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Toute la lyre/I

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Victor Hugo Toute la lyre

Toute la lyre/I



Les nuages volaient dans la lueur hagarde,
Noir troupeau que le vent lugubre a sous sa garde;
Et dans la profondeur blême au-dessous de moi,
Si bas que tout mon être en haletait d'effroi,
J'aperçus un sommet par une déchirure.

Ce faîte monstrueux sortait de l'ombre obscure;
Ses pentes se perdaient dans le gouffre inconnu;
Sur ce. plateau gisait, fauve, terrible, nu,
Un géant dont le corps se tordait sur la pierre;
Il en coulait du sang avec de la lumière;
Sa face regardait la nuit triste, et ses pieds,
Ses coudes, ses genoux, ses poings, étaient liés
D'une chaîne d'airain vivante, impitoyable
Et je voyais décroître et renaître effroyable
Son ventre qu'un vautour rongeait, oiseau bandit.
Le patient était colossal; on eût dit
Deux montagnes, dont l'une agonisait sur l'autre.
-Quel est, dis-je, ce sang qui coule ainsi? -Le vôtre,
Dit le vautour. Ce mont dont tu vois les sommets,
C'est le Caucase. -Et quand t'en iras-tu? -Jamais.
Et le supplicié me cria: Je suis l'Homme.
Et tout se confondit comme une eau noire, ou comme
L'ombre se confondrait avec l'éclair qui luit
Sous une grande main qui mêlerait la nuit.

Une sorte de puits se fit dans l'insondable;
Le haut d'un autre mont en sortit formidable.
L'ombre avait cette horreur dont l'hiver la revêt;
Et j'entendis crier: Ararat! Il pleuvait.


-Qu'es-tu? dis-je à la cime âpre et des vents fouettée.
-J'attends l'arche; et j'attends la famille exceptée.
-Quelle arche? -Il pleut! il pleut! -Et le reste? -Englouti.
Quoi! dis-je, est-on créé pour être anéanti?
O terre! est-ce ta faute? O ciel! est-ce ton crime?
Mais tout déjà s'était effacé dans l'abîme.

Une flaque de bleu soudain perça l'amas
Des grêles, des brouillards, des vents et des frimas;
Un mont doré surgit dans cet azur terrible;
Là, sans frein, sans pitié, régnait la joie horrible;
Sur ce mont rayonnaient douze êtres sereins, beaux,
Joyeux, dans des carquois ayant tous les fléaux;
La nuée autour d'eux tremblait, et par les brèches
Le genre humain était la cible de leurs flèches;
On voyait à leurs pieds l'amour, les jeux, les ris;
Où l'on ne voyait rien on entendait des cris.
Une voix dit: Olympe! Et tout croula. L'espace,
Où l'informe à jamais flotte, passe et repasse,
Redevint un bloc noir; puis j'entendis un bruit
Qui fit une ouverture éclatante à la nuit,
Et je vis un sommet montré par les tonnerres;
Les vieux pins inclinaient leurs têtes centenaires,
L'aigle en fuite semblait craindre d'être importun;
Et là je vis quelqu'un qui parlait à quelqu'un,
Un homme face à face avec Dieu dans un rêve;
Un prophète effrayant qui recevait un glaive,
Et qui redescendit plein d'un céleste ennui
Vers la terre, emportant de la foudre avec lui.
Et l'infini cria: Sinaï! Puis la brume
Se referma, pareille à des nappes d'écume.
Les vents grondaient; le gouffre était au-dessous d'eux,


Noir dans l'immensité d'un tremblement hideux.
Soudain, comme heurté par quelque ouragan fauve,
Il s'ouvrit; et je vis une colline chauve;
Le crépuscule horrible et farouche tombait.
Un homme expirait là, cloué sur un gibet,
Entre deux vagues croix où pendaient deux fantômes;
D'une ville lugubre on distinguait les dômes;
Et le supplicié me cria: Je suis Dieu.

Les nuages erraient dans des rougeurs de feu;
J'entendis dans la nuit redoutable et sévère
Comme un souffle d'horreur qui murmurait: Calvaire!
L'obscurité faisait des plis comme un linceul.
Pâle, je contemplais, dans l'ombre où j'étais seul,
Comme on verrait tourner des pages de registres,
Ces apparitions de montagnes sinistres.

