Théodore Weustenraad, poète belge/Weustenraad poète social et humanitaire

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Éditions de la Belgique artistique et littéraire (p. 127-153).

VIII

Weustenraad poète social et humanitaire


Les premières poésies françaises de Weustenraad avaient été, on s’en souvient, une glorification des doctrines de Saint-Simon. Sa ferveur saint-simonienne fut de courte durée et il abjura bientôt le « Nouveau Christianisme. » Le poète se garda cependant de sacrifier les Chants de réveil, qui s’en étaient inspirés. Il ne condamna que le chant IV, jugé sans doute insuffisant ; quant aux autres chants, il les remania, les corrigea et les fondit en un seul poème intitulé le Chant du prolétaire, qui figure dans les Poésies lyriques précédé de quelques vers où Weustenraad parle de son saint-simonisme à peu près comme d’une erreur de jeunesse.

Au reste, les grandes questions agitées dans ce petit livre de début ne cessèrent pas de l’intéresser. Il resta fidèle à son rêve de réforme sociale, démocratique, humanitaire, où l’on reconnaît mainte trace de saint-simonisme. Nous en avons pour preuve une série de poèmes inégaux en importance, dont quelques-uns au moins, datant de la maturité de l’écrivain, sont littérairement remarquables.

Une première fois, le poète démocrate s’adresse aux privilégiés de la fortune et il leur fait voir, dans les émeutes de Lyon et les agitations de l’Irlande, les prodromes d’un bouleversement social. Ce bouleversement, ils peuvent le prévenir par des concessions faites aux prolétaires. L’intérêt bien entendu les leur commande ; mais le poète aime mieux faire appel à leurs sentiments de justice, de fraternité, de piété. (Question, 1838). Quelques années s’écoulent, et les classes dirigeantes paraissent s’endurcir dans leur égoïsme. Le poète revient à la charge et, cette fois, répudiant une naïve sentimentalité, s’adresse uniquement à leur intérêt. Il leur montre, en une allégorie assez banale, le torrent de la démocratie qui grossit de jour en jour et menace de les emporter, avec tous leurs biens, s’ils ne lui creusent un lit plus large et plus profond ; entendez par là, s’ils restent sourds aux revendications populaires, dont la principale a pour objet une extension du droit de suffrage. Par des concessions faites à temps, les « grands » pourront encore écarter l’imminent péril, ils rétabliront la paix sociale, ils affermiront et accroîtront la prospérité du pays. (Démocratie, 1845). Ce poème, écrit d’un style ferme quoique assez vulgaire, porte bien sa date : il reflète fidèlement l’état d’une partie de l’Europe à la veille des mouvements sociaux de 1848. Il est assez curieux que Weustenraad l’ait fait figurer en tête du recueil des Poésies lyriques. Prétendait-il marquer ainsi la note dominante du livre ? La Démocratie est-elle là comme une profession de foi préalable ?

Je néglige la courte pièce intitulée Aux Pauvres (1846), insignifiante et médiocre, et j’aborde une œuvre de Weustenraad qui dut aux circonstances un succès presque égal à celui du Remorqueur.

En 1845, la misère était grande dans notre pays et spécialement dans les Flandres, où sévissait, depuis plusieurs années, une crise de l’industrie linière. Un fléau nouveau, la maladie des pommes de terre, vint encore aggraver le mal en privant le petit peuple de sa principale nourriture.

On s’émut des souffrances populaires. En vue de les soulager, dit l’historien Thonissen, l’État, les communes, les établissements publics, les particuliers rivalisèrent d’ardeur et de courage. Des comités de secours recueillirent d’abondantes aumônes. Le clergé des Flandres se signala par son dévouement et son zèle. La frivolité mondaine enfin fut mise à contribution, comme c’est l’usage, et des fêtes de bienfaisance s’organisèrent de toutes parts. « On dansa pour les pauvres. »

Weustenraad s’associa, selon ses moyens propres, à cet élan de charité. Dans les derniers mois de 1845, il écrivit et publia un poème intitulé la Charité[1] (186 vers partagés en sixains). Galamment, le poète dédie son œuvre « aux femmes », et il débute par des vers à leur louange qui sont d’un sentiment très germanique. Peut-être faut-il voir là une influence schillérienne ? (cf. Die Würde der Frauen). C’est aux femmes, proclame Weustenraad, qu’il appartient de secourir l’indigent :

Femmes, à vous le soin de veiller sur sa vie !…
Car vous êtes l’espoir et l’orgueil de la terre,
Vous êtes ce que Dieu, dans sa bonté de père,
A créé de plus noble, a fait de plus divin.

