Tandis que la terre tourne/On te mit à côté de moi

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ON TE MIT À CÔTÉ DE MOI…


On te mit à côté de moi dans le grand lit,
La veilleuse jetait son rayon affaibli,
La garde s’endormait devant le feu de chêne.
Entre mon être et toi tremblait encor la chaîne
De notre intimité farouche des longs mois ;
Je te sentais encor bouger du pied en moi
Et je craignais de voir cette petite chose
Dont le souffle était bas comme un soupir de rose.
Mais l’instinct fut plus fort que le rêve. Je vis
Ta forme de momie-enfant au creux du lit.

Tes yeux de couleur trouble étaient dans la pénombre
Grands ouverts, tes deux yeux encor pleins de mon ombre.
Ton air était sévère et triste. Suivais-tu
Dans l’espace l’essor de ton destin têtu ?
Peut-être ton esprit tâtonnant sur la vie
Voulait-il retrouver mon étreinte ravie ;
Peut-être éprouvais-tu dans ce premier éveil
L’étonnement d’un dieu qui sort de son sommeil,
Ou bien simple animal éclos pour l’aventure
Contemplais-tu l’orgueil muet de la nature.
Si frêle, si menu, tout l’humain rabougri
Se ridait sur ta face où songeaient tes yeux gris ;
Ta bouche avait ces plis amers d’expérience
Et ce dédain railleur qu’offre la connaissance.
Petit vieux insensible au feu de mon regard,
Tu ressemblais à ceux qui sentent le départ
Très proche, ceux qui vont penchés et solitaires
Avec l’air de rentrer déjà dans le mystère.
Je te voyais sorti de l’antre nébuleux
Et pour toi j’avais froid, ô mon secret frileux,
Toi sur qui mes regards intérieurs pleurèrent,
Toi qui courbais mon ciel sur ta petite sphère ;

Les bras évanouis, qui t’avaient caressé
Dans mon sein, renaissaient en moi pour t’enlacer,
Puis ces bras lentement dans l’ombre retombèrent
Sentant que tu venais d’éclore pour la terre.