2 juillet 1856.

II LES ÉVANGÉLISTES[modifier]

Sur des livres où rien n'était écrit-encore,
Quatre hommes méditaient quand mourut l'homme-Dieu;
Tournés au nord, au sud, au couchant, à l'aurore,
Ces hommes se nommaient Luc, Jean, Marc et Matthieu.
Pendant que sur leur noir registre
Tombait l'ombre du mont sinistre,
Et qu'ils rêvaient, battus des vents,
On vit, sur la croix qui nous navre;
Les clous de l'immense cadavre
Grandir et devenir vivants.

Le premier clou devint un aigle à forme étrange,
Le second fut un boeuf, le troisième un lion,
Le quatrième prit la figure d'un ange
Ayant l'éclair pour aile et pour oeil le rayon;
Puis, s'envolant du haut calvaire,
Ils quittèrent l'arbre sévère,
Ils quittèrent l'affreux, chevet,
Et chacun, dans l'ombre où nous sommes,
À l'oreille de ces. quatre hommes
Vint raconter ce qu'il savait.

4 avril 1854.


== III Comme leurs yeux troublés ==

Comme leurs yeux troublés de sentiments contraires
Se baissaient devant lui,
Il dit: Allez en paix! allez en paix, mes frères,
Vous qui m'avez trahi!
Vivez, et que jamais sous vos pas ne s'entr'ouvre
Un piège inattendu,
Que la main du Seigneur vous assiste et vous couvre,
Vous qui m'avez vendu !

IV BOURGEOIS PARLANT DE JÉSUS-CHRIST[modifier]

- Sa morale a du bon. -Il est mort à trente ans.
- Il changeait en vin l'eau. -Ça s'est dit dans son temps.
- Il était de Judée. -Il avait douze apôtres.
- Gens grossiers. -Gens de rien. -Jaloux les uns des autres.
- Il leur lavait les pieds. -C'est curieux, le puits
De la Samaritaine, et puis le diable, et puis
L'histoire de l'aveugle et du paralytique.
- J'en doute. -Il n'aimait pas les gens tenant boutique.
- A-t-il vraiment tiré Lazare du tombeau?
- C'était un sage. -Un fou. -Son système est fort beau.
- Vrai dans la théorie et faux dans la pratique.
- Son procès est réel. Judas est authentique.
- L'honnête homme au gibet et le voleur absous!
- On voit bien clairement les prêtres là-dessous.
- Tout change. Maintenant il a pour lui les prêtres.
- Un menuisier pour père, et des rois pour ancêtres,
C'est singulier. -Non pas. Une branche descend,
Puis remonte, mais c'est toujours le même sang;
Cela n'est pas très rare en généalogie.
- Il savait qu'on voulait l'accuser de magie
Et que de son supplice on faisait les apprêts.
- Sa Madeleine était une fille. -A peu près.
- Ça ne l'empêche pas d'être sainte. -Au contraire.
- Etait-il Dieu? -Non. -Oui. -Peut-être. -On n'y croit guère.
- Tout ce qu'on dit de lui prouve un homme très doux.
- Il était beau. -Fort beau, l'air juif, pâle. -Un peu roux.
-

Le certain, c'est qu'il a fait du bien sur la terre;
Un grand bien; il était bon, fraternel, austère;
Il a montré que tout, excepté l'âme, est vain;
Sans doute il n'est pas dieu, mais certe il est divin.
Il fit l'homme nouveau meilleur que l'homme antique.
- Quel malheur qu'il se soit mêlé de politique !

V Du songe universel[modifier]

Du songe universel notre pensée est faite;
Et le dragon était consulté du prophète,
Et jadis, dans l'horreur des antres lumineux,
Entr'ouvrant de leur griffe ou tordant en leurs noeuds
D'effrayants livres pleins de sinistres passages,
Les monstres chuchotaient à l'oreille des sages.

VI INSCRIPTION[modifier]

Un sculpteur, qui vivait voilà bien trois mille ans,
Fit pour le noir Pluton, qu'en leurs cachots brûlants
Les ombres ont horreur de voir au milieu d'elles,
Ce temple, qu'aujourd'hui Dieu donne aux hirondelles.