Il les exhorte donc à la charité. Cependant, ce n’est pas en prenant part à des fêtes de bienfaisance, il le leur rapelle, qu’elles s’acquitteront dignement de leur sainte mission. Les fêtes des riches, par leur éclat et leur luxe, insultent trop souvent aux souffrances des pauvres, chez qui elles éveillent l’envie ou la haine. C’est par bonté de cœur et non par vanité, spontanément et généreusement, que les femmes doivent faire l’aumône. Qu’elles la fassent surtout de leurs propres mains, sans se demander si leurs bienfaits seront connus :

Ne versez pas vos dons en des mains étrangères,
Faites le bien par vous, comme l’ont fait vos mères…
Le bien semé sans bruit ne tarde pas d’éclore.
Qu’importe à votre cœur que le monde l’ignore !
Il est quelqu’un là-haut qui le saura pour tous.

Qu’elles joignent à leurs dons des paroles venues du cœur : ils doubleront de prix. Qu’elles s’emploient à calmer la haine, à consoler l’affliction, à défendre l’honneur des vierges ! Des bénédictions en retomberont sur leur propre famille.

Faite par leurs mains délicates, l’aumône n’a rien d’humiliant :

Seules vous savez l’art, doux secret de la vie,
De semer sous le chaume un or qui fructifie,
Sans offenser la veuve ou blesser l’orphelin.
Un don offert par vous ne fait rougir personne ;
L’aumône disparaît sous la main qui la donne,
Et le bienfait, plus pur, n’en est que plus divin.

Plus d’une fois, pendant qu’elles accompliront leur tâche sacrée, leurs yeux rencontreront des spectacles de misère, de déchéance, d’infamie même. Qu’elles surmontent leur répugnance ! Elles en seront récompensées par la joie de faire des heureux, joie si profonde et si pure qu’elles donneront ensuite « leur or, leurs diamants, leurs parures, » pour l’éprouver encore.

En faveur des misérables, le poète invoque la loi divine, sans distinction de religion ou d’opinion :

Impérissable loi de la fraternité,
Loi que choisit le Christ pour base de son temple,
Et dont le dogme pur, proclamé comme exemple, (?)
Se résume en deux mots : Amour et Charité.

Le poème s’achève sur une idée assez ingénieuse. Weustenraad cherche à prendre la femme par son faible, la coquetterie, et il lui montre dans la bienfaisance même un charme ajouté à ses autres charmes, plus précieux et destiné à leur survivre :

Reines de notre Eden !…
Faites-vous aujourd’hui sacrer par l’Indigence,
Faites couler sur vous des pleurs à flots pressés ;
Et vous refleurirez aussi riches que belles :
Riches du saint trésor de vos vertus nouvelles,
Belles de tout l’éclat de vos bienfaits passés !

D’intéressants documents attestent le succès que les Belges de 1845 firent à la Charité. « J’ai reçu les deux exemplaires de votre nouveau poème, écrit au poète son ami Charles Faider ; j’ai remis à ma femme celui que vous avez eu l’aimable attention de lui adresser : elle me charge de vous dire combien vos beaux vers l’ont touchée. C’est qu’en effet vous pénétrez dans les âmes, et votre nouveau langage est empreint d’une onction si vraie et si puissante que vous ferez autant de prosélytes que de lectrices ».

J’ai également sous les yeux la copie d’une lettre écrite par Weustenraad, le 22 décembre 1845, à un ministre du cabinet Van de Weyer. (Était-ce Van de Weyer lui-même ? Était-ce Dechamps ? Je l’ignore, et cela importe peu.) Il annonce à ce personnage qu’il désirerait offrir à la reine des Belges Louise-Marie, dont la bienfaisante bonté était proverbiale, quelques exemplaires de sa dernière œuvre, et il sollicite à cette occasion ses bons offices.

« Me sera-t-il maintenant permis, lui dit-il, de m’adresser un instant, non plus au ministre, mais à l’écrivain, à l’homme de goût, à l’ami dont l’accueil cordial m’a vivement touché, et de lui demander un conseil ? Mon petit poème de la Charité obtient un succès que je n’aurais pas osé espérer. Chose inouïe ! On en demande et on en vend à l’étranger ! »

Elle est assez plaisante, cette exclamation d’un écrivain étonné de son propre succès ; mais elle se conçoit aisément. Une pareille vogue était, en effet, sans précédent pour l’œuvre littéraire d’un Belge, et ne devait se renouveler que cinquante ans plus tard.

« Convaincu par ce succès, poursuit ingénûment Weustenraad, que je n’ai pas fait une œuvre tout à fait médiocre, je voudrais en offrir quelques exemplaires à notre bonne et charitable Reine et accompagner cet envoi de quelques vers :

xxxxxxxxxxMadame,
Le Riche vous admire et le Pauvre vous aime.
Sur votre front rayonne un double diadème
xxxxxxAussi brillant que respecté.
Aux yeux des nations reine par la puissance,
Vous êtes Reine encore aux yeux de l’Indigence
xxxxxxPar votre noble charité.

