Terre d’Espagne/05

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Terre d’Espagne
René Bazin

Revue des Deux Mondes tome 129, 1895


Terre d’Espagne


V. TANGER — CADIX — SÉVILLE — RETOUR A MADRID [1]


TANGER

Les grands navires, voyageurs de haute mer, voiliers, steamers, passent au milieu du détroit que le courant et le vent marquent d’un trait indigo. Notre bateau, médiocre, s’abrite le long de la côte d’Espagne, et les montagnes se succèdent, brûlées par le soleil, incultes, inhabitées, semblables par la couleur el l’abandon à celles d’en face, à celles du Maroc, mais avec moins de relief, et des crêtes moins découpées. Des nappes d’herbe rase, d’un seul ton mordoré, descendent des cimes nues jusqu’aux écueils déserts. Là l’âme est courte et dansante. Après deux heures de route, nous doublons l’extrême pointe de l’Europe, un cap de roches très basses, que prolonge, comme un éperon, une île ronde, couverte de fortifications et au-dessus de laquelle flotte le drapeau de l’Espagne. C’est l’île des Palombes. La petite ville de Tarifa blanchit au bord d’une crique de cette côte désolée.

Alors le bateau pique droit sur le Maroc. Il est deux heures quand nous entrons dans une baie relevée à ses deux extrémités, arrondie au fond par une plage où défilent, en dandinant leurs cous, les chameaux d’une caravane. Tanger s’étage aux flancs de la colline, à l’est, mais le soleil est si éclatant que la mer tout en feu nous cache presque la ville dans une gloire de rayons. Je distingue seulement les longues barques sorties du port, arrivant à force de rames vers nous, qui sommes ancrés à deux kilomètres du rivage. Elles sont une vingtaine, montées chacune par une douzaine d’Arabes ou de nègres. En peu de temps, elles accostent le vapeur, chacune cherchant à écarter les autres et à pousser sa proue au bas de la coupée. Une bande de portefaix en burnous lamentables, coiffés de turbans ou de fez, se bousculant, criant, se rue à l’assaut du navire. Ils ont des airs terribles et des allures de pillards. Ils s’accrochent aux hublots, ils saisissent un bout de corde qui pend, et grimpent, les orteils appuyés sur la paroi de fer. Sans escalier, sans échelle, je ne sais comment, ils envahissent le pont, se précipitent sur les bâches, se battent dans le salon des premières, n’écoutent rien, et emportent les valises comme un butin de razzia. Dans ce brouhaha, j’entends crier mon nom.

— Me voici !

C’est un guide qu’a bien voulu m’envoyer M. le ministre de France. Je lui fais signe. Alors, furieusement, avec des hurlemens en arabe, des coups de rame, des coups de poing, l’équipage, investi de ma confiance, s’ouvre une trouée parmi les barques qui dansent sur la lame, prend d’assaut l’escalier, refoule une section de nègres qui se disputaient mon bagage. Au moment où je me prépare à descendre, un grand diable aux jambes nues me saisit à bras-le-corps, m’épargne violemment trois marches, et saute avec moi dans la barque, qui s’éloigne dans un diminuendo d’imprécations.

— Souquez ferme, fils d’Allah !

Ce doit être le sens des paroles de mon gros petit guide, qui font filer le bateau sur la mer libre. Bientôt je vois mieux la ville. Elle monte en pente raide, depuis une plage brune jusqu’au palais du gouverneur qui couvre le faîte de la colline ; elle est pressée, tassée, masse de cubes superposés, blanche, sans coupure, où pointent cinq ou six palmiers et autant de minarets vêtus de faïences vertes. Elle est petite dans la colline étendue. Elle me rappelle ces châteaux d’écume, assemblés par le vent le long d’une roche goémonneuse.

Nous débarquons. Au bout de la jetée minuscule, sur le sable humide, à l’ombre d’une cabane, six personnages à grandes barbes sont assis en cercle, Je les prends pour des patriarches en conseil. Leurs tuniques ont des plis antiques et leurs visages l’immobilité des eaux de citerne. Mon guide s’adresse à la belle barbe blanche du milieu, qui s’abaisse, sans une parole, en signe d’acquiescement. Ces hommes sont les douaniers marocains, et je viens d’obtenir la faveur d’éviter leur visite. Nous passons sous une voûte. J’ai six porteurs pour trois colis. Oh ! les ruelles merveilleuses, tournantes, montantes, sales à souhait et cependant parfumées d’une vive odeur de menthe, encombrées pour un âne chargé de son sac d’orge, pleines de jeunes hommes aux jambes nues, de vieux Marocains en burnous, de femmes mauresques au visage voilé, de belles juives en tunique de soie, qui, dans l’ombre des portes basses, debout, le coude appuyé à la pierre et la tête posée sur la main repliée, dédaignent de remuer même, au passage d’un étranger, l’émail de leurs yeux longs.

Pas une note fausse, je veux dire civilisée. J’ai cette impression, que Tunis ne donne pas, que je marche dans un monde nouveau, où l’Europe n’est pas maîtresse. De la fenêtre de mon hôtel, j’aperçois la plage, où des Arabes, dans l’eau jusqu’à la ceinture, débarquent des chèvres jaunes en les portant dans leurs bras. A trois mètres au-dessous de moi, sur le toit d’une maison, une femme, les ongles teints en rouge, épluche et croque des amandes sèches. Je sors presque aussitôt, pour errer de nouveau dans le labyrinthe des rues. L’ombre est violette et la lumière éblouissante. Elles se partagent le sol, les murs, les toits, les gens, ne se fondant jamais et se coupant en lignes nettes. Point de demi-jour. Les portes ont l’air d’ouvrir sur des cavernes. On devine, dans l’obscurité des chambres basses, des hommes en burnous qui dorment, ou travaillent le fer et le cuir. Des voûtes, çà et là, jetées d’une terrasse à l’autre, font des îles de fraîcheur où les femmes sont groupées. Il y a du mouvement et peu de bruit. Quelques riches passent à cheval avec de gros turbans. A l’intérieur de quelques maisons juives, — car nous sommes à l’époque de la fête des Tabernacles, — j’entrevois des berceaux de feuillage et des guirlandes piquées de Heurs de camélia. Et l’odeur nous poursuit de ce bois de la Mecque, qui vaut, dit-on, cent francs la livre, et que j’ai prise d’abord pour celle de la menthe. Je remarque aussi que le soleil m’a trompé, et que la plupart des maisons de Tanger sont peintes d’une première couche bleue, qui transparaît sous le badigeonnage à la chaux, et atténue la crudité du blanc.

Je sors de la ville par une avenue montante, entre deux remparts qui s’ouvrent, et je me trouve dans un terrain vague, sommet de colline dont le sol est couvert de fumier, et où s’agitent des centaines d’Arabes. Nous sommes en plein Orient. Des chiens et des chèvres errent parmi les groupes ; de petits bœufs, couchés dans la fange, attendent l’acquéreur ; d’innombrables ânes, immobiles, les oreilles basses, dorment debout entre deux tas de figues sèches amoncelées sur des nattes ; des jongleurs dansent dans un coin de la place, et quatre-vingts hommes, assis non loin de là, formant un cercle, écoutent une sorte d’ascète à la barbe pointue, aux gestes nerveux et nobles, qui raconte une histoire. Mon guide me traduit des phrases au passage. Le poète populaire vient de lever les bras vers le ciel. Il assure qu’une certaine troupe de chameaux, sur l’ordre d’un grand marabout, s’est envolée dans les airs. Pas un sourire n’effleure la figure de ces chameliers, vieux enfans, qui font provision de rêve pour le voyage de demain. Tous les regards que je rencontre sont durs et presque hostiles. Le soir commence à s’annoncer. Un peu de brise souffle sur le plateau verdoyant, succession de vergers clos qui s’étendent à gauche ; mon guide m’entraîne de ce côté. Nous suivons un chemin bordé d’aloès et de roseaux. Et tandis que nous nous éloignons, j’entends venir plus distinctement, de quelque terrasse perdue parmi les arbres, les étranges cris de joie des femmes qui célèbrent une fête. Ces aboiemens aigus, prolongés, mêlés à des sons de flûte, emportés par lèvent, passent au-dessus de la ville. Que je souhaiterais pouvoir m’enfoncer dans cette campagne bientôt déserte, bientôt sauvage ! Mais le bateau pour Cadix part demain matin. Il faut revenir vers Tanger, dont, après un détour, je gagne l’extrémité nord, la plus élevée, que couvre presque entièrement le palais du gouverneur.

De hautes murailles en ruine, de rares maisons éclatées, sans peinture et sans porte, font une rue farouche, où je m’engage. Aucune vue encore sur la ville ni sur la rade. Je traverse l’ombre d’une voûte, et me voici dans un couloir pavé qui descend vers une place fortifiée, grande, toute pleine de groupes d’Arabes. Il y a des hommes couchés sur tous les degrés de cette sorte d’escalier à paliers larges, évidemment construit pour le défilé des cortèges. Nous venons d’entrer dans la Kasba. Je m’avance un peu vers la place, et, au moment où je frôle un groupe de ces songeurs, que le départ du soleil fait seul changer de lit, l’un d’eux, qui porte par exception un burnous très blanc, se dresse, lève sa tête jeune et d’une admirable noblesse de traits, parle à mon guide, et se rassied.

— Qu’a-t-il dit ?

— Il a dit que M. le ministre de France vient de passer à cheval, et que, sur sa demande, le pacha, gouverneur de Tanger, vous invite à visiter quelques salles de son palais.

— Et où est le gouverneur ? — Derrière vous, au fond de cet escalier. Il tient audience. Celui qui m’a parlé est son second, et lui renvoie les affaires qui lui semblent d’importance.

Je ne m’attendais pas à retrouver à Tanger la vieille institution de nos plaids de la porte du temps du roi saint Louis, Je me retourne, et je vois, en effet, dans l’ombre d’un vestibule, à trente pas de moi, un homme assis sur un divan, les jambes croisées, à droite d’une grande baie mauresque qui est l’entrée du palais. Il a l’air fort digne qui convient à un pacha gouverneur, une barbe noire en carré, sans un poil blanc, les mains fines, le turban épais et la tunique couleur de neige. Je lui fais exprimer toute ma gratitude pour la faveur qu’il m’accorde ; il me tend courtoisement la main, à l’européenne, et me désigne un de ses serviteurs qui doit m’accompagner.

Ce serviteur, un petit vieux aux poils rares, semble furieux de guider un roumi. Il m’arrête dans les premiers appartemens du palais, et va chasser, à grands cris, les femmes du harem, dont j’entends les rires monter et s’éloigner. Avec lui, je visite plusieurs salles d’un Alhambra de second ordre, riche encore et joli, et une vaste cour dallée, fermée de murs entièrement recouverts de faïences, et dans l’épaisseur desquels, à chaque extrémité, on a creusé, doré, sculpté et meublé de nattes fines deux petits salons pour les réceptions officielles. Puis je me rends à la prison, dépendance du palais, qui ouvre sur la place. Elle enlève toute illusion sur le degré de civilisation du Maroc. C’est la geôle barbare, sale, fétide, où les hommes sont entassés pêle-mêle. Dans le mur d’un corps de garde, un trou rond a été percé. Deux bois en croix sont cloués dessus, et, par l’un des guichets qu’ils forment, on aperçoit une pièce basse, sombre, où grouillent, couchés ou debout sur de la paille réduite en fumier, des prisonniers de tous âges. A peine me suis-je approché qu’une dizaine de ces misérables se précipitent, passent leurs bras maigres à travers les ouvertures, cherchent sans voir, — car l’espace est trop étroit pour leur tête et pour leurs bras ensemble, — espérant que j’apporte quelque chose qui se mange. L’un d’eux m’offre un petit panier qu’il a tressé. Les soldats du poste les menacent, et les font reculer. Je sors, et je songe que ce fut dans de pareilles prisons que des saints, par amour pour ces pauvres, allèrent, de leur plein gré, prendre la place d’un captif.

