Terre d’ébène/Chapitre XVII

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Albin Michel (p. 147-156).
XVII. Ô blancs mes frères

XVII

Ô BLANCS MES FRÈRES

Le blanc ?

L’Afrique muette n’est qu’un terrain de football.

Deux équipes, toujours les mêmes, blanches toutes deux.

L’une porte les couleurs de l’administration.

L’autre les couleurs de l’homme d’affaires.

Le nègre fait le ballon.

La lutte autour du ballon est farouche.

Le blanc de l’administration protège le nègre contre le blanc des affaires, mais en use pour son propre compte.

Le blanc des affaires accuse le blanc de l’administration de faire justement avec le nègre tout ce qu’il est interdit aux autres de faire.

L’administrateur traite le commerçant de margouillat.

Le margouillat est un petit lézard qui a des ventouses aux pattes, meurt constamment de faim et happe au vol tous les moustiques d’alentour.

Le commerçant dit de l’administrateur qu’il est Denys L’Ancien, tyran de Syracuse.

L’administrateur dit que, sans lui, le commerçant dépouillerait le nègre. Le commerçant répond que, si l’administrateur lui défend de dépouiller le nègre, c’est qu’il s’en charge lui-même.


J’arrivais à Bobo-Dioulasso. Ce n’était pas une petite résidence campée dans la brousse. Bobo-Dioulasso est un carrefour de l’Afrique nouant le Soudan, la Haute-Volta et la Côte d’Ivoire. Vieux réduit nègre, où dans un étonnant quartier les rues ne sont pas devant les maisons, mais à l’intérieur. Elles passent de la cuisine de l’un à la case à coucher de l’autre. Les gens ne seraient chez eux qu’à leur fenêtre s’il y avait des fenêtres ! Cette conception urbaine est magnifique. Les époux n’ont plus à se poser la triste question : Est-ce que l’on sort ? Est-ce que l’on rentre ?

On est à la fois sorti et rentré, dehors et chez soi, et quoique l’on passe toutes ses nuits sur la voie publique, on ne découche jamais !

Le sang bouillant d’une juste indignation, l’apostrophe aux lèvres, le cœur en pleurs, je regardais, furibond, les femmes à plateaux. Plutôt, ce n’étaient pas des plateaux. Un gros morceau de quartz bouchant un trou déformait la lèvre inférieure. Le quartz enlevé, on voyait soit la langue, soit la salive glisser par l’orifice. C’était dégoûtant. Un peu d’esthétique, Messieurs les Gouverneurs ! Une femme est une femme, que diable ! Nous respectons leurs coutumes, dites-vous ? Ouiche ! Tant qu’elles ne nous gênent pas. Nous en avons fait bien d’autres ! Nous leur interdisons de donner leurs captives au caïman, sous prétexte qu’il est sacré, et de tuer les serviteurs pour tenir compagnie au cher mort, alors pourquoi les autoriser à changer leurs femmes en canards ?

J’étais donc dans ce fameux Bobo-Dioulasso, lorsque quatre blancs se jetèrent sur moi. L’administrateur m’accompagnait ; ils m’en séparèrent et me dirent : « Nous voulons vous parler… Vous permettez ? » firent-ils, par-dessus mon épaule, à l’officiel. L’autre leva les deux mains, en signe de complet désintéressement. « Nous sommes délégués par les commerçants de Bobo », firent mes agresseurs.

Je leur donnai rendez-vous pour cinq heures.

— Alors, dis-je au commandant, ici, c’est comme partout, vous vous mangez le foie ?

Le foie et le nez. Ils s’entre-dévoraient. L’administrateur se reprochait de n’avoir pas une prison assez grande pour loger certains commerçants selon leur mérite.

— Vous êtes comme votre collègue de Houndé, qui demande un dompteur à la place d’un gouverneur. Faites-vous aussi flotter sur votre résidence le drapeau noir à tête de mort ?