Madame, au nom sauveur du Dieu qui vous regarde,
Je confie à votre âme et mets sous votre garde
xxxxxxCe doux poème du malheur.
Français, je l’eusse offert à votre Sainte Mère ; [2]
Belge, je l’offre à vous, sa fille la plus chère,
xxxxxxMais c’est toujours au même cœur.

Trouvez-vous que ces vers soient dignes d’être adressés à la Reine ? Pensez-vous qu’en les lui envoyant, je n’aurai pas l’air, ce que je crains extrêmement, de demander la charité pour moi ? Je ne voudrais à aucun prix qu’on pût me supposer une semblable arrière-pensée. Si elle pouvait venir à la tête de qui que ce soit, je sacrifierais à l’instant ces vers, et je me bornerais simplement à adresser quelques exemplaires à la Reine. Oserais-je vous demander votre avis là-dessus ? »

J’ignore quel fut l’avis du ministre. Je ne sais pas davantage si Weustenraad fit hommage de son œuvre à la reine, ainsi qu’il en avait l’intention, et s’il y joignit les deux strophes (assez bien venues, comme on voit, et d’ailleurs inédites), qu’il avait transcrites dans sa lettre. Rien ne prouve même que cette lettre ait jamais été envoyée à son adresse… Je reconnais du reste que tout cela importe fort peu à l’histoire littéraire.

Le succès de la Charité s’explique assez aisément. Ce poème était d’actualité. Il était fait pour plaire aux femmes, qui y trouvaient, dès les premières strophes, un magnifique éloge de leur sexe. La nature même du sujet le rendait propre à charmer bien des gens au cœur sensible qui, en général, se souciaient médiocrement de littérature. Enfin il était d’inspiration chrétienne et pouvait ainsi rallier les suffrages de beaucoup de personnes à qui les productions ordinaires de ce poète ami de Ch. Rogier auraient sans doute paru subversives. La Charité est, de fait, une manière de sermon laïque, où ne manquent ni la chaleur ni l’onction, et qu’illustrent des épisodes élégiaques dans le goût du temps. Certains passages rappellent les édifiantes et fades lithographies qui ornaient, vers le milieu du siècle dernier, beaucoup de salons bourgeois.

Entre autres témoignages flatteurs, Weustenraad reçut une lettre, datée du 22 décembre 1845, du ministre catholique Deschamps, qui détenait, dans le cabinet Van de Weyer, le portefeuille des Travaux publics. La voici. Elle m’a paru digne d’être reproduite tout au long.

« Monsieur,

» Je vous remercie bien sincèrement des deux exemplaires de votre beau poème sur la Charité que vous avez adressés à ma femme et à moi. Ce sont là des vers comme on voudrait en faire, c’est surtout une bonne action. J’ai trouvé dans ces pages magnifiques un reflet de l’Évangile, les mots de ces pensées qu’on entend dans son âme sans en trouver les expressions. Bien des femmes, sans doute, à la lecture de ces vers, auront compris qu’il ne suffisait pas, pour être chrétienne, de danser pour les pauvres, mais qu’il fallait aller dans les réduits misérables, apporter non seulement le pain et les vêtements, mais ces paroles qui consolent, encouragent et moralisent. Oui, c’est une bonne action que vous avez faite, et j’oublie presque, en vous félicitant comme homme, de dire au poète combien j’ai admiré son talent si ferme et si élevé.

» Si j’avais le plaisir d’être plus avant dans votre intimité, et si je pouvais causer avec vous, d’ami à ami, je vous demanderais comment il se fait que vous qui avez si bien compris la Charité, vous n’ayez pas plus de sympathie politique pour cette partie de la nation où l’esprit de cette charité s’est le plus développé. Tenez, mon cher Weustenraad, on est divisé parce qu’on ignore ; les préjugés, les malentendus nous séparent. Si nous pouvions, vous et moi, faire ensemble le tour de la Belgique, examiner en détails, de hameaux en hameaux, ce déploiement admirable de la charité chrétienne qui, dans une certaine langue, a été appelé envahissement, nous tomberions à genoux en rendant grâces et nous nous étonnerions, pour me servir d’une expression de l’Écriture sainte, que le bien soit ainsi appelé mal. Dans nos campagnes, partout où vous voyez un clocher s’élever, il y a un prêtre qui, tous les jours, presque toutes les nuits, va répandre de chaumière en chaumière, et l’aumône et la consolation et l’enseignement moral. C’est presque une phrase banale que j’écris, mais combien de fois, quand j’habitais la campagne et que je voyais le vicaire de la paroisse faire ainsi ses visites quotidiennes aux chaumières, comme un devoir ordinaire et sans ostentation, me suis-je demandé comment on avait le courage de détruire dans le peuple l’influence sociale du clergé, sous prétexte de je ne sais quelle crainte politique. La seule raison est qu’on ignore.

