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Tartuffe ou l’Imposteur/Édition Louandre, 1910/Acte IV

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Molière
Tartuffe ou l’Imposteur/Édition Louandre, 1910
Tartuffe ou l’Imposteur
Acte IV
, Texte établi par Charles LouandreCharpentier2 (p. 424-437).

ACTE IV


Scène 1

Cléante, Tartuffe



Cléante
1185Oui, tout le monde en parle, et vous m’en pouvez croire,

L’éclat que fait ce bruit n’est point à votre gloire ;
Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos,
Pour vous en dire net ma pensée en deux mots.
Je n’examine point à fond ce qu’on expose ;
1190Je passe là-dessus, et prends au pis la chose.
Supposons que Damis n’en ait pas bien usé,
Et que ce soit à tort qu’on vous ait accusé :
N’est-il pas d’un chrétien de pardonner l’offense,
Et d’éteindre en son cœur tout désir de vengeance ?
1195Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé,
Que du logis d’un père un fils soit exilé ?
Je vous le dis encore, et parle avec franchise,
Il n’est petit, ni grand, qui ne s’en scandalise ;
Et si vous m’en croyez, vous pacifierez tout,
1200Et ne pousserez point les affaires à bout.
Sacrifiez à Dieu toute votre colère,
Et remettez le fils en grâce avec le père.


Tartuffe
Hélas ! je le voudrais, quant à moi, de bon cœur ;

Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur ;
1205Je lui pardonne tout ; de rien je ne le blâme,
Et voudrais le servir du meilleur de mon âme :
Mais l’intérêt du ciel n’y saurait consentir ;
Et, s’il rentre céans, c’est à moi d’en sortir.
Après son action, qui n’eut jamais d’égale,

1210Le commerce entre nous porterait du scandale :
Dieu sait ce que d’abord tout le monde en croirait ;
À pure politique on me l’imputerait :
Et l’on dirait partout que, me sentant coupable,
Je feins, pour qui m’accuse, un zèle charitable ;
1215Que mon cœur l’appréhende, et veut le ménager
Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.


Cléante
Vous nous payez ici d’excuses colorées ;

Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées.
Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous ?
1220Pour punir le coupable, a-t-il besoin de nous ?
Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances,
Ne songez qu’au pardon qu’il prescrit des offenses,
Et ne regardez point aux jugements humains,
Quand vous suivez du ciel les ordres souverains.
1225Quoi ! le faible intérêt de ce qu’on pourra croire
D’une bonne action empêchera la gloire ?
Non, non ; faisons toujours ce que le ciel prescrit,
Et d’aucun autre soin ne nous brouillons l’esprit.


Tartuffe
Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne ;

1230Et c’est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne :
Mais, après le scandale et l’affront d’aujourd’hui,
Le ciel n’ordonne pas que je vive avec lui.


Cléante
Et vous ordonne-t-il, monsieur, d’ouvrir l’oreille

À ce qu’un pur caprice à son père conseille ?
1235Et d’accepter le don qui vous est fait d’un bien
Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ?


Tartuffe
Ceux qui me connaîtront n’auront pas la pensée

Que ce soit un effet d’une âme intéressée.
Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d’appas,
1240De leur éclat trompeur je ne m’éblouis pas :
Et si je me résous à recevoir du père
Cette donation qu’il a voulu me faire,
Ce n’est, à dire vrai, que parce que je crains
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains ;
1245Qu’il ne trouve des gens qui, l’ayant en partage,
En fassent dans le monde un criminel usage,

Et ne s’en servent pas, ainsi que j’ai dessein,
Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.