Hier, à Houndé, j’avais vu cet emblème battre à la porte de la maison de France. C’était le fameux drapeau des frères de la côte. Il faut savoir que l’on désigne, par là, les épaves, les aventuriers, les nomades, tous les hommes avec tache, roulés par l’écume jusqu’aux rives chaudes d’Afrique. L’administrateur entendait ainsi honorer ses compatriotes. Ce représentant de l’autorité était d’ailleurs un phénomène. La veille de mon départ, n’avait-il pas envoyé au gouverneur le télégramme suivant :

« Monsieur le gouverneur, je suis l’homme le plus malade que l’on ait jamais vu. Ce matin, au marché au coton, je me pèse sur la bascule d’un commerçant. Il était dix heures, la bascule accusa soixante-quinze kilos. Une heure après, je reviens, je monte sur la même bascule. Horreur ! je ne pesais plus que cinquante kilos. La perte de vingt-cinq kilos en une heure me semble un fait suffisant pour solliciter de votre haute bienveillance un congé de convalescence ! »

Ah ! brillant Huchart, Huchart de la mort, comme on vous appelle, grâces vous soient rendues : la fantaisie n’est pas tout à fait morte aux colonies !


Cinq heures. J’arrive au rendez-vous. Dans une cour, devant une maison neuve, dix-huit Français, en pique-bœufs, c’est-à-dire ayant revêtu chacun un costume blanc et empesé.

Quels hommes sont-ils ?

Ni des paresseux ni des timides. Du sang de poulet ne coule pas dans leurs veines. Ils ont plus de sang chaud que de sang-froid. Ce sont des hommes qui ont traversé les mers pour faire fortune.

Les uns l’ont déjà faite, ils l’ont perdue, ils la cherchent. Les autres sont en plein dans le jeu : pile ou face ? Voici les jeunes gens en « consommation », fils de famille qui tutoyaient le patrimoine, et que les parents, pour dressage, envoyèrent au pays de la vache enragée. Belle dentition ! beaux carnivores !… Tous d’attaque.

Les commerçants me font l’honneur de la maison. Le champagne du voyageur rafraîchit dans les seaux. Les sièges sont préparés. On prend place.

L’un avance sa chaise et dit :

— Je suis Prétefort. On m’appelle Gueulefort ; tout le monde ne peut parler à la fois. Je vais parler pour tous. D’abord, comment allez-vous ? Si vous êtes malade, on vous soignera. Nous, nous allons tantôt bien, tantôt mal ; mais nous allons toujours. Savez-vous où vous êtes ? En plein moyen âge. Si vous vous mettez mal avec nous, et que votre tête ne revienne pas à l’administrateur, vous n’aurez qu’à coucher dehors et à manger des fourmis ailées. Les chefs indigènes pour les nègres, les chefs européens pour les blancs règnent du haut d’un château-fort.

Cela ne va pas. Le recrutement pour l’armée dépeuple nos colonies. On ne compte plus les villages désertés. Notre main-d’œuvre effrayée fuit chez les Anglais. Quand les tirailleurs partent, ils sont doux et naïfs ; ils sont des voyous à leur retour.

On fait voter les nègres. Je vous parie quatre pointes d’éléphant contre un pintadeau que bientôt le Soudan, la Côte d’Ivoire et le reste enverront chacun un député devant la Seine. Ce jour-là, les Français de la côte pourront filer à la nage, et nous pourrons, nous, nous enterrer dans une termitière.

Au lieu de faire des mécaniciens, des forgerons, des menuisiers, nous confectionnons des Akaouès, des intellectuels qui, croyant mort le roi de France, prennent la République pour sa veuve et appellent messieurs, les Phares de la Bastille !

Nos lois, qui déjà ne nous vont pas bien, vont tout à fait mal au nègre. La magistrature coloniale, si honteusement payée qu’elle est forcée de se nourrir d’épluchures de bananes à cochon, est devenue le fief des métis et des purs noirs. Les séances au Palais de Justice sont des représentations de grand cirque… Nos enfants y vont pour rigoler et pleurent quand nous les en privons…

L’orateur, à ce moment, fut arrêté dans son agréable discours.

— Parlez de nos affaires, lui cria un collègue.

— J’y viens : Nos façons d’envisager le problème économique sont opposées aux idées officielles. En un mot, le fonctionnaire considère le commerçant comme un voleur.

— Comme un intrus, un aventurier, lance un autre.