» Si nous comptions, dans nos provinces, dans nos villes, toutes les œuvres de charité créées et soutenues par l’influence catholique, ces hospices pour les incurables, pour les aveugles, pour les sourds-muets, pour les aliénés, pour les filles repenties, pour les malades, pour toutes les misères, depuis l’enfant trouvé jusqu’aux vieillards abandonnés ; si nous demandions à ces frères, à ces sœurs de charité, à quelle source ils puisent l’inspiration de ce dévouement qui n’est pas considéré comme un miracle vivant pour la seule raison que ce miracle est permanent, et n’est plus considéré que par l’œil de l’habitude ; si nous nous rendions compte du nombre de congrégations religieuses uniquement fondées pour accomplir ces œuvres de charité que vous avez célébrées si dignement dans vos beaux vers ; si l’on pouvait suivre, à Bruxelles, à Liège et ailleurs, dans leurs visites aux pauvres, ces jeunes gens de Saint-Vincent-de-Paule, ces dames de charité ; si nous avions la faculté de voir, d’un seul coup d’œil, tout ce travail de charité, de véritable civilisation qui s’opère sans bruit, à l’insu du monde qui parle et qui danse, dans toutes les parties du pays à la fois, dans la chaumière, dans l’école primaire, dans l’hospice, partout, nous n’aurions, n’est-il pas vrai, que des paroles d’encouragement et de bienveillance pour l’influence à l’aide de laquelle, il faut le reconnaître, tout ce bien se fait, que des paroles d’excuse pour les faits isolés qui pourraient entacher cette grande œuvre.

» Supposez un moment que l’on enlève de la Belgique l’influence catholique avec toutes les œuvres que cette influence a fait naître et nourrit ; je vous le demande, que resterait-il, sinon des cheminées à vapeur et peut-être des salles de bals philanthropiques !

» Tenez, mon cher ami (permettez-moi ce nom), le poète n’est pas d’accord avec le publiciste. Le poète nous comprend, le publiciste nous ignore ; le poète est juste, le publiciste l’est moins ; l’un chante admirablement l’œuvre qui est due à l’influence que l’autre combat. Laissez-moi croire que le publiciste se rapprochera du poète.

» Quoi qu’il arrive, je garde mon admiration pour le poète et je lui demande de se souvenir de moi et de me pardonner le laisser-aller de ma causerie.

Memento et ama. »

Le lecteur appréciera-t-il comme moi cette lettre d’un de nos parlementaires les plus réputés ? Pour ma part, il m’a semblé y trouver un touchant accent de sympathie, une ardeur tout apostolique, une éloquence pressante quoique familière, enfin un tableau saisissant dans son raccourci de l’action sociale du catholicisme.

Que vaut, après cela, le poème de la Charité ? J’avoue qu’il me paraît assez médiocre et que je lui préfère de beaucoup l’Avenir (1847) et l’Hymne au siècle (1848), où règne un véritable lyrisme.

Dans l’Avenir, Weustenraad développe, avec une magnifique ampleur, un rêve humanitaire commun à beaucoup d’âmes généreuses de ce temps. Au moment où il écrit (1847), il y a plus de trente ans que la paix règne entre les États européens ; une aussi longue trêve est sans précédent dans les annales de l’humanité. Il n’était donc pas vain, l’espoir formulé par Charles Donald, seize années plus tôt, dans les Chants de réveil ; le poète saint-simonien n’avait pas eu tort de croire que le dix-neuvième siècle verrait disparaître l’antique fléau, la guerre. Il sied pourtant de ne pas se réjouir trop tôt :

Honte à qui sacrifie, au milieu de nos fêtes,
À d’énervants plaisirs sa mâle puberté !…
Honte à qui chante et rit, sourd aux cris de détresse
xxxxxxDu faible en proie à l’oppresseur !… [3]

Si la discorde a cessé de diviser les nations, elle menace d’éclater entre les classes sociales. À défaut de la guerre, nous aurons l’anarchie. Des iniquités se perpétuent dans le sein des états : la misère, la souffrance, l’oppression continuent à affliger l’humanité, alors que le bonheur, la paix, la concorde règnent partout ailleurs dans la nature. (L’assertion est contestable, mais passons.)

L’homme, Roi détrôné, connaît seul la misère !
Seul il semble être né pour combattre et souffrir,
Seul, de son indigence il attriste la terre,
Debout sur des trésors dont il ne peut jouir.