Un petit tertre est tout près de là, touchant l’enceinte de la place. Pour la première et la dernière fois, dans l’admirable lumière du soir, je vois bien Tanger. Les ruelles, autour de moi, tout de suite rompues par une courbe, dégringolent vers la mer ; les terrasses carrées descendent en cascades. Il y a des plis, mais il n’y a point de jour entre elles. La ville est d’une seule masse, posée au flanc de la colline. Et elle est décidément bleue, d’un bleu léger, comme un morceau de ciel pâle qui serait tombé là. Des vols de mouettes passent. Les muezzins crient la prière. Leurs appels gutturaux, comme des sons de cloches brisées, s’en vont loin dans l’air calme. Et après eux tout se tait. Le premier crépuscule commence. Tout baigne encore dans la clarté, mais le rayon s’efface aux toits des minarets.


CADIX

Cadix, 23 octobre.

Deux imagos disent tout Cadix, et les voici.

De très loin, plus d’une heure avant d’arriver au port, j’apercevais la ville, comme flottante sur la mer. Je pouvais même douter que ce fût une ville. C’était une succession de blancheurs dentelées, longues sur les eaux frissonnantes, et que rien ne semblait rattacher aux terres que nous suivions. Ces formes pâles bordées de soleil, les unes carrées, d’autres hardies et hautes, disposées par grandes masses que séparait le trait fuyant d’une lame, ressemblaient plutôt à des voiles assemblées, à une flotte étrange et sans corps, dont les coques auraient sombré, dont les matures entoilées feraient des îles au ras du ciel.

Lorsque j’ai eu visité les rues et quelques-uns de ces monumens catalogués, où l’homme se répète sans cesse, et qui retiennent de moins en moins l’attention à mesure qu’on avance dans l’étude d’un pays, j’ai monté au sommet de la totre de Vigia, l’une des nombreuses tours qu’avait construites ce peuple de corsaires et de marins, pour découvrir au loin les vaisseaux et l’état de la mer. Alors, au-dessous de moi, j’ai vu un amoncellement de terrasses blanches, enveloppées par l’Océan, sauf d’un côté, où une mince bande de sable s’en allait, dans le recul des brumes chaudes, rejoindre des côtes basses. Tous les murs, toutes les guérites aux angles des toitures plates, tous les minarets étaient peints à la chaux. Pas une tache de tuiles ou d’ardoises, pas même un jardin dans l’intérieur de cette ville de neige. Les yeux se fatiguaient et se fermaient dans la lumière aveuglante qui rayonnait d’en bas. Et Cadix allongée, un peu inclinée, éblouissante au bout de sa tige aux tons neutres, m’apparut comme une touffe de tubéreuses qu’on aurait jetée sur l’eau. Elle en avait l’éclat, la chair épaisse et ferme, et jusqu’aux pétales, hérissés et pointant de toutes parts en fleurons de couronne.
DE CADIX A SÉVILLE, AQUARELLES ANDALOUSES

24 octobre.

Tandis que le train va lentement à travers les plaines, de bien jolis paysages ont passé devant la fenêtre du wagon. Je voudrais en noter quelques-uns, afin de donner quelque idée de cette extrême Andalousie, tant de fois célébrée, si digne de l’être encore.

Première aquarelle. — Nous avons contourné la baie de Cadix, et nous remontons au nord. Devant nous, des marais s’étendent, d’abord divisés par des talus tachetés de meules de sel, puis entièrement déserts et incultes, espaces où l’œil plonge indéfiniment dans la rousseur des herbes. Çà et là une lueur d’eau, une rayée longue et mince entre ces champs de roseaux fanés, dont l’automne a rompu les tiges. Toute la terre est blonde. Tout le ciel est d’un azur léger. Des bandes de canards s’élèvent en criant ; ils prennent leur route ; ils glissent ; ils ne sont plus qu’une pointe de flèche, en apparence immobile dans la lumière, et même alors on devine qu’ils n’atteindront pas de sitôt la limite de ces solitudes immenses, les retraites inconnues, vers les montagnes là-bas, qui sont hautes comme le doigt.

Deuxième aquarelle. — Le soleil baisse, tout rouge dans le ciel clair. C’est l’heure calme où l’homme commence à s’appuyer sur sa bêche et songe à la maison. Nous approchons de Jerez. Les vignes se pressent aux deux bords du remblai, coulées de pampres jaunis qu’entourent des haies de cactus échevelés et pâles. A droite de la voie il y a une cabane, une seule, que couvre entièrement un grenadier chargé de fruits. Et dans la cabane, il y a une petite marchande d’eau fraîche qui cause avec son novio. Ils sont accoudés sur la même planche, lui en dehors, elle dans l’intérieur de sa boutique. On ne voit point la figure du garçon, mais seulement son large feutre gris, sa taille fine et cambrée, ses pieds chaussés d’espadrilles. Dans l’encadrement de la fenêtre, tout le soleil est pour la novia, pour ses yeux câlins, ses joues brunes, son bras nu qui soutient le menton gros comme une nèfle mûre. Elle rit, en écoutant parler celui qu’elle aime. L’arrêt du train ne les a pas troublés. Elle a versé trois verres d’eau bleue, sans regarder ni les voyageurs, ni la perra chica qu’ils lui laissaient en paiement. D’un geste souple et sûr, quand nous sommes partis, elle a seulement repiqué, en haut de son chignon pointu, le bouquet de jasmins blancs que le vent avait déplacé. Troisième aquarelle. — Il fait presque nuit. Nous sommes en plein maquis, et le vert des oliviers sauvages, et celui des lentisques et des buis sont fondus en une même teinte fumeuse. D’espace en espace, la pointe d’un arbrisseau mort se lève dans le taillis, comme la croupe d’un bœuf roux. Au milieu d’une clairière, un homme à cheval, qui paraît gigantesque, abreuve sa mule au bord d’une citerne. Les montagnes sont roses, très loin, vers l’Orient. La nuit n’est pas venue pour elles. Du côté de l’Occident, à la place où le soleil a disparu, dans l’auréole de rayons pourpres qu’il a laissée au-dessus des terres sombres, trois aloès, dépassant le maquis, tendent leurs bras terribles…

Nous entrons en gare de Séville avec une heure de retard, ce qui peut être considéré, me dit-on, comme un succès. Et, presque tout de suite, je m’arrête, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, pour voir la compagnie des serenos sous les armes, prête à partir. Ces dignes gens, vous le savez, sont chargés de veiller au bon ordre des rues pendant la nuit, de crier les heures en annonçant le temps qu’il fait, et d’ouvrir les portes aux citoyens qui auraient oublié leur clef. Ils sont là plus de cent, divisés en trois sections, vêtus de la veste courte à boutons d’or, coiffés d’une casquette plate à bande rouge, la hallebarde d’une main, la lanterne de l’autre. La plupart, comme le temps menace un peu, ont emporté un parapluie. Au commandement d’un vieux capitaine à gros ventre, ils doublent les files, mettent le parapluie et la hallebarde sur l’épaule droite, et quittent la place dans trois directions différentes.

Un peu plus tard, lorsque le bruit de la ville se fut assourdi, j’entendis sous mes fenêtres une bonne voix enrouée qui criait : Ave Maria purissima ! Las once han dado, y sereno ! Et je songeai, avec un frisson de joie, que j’étais dans cette Séville des chansons, la capitale enchanteresse du Midi, la sœur par la beauté de Venise l’italienne, dont on ne parle plus qu’avec regret, dès qu’on l’a entrevue.


SÉVILLE

Je veux cependant le dire pour l’amour de la vérité, devenu, depuis peu, une vertu des voyageurs : Séville n’est pas ce que l’on a prétendu ; elle n’étonne pas ceux qui ont déjà visité plusieurs villes espagnoles, ceux surtout qui ont vu Grenade ou Cadix.

Elle est vivante, mais la plupart des villes du Midi le sont également ; elle a de belles promenades, mais dont les pareilles existent ailleurs ; elle a de jolies femmes, mais toute la race andalouse, et on pourrait presque dire toutes les races espagnoles sont jolies ; elle a enfin son Guadalquivir, profond, resserré, trop étroit pour les grands navires rangés sur ses deux bords, et cela est moins commun, dans ce pays où les fleuves qui ont de l’eau n’en ont pas assez, d’habitude, pour porter un bateau.

Vous demanderez peut-être : « Et la manufacture de tabac ? » Hélas ! je l’ai visitée, et je connais peu de spectacles qui m’aient laissé au cœur un sentiment plus triste. Savez-vous ce qu’ils font, les guides, en conseillant aux étrangers, qui suivent tous le conseil, de visiter la manufacture de tabac ? Ils commettent, à mon avis, et sans s’en rendre compte, un acte cruel : ils offensent une misère humaine. Vous voyez cet immense palais délabré qui touche au champ de foire ? Un ange de pierre, la trompette à la bouche, est debout au-dessus d’une des portes d’entrée. La légende prétend qu’on entendra la trompette le jour où une jeune fille vraiment jeune fille passera sous la voûte, pour se rendre à l’atelier. Je ne défends pas la vertu des cigarières, je crois que leur réputation n’est pas, en général, imméritée. Mais, honnêtes ou non, ce sont de pauvres filles, dignes de toute pitié. Vous montez au premier étage. Vous pénétrez, conduit par des contremaîtres dont l’unique fonction paraît être d’introduire les curieux, dans une première salle où sont réunies plusieurs centaines de femmes de tous les âges, surtout des jeunes, assises devant des tables où elles roulent des cigarettes et rognent des enveloppes de cigare. L’atmosphère est horrible, le sol jonché de détritus de tabac. Des vêtemens, des châles pendent, en tas multicolores, à tous les angles de la pièce. Et les visages sont pâles, tirés, empoisonnés par l’air vicié. A côté de plus d’une de ces tables, il y a un berceau où dort un enfant au maillot. Des femmes nourrissent leur petit. Quelques-unes sont hardies. La plupart ont le regard triste et mauvais de celles qui souffrent et qui voudraient souffrir sans être l’objet de cette curiosité, insultante par elle-même, alors même qu’elle ne l’est pas pour une autre raison. Et vous ne sortirez de cette salle que pour en voir une seconde toute pareille, où d’autres filles et d’autres femmes, jusqu’à quatre mille dans les temps de presse, gagnent péniblement, en usant leur jeunesse, quelques sous pour acheter leur pain et pour faire un peu de toilette. Car ici, je trouve une note gaie, la seule que puisse donner cette affreuse caserne ouvrière : vous saurez que toute cigarière qui n’a pas dépassé la trentaine se fait coffer pour deux sous, dans la manufacture même, par une coiffeuse attitrée, et achète chaque jour, si pauvre qu’elle soit, un brin de jasmin, un œillet ou une rose, à l’une des marchandes qui traversent les ateliers. J’ai observé qu’après trente ans, les femmes se résignaient à porter le dahlia, cette fleur lourde et sans grâce…

J’en ai dit assez pour faire entendre que le charme de Séville est moins dans ses monumens que dans les détails de la vie populaire, moins dans l’aspect de ses rues que dans la physionomie de ses habitans, dans la douceur de son climat et la beauté de ses campagnes. J’ai passé toute une semaine, une des meilleures de mon voyage, à étudier la grande ville andalouse, à courir aux ruines romaines d’Italica, à visiter les herbages où s’élèvent les taureaux de course, les forêts de Villamanrique, les marismas du bas Guadalquivir. Parmi ces journées heureuses, j’en choisirai deux ou trois, et je les raconterai.


