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Tablettes d’un mobile/23

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LE DRAME
DE
LA RUE DES ROSIERS.

Mars 1871.



Dans une rue étroite et tranquille, où l’on voit
Le soleil du printemps, tombant du haut d’un toit,
Se jouer sur le sol en lumineuses gerbes,
Dort un petit jardin peu cultivé, plein d’herbes,
Mais gai, frais, solitaire et fait pour y rêver.

Quelques arbres fruitiers, cherchant à s’élever
Le long d’un mur orné de feuillage vert-tendre ;
Des zigzags de gazon qui pousse et semble attendre
Les baisers du soleil ; cinq ou six pots de fleurs ;
Une maison très-simple, aux joyeuses couleurs,
Aux rideaux de percale, aux persiennes voyantes,
Où montent en festons quelques plantes grimpantes ;
Un banc où le poëte aimerait à s’asseoir :
C’est tout. — Ici le sang aura coulé ce soir.

Que veut donc cette foule ardente, furieuse,
Traînant, poussant, portant, comme une mer houleuse,
Deux hommes, menacés par cent poings frémissants :
Un vieillard, — un soldat ? Des cris assourdissants
Partent de tous côtés, se croisent sur leurs têtes,
Qu’ombrage un triple rang de sombres baïonnettes.
« À mort ! à mort ! dit-on. — Il fait tirer sur nous !
« Plus de traîtres ! — Vengeance ! » Et, comme le remous
Du flot qui sur le roc en déferlant se rue,
La foule en grossissant escalade la rue.
Voyez, ils sont entrés. Porte, escalier, cloison,

Tout est rompu : le peuple envahit la maison,
Se hisse sur les murs et veut voir. — Quoi ? — Sans doute,
Juger les deux captifs : il faut qu’on les écoute ;
Avant de les punir, qu’on connaisse leur tort…
Non ! ce n’est pas cela qu’ils veulent : c’est leur mort !
Leur mort ! — Les loups-cerviers jugent-ils leurs victimes ?
Leur mort ! — Les assassins s’arrêtent-ils aux crimes ?
Leur mort ! — Car la terreur va toujours grandissant :
Après le vol, le meurtre ; après le vin, le sang !

Ils sont là tous les deux, froids, calmes, tête nue ;
Ils attendent, fixant cette immonde cohue
D’un œil tranquille et sûr, qui connaît le danger.
Hélas ! ils savent bien qu’on ne peut les juger,
Et, les jugerait-on, que leur mort est certaine.
D’ailleurs ils sont soldats et leur âme est sereine :
L’un faisait son devoir quand on vint le saisir ;
L’autre l’a toujours fait : tous deux peuvent mourir.

Cependant les bandits, dans leur féroce joie,
Trouvent qu’on est bien long à leur livrer leur proie.

Le spectacle est tout prêt ; on le leur a promis ;
Qu’on se hâte, ou sinon !…

Qu’on se hâte, ou sinon !…Enfin on les a mis,
Jetés plutôt, au fond du jardin, côte à côte,
Sans chaînes, sans bandeaux, la tête libre et haute,
Debout contre le mur, à dix pas des bourreaux.
On charge les fusils.

On charge les fusils.Qu’ils sont grands, qu’ils sont beaux,
Calmes, froids, au milieu de ces hommes farouches !
Pas un cri de terreur ne sortit de leur bouche ;
Pas une larme encor ne sortit de leurs yeux.
« En joue ! » a dit quelqu’un. — À ce mot, le moins vieux
Des deux martyrs, sentant qu’on va lui prendre l’âme,
Fait un pas : « Arrêtez, leur dit-il, j’ai ma femme,
J’ai cinq enfants ! Pitié ! »

J’ai cinq enfants ! Pitié ! »Ces douloureux accents
Émeuvent quelques cœurs : des fusils menaçants
Se relèvent… Mais quoi ! Le peuple veut sa fête ;

Il lui faut ces deux morts pour qu’elle soit complète.
Ils tomberont tous deux.

Ils tomberont tous deux.« Feu ! » dit la même voix.
Quinze coups de fusil éclatent à la fois.

Le plus jeune est tombé. Quant au vieillard, tranquille,
Calme, les bras croisés, sur cette foule vile
Il jette un long regard de honte et de dégoût.
Deux coups partent encore : il est toujours debout.
Un long filet de sang souille sa barbe blanche ;
Sa main gauche s’abaisse et vient presser sa hanche
Juste au-dessous du cœur ; puis, de son autre main
Menaçant les bourreaux : « Lâches ! » dit-il.

Menaçant les bourreaux : « Lâches ! » dit-il.Soudain,
Sur un ordre nouveau, qu’on donne avec colère,
Le martyr tend les bras, trébuche et roule à terre.
Le spectacle est fini : qu’on change le décor !
Assassins, grisez-vous : le sang est chaud encor !