Cléante
Hé ! monsieur, n’ayez point ces délicates craintes,

1250Qui d’un juste héritier peuvent causer les plaintes.
Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,
Qu’il soit, à ses périls, possesseur de son bien ;
Et songez qu’il vaut mieux encor qu’il en mésuse,
Que si de l’en frustrer il faut qu’on vous accuse.
1255J’admire seulement que, sans confusion,
Vous en ayez souffert la proposition.
Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime
Qui montre à dépouiller l’héritier légitime ?
Et, s’il faut que le ciel dans votre cœur ait mis
1260Un invincible obstacle à vivre avec Damis,
Ne vaudrait-il pas mieux qu’en personne discrète
Vous fissiez de céans une honnête retraite,
Que de souffrir ainsi, contre toute raison,
Qu’on en chasse pour vous le fils de la maison ?
1265Croyez-moi, c’est donner de votre prud’hommie,
Monsieur…


Tartuffe
Monsieur… Il est, monsieur, trois heures et demie :

Certain devoir pieux me demande là-haut,
Et vous m’excuserez de vous quitter si tôt[1].


Cléante, seul.
Ah !



Scène 2

Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.



Dorine
Ah ! De grâce, avec nous employez-vous pour elle,

1270Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle ;
Et l’accord que son père a conclu pour ce soir
La fait, à tous moments, entrer en désespoir.
Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,
Et tâchons d’ébranler, de force ou d’industrie,
1275Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.



Scène 3

Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.



Orgon
Ah ! je me réjouis de vous voir assemblés.

(À Mariane.)
Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,
Et vous savez déjà ce que cela veut dire.


Mariane, aux genoux d’Orgon.
Mon père, au nom du ciel, qui connaît ma douleur,

1280Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur,
Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
Et dispensez mes vœux de cette obéissance.
Ne me réduisez point, par cette dure loi,
Jusqu’à me plaindre au ciel de ce que je vous doi ;
1285Et cette vie, hélas ! que vous m’avez donnée,
Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
Si, contre un doux espoir que j’avais pu former,
Vous me défendez d’être à ce que j’ose aimer,
Au moins, par vos bontés, qu’à vos genoux j’implore,
1290Sauvez-moi du tourment d’être à ce que j’abhorre ;
Et ne me portez point à quelque désespoir,
En vous servant sur moi de tout votre pouvoir


Orgon, se sentant attendrir.
Allons, ferme, mon cœur ! point de faiblesse humaine !



Mariane
Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ;

1295Faites-les éclater, donnez-lui votre bien,
Et, si ce n’est assez, joignez-y tout le mien ;
J’y consens de bon cœur, et je vous l’abandonne :
Mais, au moins, n’allez pas jusques à ma personne ;
Et souffrez qu’un couvent, dans les austérités,
1300Use les tristes jours que le ciel m’a comptés.


Orgon
Ah ! voilà justement de mes religieuses,

Lorsqu’un père combat leurs[2] flammes amoureuses !
Debout. Plus votre cœur répugne à l’accepter,
Plus ce sera pour vous matière à mériter.
1305Mortifiez vos sens avec ce mariage,
Et ne me rompez pas la tête davantage.



Dorine
Mais quoi !…



Orgon
Mais quoi !… Taisez-vous, vous. Parlez à votre écot[3] ;

Je vous défends, tout net, d’oser dire un seul mot.


Cléante
Si par quelque conseil vous souffrez qu’on réponde…



Orgon
1310Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde ;

Ils sont bien raisonnés, et j’en fais un grand cas :
Mais vous trouverez bon que je n’en use pas.


Elmire, à son mari.
À voir ce que je vois, je ne sais plus que dire ;

Et votre aveuglement fait que je vous admire.
1315C’est être bien coiffé, bien prévenu de lui,
Que de nous démentir sur le fait d’aujourd’hui !


Orgon
Je suis votre valet, et crois les apparences.

Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances ;
Et vous avez eu peur de le désavouer
1320Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue ;
Et vous auriez paru d’autre manière émue.


Elmire
Est-ce qu’au simple aveu d’un amoureux transport,

Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
1325Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche
Que le feu dans les yeux, et l’injure à la bouche ?
Pour moi, de tels propos je me ris simplement ;
Et l’éclat, là-dessus, ne me plaît nullement.
J’aime qu’avec douceur nous nous montrions sages ;
1330Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
Dont l’honneur est armé de griffes et de dents,
Et veut au moindre mot dévisager les gens.
Me préserve le ciel d’une telle sagesse !
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
1335Et crois que d’un refus la discrète froideur
N’en est pas moins puissante à rebuter un cœur.



Orgon
Enfin je sais l’affaire, et ne prends point le change.