UN BEAU DIMANCHE A SÉVILLE

Ce matin, accompagné d’un Français qui habite Séville, et qui la connaît merveilleusement, je pars à l’aventure. Nous sonnons à la grille d’une très jolie maison située dans une toute petite rue. Vous n’ignorez pas que c’est une mode arabe, et une mode commandée par le soleil, de construire de vrais palais dans des ruelles extrêmement étroites et souvent très tournantes, mais peut-être ne savez-vous pas que ces maisons, qui paraissent ouvertes, sont, au contraire, jalousement gardées. A travers la grille, très fine et ouvragée, on aperçoit la cour, des fleurs, des portes. Mais elle n’obéit pas pour un coup de sonnette, cette grille légère ! Une servante apparaît, à l’une des fenêtres, en face, et invariablement demande : « Qui êtes-vous ? » Il faut répondre et dire ensuite ce que l’on veut. Puis la domestique disparaît, s’informe, et ne laisse franchir le seuil qu’après autorisation. Le système du cordon est tout à fait inconnu. Mon ami avait des intelligences dans la place ; nous entrons.

— Voyez, me dit-il, la cour est pavée de marbre, les murs sont revêtus de marbre, les colonnes qui forment cloître au rez-de-chaussée et qui soutiennent l’étage sont de marbre également. Vous avez ici le modèle des maisons sévillanes. Elles ne sont jamais occupées qu’à moitié. En hiver, on habite le haut. En été, on s’installe en bas. Il y a deux cuisines, deux salons, double série de chambres.

Nous allons à gauche, en effet, au fond de la cour, et nous trouvons la cuisine d’été ouverte aux deux extrémités, simple passage où les courans d’air doivent abonder, entre le patio et une sorte de jardin minuscule où pousse un pied de vigne de Malaga. Au milieu des dalles de marbre du patio s’élève un bananier. Ses feuilles se tendent comme des ombrelles jusqu’aux murailles. A mi-hauteur, la fleur pend, superbe, unique, mélange de pourpre violet et de vermillon. C’est un arbre condamné, puisqu’il a fleuri. Dans un autre angle, mon ami attire à soi une sorte de volet caché dans l’épaisseur du mur, et je vois un filet d’eau vive traversant une vasque blanche. C’est là qu’on prend la provision d’eau du ménage. Celle dont on n’a pas besoin disparaît sous terre, et passe aux maisons voisines.

Nous sortons du palais, et nous passons à travers les rangs de boutiques d’un des marchés. Bien pittoresques, bien colorés, ces marchés de Séville, avec les premiers paniers de grenades qui arrivent de la plaine, les étalages de potirons à coque verte et rugueuse, les magasins de fleurs, les guirlandes d’oignons mordorés ou roses, les mannequins de poissons, au bord desquels brille toujours une petite bougie, pour que la lueur de la flamme sur les écailles fasse paraître la marchandise plus fraîche et comme vivante. Plus loin, ce sont des étourneaux, par centaines, pendus à des ficelles, des macreuses, des canards, des perdrix. Je demande quelques prix. J’apprends que les perdreaux valent de 2 fr. 50 à 3 francs la couple, un lièvre 2 fr. 50 ; que le poisson est pour rien. En revanche, les alimens les plus ordinaires et les plus nécessaires se vendent à un prix relativement élevé, ce qui explique la misère et l’anémie de la population de Séville. Le pain de première qualité coûte 0 fr. 75 les 1 200 grammes, les pommes de terre 10 francs les 46 kilos, le beurre frais 10 francs le kilo, et le beurre salé, qui vient de Danemark, 5 francs. Le vin, qui vaut 3 sous le litre, à la campagne, est frappé de 5 sous de droits d’octroi, et la barrique paye 55 francs. Le lait, enfin, monte à 12 sous le litre.

Autour de nous, dans les rues voisines, s’en vont justement des vaches conduites par un paysan. Elles se rendent à une étable en plein vent, où les cliens se présenteront et feront tirer le lait devant eux. De tous côtés trottent des files de mulets blancs, à têtières ornées de pompons jaunes et rouges. Les hommes qui les montent sont coiffés du large chapeau à bords plats. Ils sont presque tous élégans, maigres et rasés.

Nous touchons aux faubourgs. Sur les places, aux coins des rues, les enfans jouent, devinez à quoi ? Aux courses de taureaux. Le plus grand de la bande, le plus fort, se met sur la tête une planchette armée en avant de deux vraies cornes, et se précipite sur ses camarades, qui l’écartent avec un chiffon ou avec leur veste, ou même avec la chemise qu’ils ont quittée. L’espada se tient en arrière, très digne, avec son épée de bois, et sacrifie la bête féroce au moment voulu, d’un coup magistral entre les deux épaules. Voilà la première école des toreros, et l’une des explications de la passion des Espagnols pour les courses : elle est née avec eux, elle a déjà sa très grande place dans leurs jeux d’écoliers.

Après cela, une nouvelle académie s’ouvrira pour eux. Nous en sommes tout près. C’est une dépendance de l’abattoir municipal. Là, dans un cirque de planches, orné d’une inscription sur la rue : Escudo, taurina, les jeunes amateurs peuvent s’instruire, chaque matin, pendant plusieurs mois, dans le plus noble et le plus lucratif des arts. Les veaux d’un an ou deux, les novillos destinés à la boucherie leur sont livrés, et un professeur, qui est, je crois, une espada malheureuse, leur apprend les secrets du métier : « Prends garde ! celui-ci a l’œil gauche mauvais, il donne de la tête à droite ; celui-là est un brave animal, tout franc, n’hésite pas ; cet autre a les deux pieds de devant fixes, le mufle bas, le défaut de l’épaule bien découvert, c’est le moment de frapper ! » Mon ami me raconte que, l’hiver dernier, le professeur daigna lui dire : « Vous êtes un homme sympathique, monsieur, je sais que vous faites partie du cercle des Taureaux ; s’il vous plaît de tuer, de temps en temps, un jeune veau, avant le déjeuner, nous sommes tout disposés à vous en offrir le moyen. » La proposition était bien engageante. Mon ami remercia, et s’excusa sur ses nombreuses affaires.

De là, nous pénétrons dans l’abattoir proprement dit. C’est une vaste cour carrée, entourée de cloîtres. Les curieux sont arrêtés par une grille qui ferme une des ailes de ce cloître. Il y a là une vingtaine de personnes, arrivées avant nous, et dont la présence annonce qu’un spectacle quelconque se prépare. Je devine trop bien lequel. Je reste, malgré l’instinctif frémissement que donne un pareil soupçon. Rien autre chose pourtant ne présage une tuerie. Pas un homme ne se montre sous les arches de pierre, que chauffe le soleil ardent de dix heures du matin. Je remarque seulement qu’à chacun des piliers, à la hauteur d’un mètre cinquante environ, est scellé un gros anneau de fer, et qu’au milieu du cloître qui fuit devant nous, des poteaux de bois se dressent, de distance en distance. Quelques minutes s’écoulent. Puis un grand bruit de piétinemens, de beuglemens de bêtes et de cris d’hommes retentit. A travers la cour, un troupeau de quatre-vingts animaux, fouettés, dirigés à coups de lanières, se précipite vers l’entrée du cloître et s’y engouffre, sautant de peur les uns par-dessus les autres et galopant à toutes jambes. C’est un grouillement de cous, de têtes, de croupes velues, qui heurte la grille et se répand dans l’allée couverte. En un clin d’œil, une vingtaine de jeunes bouchers, qui tiennent à la main une corde roulée, se sont postés au pied de chacun des piliers. Ils attendent au passage le bétail affolé, choisissent leur victime dans le tas, jettent le nœud coulant sur les cornes, tirent la corde et l’accrochent, soit à l’anneau de fer, soit au poteau de bois : une vache, un bœuf, un taureau, est ainsi arrêté et immobilisé au milieu du torrent de bêtes beuglantes qui continuent leur course. Alors, d’autres hommes, presque des enfans, découplés et agiles comme tous les Andalous, se faufilant parmi le troupeau, évitant je ne sais comment les coups de cornes et de pieds, s’approchent des animaux prisonniers, et, par derrière, d’un coup rapide, enfoncent dans la nuque un poignard triangulaire. Ce n’est qu’un geste. On n’entend pas une plainte, on ne voit pas une goutte de sang. La bête tombe, inerte, et la peau de son poitrail, qu’une piqûre de mouche, tout à l’heure, faisait plisser tout entière, n’a pas même un tressaillement. En dix minutes, j’ai compté soixante-dix-huit bêtes gisant sur le sol du cloître. Cependant, deux grands bœufs, l’un noir et l’autre roux, restaient vivans dans ce lieu de carnage. Ils levaient la tête très haut, comme s’ils comprenaient le danger. Le roux fut garrotté plus étroitement, et, bien qu’il se débattît, tomba sous le poignard. Le bœuf noir demeura seul debout. Les cordes n’avaient pas la force de plier sa belle tête nerveuse et irritée. Les bouchers les plus grands n’arrivaient pas à la hauteur de son échine. Il fallut le prendre par surprise. Ses yeux se dirigèrent un moment vers son camarade mort à ses pieds, il baissa la tête de lui-même pour le flairer, et à l’instant même le bruit mou de sa chair affaissée, roulant sur la terre, éveilla un dernier écho entre les murs de cette cour sinistre.

J’avais besoin de retrouver l’air libre et des visions plus gaies. Mon ami me ramena vers le vaste champ d’herbe, que divisent de larges allées plantées d’arbres, et qui se nomme le prado San Sébastian, tout à côté de la manufacture de tabac. En cet endroit se tient, les 18, 19 et 20 avril, la foire aux bestiaux, qui n’est pas une simple exposition de moutons, de chevaux, de bœufs, de mules et de porcs, mais, de plus, l’occasion de la fête la plus populaire et la plus drôle de Séville. Manquer la feria, aucun malheur n’est comparable à celui-là. Pour briller à la feria, on fait des économies toute l’année. Les jeunes filles et les jeunes femmes y montreront les toilettes nouvelles. Les jeunes gens y viendront avec leurs équipages à l’andalouse, c’est-à-dire avec des chevaux dont les harnachemens sont garnis de pompons et de franges de laine, et dont la queue est tressée de rubans assortis, tantôt verts, tantôt violets, tantôt rouges, d’un goût rare et étincelant. Los plus distinguées et les plus riches des familles sévillanes doivent toutes avoir sur le champ de foire, le long des avenues, une cabane de bois ou de toile. Les plus belles de ces casillas se louent 300 francs pour trois jours, les autres 150 francs. Toutes sont ainsi distribuées : un perron de deux ou trois marches, une petite terrasse, un salon, une salle à manger et une cuisine. On quitte sa maison la veille de la feria, on fait meubler la casilla de tapis, de tentures, de glaces et de l’indispensable piano. Puis la famille s’y installe. On se rend visite. Les jeunes filles, en mantilles blanches, se promènent sur l’estrade, jouent du piano ou de la guitare en public, ou dansent des danses sévillanes. Et la foule applaudit, criant : Viva la gracia ! Que bella ! Que guapa !