— Non ! dis-je, comme un affamé seulement, un margouillat, tout au plus. Votre rêve d’ailleurs se lit sur votre visage, il n’est pas honteux, vous voulez faire fortune.

— Oui ! répondirent-ils tous.

— Mais en deux ans et sur la peau du nègre.

— Ô malheureux monsieur ! Quatorze années que je traîne fièvres, bilieuses, tiques, cro-cro, du poto-poto, de la Côte d’Ivoire aux termitières du Soudan. Quatorze années…

Il fut encore interrompu. L’un des dix-huit se leva.

— En deux ans, dites-vous, et pourquoi pas ?

— Tais-toi ! lui dit un camarade, tu me fais peur, cache tes dents. Nous ne sommes pas ici pour faire de l’art, c’est entendu, ni pour aider le nègre à gagner le paradis. Toutefois, chacun de nous est un honnête homme. Et voilà, moi, ce que j’ai à vous dire : l’administrateur veut bien profiter du nègre, mais il ne veut pas que nous en profitions. Il dit : « Là, vous paierez le coton 90 centimes, là 2 fr. 40. »

— Mais, dis-je, où vous payez le coton 18 sous, le nègre le vendrait 2 fr. 50 à ses concitoyens ; où vous le payez 2 fr. 40, le tisserand local l’achèterait 4 fr. 50. Vous savez bien qu’on force le nègre à faire du coton et à vous le vendre, et qu’en fin de compte il n’en retire guère que des coups de manigolo. Si le prix n’était pas fixé, vous achèteriez le coton à la chicotte. Cela s’est vu, hein ? et même se voit encore. Et vous avez le coup de la bascule.

Ils rirent tous.

— Le coup de la bascule ? C’est notre réponse au prix fixé. 90 centimes ? Va pour 18 sous ! Mais l’état du marché en France nous commande de l’acheter à 14 sous. La bascule fait le juge de paix.

— Voyons, leur dis-je, et le nègre ?

— Le nègre ? Que l’administration commence. Pour elle, le nègre n’est jamais fatigué. Il traversera le pays à pied, il maigrira sur les routes, il crèvera à la machine. Pour nous, tout juste si elle ne nous demande pas de le transporter dans un hamac ! Elle le spolie à coups de réquisitions. Vous le savez bien… L’administration dépouille l’indigène ; mais comme l’indigène doit avoir de l’argent pour payer ses impôts, elle nous permet de lui acheter ce qu’elle ne prend pas. Est-ce vrai ? Oui ou non ?

Un silencieux se révéla. Debout, le geste accusateur : « Oui ! qu’elle commence ! cria-t-il. Sur quel texte de loi s’appuie-t-elle pour payer ses poulets avec des poignées de cauris, ce qui fait tout de suite 10 sous, alors que pour nous c’est 10 francs ; pour réquisitionner le beurre, le lait, les peaux de serpents et les peaux de panthère ? Essayez d’acheter une peau de panthère ! Offrez-en 200 francs, le chasseur vous la refusera, il ira la porter au commandant, qui lui donnera 20 francs, et le bougre sera content.

— L’administrateur n’est pas assez payé, dis-je. Ses collègues anglais et belges touchent quatre fois plus, vous ne pouvez lui reprocher de conduire sa maison avec économie.

— Si la République leur permet de faire des économies sur le nègre, qu’elle ne nous empêche pas, nous, de faire des affaires.

— Eh ! dis-je, le nègre n’est déjà pas si gras ; si vous vous y mettez à deux, il sera bientôt plat comme une punaise !

On but une coupe de champagne puis Prêtefort dit Gueulefort s’écria :

— Savez-vous ce que m’a fait l’administrateur avant-hier ? Il a fait battre tam-tam trois heures de suite, sous les fenêtres de ma femme mourante. Eh bien ! savez-vous ce que je vais faire, moi ? Il n’est pas le seul à posséder des nègres à sa dévotion, je vais le faire empoigner par mes Kroumen, ficeler, et je l’enverrai à Ouagadougou, avec une pancarte sur le ventre où, à son arrivée, le gouverneur pourra lire :

« Nous ne pouvons rien en faire, peut-être pourrez-vous en tirer quelque chose. »

Ainsi !

Ô blancs ! mes frères !