Qui débrouillera ce chaos ? À quel héros est-il réservé d’établir enfin l’harmonie parmi les hommes ? Bien des sages, des penseurs ou des rêveurs s’y sont essayés sans succès, Saint-Simon et Fourier en dernier lieu. Cette grande œuvre qu’ils ont voulu accomplir par la douceur, un autre la réalisera-t-il par la violence ? La fusion des classes sera-t-elle consommée dans le sang par le glaive d’un nouveau Spartacus ? À Dieu ne plaise ! Cette révolution doit être pacifique, elle doit être l’œuvre de l’amour :

Pour mettre un pied vainqueur sur le cratère en flamme,
Fermer le gouffre ardent des révolutions,
Il faut qu’il vienne un Homme, élevé par la Femme,
Qui porte dans son sein le cœur des nations,

Qui, du globe soumis achevant la conquête
Par le Soc, par la Presse et par le Remorqueur,
Joigne au sceptre du Roi la verge du Prophète,
xxxxEt la palme du Rédempteur.

Cette strophe me paraît bien caractéristique, dans sa religiosité. D’abord il est curieux que les grandes réformes attendues soient présentées comme l’ouvrage d’un homme providentiel, d’une sorte de messie ; on remarquera en outre que cette régénération du monde doit s’effectuer au moyen de l’agriculture, de la presse et des chemins de fer. N’y a-t-il pas dans ces rêveries beaucoup de saint-simonisme et même de fouriérisme, peut-être inconscient ? « La verge du Prophète et la palme du Rédempteur » ne sont pas pour me donner tort, à ce qu’il semble.

Quoi qu’il en soit, une exaltation, une espérance, une allégresse magnifiques emplissent les strophes où Weustenraad évoque par anticipation la venue de ce Messie. L’ensemble est d’un mouvement superbe et quelques passages sont dignes des grands lyriques. Comme le poète belge n’a rien produit de supérieur à ces strophes finales de l’Avenir, malgré bien des faiblesses de détail et des rimes pauvres, je les reproduirai presque en entier.

Il viendra, l’Élu de la terre,
Il viendra, l’Élu du Seigneur ;
L’Olympe entendra le Calvaire
Saluer le Libérateur.
Nouvelle Isis législatrice,
Ils verront un jour sa justice
S’asseoir entre leurs deux sommets ;
Mais loin d’étouffer ses oracles,
Loin de renier ses miracles,
Ils rediront ses saints décrets.


Toutes les nations du globe,
Fières de se donner la main,
Pour baiser les plis de sa robe
S’élanceront sur son chemin ;
Tous les peuples de l’ancien monde,
Rois de la terre et rois de l’onde,
Ressuscités par son regard,
Au bord de leurs tombes muettes
Montreront un instant leurs têtes,
Pour le voir passer sur son char.

Il brisera d’un mot la trame,
Œuvre du dogme impur du Mal.
À tous les grands instincts de l’âme
Il rendra leur essor natal ;
Il fera vers son but austère
Marcher l’Esprit et la Matière
Réconciliés sous sa loi,
Et fondera sur la Science
L’auguste et sublime alliance
De la Raison et de la Foi.

Roi des arts et de l’industrie,
Il dira leurs derniers secrets ;
Par l’amour et par l’harmonie
Il sanctifiera le progrès.
Sur les plages les plus barbares,
Géant, il dressera des phares
Resplendissants comme la croix ;
Les monts abaisseront leur cime,
Le désert, l’océan, l’abime,
Reculeront devant sa voix.

Tout un monde invisible encore
Sortira, jeune et triomphant,
Des solitudes de l’aurore,
Des ténèbres de l’occident ;

Et des débris du vaste empire,
Par Rome, Paris et Palmyre
Fondé dans leur jours de grandeur,
Renaîtront vingt cités nouvelles,
Plus glorieuses et plus belles,
Qui sauront garder leur splendeur…


Tout rayonne déjà du consolant sourire
Tombé de leur regard sur l’œuvre des mortels.
Partout l’homme en travail agrandit son empire
Pour élever à Dieu de plus vastes autels.
Plus de sphère interdite à l’essor du génie !
Plus de borne immuable au seuil de la raison !
L’Esprit est libre enfin et la Chair rajeunie
xxxxPrépare, à son tour, sa rançon…

Le siècle était jeune, en 1847, et il avait toutes les candeurs de la jeunesse. On peut aujourd’hui trouver chimériques les espérances qu’il nourrissait, fort de ses premières conquêtes, pour un avenir prochain. Mais enfin elles étaient magnanimes et grandioses, ces espérances, et, envisagées après coup, elles sont touchantes. Trop de poètes romantiques avaient chanté le mal du siècle ; ce que Weustenraad célébrait dans l’Avenir, avec des accents inspirés, c’était l’espoir du siècle. Il ne fut du reste pas le seul. On sait qu’il y eut vers le milieu du dix-neuvième siècle un moment de confiance exaltée. D’autres écrivains exprimèrent le même optimisme, le même espoir, la même foi dans les destinées de l’homme et dans « l’Avenir de la Science ».