Je n’ai pas perdu mon temps, car il est un peu moins de onze heures du matin. J’entends les cloches de la Giralda qui sonnent, et je cours vers leurs volées claires.

La Giralda, la grande tour carrée, toute rose, qui domine la cathédrale, est bien le plus joli monument de Séville. Notez, de plus, qu’elle est douce d’accès et point essoufflante. On monte au sommet de la tour non par un escalier, mais par un plan incliné.

Le carillon, au-dessus de moi, tinte de plus en plus fort. Par les fenêtres, j’aperçois les toits des maisons larges comme des cartes à jouer, et les habitans qui traversent les rues ont l’air de fourmis noires dans une allée sablée. Enfin, me voici dans la galerie à jour où douze cloches, trois sur chaque façade, annoncent à Séville qu’une procession va sortir. Jamais je n’oublierai l’impression troublante qui s’empara de moi à ce moment. Songez que chacune des cloches est placée en travers d’une fenêtre, et qu’elle peut tourner librement autour de son pivot, aidée, dans ce mouvement de rotation complète, par un très gros contrepoids surmontant la coquille d’airain et fait en forme de massue ou de marteau. De la sorte, elle dépasse, à chaque volée, l’embrasure de la fenêtre, allongeant à l’air libre tantôt son contrepoids, tantôt sa large bouche retentissante. Un homme l’actionne avec une corde. Mais la corde est bientôt enroulée autour du pivot, comme sur un treuil ; il n’en reste que cinq ou six brasses ; bientôt il n’en reste plus que deux ou trois. Et voici ce que j’aperçois à droite, à gauche, devant moi. Les sonneurs se laissent emporter au bout de la corde, ils sont enlevés comme des plumes ; ils posent le pied sur trois petites pédales superposées, piquées dans l’angle de la muraille, le long de l’ouverture béante ; ils montent jusqu’à la cloche ; ils n’ont plus qu’un mètre de corde entre les mains : alors, ils se lancent dans l’espace, leur poids arrête la masse de bronze, la fait tourner en sens contraire, et ils retombent sur le sol, tandis que la corde se dégage, puis s’enroule de nouveau. Quelques-uns, d’une plus superbe audace, font encore mieux. Ils sont emportés verticalement, jusqu’au sommet de la fenêtre où tourne la cloche, et, au moment où celle-ci revient du dehors, toute frémissante, ils ouvrent les jambes, ils se campent à cheval sur le calice évasé du métal, brisent ainsi son élan, et redescendent en la faisant retourner sur elle-même. C’est un spectacle tragique. On se dit qu’il suffirait qu’un de ces hommes fût trop peu lourd, ou qu’il manquât d’enfourcher cette monture terrible, pour que, entraîné par elle, il fût précipité au dehors d’une hauteur vertigineuse. La chose est arrivée. On m’a conté qu’il y a huit ans, un enfant de quatorze à quinze ans, sonneur d’une église de Séville, passa par-dessus sa cloche et fut lancé dans le vide. Il tomba… mais, admirez cette Providence, il tomba sur la grosse caisse d’une musique qui défilait processionnellement. Un ex-voto rappelle encore ce fait prodigieux. Je ne garantis pas l’authenticité de l’histoire. Afin de la rendre plus vraisemblable, celui qui me la disait ajoutait que la grosse caisse avait beaucoup souffert. Pour trois heures de l’après-midi, les affiches posées sur les murs annonçaient une course de novillos. Ce n’est pas aussi imposant qu’une course de taureaux, mais je m’y rendis tout de même. Les arènes de Séville sont parmi les plus belles d’Espagne, construites au bord du Guadalquivir, en pleine ville : je voulais les voir, et voir surtout le public de cette course toute populaire.

Il est moins coloré que ne le proclament les livres romantiques et les estampes. Peu de mantilles, peu de cigarières évanouies tombant sur leurs voisines, pas de robes couleur d’orange mûre, mais une foule étoilée de plus de points éclatans que dans nos pays, plus nerveuse, qui se mêle intimement au drame du cirque et conseille les toreros. Ceux-ci sont de simples apprentis, vêtus de costumes fanés. Le bétail est de second ordre également : de jeunes taureaux de deux ans, qui arrivent furieusement, chargent un cheval ou deux, frémissent sous la piqûre de la lance du picador, et n’y reviennent plus. A la troisième blessure que les cavaliers leur ont faite, ils ont une peur affreuse. Ils se sauvent dès qu’ils aperçoivent un cheval ; ils refusent la lutte, et l’on voit une sorte de poursuite ridicule autour de l’arène : les picadors, puis les espadas cherchent à rejoindre l’animal et n’y parviennent pas. Enfin, lorsque, de fatigue, la pauvre bête s’est arrêtée, le torero la manque invariablement, et, à chaque coup d’épée, elle repart, beuglante. Le public est vite las de ces maladresses successives, et siffle furieusement. Après le quatrième taureau, le tapage devient tel que les professionnels commencent à quitter l’arène. Plus de banderilleros, plus de picadors. Un gamin de douze ans saute par-dessus les barrières, se jette à genoux, tragiquement, devant la loge du président, et demande par gestes qu’on lui accorde la faveur de tuer le cinquième taureau, à la place de ces faux artistes qui se dérobent. Le président refuse. L’enfant insiste. Pendant cette scène, un grand Andalou, maigre et rasé, s’en va sournoisement poser, derrière l’unique torero demeuré dans la plaza, un petit joujou fabriqué avec une courge figurant le corps du taureau et des baguettes de bois représentant les quatre pattes. Deux cigares font les deux cornes. La foule éclate de rire. La pauvre espada menace l’insolent d’un coup de rapière, et se retire. Le cirque est abandonné par toute la cuadrilla. C’est le signal d’une scène curieuse. L’enfant s’est mis debout. Il restera, malgré l’ordre du président, s’exposant ainsi à la prison. Deux camarades, puis dix, vingt, cinquante, sautent les barrières et courent le rejoindre. Le cinquième taureau se lance au milieu de cette bande de jeunes gens dont l’aîné n’a pas vingt ans, et qui, enlevant leurs vestes, s’en servent comme de manteaux pour écarter l’animal. En cinq minutes, la bête poursuivie, tirée par la queue, empoignée par les cornes, tombe à terre pour ne plus se relever. Quelqu’un m’explique qu’elle a été tuée, par ordre du président, d’un coup de ce fameux poignard triangulaire dont j’ai parlé. Puis le toril s’ouvre de nouveau, car une course, sous aucun prétexte, ne saurait être interrompue, et le dernier taureau se précipite, non plus au milieu de cinquante enfans, mais au milieu de trois cents personnes qui ont envahi la plaza, et dont une vingtaine, par bravade, se sont couchées à l’entrée même du couloir. Cette fois, il va sûrement y avoir mort d’homme. Eh bien ! non, tous les coups de cornes sont évités, personne ne tombe. Quelqu’un saute sur le dos du taureau, et après une minute de galop, la bête roule à terre.

Si les courses d’Espagne ressemblaient à celle-là, elles n’auraient guère de défenseurs. Ce n’est plus un jeu solennel et noble, c’est une boucherie répugnante et une école de cruauté dangereuse. Le soir de ce même jour, qui fut vraiment un beau dimanche, une surprise nous attendait, un spectacle d’une élégance rare et parfaite. Dans le salon d’un Français, M. de C…, trois jeunes filles de la société de Séville avaient bien voulu accepter de danser et de chanter devant nous les danses andalouses. Ce que j’avais vu jusque-là, soit au café de la Pez à Madrid, soit à Séville même, dans la fameuse rue de 'Las Sierpes, ne m’avait donné aucune idée de ce que je vis ce soir-là.

Mlles Elena et Pépita S., et Adelina B… étaient toutes trois jolies. Elles avaient apporté chacune trois sortes de mantilles, qu’elles excellaient à poser sur leurs cheveux sombres ou blonds relevés en pointe : la mantille noire, la mantille blanche et celle appelée madroñp, du nom de l’arbousier, parce qu’elle a de gros pois pelucheux.

Mlle Elena, en robe de soie bleue, toute petite personne aux grands yeux noirs, jouait de la guitare et chantait. Elle chantait, et aussitôt son visage très rieur prenait une expression douloureuse qui faisait plaisir à voir, car on sentait cette mélancolie passagère, et derrière on devinait le rire de la jeunesse tout prêt à reparaître. Les vers qu’elle disait étaient d’une tristesse amoureuse, comme la plupart des chansons méridionales, par exemple ces deux couplets d’un malagueña : « Depuis qu’une heure a sonné — à cette cloche au son plaintif, — jusqu’à deux heures j’ai songé, — à l’amour que tu prétends pour moi, — et trois heures m’ont trouvé pleurant. » « Le monde qui me voit rire, — pense que je ne t’aime pas. — Il ignore que pour toi — je soutire tout ce qu’on peut souffrir, — et qu’il me faut dissimuler. » Elle disait encore ce joli quatrain d’une petenera : « Ni avec toi, ni sans toi, — mes maux n’ont de remède ; — avec toi parce que tu me tues, — et sans toi parce que j’en meurs. »

Pendant qu’elle chantait ainsi, s’accompagnant de la guitare, sa sœur, Mlle Pepita, en bleu et noir, et Mlle Adelina B…, élancée, blonde, souveraine d’élégance, serrée dans un fourreau de soie jaune, dansaient et marquaient la mesure du claquement de leurs castagnettes. Les invités, suivant la mode sévillane, battaient des mains. Entraînées, excitées par ce rythme de plus en plus pressé, les danseuses combinaient des pas, des gestes, des œillades d’un art savant et rapide. Elles s’approchaient l’une de l’autre, s’éloignaient, revenaient, renversaient la tête, se jetaient un regard chargé de langueur ou de défi, s’écartaient de nouveau, puis, la jambe tendue en avant, la taille cambrée, sur un coup de castagnette, s’arrêtaient dans une pose dédaigneuse, prolongée quelques secondes. Par elles, et pour la première fois, je comprenais cette grâce andalouse, qui passe les autres. Et c’était un charme nouveau de voir danser cette danse, un peu orientale et sensuelle, avec une distinction entière et je ne sais quelle retenue virginale.

Je demandai, pendant un repos, à Mlle Adelina :

— Vous avez dû avoir beaucoup de succès à la feria, mademoiselle ?

Elle montra quelques jolies dents de plus. C’était vrai : elle avait dansé des malagueñas devant le peuple de Séville, les jours de la grande foire.


