire des Prémontrés de la Croix-Rouge, etc.

  12. Arch. de Saint-Germain, A. 4, 2, 2.
*. Ces rues étoient distinguées par les noms des divers marchands qui y étaloient, tels que ceux de rue aux Orfèvres, aux Merciers, aux Drapiers, aux Peintres, aux Tabletiers, aux Fayenciers, aux Lingères, etc.