Terre d’ébène/Chapitre IX

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Albin Michel (p. 73-81).
IX. Chez le dieu de la brousse

IX

CHEZ LE DIEU DE LA BROUSSE

Au bout de la brousse, il y a le commandant.

Il faut entendre la chose comme je vais vous l’expliquer.

La brousse est un champ sans fin, non planté d’arbres, mais, semble-t-il, de martinets le manche en terre et les brins épanouis en fusée.

C’est le pays du père Fouettard !

Soudain, après deux cents kilomètres, barrant la route : une maison.

La maison est si bien au milieu qu’une auto mal élevée n’aurait qu’à continuer droit son chemin pour se trouver dans la salle à manger.

Il ne resterait plus qu’à dire au locataire :

« Montrez-moi le menu ! »

Le locataire est un administrateur. Cet administrateur est civil. Les nègres l’appellent : « Ma commandant ».

La brousse a autant de bouts qu’elle a de commandants.

Entre chacun de ces bouts, il n’y a généralement rien. Quand il y a du monde, c’est des lions, des hyènes, des panthères, des chimpanzés, des phacochères, des antilopes-cheval et quelques autres petites choses de ce genre. Robert Poulaine, qui fait le même métier que moi, y rencontre même des hippopotames. Il n’a pas défoncé l’hippopotame, mais le capot de sa voiture. Cela lui apprendra à voyager la nuit comme si le Temps, son journal, paraissait le matin !

Le commandant est le dieu de la brousse. Sans lui, vous coucheriez dehors. Les hyènes viendraient lécher les semelles de vos souliers, et, la langue des hyènes étant râpeuse, vous n’auriez bientôt plus de chaussures !

Donc on arrive et l’on dit : « Bonsoir, monsieur l’administrateur ! » Là-dessus on boit ses apéritifs, on râcle ses boîtes de conserves, on couche dans son lit. On en fait bien d’autres ! et, le lendemain, on repart sans même lui demander son nom ! C’est le poste de brousse.

Cent nègres sont toujours accroupis autour de ces résidences. Les premières fois je les regardais sans être autrement intrigué. À la fin, je dis à l’un de ces commandants :

— Que vous veulent-ils, ces oiseaux-là ?


J’allais le savoir. Assis près de l’administrateur dans son bureau, voici ce que je vis et entendis :

— Béma !…

Béma était l’interprète.

— … Fais-les venir un par un.

Béma appela. Tous se levèrent. Le premier entra.

— Allez ! explique ton palabre, dit le commandant.

Je sais bien que palabre est du féminin ; ici on le met au masculin. Ce n’est pas par genre, mais sans doute pour faire une juste compensation !

— Ma commandant, commence le nègre, tu es mon père et ma mère.

Il continue en bambara.

— Qu’est-ce qu’il dit ? demande le commandant.

— Il dit que, voilà deux ans, il a prêté quatre vaches à Nialebé, de Sao ; que ces quatre grandes vaches ont fait quatre petites vaches ; que Nialebé prétend qu’elles n’ont fait que deux petites vaches…

— Où est Nialebé ?

— À Sao !

— Qu’il aille le chercher.

— Est-ce loin ? demandai-je.

— Non ! à cent-vingt kilomètres.

On donna un papier tampon au nègre qui, docile, partit pour Sao.

Le suivant entra. Il était fort et semblait doux.

— Qu’est-ce que tu veux, tête de pipe ?

— Il dit que sa femme elle est partie.

— Qu’est-ce qu’il veut que ça me fasse ? Que bredouille-t-il encore ?

— Il dit que sa femme n’est pas bonne, qu’hier elle n’avait pas préparé le mil et qu’il l’a « engueulée ». Elle l’a insulté par le nom de sa mère. Alors il lui a f… une baffe !

Les nègres parlent le français qu’on leur a appris.

— Pourquoi vient-il me raconter ça ?

— Il dit qu’il faut que tu fasses revenir sa femme parce qu’il l’a payée un cabri, quatre poulets, plus un demi-gigot.

— Demande-lui ce qu’il a fait de l’autre moitié du gigot ?

— Il dit que l’autre moitié était bien pourrie, qu’il l’a mangée parce qu’il aime beaucoup ça.

— Dis-lui qu’il est un saligaud et qu’il f… le camp.

— Toi ! f… ton camp, fait l’interprète.

Le nègre sortit et alla se rasseoir devant la résidence. Il attendra des temps meilleurs.

Un autre.

— Qu’est-ce qu’il dit ?

— Il dit que c’est lui qui est venu voilà trois semaines parce que Samba lui avait cassé son canari.

— Alors ?

— Il dit que tu lui avais dit de demander trente centimes à Samba, qu’il les lui a demandés et que Samba les lui a donnés.

— Alors qu’est-ce qu’il veut ?

— Il dit qu’il ne veut plus rien, qu’il est venu te dire ça. C’est tout.

Six jours de marche pour venir, six pour retourner. On écrira après cela que les nègres sont paresseux !

Un autre.

— Il demande si tu le reconnais.

— Se paie-t-il ma tête ? fait l’administrateur.