LA GANADERIA DE YBABRA

J’ai assisté presque chaque dimanche, en différentes villes d’Espagne, à des courses de taureaux. Et j’ai bien cru que la première fois serait la dernière. L’horreur qu’on éprouve, au premier cheval éventré, oblige un Français à dominer ses nerfs s’il veut rester jusqu’à la fin du spectacle. Puis j’ai éprouvé qu’on s’habitue, non pas à voir couler le sang, mais à ne plus le voir, et qu’il n’y a bientôt plus sur l’arène, pour des yeux accoutumés, que deux personnages engagés dans une lutte à mort : l’homme et une bête sauvage. Les accessoires disparaissent. Les maigres haridelles, au front bandé, que le taureau transperce, enlève au bout de ses cornes, et promène, avec leur cavalier, avant de les jeter à terre ; celles qu’on ramène au combat, le flanc recousu et les blessures fermées avec un bouchon de paille, ne font plus pitié, n’éveillent aucun sentiment d’aucune sorte, parce que l’attention se détourne d’elles pour se concentrer sur les véritables duellistes, et considère les animaux, mûrs d’ailleurs pour l’équarrissage, à peu près comme des sacs de sable destinés à protéger l’homme et à fatiguer la première fureur de son adversaire. Je trouve donc très peu fondée l’accusation « d’aimer le sang » lancée contre les Espagnols. Ils n’aiment pas le sang ; ils ne le voient pas ; mais ils aiment le jeu terrible qui se joue là, ce triomphe de l’intelligence et de l’adresse sur la brute formidablement armée.

« C’est tout simple, me disait l’un d’eux : l’Espagne a toujours été un pays d’élevage ; aujourd’hui, comme aux temps anciens, les vaqueros, dans les herbages, vivent avec leur bétail, s’essayent à terrasser les jeunes veaux, apprennent à éviter un taureau qui charge. Nos aïeux ont fait un amusement public d’une lutte que leur enseignait l’existence pastorale. Rien de plus. Nous ne sommes pas plus sanguinaires que d’autres, mais, plus que d’autres peut-être, nous apprécions la bravoure de l’homme qui combat, parce que nous connaissons mieux la force de son ennemi et l’art qu’il faut pour le vaincre. »

Cet art-là nous échappe presque complètement. A moins d’avoir suivi un grand nombre de corridas, il est impossible de comprendre et de goûter toutes les finesses du métier, et je suis sûr que beaucoup de ces amateurs qui passent les Pyrénées pour assister aux courses de Saint-Sébastien, malgré le bruit qu’ils font et leurs cris castillans, ne sont pas de grands clercs dans la science compliquée du toreo [2]. Nous admirons le pittoresque de la fête, l’entrain, le mouvement des foules en marche vers la plaza, le défilé des toreros, les costumes, les attitudes des hommes, les sonneries qui annoncent l’ouverture du toril, puis l’entrée en scène des banderilleros et de l’espada ; nous ne saisissons que le côté extérieur, l’appareil du spectacle, très imposant d’ailleurs, surtout dans les « courses d’abonnemens », de Madrid, les plus nobles, — quelque chose comme les concerts classiques du Conservatoire. Les Espagnols ont un autre sens que nous ne possédons pas. Ils connaissent les jouteurs, les hommes et le taureau ; ils les jugent d’après des règles précises, apprises dès l’enfance ; pas un geste ne leur échappe ; ils vivent le combat tout entier, dans ses menus détails, tantôt avec le torero, tantôt avec la bête, si elle est bravo et franche. Les spectateurs des premiers rangs, ces aficionados, simples ouvriers très souvent, ou employés de dixième ordre, qui ont payé cinq et six francs une place près de la barrière, ne cessent de conseiller les professionnels, de les invectiver ou de les applaudir. Tout le public, nerveux, impressionnable à l’excès, éclate en clameurs de reproche ou en cris d’approbation, lance des cigares et des chapeaux ou des écorces d’orange dans l’arène, sans que, très souvent, un étranger ait pu saisir la cause de ces manifestations. Il gouverne, en réalité, les jeux. Il oblige le président à commander les banderilles de feu, à faire abandon du taureau à l’espada qui s’est surpassée, quelquefois même il gracie l’animal. Ce sont des cas fort rares, mais il y a des exemples. J’ai vu, dans le couloir d’un établissement de combats de coqs, rue de l’Inquisition, à Séville, la tête empaillée d’un taureau, avec cette inscription : « Zapatero, six ans, de la ganaderia de D. Ramon Balmaceda, a lutté sur la plaza de Puerto Santa Maria, en 1859 : 24 coups de pique reçus, 9 chevaux tués, espada Antonio Sanchez (el Tato). Le public demanda sa grâce pour son immense bravoure. » Les poils blancs qui tavelaient le cou noir de l’animal disaient, en effet, que Zapatero était mort de vieillesse, dans les herbages du Guadalquivir. D’autres fois, d’étranges caprices, des caprices d’enfant, s’emparent de ce peuple assemblé pour s’amuser, et qui s’amuse de tout, et qui se sent roi dans l’enceinte de la place. Un de mes amis me racontait, ici, qu’il assistait, il y a quelques années, à une course de taureaux dans les arènes de Vitoria. Une jeune fille et un jeune homme, appartenant tous deux à de grandes familles de la province, étaient assis au premier rang dans deux loges contiguës. Le jeune homme était-il fiancé, ou seulement amoureux et hardi ? Il voulut prendre et baiser la main blanche que sa voisine avait posée sur le velours du balcon. Celle-ci retira vivement le bras, et se défendit en riant, d’un coup d’éventail. Ce tout petit incident fut aperçu, comment, je ne sais pas, mais tout le cirque, en une seconde, se trouva debout, prenant fait et cause pour le novio, et criant : « A la plaza les fiancés ! Qu’elle l’embrasse ! qu’ils dansent ensemble ! » Le tapage devint tel que la corrida fut interrompue. Le taureau était dans l’arène. Le président fut obligé de quitter sa tribune, de venir trouver la jeune fille, et de la prier d’obéir, pour que la corrida pût continuer. Elle prit son parti gaiement, avec une crânerie espagnole, descendit les escaliers au bras de son voisin, se présenta avec lui dans l’arène, sous les yeux du taureau stupéfié, fit trois tours de valse, embrassa le jeune homme, et remonta au milieu d’acclamations frénétiques.

La passion de la corrida est aujourd’hui aussi vive, aussi générale en Espagne qu’elle a jamais pu l’être. Dans les rues, j’ai dit que les enfans jouaient au toro. Dans les moindres pueblos, on improvise une place, le dimanche, en mettant des charrettes en cercle, et les paysans y combattent un taureau offert par la municipalité ou par quelque citoyen généreux ; ou bien encore on s’amuse à lancer l’animal au milieu du bourg, et avoir les femmes se sauver et les gamins quitter leurs vestes. Toutes les villes ont leurs arènes, et le nombre considérable de spectateurs que peuvent contenir la plupart de ces cirques, est une preuve manifeste de la popularité des corridas. Je laisse de côté les villes de premier ordre, dont il n’est pas surprenant que les cirques renferment plusieurs milliers de places ; mais sait-on que 8 000 hommes assis peuvent tenir dans la plaza d’une petite ville comme Caceres ; 9 000 dans celles de Calatayud et d’Algésiras ; 10 000 dans celles de Logrono, de Gandia, de Salamanque ; 12 500 dans celle de Puerto Santa Maria, près de Cadix, et 17 000 dans celle de Vitoria, qui n’a pas le double d’habitans ?

Quelque avis que l’on professe donc sur l’importation en France des courses de taureaux, — le mien est simplement que la France fera bien de continuer à jouer aux boules, — il faut reconnaître que la corrida n’est pas près de disparaître en Espagne, et que les Espagnols sont merveilleusement « nés » pour ce jeu-là.

Cette considération, l’attrait de paysages nouveaux, le désir d’étudier de près et sur place le système d’élevage, infiniment moins connu, chez nous, que la suite scénique des courses de taureaux, me firent accepter avec empressement l’invitation d’un des propriétaires d’une ganaderia célèbre, D. Luis de Ybarra.

Nous partons de bonne heure, mon compagnon de route et moi, par le chemin de fer de Séville à Cadix, et nous nous arrêtons à une petite station située à vingt kilomètres, des Hermanas. Notre hôte nous attend sur le quai, et nous introduit aussitôt dans un parc planté d’eucalyptus, d’orangers, de Heurs de toute sorte, et au milieu duquel ont été bâties trois jolies maisons de campagne, la sienne et celles de deux de ses frères. Messieurs de Ybarra, — dont le père était de Bilbao, — ne sont pas seulement des éleveurs renommés : ils dirigent une banque ; ils ont de grands intérêts dans une compagnie de navigation de Séville à Bordeaux ; ils exploitent de vastes domaines, qui produisent en abondance des grains, des oranges et des olives. Nous admirons, dans un coin du jardin, un lot d’olives cueillies, déjà mises en baril, et dont il ne faut que soixante pour faire un kilogramme. Il paraît que tout à l’heure nous verrons les arbres qui produisent ces fruits exceptionnels.

La voiture est attelée, et au grand trot de quatre chevaux, nous traversons le bourg de des Hermanas, des rues très propres, bordées de maisons soigneusement peintes en blanc et en bleu clair, et dont la population a l’air tout particulièrement active et aisée. La route, assez plate, s’enfonce dans une région labourée, çà et là plantée d’oliviers en lignes ; nous la quittons bientôt, et l’attelage coupe au milieu des champs, vers le sud. Les roues creusent le sol, se relèvent, retombent, sans que le trot se ralentisse.

— Vos voitures de Paris ne résistent pas à ce régime, me dit M. de Ybarra ; j’en ai fait l’expérience : il nous faut un type d’une tout autre puissance… Nous ne sommes qu’au début, d’ailleurs, et vous verrez, plus loin, par où nous pouvons passer.

Après dix kilomètres, nous arrivons à la hacienda de Bujalmoro, un grand quadrilatère de murs, posé à découvert au milieu des labours. A l’intérieur s’ouvrent, de deux côtés, les bâtimens de la ferme, et au fond les appartenons du maître, protégés par un cloître et dont les murs sont revêtus de faïences. Des poteaux de téléphone partent de là dans deux directions, et relient, la hacienda avec la maison de Séville et avec la ganaderia vers laquelle nous allons.

Les chevaux reprennent le trot, et je sens venir un paysage. Joie des yeux, joie de toute l’âme, je vous devinais déjà ! Les guérets sont finis. Nous roulons sur l’herbe brûlée d’une prairie, tachée, çà et là, de touffes pâles d’aloès, et que barre en avant une ligne de maquis. Derrière les bois, que ce doit être beau ! Toute la terre descend, d’une inclinaison uniforme et lente, vers le fleuve lointain ; une vallée va s’ouvrir, et, comme un fruit qui pend sur la crête d’un mur, laisse paraître un peu de sa lumière entre deux pointes d’arbres. Les chevaux se jettent dans un marais où ils ont de l’eau jusqu’au poitrail ; ils remontent la berge ; ils entrent dans la brousse. C’est un communal entièrement désert, inculte et délicieux. Tout à coup, parmi les branches emmêlées des lentisques, j’aperçois deux cornes et un œil noir.

— Un taureau !

