Tandis que la terre tourne/Le caveau

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Tandis que la terre tourneMercure de France (p. 108-110).


LE CAVEAU


Parfois, d’un pas qui s’est détourné de la terre,
Je descends au caveau environné de lierre
Dans mon âme où s’étend le chemin du passé ;
Je retrouve, à côté des pleurs que j’ai versés,
Les pâles souvenirs dont le ruban s’efface,
Ces jouets éclopés, cette petite glace
Où mon fantôme en natte est encor contenu ;
J’égrène le collier de cabochons grenus
Dont j’entourais mon cou de fauvette sans plumes
Et je vois sous un jour qu’un rayon vague allume

Mon enfance défunte ayant autour des doigts
Le chapelet luisant de mes yeux d’autrefois.
Les champs en frais troupeaux groupaient leurs primevères,
Les fenêtres s’ouvraient sur des campagnes claires
Comme de doux tableaux de branches sur du ciel ;
Les abeilles venaient avec un cri de miel
Mettre un baume de rose au plus vif des blessures…
Mon pied a-t-il tenu dans de telles chaussures ?
Je m’étonne d’avoir en mon cœur d’à présent
Conservé ces bouquets fanés, ces souliers blancs,
Comme si ma nature avec le plomb de l’âge
Avait de ses émois banni l’enfantillage ;
Comme si je marchais d’un geste audacieux
Sous les nuages noirs que me versent les cieux,
Moi qui vais au travers des larmoyantes brumes
Le front appesanti d’un chapeau d’amertume.
Coquilles d’escargots où j’entrai si souvent,
Le dos rond, l’œil farouche et la tête en avant,
Voiles où j’ai tremblé tous mes frissons de gêne,
Je vous revêts encore, humble défroque humaine ;
Et, n’est-ce pas surtout pour vos pleurs inconnus,
Subtils déchirements, chagrins mièvres et nus,

Que je chéris d’un cœur si tendre ma misère
Et que pour m’apaiser prenant la voix des mères,
Je me dis à moi-même aux détours douloureux :
« Pauvre petite fille » — en lissant mes cheveux.