Elmire
J’admire, encore un coup, cette faiblesse étrange :

Mais que me répondrait votre incrédulité,
1340Si je vous faisais voir qu’on vous dit vérité ?


Orgon
Voir ?



Elmire
Voir ? Oui.



Orgon
Voir ? Oui Chansons.



Elmire
Voir ? Oui Chansons. Mais quoi ! si je trouvais manière

De vous le faire voir avec pleine lumière ?…


Orgon
Contes en l’air.



Elmire
Contes en l’air. Quel homme ! Au moins, répondez-moi.

Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ;
1345Mais supposons ici que, d’un lieu qu’on peut prendre,
On vous fît clairement tout voir et tout entendre :
Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?


Orgon
En ce cas, je dirais que… Je ne dirais rien,

Car cela ne se peut.


Elmire
Car cela ne se peut. L’erreur trop longtemps dure,

1350Et c’est trop condamner ma bouche d’imposture.
Il faut que, par plaisir, et sans aller plus loin,
De tout ce qu’on vous dit je vous fasse témoin.


Orgon
Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,

Et comment vous pourrez remplir cette promesse.


Elmire, à Dorine.
1355Faites-le-moi venir.



Dorine, à Elmire.
Faites-le-moi venir. Son esprit est rusé,

Et peut-être à surprendre il sera malaisé.


Elmire, à Dorine.
Non ; on est aisément dupé par ce qu’on aime,

Et l’amour-propre engage à se tromper soi-même.
Faites-le-moi descendre.
Faites-le-moi descendre. (À Cléante et à Mariane.)
Faites-le-moi descendre. Et vous, retirez-vous.



Scène 4

Elmire, Orgon.



Elmire
1360Approchons cette table, et vous mettez dessous.



Orgon
Comment !



Elmire
Comment ! Vous bien cacher est un point nécessaire.



Orgon
Pourquoi sous cette table ?



Elmire
Pourquoi sous cette table ? Ah ! mon Dieu ! laissez faire ;

J’ai mon dessein en tête, et vous en jugerez.
Mettez-vous là, vous dis-je ; et, quand vous y serez,
1365Gardez qu’on ne vous voie et qu’on ne vous entende.


Orgon
Je confesse qu’ici ma complaisance est grande :

Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.


Elmire
Vous n’aurez, que je crois, rien à me repartir.

(À son mari, qui est sous la table.)
Au moins, je vais toucher une étrange matière :
1370Ne vous scandalisez en aucune manière.
Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis ;
Et c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.
Je vais par des douceurs, puisque j’y suis réduite,
Faire poser le masque à cette âme hypocrite,
1375Flatter de son amour les désirs effrontés,
Et donner un champ libre à ses témérités.
Comme c’est pour vous seul, et pour mieux le confondre,
Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre,
J’aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez,
1380Et les choses n’iront que jusqu’où vous voudrez.
C’est à vous d’arrêter son ardeur insensée,
Quand vous croirez l’affaire assez avant poussée ;
D’épargner votre femme, et de ne m’exposer
Qu’à ce qu’il vous faudra pour vous désabuser,

1385Ce sont vos intérêts, vous en serez le maître ;
Et… L’on vient. Tenez-vous, et gardez de paraître.



Scène 5

Tartuffe, Elmire ; Orgon, sous la table.



Tartuffe
On m’a dit qu’en ce lieu vous me vouliez parler.



Elmire
Oui, l’on a des secrets à vous y révéler.

Mais tirez cette porte avant qu’on vous les dise ;
1390Et regardez partout de crainte de surprise.
(Tartuffe va fermer la porte, et revient.)
Une affaire pareille à celle de tantôt
N’est pas assurément ici ce qu’il nous faut :
Jamais il ne s’est vu de surprise de même.
Damis m’a fait pour vous une frayeur extrême ;
1395Et vous avez bien vu que j’ai fait mes efforts
Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
Mon trouble, il est bien vrai, m’a si fort possédée,
Que de le démentir je n’ai point eu l’idée :
Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été,
1400Et les choses en sont dans plus de sûreté.
L’estime où l’on vous tient a dissipé l’orage,
Et mon mari de vous ne peut prendre d’ombrage.
Pour mieux braver l’éclat des mauvais jugements,
Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ;
1405Et c’est par où je puis, sans peur d’être blâmée,
Me trouver ici seule avec vous enfermée,
Et ce qui m’autorise à vous ouvrir un cœur
Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.