17 juillet 1846.

VII Quand Auguste mourut[modifier]

Quand Auguste mourut, Rome, donnant l'exemple,
Sur le mont Palatin lui fit bâtir un temple;
Et Livie y dressa des figures d'airain;
Elle mit au sommet du fronton souverain
Neptune et Jupiter, et sous le péristyle
Le mime Claudius et le danseur Bathylle


== VIII Quand le vieux monde dut périr ==

Quand le vieux monde dut périr, sombre damné,
Quand l'empire romain d'horreur fut couronné,
Chaque vice vint faire au monstre une caresse.;
Luxure, Gourmandise, Avarice, Paresse,
Colère, Envie, Orgueil, vinrent; sur les sept monts
Rome vit se dresser debout les sept démons;
 
Tout fut dit. Le destin fit, pour l'oeuvre insondable,
Passer de main en main la pioche formidable;
Et l'on vit succéder, Christ étant au gibet,
Pour creuser le sépulcre où l'univers tombait,
La démence qui chante au mal qui délibère,
Le fossoyeur Néron au fossoyeur Tibère.

IX ÈRE DES CÉSARS[modifier]

Un philosophe grec, persan ou byzantin,
Débarqua sur les bords du Tibre un beau matin.
Maint bourgeois tout de suite étourdit le pauvre homme
Des curiosités de la ville de Rome.
- Vous arrivez, monsieur? Si vous le permettez,
Nous visiterons Rome et toutés ses beautés:
Dès demain, nous irons, le jour levant à peine,
.Voir le pommier punique et la porte Capène,
L'Aventin, la cavale aux satyres, les bains,
La chapelle du vieux Sangus, roi des sabins,
Les Thermes, Cypris chauve, Isis patricienne,
Les faiseurs de cercueils bordant la voie ancienne,
Je vous montrerai tout, Jupiter Viminal,
L'autel de la Santé sur le mont Quirinal,
Le forum tout rempli de bruit et de scandales,
Apollon au colosse, Apollon aux sandales,
Le temple que Vénus a chez Salluste, et puis
Le vieux et noir quartier des Couvercles de Puits;
Ensuite, le Marché des Baladins, l'Auberge
Des Muses, le Juturne à côté de l'Eau Vierge,
Petit bois Somélis, grand bois Petilinus,
Nous verrons tout, endroits connus et non connus;
Enfin, pour que ce jour marque à jamais sa date,
Nous verrons les chevaux d'airain de Tiridate,
Et nous terminerons par les courses en char... -

- Romain, dit l'étranger, je voudrais voir César.


- Lequel? dites celui que vous voulez. Nous sommes
Fort riches en Césars. Nous avons plusieurs Romes
Et nous avons plusieurs Césars, jeunes et vieux.
Deux qui sont empereurs, et trente qui sont dieux.

Le penseur répondit: C'est là votre misère.
Pour qu'un peuple soit fort et règne sur la terre.
Un grand homme suffit, ô fils de Romulus,.
Et vous en avez tant que vous n'en avez plus!

16 août 1846.

X Le Mausolée est beau[modifier]

Le Mausolée est beau, vaste, admirable à voir;
Sa première muraille est toute en granit noir,
La deuxième en albâtre, et la troisième enceinte
Est en gypse incrusté d'onyx et d'hyacinthe;
Franchissez-les; voilà le mur de jade vert
Qu'Eryclète, ouvrier de Corinthe, a couvert
De bas-reliefs où Flore aime et pleure Zéphyre;
Passez; vous rencontrez l'enceinte de porphyre;
Puis la salle d'argent ouvre son corridor;
Entrez; au centre luit l'immense trône d'or;
Sur le trône, approchez, sous un dais magnifique
Orné d'inscriptions d'écriture cufique,
Brille un cercueil formé d'un seul bloc de cristal,
Et dont on voit de loin, sur un haut piédestal,
Resplendir, comme une aube au fond des galeries,
Le couvercle étoilé d'un ciel de pierreries;
Regardez à travers ce grand cristal sacré,
Incorruptible, pur, vénérable, entouré
Des pleurs des nations scellés dans quatre vases,
Sous tous ces diamants, sous toutes ces topazes,
Regardez,-vous voici près du fond, près du roi,
Dérangez ces rubis, et que trouvez-vous? Moi.