— Il dit que, voilà un an, tu lui as dit d’aller à Abecher…

(Je fais le calcul : cela doit représenter trois mille kilomètres.)

— … pour réclamer une dette de trois cents francs.

— Alors ?

— Il est allé à Abecher. Celui qui lui devait trois cents francs était mort. Il est revenu (six mille kilomètres). Il te dit ça.

— D’où est-il ?

— Il est de San.

— Ah ! il est de San ? Demande-lui s’il est fatigué.

— Il n’est pas fatigué.

— Alors il va retourner à San illico. Il y a justement ce sac à porter au commandant.

L’interprète met le sac sur la tête du citoyen de San.

— Toi comprendre, qu’il lui dit. Toi porter le sac au commandant de San, toi courir.

Le nègre demeure ahuri.

— Si toi pas content, toi la boîte !

La boîte ! tous les noirs connaissent ce mot.

— Moi content ! fait-il.

Sous la charge, il reprit son pied la route pour une nouvelle petite promenade de trois cents kilomètres.

Nous avions remarqué une femme, dans le tas.

— Fais venir la mousso, Béma.

Si l’on admet qu’une bande de calicot sur les hanches et qu’une calebasse sur la tête ne constituent pas un vêtement, la mousso était nue. Elle était jeune aussi. Elle venait de Ké à douze jours d’ici.

— Avait-elle de l’argent ? demandai-je.

— Elle dit qu’elle n’avait pas d’argent.

— Comment a-t-elle voyagé ?

— Elle s’arrêtait tous les soirs dans un village, elle descendait sa calebasse. On la lui remplissait. N’est-ce pas ? Comment s’appelle-t-elle ?

— Kisili.

— Et quand le chef du village n’était pas trop âgé, Kisili payait son couscous à sa façon, hein ?

— Grou ! fait Kisili à qui l’on traduit la chose, grou ! grou !

— Bon ! que veut-elle ?

— Elle dit que son mari l’a battue et lui a volé les boubous qu’un blanc marié à sa sœur lui avait donnés.

— Douze jours de marche pour me dire ça ? Qu’elle retourne chez son mari ou je la fiche à la boîte.

Kisili remonta sa calebasse sur sa tête et retourna chez son mari.

— Fais entrer le vieux.

Il était digne. Il salua de la main comme une fatma.

— Vas-y, fit l’administrateur.

— Il dit que le mois dernier il a envoyé sa femme porter le mil au village de Mâ. Un homme de Mâ la lui a prise. Il dit qu’il a trouvé cet homme et que cet homme lui a dit qu’un autre du village de Tebi la lui avait enlevée.

— Alors, tu veux ta femme ?

— Oui.

— Et si les deux autres lui ont donné la maladie ?

Il sourit.

— Ce sera une femme quand même ! dit-il.

— Va te rasseoir. On verra ça.

Encore un vieux. Celui-là n’a pas besoin d’interprète.

— Ma commandant, salut ! Salut à la madame commandant. Je viens te dire que mon femme elle court dans tout le village.

— Quel âge as-tu ?

— Soixante ans.

— Et ta femme ?

— Dix-huit ans.

— Elle est excusable, il faut comprendre les choses, toi qui es intelligent.

— Moi très intelligent et moi comprendre. Mais elle pourquoi venir dans mon case avec ses n’amants ? Toi comprendre, commandant ? Chez eux, pas chez moi ! Facile, ça, tout de même !

— Et tu seras content ?

— Oui. Mais moi vouloir encore qu’elle pile mon manger. Elle, y en a beaucoup fort, elle, peut faire plaisir à l’autre et couscous à moi sans jamais fatiguer.

— Dis-lui de t’obéir ou je la ficherai à la boîte.

— Bien ! commandant. À rivoir ! Merci ! Salut !

On fit entrer un tirailleur.

Il arriva sur ses pieds nus ; en se mettant au garde-à-vous, il cria lui-même : « Fisque ! »

Sous sa chéchia, il cueillit une lettre et la tendit. On lut : « Ma commandant, toi qui es plus puissant que le Seigneur, toi qui es digne de la Bastille, je viens te dire : Prends mon femme, puisque moi je m’en vais à Casablanca. Garde-la jusqu’au retour de ma service militaire. Mets-la à la boîte, Son père s’appelle Tianti Calla Sakabu, son mère Perai Dao. Moi, Patomo Faraolé. Veille bien que les tirailleurs ils ne l’abîment pas. Je te salue à bout portant, je me roule respectueusement à tes pieds et je signe avec des désirs joyeux et satisfaits, votre copie conforme. — Patomo. »

— Patomo ! si l’on ne t’a demandé que cinq francs pour écrire cette lettre, on ne t’a pas volé.

— Oui ! cinqué francs !

— Où est-elle, ta mousso ?

Il sortit et l’amena.

— Voilà elle !

— Comment la trouvez-vous fit l’administrateur. Elle vous plaît ?

— Peuh ! la poitrine est tentante, mais la tête…

— Alors, reconduis-la chez ses parents, autrement, c’est toi que je mettrai à la boîte. Compris ?

— Moi compris, commandant.

Il était midi. On monta prendre le bitter.