Tartuffe
Ce langage à comprendre est assez difficile,

1410Madame ; et vous parliez tantôt d’un autre style.


Elmire
Ah ! si d’un tel refus vous êtes en courroux,

Que le cœur d’une femme est mal connu de vous !
Et que vous savez peu ce qu’il veut faire entendre
Lorsque si faiblement on le voit se défendre !
1415Toujours notre pudeur combat, dans ces moments,
Ce qu’on peut nous donner de tendres sentiments.
Quelque raison qu’on trouve à l’amour qui nous dompte,

On trouve à l’avouer toujours un peu de honte.
On s’en défend d’abord : mais de l’air qu’on s’y prend,
1420On fait connaître assez que notre cœur se rend ;
Qu’à nos vœux, par honneur, notre bouche s’oppose,
Et que de tels refus promettent toute chose.
C’est vous faire, sans doute, un assez libre aveu,
Et sur notre pudeur me ménager bien peu.
1425Mais, puisque la parole enfin en est lâchée,
À retenir Damis me serais-je attachée,
Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur
Écouté tout au long l’offre de votre cœur,
Aurais-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire,
1430Si l’offre de ce cœur n’eût eu de quoi me plaire ?
Et, lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer
À refuser l’hymen qu’on venait d’annoncer,
Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
Que l’intérêt qu’en vous on s’avise de prendre,
1435Et l’ennui qu’on aurait que ce nœud qu’on résout
Vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout ?


Tartuffe
C’est sans doute, madame, une douceur extrême

Que d’entendre ces mots d’une bouche qu’on aime ;
Leur miel, dans tous mes sens, fait couler à longs traits
1440Une suavité qu’on ne goûta jamais.
Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,
Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ;
Mais ce cœur vous demande ici la liberté
D’oser douter un peu de sa félicité.
1445Je puis croire ces mots un artifice honnête
Pour m’obliger à rompre un hymen qui s’apprête ;
Et, s’il faut librement m’expliquer avec vous,
Je ne me fierai point à des propos si doux,
Qu’un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,
1450Ne vienne m’assurer tout ce qu’ils m’ont pu dire,
Et planter dans mon âme une constante foi
Des charmantes bontés que vous avez pour moi.


Elmire, après avoir toussé pour avertir son mari.
Quoi ! vous voulez aller avec cette vitesse,

Et d’un cœur tout d’abord épuiser la tendresse ?
1455On se tue à vous faire un aveu des plus doux.
Cependant ce n’est pas encore assez pour vous ;

Et l’on ne peut aller jusqu’à vous satisfaire
Qu’aux dernières faveurs on ne pousse l’affaire ?


Tartuffe
Moins on mérite un bien, moins on l’ose espérer.

1460Nos vœux sur des discours ont peine à s’assurer.
On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire,
Et l’on veut en jouir avant que de le croire.
Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
Je doute du bonheur de mes témérités ;
1465Et je ne croirai rien, que vous n’ayez, madame,
Par des réalités su convaincre ma flamme.


Elmire
Mon Dieu ! que votre amour en vrai tyran agit !

Et qu’en un trouble étrange il me jette l’esprit !
Que sur les cœurs il prend un furieux empire !
1470Et qu’avec violence il veut ce qu’il désire !
Quoi ! de votre poursuite on ne peut se parer,
Et vous ne donnez pas le temps de respirer ?
Sied-il bien de tenir une rigueur si grande ?
De vouloir sans quartier les choses qu’on demande,
1475Et d’abuser ainsi, par vos efforts pressants[4],
Du faible que pour vous vous voyez qu’ont les gens ?


Tartuffe
Mais, si d’un œil bénin vous voyez mes hommages,

Pourquoi m’en refuser d’assurés témoignages ?


Elmire
Mais comment consentir à ce que vous voulez,

1480Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ?