M. de Ybarra regarde un moment, car il n’est pas bon de rencontrer de ces taureaux solitaires, vaincus dans le combat, chassés du troupeau, et si dangereux qu’on publie dans les villages, après l’office, le nom des quartiers qu’ils habitent. Heureusement mon taureau n’était qu’une vache égarée, qui lève à notre passage sa tête fine et sauvage, entièrement noire, et ne manifeste à notre égard aucune intention mauvaise. Après le maquis, un bois d’oliviers géans, appartenant au domaine, et ceux-là mêmes dont nous avons admiré les olives à des Hermanas, puis la vallée, la plaine qui n’a plus de rives, des prairies sans haies, sans fossés ni barrières, qui baissent toujours, jusqu’à se perdre dans le bleu, et Séville à l’horizon, lumineuse, dentelée, orientale, avec sa Giralda qui porte à son sommet une aigrette de rayons. Nous sommes dans l’océan d’herbes. Le soleil fait trembler les lointains. Devant nous, des lueurs longues de (marais, au-dessus desquels tournent des vols d’oiseaux.

Sur la gauche, s’élève une hacienda rose, carrée comme la première. Nous y courons.

C’est San José de Buenavista, qui appartient à l’un des frères de notre hôte d’aujourd’hui, D. Eduardo de Ybarra. Le nom du domaine est écrit en lettres de faïence au-dessus de la porte d’entrée. La maison de maître, occupant une des ailes du quadrilatère, peut passer pour un modèle de ces rendez-vous élégans de la prairie sévillane, où affluent, deux ou trois fois l’an, les invités de l’aristocratie et les professionnels conviés aux fêtes de l’élevage, que je dirai tout à l’heure : beaucoup de chambres claires, une tour pour découvrir au loin Séville et la plaine, une grande salle à manger, et partout, sur les murs, des souvenirs de sport ou de réunions mondaines, des affiches de courses, des diplômes de concours agricoles, des ombrelles et des éventails déployés représentant des scènes de toreo, des croquis à l’aquarelle de jolies femmes de Séville, des séries de gravures anglaises, des têtes de taureaux célèbres, provenant de la ganaderia de Ybarra. Nous déjeunons à l’espagnole, — ce qui veut dire fort bien, quoi qu’on en ait dit, — dans la salle à manger, dont toutes les chaises portent gravée sur le dossier cette légende : « Je suis au service de San José de Buenavista », puis nous sortons rapidement, car nos chevaux de selle nous attendent dans la cour.

Ils sont tenus en main par des vaqueros et leur chef, le conocedor, hommes de la prairie, maigres et nerveux, coiffés du chapeau à larges bords, vêtus d’une veste courte et d’un pantalon de cuir, doublé de peau de chien découpée à l’endroit où le genou presse la selle, et d’où pendent, le long de la jambe, des houppes de lanières de cuir. Ils n’ont pas pris, aujourd’hui, leurs piques, leurs garrochas dont je vois tout un râtelier garni dans la chambre du chef. Ils montent à cheval avec nous, et, à peine avons-nous franchi la porte, que nous partons au galop, en peloton serré, vers un groupe d’animaux que nous apercevons à deux kilomètres en avant. Ce ne sont pas des taureaux, mais des bœufs dressés à la conduite des taureaux, des cabestros. Nous nous arrêtons à quelques pas d’eux.

— Remarquez, me dit M. de Ybarra, que nos cabestros ont presque tous le pelage très clair. Nous les choisissons de robe pâle.

— Et pourquoi ?

— Parce que nos bêtes de course font toujours de nuit le trajet de la ganaderia à Séville, et qu’il est bon que nos hommes, dans les chemins, puissent distinguer un bœuf dressé d’avec nos taureaux, qui sont généralement de pelage sombre.

A ce moment, nous mettons nos chevaux au pas, nous pénétrons de l’autre côté d’une barricade de pieux et de perches qui remonte, à notre gauche, indéfiniment, et nous sommes dans le pâturage des grands taureaux prêts pour la course, armés à point pour éventrer les chevaux et supporter les coups de lance. Ce n’est plus l’heure de galoper. J’observe même que le conocedor et M. de Ybarra, qui nous encadrent mon compagnon et moi, et marchent aux deux ailes, ont l’œil constamment aux aguets, et cherchent, dans le troupeau, pour voir si aucun animal ne s’inquiète de notre présence et ne se prépare à charger. Car il est extrêmement difficile d’échapper, même avec un bon cheval, à la poursuite d’un taureau de course. Si la Cour de cassation avait eu la fantaisie de procéder à ce qu’on appelle, en procédure, une descente sur lieux, et qu’elle eût visité, — même sans robes rouges, — la ganaderia de Ybarra, je crois qu’elle eût hésité à déclarer le taureau espagnol animal domestique. Ils sont là une centaine de taureaux de cinq à six ans, la plupart debout dans les hautes herbes sèches qui leur montent jusqu’au ventre, les pieds de devant rapprochés, la tête superbement levée, les cornes en plein ciel faisant un arc superbe. Le type est tout différent de celui de nos taureaux, plus long, plus grand, plus nerveux et surtout plus lier. On sent une bête rapide. Les Espagnols la disent noble au-dessus de toutes les autres, sans excepter le lion. Elle ne frappe pas un ennemi mort, — et j’ai vu, en effet, des toreros renversés, demeurer immobiles, couchés sous les naseaux du taureau qui les flairait. Elle n’attaque pas par derrière, traîtreusement, et ceux qui ont assisté aux corridas se souviennent que les picadors, si leur adversaire a refusé le coup de pique, font volte-face, et s’écartent sans être poursuivis. Le danger, c’est que le taureau se croie provoqué, et, sans doute, il est facile de lui fournir un prétexte, car nous manœuvrons prudemment, contournant les groupes, sans approcher d’aucun à moins de soixante ou quatre-vingts mètres.

— Au printemps, me dit le conocedor, les taureaux, qui vivent toujours séparés des vaches par d’énormes distances, se battent furieusement. La prairie sonne de leurs mugissemens, comme un rivage de mer.

— Vous n’intervenez pas ?

Il se met à rire, et répond avec un hochement de tête :

— Comment voulez-vous que nous séparions des bêtes pareilles !

Et je comprends que les vaqueros ne sont pas les maîtres de leur terrible bétail, et que les vrais gardiens seraient plutôt les cabestros dont je reparlerai tout à l’heure. L’endroit est bon pour interroger, l’heure propice : nous faisons un grand détour, au pas, dans l’herbe qui assourdit le bruit des foulées de nos chevaux, et les grandes têtes levées des taureaux, une à une, à mesure que nous nous éloignons, s’abaissent vers le pâturage. Je multiplie mes questions au conocedor et à M. de Ybarra, et voici ce que j’apprends.

Tous les troupeaux d’une ganaderia vivent en liberté, hiver comme été, sans connaître jamais l’étable. A l’âge de dix mois, les jeunes taureaux sont séparés de leurs mères. A un an, ils sont marqués au fer rouge. C’est le herradero, l’occasion d’une première fête. La bête est terrassée ; on lui imprime sur la cuisse le chiffre du propriétaire ; on met un peu de boue sur la blessure ; on coupe le bout de l’oreille, et le taureau s’échappe au galop dans les prés. Il faut six hommes pour abattre et maintenir un taureau bravo de douze mois.

Vers l’âge de deux ans, taureaux et génisses subissent l’épreuve du courage, l’essai qui va décider de leur vie ou de leur mort, la tienta. Tout le Séville élégant et beaucoup d’amateurs du peuple se transportent dans les ganaderias. Pendant deux ou trois jours, les équipages, les cavaliers, les groupes de promeneurs sillonnent un coin de la prairie. On va essayer les taureaux ! Pour eux, cela se fait en champ libre. Un vaquero à cheval, la lance en arrêt, marche sur l’animal. Celui-ci lève les cornes, creuse le sol avec ses pattes de devant, et fond sur le cavalier. Très souvent l’homme roule à terre, et le cheval est tué. Mais le taureau a reçu la pointe de la lance au défaut de l’épaule. S’il résiste à la douleur, s’il revient trois fois de suite à la charge, soit contre le même gardien, soit contre un autre, il est bravo, il est noble, il est digne de figurer dans les courses futures, mais à une condition, qui est bien curieuse : c’est qu’on l’ait attaqué du côté opposé à celui où se trouve son herbage ordinaire. Car, disent les Espagnols, quelle bravoure vulgaire que celle d’un taureau à qui on barre la route de son pâturage, et qui veut y rentrer ! Au contraire, le taureau qui a en face de lui le libre horizon, qu’on menace de ce côté, qui ne veut pas supporter cette contrainte, qui se jette sur l’homme, sans autre raison que sa fierté blessée, voilà le vrai taureau de course, le seul qui saura lutter avec honneur dans les arènes de Séville ou de Madrid !

Les génisses subissent l’épreuve en champ clos, dans de petits cirques, les uns en planches, les autres, tels que celui que j’ai vu à San José de Buenavista, construits en maçonnerie, ornés de faïences de couleur et garnis de gradins pour les spectateurs. M. de Ybarra me disait qu’il perdait quelquefois sept ou huit chevaux dans une tienta de ce genre. Les jeunes bêtes sont introduites dans l’arène. Elles sont petites, nerveuses, presque toutes noires ou noires et blanches, avec une tête fine et des cornes effilées ; elles ressemblent à des vaches bretonnes qui seraient perpétuellement en colère. Apercevant l’homme, elles se précipitent sur lui, et sont reçues à la pointe de la lance. Pour être déclarées braves, elles doivent être vraiment d’une férocité extraordinaire, et se jeter trente fois de suite au-devant de l’ennemi, et supporter la douleur de trente blessures.

Alors seulement elles seront admises à perpétuer la race de la ganaderia, et feront partie du troupeau. Tous les autres animaux, lâches ou à moitié braves, taureaux ou génisses, seront envoyés à la boucherie, et tués d’un coup de poignard.

L’heure de la course n’a pas encore sonné pour le taureau. Il grandit en liberté ; on l’appelle utrero jusqu’à trois ans et demi, cuatreño aux approches de quatre ans, toro après quatre ans : mais il n’est guère admis aux arènes, il n’a toute sa puissance et tout son développement qu’entre cinq et six. A ce moment le propriétaire le vend aux entrepreneurs de corridas, pour un prix qui varie entre 800 et 2 500 francs. Les bons taureaux de Veraguas, — la plus fameuse ganaderia d’Espagne, — ne valent jamais moins de 2 000 francs. Si on veut bien se souvenir qu’il y a toujours six taureaux de combat, et deux espadas, dont chacune est payée cinq ou six mille francs, on jugera des frais qu’entraîne une course espagnole.