Des aspirations semblables se retrouvent dans la charmante pièce en octosyllabiques intitulée les Nuées (1847), que je m’abstiendrai d’analyser, et dans l’enthousiaste et solennel Hymne au siècle (1847), dont je dirai quelques mots.

Cet Hymne au siècle, qui termine le recueil des Poésies lyriques, est un hymne d’allégresse, d’orgueil, de générosité, de liberté, de confiance dans l’avenir, et clôture ainsi par des notes sereines un chant souvent convulsif et douloureux. Pourquoi s’affliger ? La nature est toujours aussi belle et aussi bienfaisante ; l’humanité progresse incessamment ; le développement des sciences et de l’industrie transforme peu à peu la face du monde et permet de compter sur un magnifique avenir. La guerre est détrônée, l’anarchie sera bientôt vaincue :

Reines des nations, la Paix et l’Industrie
Ont détrôné la guerre et vaincront l’anarchie ;
Un seul, prêtre ou soldat, ne règne plus sur tous ;
La grande liberté, mère de notre histoire,
A reconquis l’empire usurpé par la gloire…

De tous côtés, on entend les peuples briser leurs chaînes. Des bornes sont assignées au despotisme des souverains ; c’est l’ère du constitutionnalisme :

Des droits et des devoirs tressés en diadème
Par les élus du peuple, au nom du peuple même,

De plus en plus, les nations se sentent solidaires : celles qui ont pu se libérer offrent spontanément leur aide à celles qui gémissent encore dans l’esclavage :

Frères ! tendons à tous la main droite des braves !
S’ils sont partis mourants, s’ils sont partis esclaves,
Qu’ils s’en retournent forts, libres et consolés !…

C’est un grand et noble siècle que celui où vit le poète ; l’avenir promet de n’être ni moins grand ni moins noble. Et l’hymne s’achève par des actions de grâces au Tout-Puissant, à qui l’homme est redevable de tous ces progrès.

Quoi qu’en pensât le ministre Dechamps, le poète, chez Weustenraad, faisait bon ménage avec le publiciste. Les poèmes patriotiques, sociaux ou humanitaires que nous venons d’analyser étaient bien l’œuvre de l’écrivain qui, dans les revues et les journaux du temps, défendait la nationalité belge et luttait pour les idées libérales et démocratiques. C’était la poésie d’un citoyen, d’un propagandiste et d’un polémiste, une poésie éminemment agissante et soucieuse de l’actualité. Weustenraad ignora toujours les dédains, les incuriosités, les paresses aristocratiques de certains poètes modernes. Il ne vécut pas dans une « tour d’ivoire »,

La veine intimiste et personnelle ne manque pourtant pas chez le poète belge. Il a su exprimer, à l’occasion, quelques-unes des délicates émotions que l’homme éprouve surtout en s’isolant de la société. Il connaissait, plusieurs de ses poèmes l’attestent, l’ivresse que nous procurent la nature, la religion et l’art, ivresse qui, dit-il, nous trouble parfois jusqu’aux pleurs, comme si, dans ces moments bienheureux, nous nous ressouvenions soudain d’une patrie perdue. Ce thème lamartinien lui a inspiré la petite pièce intitulée Rêverie (1840) :

L’homme, errant ou captif, n’est-il donc sur la terre
Qu’un sublime exilé du céleste séjour ?…

Une œuvre tout à fait remarquable est la longue pièce que Weustenraad, un peu dédaigneusement semble-t-il, intitula Fantaisie (1843). Ces strophes semblent l’inspiration d’une heure de découragement. Le poète, las de poursuivre en vain une chimère politique ou sociale, y feint de se retirer avec la Muse vers les « chastes solitudes » qui abritèrent sa jeunesse. C’est là qu’il est venu souvent

Interroger les voix de la grande nature
xxxxxPleine de saints accords ;
Rêver, en contemplant, à travers le feuillage,
Au bruit vague et lointain des cloches d’un couvent,
Le vol mystérieux d’un splendide nuage
xxxxxEmporté par le vent !

C’est là qu’il a fait parfois le rêve romantique de suivre dans leur vol les oiseaux migrateurs :

Mais quand mon œil ému s’abaissait vers la terre,
Je disais, retrouvant des pas longtemps connus :
Terre de la patrie, ô sol où dort ma mère,
xxxxxJe ne te quitte plus !

Il restait donc attaché au sol natal, s’abandonnait à ses vagues rêveries et laissait son imagination seule errer librement dans l’irréel et l’inconnu. Mais ces rêveries, détail caractéristique, étaient encore des rêveries humanitaires, comme il convenait à un futur saint-simonien : elles avaient pour objet la transformation du globe, le bonheur de l’humanité.

Heureux jours que ces jours, sitôt enfuis, de la jeunesse !