Tartuffe
Si ce n’est que le ciel qu’à mes vœux on oppose,

Lever un tel obstacle est à moi peu de chose ;
Et cela ne doit pas retenir votre cœur.


Elmire
Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur !



Tartuffe
1485Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,

Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.
Le ciel défend, de vrai, certains contentements ;
Mais on trouve avec lui des accommodements[5].

Selon divers besoins, il est une science
1490D’étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l’action
Avec la pureté de notre intention[6].
De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire.
1495Contentez mon désir, et n’ayez point d’effroi ;
Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
(Elmire tousse plus fort.)
Vous toussez fort, madame.


Elmire
Vous toussez fort, madame. Oui, je suis au supplice.



Tartuffe
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?



Elmire
C’est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien

1500Que tous les jus du monde ici ne feront rien.


Tartuffe
Cela, certe, est fâcheux.



Elmire

Cela certes est fâcheux. Oui, plus qu’on ne peut dire.


Tartuffe
Enfin votre scrupule est facile à détruire.

Vous êtes assurée ici d’un plein secret,
Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait.

1505Le scandale du monde est ce qui fait l’offense,
Et ce n’est pas pécher que pécher en silence[7].


Elmire, après avoir encore toussé et frappé sur la table.
Enfin je vois qu’il faut se résoudre à céder ;

Qu’il faut que je consente à vous tout accorder ;
Et qu’à moins de cela, je ne dois point prétendre
1510Qu’on puisse être content, et qu’on veuille se rendre.
Sans doute il est fâcheux d’en venir jusque-là,
Et c’est bien malgré moi que je franchis cela ;
Mais, puisque l’on s’obstine à m’y vouloir réduire,
Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on peut dire,
1515Et qu’on veut des témoins qui soient plus convaincants,
Il faut bien s’y résoudre, et contenter les gens.
Si ce consentement porte en soi quelque offense[8],
Tant pis pour qui me force à cette violence ;
La faute assurément n’en doit pas être à moi.


Tartuffe
1520Oui, madame, on s’en charge ; et la chose de soi…



Elmire
Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,

Si mon mari n’est point dans cette galerie.


Tartuffe
Qu’est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ?

C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.
1525De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
Et je l’ai mis au point de voir tout sans rien croire.


Elmire
Il n’importe. Sortez, je vous prie, un moment ;

Et partout là dehors voyez exactement.



Scène 6

Orgon, Elmire.



Orgon, sortant de dessous la table.
Voilà, je vous l’avoue, un abominable homme !

1530Je n’en puis revenir, et tout ceci m’assomme.



Elmire
Quoi ! vous sortez si tôt ? Vous vous moquez des gens.

Rentrez sous le tapis, il n’est pas encor temps ;
Attendez jusqu’au bout, pour voir les choses sûres,
Et ne vous fiez point aux simples conjectures.


Orgon
1535Non, rien de plus méchant n’est sorti de l’enfer.



Elmire
Mon Dieu ! l’on ne doit point croire trop de léger.

Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre ;
Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre.
(Elmire fait mettre Orgon derrière elle.)



Scène 7

Tartuffe, Elmire, Orgon.



Tartuffe, sans voir Orgon.
Tout conspire, madame, à mon contentement.

1540J’ai visité de l’œil tout cet appartement.
Personne ne s’y trouve ; et mon âme ravie…

(Dans le temps que Tartuffe s’avance les bras ouverts pour embrasser Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperçoit Orgon.)


Orgon, arrêtant Tartuffe.
Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie,

Et vous ne devez pas vous tant passionner,
Ah ! ah ! l’homme de bien, vous m’en voulez donner !
1545Comme aux tentations s’abandonne votre âme !
Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme !
J’ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
Et je croyais toujours qu’on changerait de ton ;
Mais c’est assez avant pousser le témoignage :
1550Je m’y tiens, et n’en veux, pour moi, pas davantage.


Elmire, à Tartuffe
C’est contre mon humeur que j’ai fait tout ceci ;

Mais on m’a mise au point de vous traiter ainsi.


Tartuffe, à Orgon.
Quoi ! vous croyez… ?