C’est ici que les cabestros entrent en scène. Il m’a fallu venir en Espagne pour apprendre que les bœufs sont des animaux très intelligens. Ils sont même rusés, malgré leurs lourdes allures et leur apparente bonhomie. Comment séparer les taureaux vendus et destinés à la course de demain, d’avec le reste du troupeau ? Comment les conduire du pâturage jusqu’aux arènes, quand il y a trois, cinq, dix lieues de campagne, et de chemins, et de faubourgs à traverser ? Les hommes ne le pourraient faire seuls : les cabestros s’en chargent. Ils sont dressés à obéir à la parole et au geste ; ils comprennent « à gauche ! », ils comprennent « à droite ! » ; ils devinent ce qu’on demande d’eux. Lorsqu’un vaquero leur a désigné un taureau, on les voit s’en aller vers lui, cinq ou six ensemble, au petit trot, dandinant leur sonnette fêlée, entourer l’animal un peu surpris, le pousser amicalement, de la tête ou de la croupe, — ce qui leur vaut, de temps à autre, un coup de corne, — l’écarter peu à peu, l’entraîner avec eux dans une direction qu’ils savent. Si leur élève très peu docile prend le large et s’enfuit, ils galopent après, et le ramènent jusqu’à une avenue bordée de pieux qui aboutit à une enceinte. Là ils redoublent de moyens de persuasion, s’engagent dans la souricière, rassurent par leur exemple leur compagnon qui se méfie, et, tout à coup, se trouvent prisonniers avec lui, car une barricade, rapidement manœuvrée, leur a fermé la retraite. Prisonniers, oui, mais pas pour longtemps. Ils ont une habileté rare pour revenir à petits pas, d’un air innocent, vers la porte, guetter le moment où elle s’entr’ouvre, l’ouvrir un peu plus, juste autant qu’il faut, du bout des cornes, et prendre la clef des champs, en abandonnant le taureau. Ils recommencent ce manège six ou sept fois, et on attend la nuit.

Cette nuit est la dernière avant la corrida. A onze heures ou minuit, dans le grand calme de la prairie, trois vaqueros à cheval, armés de la lance, font sortir ensemble de l’enceinte les cabestros et les taureaux, et, l’un d’eux prenant la tête du peloton, les deux autres suivant, ils s’élancent à grande allure, au galop le plus souvent, par un chemin traditionnel, qui constitue une servitude de passage sur les héritages ruraux, et qui se nomme « le chemin des taureaux ». L’homme de tête crie : « Apartarse ! Ecartez-vous ! » Les rares passans de la nuit s’effacent dans les fossés ou derrière les arbres, et la troupe effrayante continue, et la poussière retombe, et le martèlement des lourds sabots galopant sur la terre diminue et s’efface.

On peut voir encore ces cabestros avant la course, à onze heures du matin, quand les taureaux inquiets sont réunis dans les cours, derrière la plaza, et qu’il s’agit de faire entrer ces derniers chacun dans sa cellule. Le public est admis, moyennant un petit supplément, à ce spectacle curieux de l’apartado. Et j’ai observé là cette même intelligence des situations, cette insigne fourberie, cette adresse à se tirer d’affaire en laissant le taureau prisonnier, que me décrivait M. de Ybarra, tandis que nous quittions lentement la réserve des bêtes de course.

Le soleil commençait à baisser. Nous visitâmes encore le quartier des taureaux de deux ans, et celui des jeunes veaux, qui paissaient en compagnie d’une foule de petits ânes gris. Puis ce fut le retour, la douceur d’une route déjà familière, qui permet à l’esprit plus libre de mieux s’abandonner à la beauté de l’ensemble. Nous allions dans la lumière pure, sur l’herbe sans chemins, vers Séville qui grandissait. Quand nous atteignîmes la limite de la prairie, derrière la première haie de saules, j’aperçus une halte de chasseurs. Deux jeunes hommes à cheval, vêtus de clair comme les vaqueros, se tenaient dans l’ombre d’un arbre, et autour d’eux douze grands lévriers blancs, couchés ou debout, la langue rose pendante, le museau fin levé vers nous, et tels qu’on les figure dans les vieilles tapisseries, se reposaient, attentifs au geste de leurs maîtres.

Un coup de chapeau, et nous passâmes, laissant la grande prairie bleuir derrière nous.
LES MARAIS DU BAS-GUADALQU1VIR. — LA GRANDE OUTARDE

Les marais du Bas-Guadalquivir ! J’en rêvais depuis des semaines, et, dès mon arrivée à Séville, j’avais cherché à organiser une expédition de chasse. Je veux livrer, à ceux qui seraient tentés de suivre mon exemple, le nom des deux personnes qui m’ont guidé et accompagné pendant cette journée, dans un des pays les plus pittoresques et les plus sauvages que j’aie vus ; ce sont M. Pierre Alrieu, directeur du fameux hôtel de Madrid, à Séville, et M. Vicente Saccone, un bonhomme qui a l’air d’un trappeur indien, rusé, goguenard, endurant, l’un des familiers de la grande steppe andalouse, et qui s’adonne au plus étonnant des élevages : il vit une partie de l’année dans la marisma ; il y recherche, au printemps, les œufs d’oiseaux, courlis, hérons, flamans, outardes, grèbes, les fait couver par des poules ou éclore dans les couveuses, nourrit, avec des soins infinis, dans un petit établissement qu’il possède au bord du fleuve, cette famille d’oiseaux rares, s’embarque avec eux sur un vapeur, et, après trois semaines de navigation, va les vendre, vivans, sur le marché de Londres.

Il doit avoir peu de collègues en Europe.

A cinq heures du matin, nous descendons au bord du Guadalquivir. Séville est encore endormie. Et la nuit est bleue. Je ne l’ai jamais vue de cette couleur franche et uniforme. L’eau du fleuve est bleue. Les arches du pont de Triana, où nous attend le bateau, sont bleues ; les navires qu’on découvre au-delà des arches le sont aussi par reflet ; le ciel est criblé d’étoiles qui semblent plus fixes que les nôtres : elles rappellent le regard des Andalouses, qui est long et qui ne tremble pas. Dans le grand silence de la ville, nous embarquons, nous glissons entre les quais, nous dépassons les dernières maisons, après lesquelles le fleuve tourne. Puis il reprend sa route, droit vers la mer. Le matin se lève, et voici le paysage qui se prolonge pendant des lieues : un fleuve large, boueux, jaune pâle et luisant, qui coule entre une rive droite un peu soulevée, couverte de saules derrière lesquels sont des parcs d’orangers et quelques lignes de palmiers, dressant leurs plumes, et une rive gauche très plate, l’herbage à fleur d’eau, sans haie, sans arbres, sans autre limite que les montagnes lointaines d’Utrera.

Dans une touffe de peupliers, le dernier abri contre le soleil qui monte et pèse déjà sur la plaine, un petit village est caché, Coria, d’où se détache une barque à la voile triangulaire. Nous avons stoppé. Deux rabatteurs viennent à nous, et prennent place à bord. Ils portent des fusils à ressorts extérieurs, et dont la crosse, incrustée de nickel, trahit l’origine arabe ; une poire à poudre faite d’une corne de bœuf fermée avec un bouchon, et, dans une outre de peau noire, du vin blanc d’Aznalfarache, cette vieille enceinte mauresque que nous avons laissée derrière nous.

Le bateau poursuit sa route. Maintenant nous sommes en pleine marisma. La steppe marécageuse s’étend aux deux côtés, désert d’herbe fanée, dont la teinte rousse, peu à peu, se fond dans les lointains et devient d’un mauve léger. Elle s’ouvre ; elle ferme bientôt sur nous son cercle partout égal, comme celui de l’Océan ; elle va vers la mer invisible qu’elle borde sur plus de cent kilomètres. Le fleuve la coupe du large trait de ses moires jaunes, puis se divise et la sépare en îles. Au-dessus d’elle, au-dessus de nous, le ciel est sans nuage, non pas foncé, comme on le croit souvent, mais d’un azur lamé d’argent. Et rien ne fixe le regard, qui erre dans cette splendeur de toutes choses, si ce n’est, à des distances folles, vers le point où les montagnes se sont abaissées et cachées, l’aigrette d’un bouquet de palmes, immobile sur l’horizon clair.

Les premières bandes de canards se lèvent autour de nous, et des couples de flamans, de loin en loin, hors de portée, battent l’air de leurs ailes de feu. Le silence n’est troublé que par le bruit de notre hélice. Nous abordons. La proue s’enfonce dans les vases molles, et nous mettons pied à terre dans une grande île où paît un troupeau de plusieurs centaines de vaches bravas.

— Il faut traverser le troupeau, me dit M. Saccone, pour nous rendre à cette cabane, là-bas.

A ce moment, j’avoue que toutes ces têtes noires encornées, qui dépassaient les hautes herbes et nous barraient le chemin, ne me parurent pas uniquement pittoresques. Je les trouvai inquiétantes. Le chasseur chef me rassura, en me disant qu’au contraire des taureaux, les femelles n’attaquent pas, en général, à moins qu’on ne les provoque. Cet « en général » me laissa rêveur. Cependant nous passâmes au milieu de ce troupeau, et de beaucoup d’autres, et je ne crois pas que, de toute la journée, nous ayons couru un réel danger.

La cabane, plantée sur la prairie, à deux kilomètres en avant, était une cabane de vaqueros, pauvres gens qui vivent là, sans communication avec le monde civilisé, n’ayant on vue ni village, ni sentier, ni ombre d’aucune sorte que celle de leur toit de planches, et à qui le propriétaire donne un franc par jour, du pain, et une provision d’huile et de vinaigre pour la salade de pimens. En nous voyant venir, l’homme s’avança au-devant de nous, à cheval, et nous dit qu’il avait aperçu, le matin, cinq outardes, dans une région désignée d’un geste fauchant, qui embrassait bien des hectares. J’entrai dans la cabane, composée de deux chambres, enfumée, avec des lits de misère en roseaux et en feuilles. Une vieille était assise près de la porte.

— Quel âge avez-vous ? lui demandai-je.

— Quatre douros et quatre réaux, monsieur !

C’est leur manière de compter, à ces demi-sauvages andalous. Quatre douros, à vingt réaux chacun, font quatre-vingts ; plus quatre réaux : la vieille a voulu dire qu’elle avait quatre-vingt-quatre ans. Elle nous souhaite bonne chance, et nous nous déployons en tirailleurs, dans le marais, précédés du vaquero à cheval. La chaleur accable l’herbe. Nous marchons, tantôt sur la vase écaillée, molle encore et semée de mottes régulières où penche une touffe poilue, tantôt sur une terre plus sèche, que hérissent de larges bandes de graminées, roussies par le soleil et hautes de plus d’un mètre. Les moustiques invisibles, assemblés par milliards au-dessus de la prairie, font un bruit aigu et continu, comme un appel de clairon qui ne cesserait jamais. Je regarde le vaquero, qui va, penché sur l’encolure du cheval, le chapeau à grands bords rabattu sur son visage, observant la plaine tout au loin. Ses yeux sont d’une extraordinaire puissance. De temps en temps, il s’arrête, se dresse sur ses étriers, ou même debout sur la selle, et, portant la main à la hauteur de ses sourcils, prononce lentement, comme une sentence : « Un pàjaro ! un oiseau ! » Il a découvert, à deux ou trois kilomètres en avant, un gibier que lui seul ou un de ses pareils peut reconnaître à une telle distance. Alors, il part, faisant un long détour à gauche ; les rabatteurs à pied prennent à droite ; ils se rencontrent au-delà du point où sont posés les oiseaux, et nous, les chasseurs, couchés derrière une touffe d’herbe, nous attendons. Des vols de petits faisans à queue courte se lèvent en criant, et passent, presque toujours hors de portée. La route est si libre pour eux ! Mais la grande outarde ne se montre pas. Je ne vois d’elle qu’une ou deux plumes tombées à terre.

