Tandis que la terre tourne/Le premier soleil se couche

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LE PREMIER SOLEIL SE COUCHE


Où vont les flots des mers, où vont toutes mes âmes ?
Que ne suis-je restée à l’aube de mon temps
Quand les pigeons soyeux ployaient leurs molles rames,
Au-dessus des maisons, dans un ciel de printemps,
Quand les roses gonflaient la fraîcheur de leurs joues
Pour souffler des parfums aux lézards éblouis
Et que le crépuscule avec un bruit de roues
Entraînait le jour pâle au tombeau de la nuit.

Eh quoi, j’étais l’enfant qui courait dans les pentes
Où les sentiers poussaient des touffes de soleil.
Alors sur les anneaux de mes tresses luisantes
Un rayon de lumière enroulait son sommeil.
Les rêves du matin comme des libellules
Froissaient autour de moi leurs réseaux de clartés ;
Mon désir trépignait dans ses petites mules
Et des vaisseaux chargés d’aurore m’invitaient.
Des amours querelleurs ricanaient dans les vignes,
Pressant la grappe tiède et lourde entre leurs doigts.
J’hésitais à partir sur le dos blanc des cygnes
Ou nichée au creux d’or d’une feuille des bois.
Les papillons disaient : Viens, l’heure est éternelle,
Nous sommes les amants poudrés des Pompadours,
Les mouches de leurs seins s’attachent à notre aile,
Notre aile est un baiser de soie et de velours.

Ah ! mon cœur, souviens-toi ; la montagne était blonde,
Une telle lueur colorée et profonde
Éclairait le gosier des clochetons d’azur
Que mon sang s’arrêtait dans son torrent obscur…

La terre me tendait dans ses doigts de feuillage
Un œuf où l’oiseau bleu duvetait son plumage ;
Le matin titubait de jeunesse à mes pieds
Tandis que le sifflet des merles écoliers
S’élevait, insolent, dans le secret des branches
Et que mon sein blotti sous les dentelles blanches
Était un pigeonneau palpitant dans son nid
Qui va voler et tremble au bord de l’infini.

Ah ! mon cœur, souviens-toi des violettes pâles
Donnant au foin nouveau leur douceur de languir ;
L’herbe pleurait encor ses larmes matinales
Et les criquets heureux commençaient à bondir.
Assise à l’ombre grêle et mauve du genièvre
J’attendais que l’Amour vînt me baiser le cou ;
Il arrivait subtil, musardeur, un peu mièvre…
Et l’argent du ruisseau chantait sur les cailloux.
Ô matins revêtus de moiteurs printanières.
L’arbre ne paraît plus d’aussi verte couleur
Qu’au temps où nous marchions entre les taupinières
Dans un trèfle berçant ses pelotons de fleurs.

Quel charme avaient alors mes frisures châtaines
Que tu les mâchonnais comme on fait d’un rameau ?
L’averse nous tendait l’arc-en-ciel dans ses graines
Et nous restions nichés sous l’amandier déclos.

Ces jours sont abolis. Je suis autre. Ma route
Se rembrunit parfois sous des rayons couchants,
La candeur est blessée et le frisson du doute
Soulève la rumeur de mes arbres penchants.
L’allégresse s’en va. Adieu, jeunes folies,
Roses que j’effeuillais au-dessus du torrent ;
Et vous, rondeau païen de mes mélancolies,
Nymphes qui dévoiliez vos jambes en courant ;
Adieu, chauves-souris qui portiez sur vos ailes
Mon rêve inassouvi, comme un petit dieu mort,
Adieu, blé du soleil, lumières jouvencelles…
Mon passé du matin, je le vois bien, s’endort.
Étendu sur la mousse ainsi qu’un beau jeune homme,
Il sourit vaguement au songe évanoui.
Le prunier va pleurer son odorante gomme,
Les herbes vont monter et s’enlacer sur lui.