Orgon
Quoi ? vous croyez… ? Allons, point de bruit, je vous prie,

Dénichons de céans, et sans cérémonie.



Tartuffe
1555Mon dessein…[9]



Orgon
Mon dessein… Ces discours ne sont plus de saison ;

Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.


Tartuffe
C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître.

La maison m’appartient, je le ferai connaître,
Et vous montrerai bien qu’en vain on a recours,
1560Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ;
Qu’on n’est pas où l’on pense en me faisant injure ;
Que j’ai de quoi confondre et punir l’imposture,
Venger le ciel qu’on blesse, et faire repentir
Ceux qui parlent ici de me faire sortir.



Scène 8

Elmire, Orgon.



Elmire
1565Quel est donc ce langage, et qu’est-ce qu’il veut dire ?



Orgon
Ma foi, je suis confus, et n’ai pas lieu de rire.



Elmire
Comment ?



Orgon
Comment ? Je vois ma faute aux choses qu’il me dit ;

Et la donation m’embarrasse l’esprit.


Elmire
La donation…



Orgon
La donation… Oui. C’est une affaire faite

1570Mais j’ai quelque autre chose encor qui m’inquiète.


Elmire
Et quoi ?



Orgon
Et quoi ? Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt

Si certaine cassette est encore là-haut.


Fin du quatrième acte.




  1. Euthyphron poursuivait son père devant les juges, et se vantait de faire une action agréable aux dieux ; Socrate l’ayant convaincu d’impiété, il rompit brusquement l’entretien, et se retira en disant, comme Tartuffe : « Je suis pressé, Socrate : il est temps que je te quitte. »
    (Aimé Martin.)
  2. Var. Lorsqu’un père combat les flammes amoureuses.
  3. Parlez à votre écot, c’est-à-dire : Parlez à ceux qui sont de votre écot, de votre compagnie.
    (Petitot.)
  4. Var. Et d’abuser ainsi par des efforts pressants.
  5. C’est un scélérat qui parle. (Note de Molière.) Il est probable que l’auteur avait cru cette observation nécessaire, pour prévenir les interprétations calomnieuses de ses ennemis.
  6. Dans la septième Provinciale, Pascal dit : « Quand nous ne pouvons pas empêcher l’action, nous purifions au moins l’intention ; et ainsi nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin. » Molière, en écrivant les vers ci-dessus s’est évidemment souvenu de Pascal. La plupart des commentateurs ont fait ce rapprochement entre les deux écrivains ; mais personne, que nous sachions, n’est remonté jusqu’à auteur qui, le premier, a attaqué la doctrine si éloquemment stigmatisée par Pascal. Cet auteur est Machiavel. Dans la Mandragore, le frère Timothée engage une femme mariée à prendre un amant, afin de donner un héritier à son mari, et après plusieurs arguments tirés de la situation, il ajoute : « Quand à l’acte en lui-même, c’est un conte de croire que ce soit un péché ; car c’est la volonté seule qui pêche, et non le corps ; déplaire à son mari, voilà le vrai péché : or, vous faites ce qu’il désire, il y trouve sa satisfaction, et vous n’agissez qu’à contre-cœur. Outre cela, c’est la fin qu’il faut considérer en toutes choses : celle que vous vous proposer est d’obtenir une place en paradis, et de contenter votre mari. La Bible dit que les filles de Loth se croyant restées seules au monde, eurent commerce avec leur propre père ; et comme elles avaient une bonne intention, elles ne péchèrent point. »
    (La Mandragore, acte III, scène XI.)
  7. Regnier avait dit dans sa treizième satire :
    Le péché que l’on cache est demi-pardonné,
    La faute seulement ne gît en la défense :
    Le scandale, l’opprobre, est cause de l’offense.
    (Petitot.)
  8. Var. Si ce contentement porte en soi quelque offense.
  9. Dans cette scène, dit l’auteur de la Lettre sur l’Imposteur, Tartuffe démasqué appelait Orgon son frère, et entrait en matière pour se justifier : sans doute que Molière aura cru convenable de modifier ce passage.
    (Petitot.)