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Textes choisis (Léonard de Vinci, 1907)/Contre l’humanisme

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Traduction par Joséphin Péladan.
Société du Mercure de France (p. 73-81).

IV

Contre l’humanisme[1]

L’expérience, suprême autorité (132). — Contre les abréviateurs (133-135). — Sciences imitables et inimitables et incommunicabilité de la peinture (142).

127. — Les paroles qui ne satisfont pas l’oreille de l’auditeur lui occasionnent de l’ennui et du dégoût ; et cela devient manifeste, lorsque les auditeurs sont pris de grands baillements. Toi, qui parles aux hommes dont tu veux la bienveillance, quand tu verras ces manifestations de lassitude, abrège ton discours et te tais raisonnablement.

Si tu fais autrement, au lieu de la bonne grâce que tu recherches, tu n’obtiendras qu’aversion et inimitité.

Et si tu veux savoir de quoi quelqu’un se délecte, sans l’entendre prononcer, parle-lui en avançant plusieurs raisonnements et aussitôt que tu le verras devenir attentif, sans bâillements ni froncements des sourcils, et autres expressions variées, sois certain que la chose dont il s’agit est celle qui lui plaît. (G. 49, r.)

128. — Syllogisme : parler douteux. Sophisme : parler confus, le faux pour le vrai. Théorie : science toute pratique. (F. 96, v.)

129. — Je sais que beaucoup diront que c’est œuvre inutile, et parole qui rentre dans l’ordre dont Demetrio prétendit qu’il ne fallait pas tenir plus de compte que du vent qui dans leur bouche formait la parole, que l’autre vent qui vient de la partie de dessous.

Les hommes qui ne désirent que richesses matérielles et plaisirs sont entièrement privés de la richesse de la sagesse, aliment et seul réconfort certain de l’âme. Car si l’âme est plus digne que le corps, la richesse de l’âme l’emporte sur celle du corps.

Et souvent quand je vois quelqu’un de ceux-là prendre une œuvre en main, je doute si, comme le singe, il ne va pas la porter à son nez et demander si c’est une chose qui se mange. (C. A. 119, r.)

130. — Les bonnes lettres sont nées d’un bon naturel, et comme la cause est plus digne que l’effet, un bon naturel sans lettres vaut mieux qu’un lettré sans naturel. (C. A. 76, r.) 131. — Parce que je ne suis pas lettré, certains présomptueux prétendent avoir lieu de me


blâmer, en alléguant que je ne suis pas un humaniste. Stupide engeance, ils ne savent pas ceux-là que je pourrais leur répondre, comme Marius aux patriciens romains : « Ceux qui se prévalent eux-mêmes des efforts d’autrui ne veulent pas me laisser les miens. » (C. A. 119, r.)

132. — Ils diront que, faute d’avoir des lettres, je ne peux bien dire ce que je veux exprimer. Or, ils ignorent que mes œuvres sont plutôt sujettes de l’expérience que des paroles d’autrui, et l’expérience fut la maîtresse de ceux qui écrivirent bien ; et moi aussi, je la prends pour maîtresse et en tous les cas je l’alléguerai. (C. A. 117, r.)

Si comme eux, je n’allègue les auteurs, plus haute et plus digne est mon allégation, l’expérience, maîtresse de leurs maîtres. Ils vont gonflés et pompeux, vêtus et parés non de leurs travaux, mais de ceux d’autrui et ils me contestent les miens et me méprisent, moi inventeur, et si supérieur à eux, trompetteurs et déclamateurs, récitateurs des œuvres d’autrui et autrement méprisables.

Et d être ainsi jugés et non autrement estimés, les hommes inventeurs, interprètes entre la nature et l’humanité, en comparaison des récitateurs et déclamateurs des œuvres d’autrui. Il y a entre eux la différence de l’objet en dehors du miroir et du reflet dudit objet. Le premier existe en réalité et par lui-même, le second n’a pas de réalité. (C. A. 117, r.)

133. Que vaut celui qui abrège les parties des choses, alors qu’il prétend en donner la connaissance intégrale et qui laisse derrière lui la majeure part de ce qui compose le tout ?

L’impatience, mère de la sottise, admire la brièveté, comme si ceux-là n’avaient pas assez de la vie pour arriver à une entière connaissance d’un seul objet, comme le corps humain ; et ensuite on veut embrasser l’intelligence divine dans laquelle s’inclut l’univers, la pesant et la diminuant en infinies parties comme si on voulait l’anatomiser. (R. 1210.)

134. — O sottise humaine ! Ne t’avises-tu pas que tu as vécu avec toi-même, toute ta vie, et tu n’as pas encore connaissance de ce que tu possèdes, en surcroît, savoir ta folie ? Et vous, ensuite, avec la foule des sophistes, vous vous trompez et vous trompez les autres, méprisant les sciences mathématiques qui contiennent la vérité, pour les choses qui sont de leur domaine ; Et vous ensuite vous glissez au miracle, et vous écrivez sur leur connaissance dont l’esprit humain n’est pas capable et qui ne se peut démontrer par aucun exemple naturel. Et il te paraît avoir fait miracle quand tu as falsifié l’œuvre d’un esprit spéculatif. Tu ne vois pas que tu tombes dans l’erreur de celui qui dénude la plante de l’ornement de ses branches pleines de feuilles, avec ses fleurs odoriférantes et ses fruits.