On n’en connaît le prix que lorsqu’ils sont perdus…

Nous ne pouvons malheureusement les faire renaître, mais il y a une mélancolique douceur à les revivre en esprit. Et le poète conduit la Muse aux lieux qui virent son enfance. Il y fait surgir pour elle tous les fantômes d’autrefois, les uns joyeux et espiègles, les autres graves et pensifs. L’amour, je l’ai dit, est absent de l’œuvre de Weustenraad. Le poète évoque pourtant ici une douce figure virginale, qui, à peine profilée, n’en est que plus charmante :

D’autres, vêtus de deuil, te conduiront peut-être
Sous un saule, où, de loin, tu verras apparaître
Une ombre aux traits divins qui fut presque ta sœur…

Ce dernier vers, d’une grâce surprenante, ferait honneur aux meilleurs poètes.

Avec la Muse, il retournera s’abreuver « aux sources éternelles de ses jeunes amours », entendez par là qu’il demandera à la nature des inspirations nouvelles :

Promène en liberté tes molles rêveries
Des vallons aux coteaux, des forêts aux prairies ;
Le spectacle des champs rend l’homme fort et doux ;
Il donne à la pensée un élan si vivace !
On sent doubler sa vie et s’élargir l’espace,
Quand l’ombre des cités ne pèse plus sur nous.

Il ira rêver avec elle parmi les ruines et sur les tombeaux,

Interroger les morts qui savent plus peut-être
xxxxxQue nous, pauvre vivants !…

Il s’approchera des enfants, des vieillards, des pauvres, et pratiquera la bienfaisance :

Comme les lampes d’or aux trépieds de porphyre,
Comme les vases saints pleins d’encens et de myrrhe,
Parent le tabernacle et parfument le chœur,
Ainsi, sous l’œil de Dieu, les célestes pensées,
Les nobles actions en secret amassées
Parfument notre vie et parent notre cœur…

Pourquoi tarder davantage ?

Pars donc, comme autrefois, pour ta douce patrie,
Pour tes lacs ombragés par l’arbre des déserts
Qui vit s’épanouir ta verte poésie
xxxxxÀ tous les vents des airs ;
Plonge-toi tout entier dans la vaste nature ;
Elle aima toujours ceux qui l’aiment à leur tour ;
Leur esprit s’agrandit et leur âme s’épure
xxxxxÀ ce céleste amour…

Vers la fin, l’œuvre sort des généralités lyriques : Weustenraad y exprime un désir ou du moins un souhait précis, qui est de pouvoir un jour se délasser, dans une calme retraite champêtre, de sa lourde besogne de journaliste :

Là tu pourras du moins, dans un silence austère,
Oublier pour un jour les luttes de la terre…

Et il rêve de l’heure bénie où, renonçant enfin au journalisme, il se consacrera exclusivement à la poésie.

Je n’irai plus, alors, planter mon étendard
Au milieu du combat de tant de vains systèmes
Qui luttent, pour une ombre, au milieu d’un brouillard…

Il faut noter le caractère grave, religieux, chrétien, des strophes finales. Ce sont vraiment de nobles vers que ceux où le poète évoque la maison champêtre, asile souhaité de ses derniers jours :

Pour abriter, plus tard, les jours que Dieu t’accorde,
Pour lui dresser dans l’ombre un humble et chaste autel,
Pour voir fleurir longtemps la paix et la concorde
xxxxxAutour d’un foyer fraternel ;
Pour attendre, en priant, l’heure de délivrance
Où tu retourneras, sous l’œil d’un saint pasteur,
Rendre compte à ce Dieu de tes jours de souffrance,
xxxxxEt de tes instants de bonheur,
Ô Muse ! enseigne-moi quelque toit solitaire
Dont jamais un écho n’ait trahi le mystère…

La même fatigue, le même dégoût, la même aspiration à la solitude s’expriment, sous une forme plus brève et avec plus d’intensité, dans le petit poème intitulé Vœu (1847), qui me paraît assez réussi, malgré quelques faiblesses, pour mériter d’être reproduit intégralement :

Oh ! dans ces tristes temps de luttes intestines,
Quand le doute et la honte accablent le plus fort,
Quand rien n’est vrai sur rien, quand tout tombe en ruines,
xxxxxFrappé de vertige ou de mort ;

Quand les Rois éperdus chancellent sur leurs trônes,
Quand le Prêtre sous lui sent la chaire trembler,
Quand le Riche à genoux embrasse les colonnes
xxxxxDe son palais prêt à crouler ;

Quand partout l’anarchie écrase en sa colère
Le germe à peine éclos d’un plus noble avenir ;
Qu’il ne reste plus rien à bénir sur la terre,
xxxxxPlus rien dans les cieux à bénir ;