Cependant, j’ai été bien stylé par les gens de la marisma. Je sais que les outardes femelles vivent toute l’année dans le marais, que les vieux mâles arrivent en avril, probablement du Maroc, et repartent en septembre. Je sais encore qu’il ne faut pas faire un mouvement tant que la grande outarde n’a pas franchi la ligne des tireurs, quelle vient dans le vent, lancée comme un boulet de canon, et grosse comme une dinde, la tête blanche et le corps maillé de brun et de gris… J’ai été renseigné sur la meilleure manière de viser, sur le numéro du plomb à employer, sur le poids de ce gibier de prince… mais où est-elle, la grande outarde ? Si elle a entrepris de trouver un coin d’ombre, elle doit être loin d’ici… Des bécassines partent, et montrent une seconde le retroussis blanc de leurs ailes. A dix pas de moi, un des rabatteurs s’arrête, un pied en avant. Quelque chose de brun s’est enroulé en spirale autour de sa jambe. C’est un serpent, qui mord rageusement le pantalon de cuir du vaquero. L’homme ne se trouble pas ; il ne secoue pas la bête ; il n’appelle personne, mais, tranquillement, entre le pouce et l’index, il saisit le reptile derrière la tête, commence à l’étouffer, le fait tourner en l’air comme un fouet, et brise sur le sol une sorte de couleuvre jaune longue de plus d’un mètre. Nous changeons de procédé, et nous essayons d’approcher les petits faisans, suivant une méthode usitée dans les marismas : en nous cachant derrière le cheval, dressé à ce manège, et qui va doucement, broutant l’herbe, vers le gibier. Hélas ! je m’aperçois vite que l’heure est trop chaude, qu’il faudrait plusieurs jours dans le marais, et une habitude, et la chance, plus fugace encore qu’un oiseau d’eau, pour rapporter un butin sérieux, pour abattre une outarde, un flamant, une aigrette. Nous avons réussi seulement à tuer un héron garde-bœufs, oiseau charmant, au bec jaune et vert, au corps d’un blanc de neige.

Mais, à la poursuite du rêve, on gagne toujours quelque chose. Nous n’avons pas rejoint la grande outarde, mais nous avons changé d’île, descendu et remonté les bras du Guadalquivir, parcouru des espaces immenses et contemplé des paysages nouveaux. J’ai vu l’harmonieuse beauté du fleuve tournant entre deux rives de saules pâles ; j’ai passé dans un désert que tapissait entièrement une sorte de bruyère marine, pareille à du corail rouge ; j’ai contemplé, aux heures tardives, la marisma qui se voilait, devenait d’un violet sombre de pavot, et les centaines de chevaux que le soir réunissait autour d’un abreuvoir, tandis que le gardien, debout au sommet d’un tertre, prenait, dans le soleil couchant, des proportions fantastiques, et quand je suis revenu, les terres plates noyées dans le crépuscule, le ciel où toute la lumière s’était retirée, les alignemens lointains des palmiers, la douceur infinie de l’air, tout me donnait, tout gravait, en moi l’illusion que je voyais s’assombrir et mourir dans la nuit les campagnes du Nil [3].
RETOUR A MADRID

Je reviens à Madrid ; novembre est commencé, et, dans quelques jours, mon voyage va s’achever. Je trouve la capitale un peu froide, moi qui arrive de Séville, et plus animée qu’à ma première visite. Les rues sont pleines d’hommes de toutes conditions enveloppés de la capa doublée de velours rouge, vert, gris, orange ; quelques chapeaux de soie, coiffant des ministres ou des ministrables, émergent de la foule ; les promenades ont plus d’équipages ; le cercle de l’Athénée, les clubs, les cabarets à la mode, les théâtres, reprennent possession de leur clientèle élégante, qui a passé l’été aux bains de mer ou dans les villes d’eaux ; la cour est rentrée. Chaque matin, j’assiste, sur la place d’armes du Palais royal, à cette jolie manœuvre de la garde montante, infanterie, cavalerie, artillerie, qui vient, jouant la marche royale d’Espagne, en grande tenue, avec des formations et des pas harmonieusement réglés, relever la garde descendante. J’assiste au défilé des suisses du palais, qui portent la hallebarde antique et ce joli costume : bicorne galonné, habit bleu foncé à la française avec bord de couleur garance, gilet et paremens rouges, culotte blanche, guêtres de la couleur de l’habit, montant au-dessus du genou. Je vois l’étonnant appareil de ce cortège qui traverse Madrid, quand le nouvel ambassadeur de France va présenter ses lettres de créance, l’escorte de cavaliers, les attelages à quatre et six chevaux, les carrosses de gala dorés, laqués, sculptés, dont un entièrement vide et qu’on nomme « le carrosse de respect ». Et ces anciennes traditions, cette pompe fameuse de la cour d’Espagne, m’amusent connue un beau décor au milieu duquel je sens s’agiter des acteurs et des intérêts modernes. Je me dis bien que l’autorité a souvent changé de visage et d’habit dans le monde, qu’elle n’est ni diminuée, ni agrandie, par l’appareil dont elle s’entoure, et cependant, j’éprouve un plaisir, une joie toute populaire et naïve, effet sans doute d’un atavisme lointain, à voir cette majesté d’une cour, dont nos yeux sont déshabitués, et notre esprit peut-être, mais non pas notre sang.

J’ai retrouvé la même pointe d’émotion et le même sentiment de curiosité amusée, en traversant les appartenions du palais, le jour d’une de ces grandes réceptions dont l’ordonnance est célèbre. Il y avait des hallebardes partout, et des figures bien intéressantes parmi les personnes qui attendaient leur tour d’audience : grands d’Espagne, hommes politiques fort préoccupés, — car nous étions à la veille d’une crise, — diplomates, mamans venues pour présenter leur fille et le fiancé de leur fille, et cette dame triste, attendrissante et coquette dans sa mantille, qui devait avoir une douleur à raconter, et ce beau chevalier de Calatrava, qui portait l’habit blanc boutonné, avec la croix rouge sur la poitrine.

La reine était en deuil, gantée de noir et debout. En l’abordant, je fus frappé de ce que cette physionomie gracieuse et jeune reflétait d’intelligence et d’habitude du pouvoir. Dans les yeux de la jeune femme qui souriait, j’apercevais la souveraine ; dans les questions qu’elle me posait sur mon voyage, je découvrais l’esprit déjà rompu à présider un conseil, à suivre une idée, à traiter avec des hommes des affaires qui s’enchaînent. Un instant après, au nom du petit roi que j’avais prononcé, elle devenait émue, et je voyais la mère, et encore la souveraine, défendant l’enfant royal contre la calomnie qui le guette. « N’est-ce pas qu’il est bien portant et vif ? Vous l’avez rencontré. Il n’a eu que les maladies légères de son âge. Et, Dieu merci, le voilà fort, et à l’abri. » Oui, à l’abri, doublement, derrière elle qui veille sur l’enfant, et qui garde pour lui la couronne. Tandis que je l’écoutais, et quand je regardai, pour la dernière fois, le salon où la reine demeurait encore, attendant une autre visite, j’avais l’impression vive que je voyais une de ces grandes régentes, qui font figure dans l’histoire, une de ces mères de rois qui, pour défendre un trône, ont mieux que le fer et la force : les deux bras qu’elles croisent sur la poitrine de leur fils.

Il était déjà nuit, quand je sortis du palais. Je traversai la place de l’Orient, et je me promenai au hasard, triste parce que j’allais quitter l’Espagne. Je devais visiter encore Barcelone et cette belle abbaye de Montserrat, perchée dans la montagne, mais je sentais que ce ne seraient là que des arrêts sur le chemin du retour, et que ce voyage était fini, que j’avais entrepris et fait avec tant de joie.

Sur les avenues du Prado, je croisai un Espagnol, très répandu dans le monde de Madrid, qui marchait vite, enveloppé de son manteau. Il me reconnut, et me prit le bras. J’avais joui, à diverses reprises, de sa conversation brillante, de son esprit éloquent et informé sur toutes choses : mais combien plus je le goûtai ce soir-là ! Il refit avec moi mon voyage, il s’anima, il laissa transparaître ce fond de nature poétique et passionnée, don gratuit de la race, que voilait d’abord chez lui la convention mondaine.

— Votre chagrin me plaît, dit-il, car il y entre de l’amour.

— N’en doutez pas.

— Vous aimez l’Espagne, vous reviendrez à elle. Alors, vous étudierez ce que vous avez justement aperçu. Nos villes cachent nos villages. Et c’est là qu’on le rencontre encore, l’Espagnol vrai, l’Espagnol du peuple, ce chevalier rude et tendre, qui vit sur son passé d’honneur. C’est là qu’elles se sont réfugiées, la foi, la poésie, la grandeur pauvre de l’Espagne. Je vous mènerai vers elles. Je vous ferai entendre, chez des rustres sans lettres, des légendes qui valent un chant d’Homère ; je vous ferai voir ce laboureur, qui a une âme ancienne et des façons de roi. Connaissez-vous l’Oiseau noir ?

Je ne connaissais pas l’Oiseau noir, et il me récita ce conte exquis de Navarre… « Vous reviendrez ! » A mesure que mon ami parlait, ce mot s’embellissait, se fleurissait de tous mes souvenirs remués et rassemblés en gerbe, et comme en Sicile, comme à Malte, comme à Venise, comme si nous étions maître du jour qui ne s’est pas levé, moi, j’ai répondu : Oui !


RENE BAZIN.


  1. Voyez la Revue du 1er février, du 1er mars, du 1er avril et du 1er mai.
  2. On peut s’en convaincre en lisant quelque traité spécial, par exemple le Manuel de Tauromachie de Sanchez Lozano, traduit par M. Aurélien de Courson. 1 volume ; Paris, 1894, Sauvaitre.
  3. Ce que je viens de raconter ne saurait diminuer en rien — tous les chasseurs me comprendront — la réputation que possède la marisma d’être une des contrées les plus giboyeuses et les plus abondantes en gibier rare, de l’Europe. Les chasses du Guadalquivir ont été mises on honneur, en Angleterre, par lord Lilford, qui a passé des mois sur le fleuve, chassant et réunissant des collections ornithologiques, puis par M. Dresser et par le colonel Barcklay. Les officiers de Gibraltar les connaissent fort bien. Enfin, M. le Comte de Paris, pendant ses séjours au palais de Villamanrique, qui se trouve à droite du Guadalquivir, venait, presque tous les jours, chasser dans les territoires de la marisma, qu’il faisait garder. Je donnerai une idéo de la richesse cynégétique de cette contrée de l’Andalousie, en publiant le tableau partiel du gibier tué en 1892, à Villamanrique, soit dans la marisma, soit dans les deux grandes réserves forestières du domaine, le Coto del rey et la forêt de Gatos : 1 lynx ; 1 chat sauvage ; 1 ichneumon ; 1377 lapins ; 48 grandes outardes et 3 petites ; 11 œdicnèmes criards ; 22 grues cendrées ; 9 spatules ; 1 héron garde-bœufs ; 1 héron crabier ; 6 aigrettes ; 33 échasses blanches ; 42 combattans ; 30 flamans ; 69 grands sternes ; 1 grèbe ; 55 oies sauvages ; 26 pies bleues ; 14 guêpiers ; 2 aigles royaux, 1 grand aigle moucheté, 2 aigles bottés ; 13 vautours bruns, 4 vautours noirs, 2 vautours d’Egypte.
    Il existe même, errant dans la marisma, une troupe d’une trentaine de chameaux sauvages, qui se reproduisent, mais que les gardes ont beaucoup de peine à protéger contre le braconnage ( ! ) des gens de San Lucar.