Ainsi fit Justin, abréviateur des histoires écrites par Trogue Pompée, qui relate avec art tous les excellents faits des anciens qui étaient pleins d’admirables détails ; il composa une chose sans intérêt et digne seulement des esprits impatients qui croient perdre le temps quand ils l’emploient utilement à l’étude des œuvres de nature et des choses humaines.

Ceux-là sont les confrères des bêtes ; dans leur cortège sont les chiens et autres animaux pleins de rapine et ils s’accompagnent ensemble, courant toujours tout droit, et suivent les innocents animaux qui, au temps des grandes neiges, sont amenés par la faim aux maisons demandant l’aumône, comme à leur tuteur. Engeance peu reconnaissante à la nature, parce qu’ils sont revêtus d’un aspect accidentel, sans lequel on pourrait les confondre avec le troupeau des bêtes. (R. 1210.)

135. — Les abréviateurs des œuvres font injure à la connaissance et à l’amour. Que vaut celui qui abrège les parties ? (R. 1210.)

Les choses éparses se compléteront et prendront ainsi une telle vertu qu’elles rendront la mémoire perdue aux hommes, j’entends les papiers qui sont faits de parchemins séparés et portent le récit des choses et des actes humains. (I. 65. v.)

137. — Heureux ceux-là qui prêteront l’oreille à la parole des morts : lire les bons ouvrages et les mettre en pratique. (I. 64. r.)

138. Les corps sans âmes donneront, par leurs sentences, les préceptes utiles pour bien mourir. (C. A. 362, r.)

139. — Les plumes élèveront les hommes, comme des oiseaux, vers le ciel : — par les lettres écrites avec des plumes. (I. 64, v.)

140. — D’autant plus on parlera avec les peaux vêtues de sentiment (manuscrits), d’autant plus on acquerra de la sagesse. (I. 64, r.)

141. — On ne peut plus rien écrire par recherche du neuf. (T. 14, r.)

Quelle est cette chose qui est très désirée par les hommes et qu’on ne peut connaître quand on la possède ? Le sommeil. (S. 228.)

142. — Les sciences imitables sont celles dans lesquelles le disciple se fait égal à l’auteur et semblablement porte son fruit. Celles-là sont utiles à l’imitateur, mais elles n’égalent pas en excellence les autres qui ne peuvent se léguer en héritage, comme la première matière.

Parmi ces sciences inimitables se trouve, en premier, la peinture : elle ne s’enseigne pas à celui que la nature n’a pas doué, au contraire des mathématiques, où l’élève reçoit autant que le maître enseigne…

Les formes ne se copient pas comme on fait des lettres, avec lesquelles la copie vaut l’original : celle-là ne se moule pas comme la sculpture, dont le moulage reproduit l’original. Quant à la puissance de l’œuvre : celle-là ne se reproduit pas en d’innombrables exemplaires comme les livres imprimés ; celle-là reste noble, honorant son auteur, toujours précieuse et unique et n’engendre pas des filles qui l’égalent. Et cette singularité la rend plus excellente que les choses qui sont publiées pour tous.

Ne voyons-nous pas les grands rois de l’Orient aller, voilés et le visage couvert, par croyance qu’ils diminueront leur prestige à rendre publique leur présence et à se montrer ? Or, ne voit-on pas les peintures qui représentent les divines Déités être tenues couvertes avec des rideaux de très grand prix ? On ne les découvre que dans les grandes solennités de l’Église au milieu des chants et de la musique ; et dès qu’on les découvre, la grande multitude du peuple qui est accourue, se jette aussitôt à terre et adore et prie, car de telles peintures passent pour rendre la santé perdue et donner le salut éternel, aussi bien que si cette déité fût vivante et présente.

Cela n’arrive dans nulle autre science et pour aucun autre ouvrage humain. Et si tu prétends que ce n’est pas la puissance du peintre qui agit, mais l’idée attribuée à la chose représentée, je te dirai qu’en ce cas l’imagination humaine se peut satisfaire, en restant couché, au lieu d’aller dans des endroits pénibles et périlleux, comme on le voit faire, pour les pèlerinages.

Si néanmoins ces pèlerinages ont lieu continuellement, qui les décide, sans nécessité ? Certes tu confesseras que ce simulacre fait une chose impossible à l’écriture, en figurant l’effigie et la puissance d’une divinité : Donc pareillement, que cette divinité aime telle peinture, elle aime qui l’aime et révère ; et se plaît d’être adorée plutôt sous ces traits que sous d’autres qui prétendaient à la représenter et par ces traits elle fait grâces et donne le salut, selon la croyance de ceux qui sont venus en pèlerinage. (LU. 8.)

Toutes choses qui sont cachées en hiver et sous la neige resteront découvertes et manifestes en été : dit pour le mensonge qui ne peut rester occulte. (I. 39. v.)

  1. Ces réflexions, qui se terminent ici par un fragment apologétique sur l’excellence de la peinture, répondent aux attaques dont Léonard fut couramment l’objet de la part des lettrés et humanistes qui ne voyaient rien d’égal à leur érudition et à leur rhétorique.