Que ne puis-je emporter au fond des solitudes,
Loin du bruit des cités qui me poursuit toujours,
Mes austères loisirs et mes douces études,
xxxxxTrop souvent troublés dans leur cours ;

Troublés par les clameurs d’un peuple de sauvages
Qui traîne, tour à tour, aux bords des grands chemins,
Les bustes mutilés et tout chargés d’outrages
xxxxxEt des Brutus et des Tarquins ;

Troublés par les sanglots et les cris d’anathème
Qui, du nord au midi, se heurtent dans les airs,
Et qui feraient d’effroi pâlir Satan lui-même,
xxxxxS’ils pénétraient jusqu’aux enfers ;


Et trouver un paisible et verdoyant asile
Entouré par des monts couronnés de grands bois,
Qui se réfléchiraient dans une onde tranquille
xxxxxAvec leurs châteaux d’autrefois,

Et prêteraient, l’été, la fraîcheur de leur ombre
Et l’odorant velours de leurs sentiers fleuris,
Aux radieux ébats de mes rêves sans nombre,
xxxxxTantôt solennels et hardis,

Se posant au sommet d’un monde qui s’écroule
Pour méditer la loi d’un immuable sort,
Ou planant sur des flots soulevés par la houle
xxxxxPour guider un navire au port ;

Tantôt, vifs et légers, suivant le météore
Éclos dans les vallons sous l’haleine du soir,
Ou suspendant leur vol à la gaze du store
xxxxxQu’entr’ouvre une main douce à voir ;

Souvent dans l’avenir plongeant un œil avide,
Et, sous ses voiles noirs, cherchant un astre d’or,
Ou fouillant du passé le sépulcre splendide
xxxxxPour en exhumer un trésor,

Et toujours rapportant de leur course infinie,
Sur les traits de la foudre ou sur l’aile des vents,
Quelque grande pensée étroitement unie,
xxxxxHélas ! à des vœux décevants !

J’ai dit que l’amour est absent de l’œuvre du poète. Les stances intitulées Souvenir (1846), où Weustenraad évoque, dans un calme décor d’arrière-été, une douce amitié féminine, n’en ont que plus de prix. Elles portent la dédicace « à madame D. ». Je n’ai rien pu découvrir concernant la femme, charmante et distinguée sans doute, qui se dissimule sous cette mystérieuse initiale. Je citerai encore en entier cette petite pièce, que quelques gaucheries n’empêchent pas d’être exquise :

Adieu ! l’été s’envole, et l’hiver nous rappelle.
Adieu ! tout un grand mois s’est enfui comme un jour,
Mais nous en garderons le souvenir fidèle ;
xxxxxGardez-le, vous, à votre tour.

Que de fois, loin de vous, nous causerons encore
De ces instants charmants, trop vite disparus,
Fleurs d’automne, mon Dieu, qu’un matin vit éclore,
xxxxxEt que le soir ne trouva plus !…

Que de fois, entre nous, nous redirons nos courses,
Nos ébats dans les prés, nos visites aux sources,
Nos champêtres festins à l’ombre d’un noyer,
xxxxxNos jeux auprès d’un doux foyer !

Mais que de fois, surtout, dans notre solitude,
Nous nous rappellerons avec un tendre orgueil,
La bonté sans apprêts, la grâce sans étude
xxxxxDe votre généreux accueil !

Peut-être, au même instant, si quelque écho s’éveille,
Par un retour subit vers un passé si doux,
Vous direz, à voix basse, en y prêtant l’oreille :
xxxxxÉcoutez ! ils parlent de nous.

Nous aussi nous croirons, par un retour semblable,
Entendre votre voix et distinguer vos pas,
Et votre esprit viendra s’asseoir à notre table,
xxxxxEt causer avec nous tout bas.


Ah ! que le souvenir de ces douces journées
Plane sur nos hivers comme un songe enchanté ;
Que d’un reflet divin il dore les années
xxxxxDont le nombre nous est compté,

Et si quelque chagrin, quelque peine secrète
Qu’un chaste et noble cœur ne peut pas révéler,
Sous un fardeau trop lourd nous fait courber la tête,
xxxxxÉvoquons-le sans nous troubler ;

Quel qu’il soit, ange ou sylphe, il entend nos prières,
Et peut-être il viendra, prompt à nous consoler,
Arrêter, d’un sourire, aux bords de nos paupières,
xxxxxUne larme prête à couler.

L’auteur de ces pures et mélodieuses strophes méritait-il d’être si complètement oublié ?

  1. La Chanté, Liège, N. Redouté, 1845. in-8° 13 p. Le poème parut également dans la Revue nationale de Belgique. 1845 t. XIII.
  2. La reine Amélie, femme du roi Louis-Philippe.
  3. Cf. Lamartine : Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle !… On sait du reste que toute une partie de l’œuvre de Lamartine, et non la moins éloquente, est d’inspiration humanitaire.