XI INVOCATION DU MAGE CONTRE LES DEUX ROIS[modifier]

Vents, souffles du zénith obscur et tutélaire,
N'éveillerez-vous pas quelque immense colère
Là-haut, dans le ciel sombre, en faveur des humains?
Puisque deux nations vont en venir aux mains
Parce que les deux rois se sont pris de querelle;
Puisque la plaine verte où court la sauterelle,
Où rit l'aube, où se chauffe au soleil le lézard,
Va tout à l'heure voir passer l'affreux hasard
Secouant dans la nuit ses mains pleines de flèches;
Puisqu'aux torrents taris entre les pierres sèches,
Vont succéder demain de longs ruisseaux de sang;
Puisque le grand lion qui pour boire descend
S'arrêtera pensif, surpris de ce flot rouge;
Puisque le paysan va trembler dans son bouge;
Puisque, si ces deux rois, le numide et le hun,
Ne sont pas soudain pris aux cheveux par quelqu'un,
On va voir éclater pour leurs folles chimères
La désolation lamentable des mères,
Et les deux camps côurir l'un sur l'autre acharnés,
Et, lorsqu'ils se seront entre eux exterminés,
Les durs vainqueurs, pareils aux bêtes des repaires,
Tuer les hommes, fils, frères, maris et pères,
Et les femmes, tordant leurs bras, cachant leurs seins,
Fuir devant les baisers de tous ces assassins;


Puisque deux peuples vont tomber dans cet abîme,
Vents, ne ferez-vous rien pour empêcher ce crime,
Et, vous qui pénétrez dans les profondeurs, vous
Qui vous réunissez ou vous dispersez tous
Plus vite que l'éclair, là-haut, quand, bon vous semble,
Vents, noirs avertisseurs, sur la terre qui tremble,
En ce moment funeste, en ce champ odieux,
N'amènerez-vous pas les formidables dieux?

28 juillet 1870.

XII Fuyez au mont inabordable![modifier]

Fuyez au mont inabordable!
Fuyez dans le creux du vallon!
Une nation formidable
Vient du côté de l'aquilon.

Ils auront de bons capitaines,
Ils auront de bons matelots,
Ils viendront à travers les plaines,
Ils viendront à travers les flots.

Ils auront des artilleries,
Des chariots, des pavillons;
Leurs immenses cavaleries
Seront comme des tourbillons.
Comme crie une aigle échappée,
Ils crieront: Nous venons enfin!
Meurent les hommes par l'épée!
Meurent les femmes par la faim!

On les distinguera dans l'ombre
Jetant la lueur et l'éclair.
Ils feront en marche un bruit sombre
Comme les vagues de la mer.

Ils sembleront avoir des ailes,
Ils voleront dans le ciel noir
Plus nombreux que les étincelles
D'un chaume qui brûle le soir.


Ils viendront, le coeur plein de haines
Avec des glaives dans les mains... -
Oh! ne sortez pas dans les plaines!
Oh! n'allez pas dans les chemins!

Car dans nos campagnes antiques
On n'entend plus que les clairons,
Et l'on n'y voit plus que les piques,
Que les piques des escadrons!

Oh! que de chars! que de fumée!
Ils viendront, hurlant et riant,
Ils seront une grande armée,
Ils seront un peuple effrayant,

Mais que Dieu, sous qui le ciel tremble,
Montre sa face dans ce bruit,
Ils disparaîtront tous ensemble
Comme une vision de nuit "

5 août 1846.

XIII Le calife a puni les gens de la montagne[modifier]

Le calife a puni les gens de la montagne.
Ses soldats sont venus! Allah les accompagne,
Car ils n'ont rien laissé de vivant derrière eux.
Maintenant, oh! qùel deuil dans ce champ désastreux!
Les os de tout un peuple y gisent dans les pierres.
Le vautour décharné, l'aigle aux rouges paupières
 
Sont là seuls, triomphants, joyeux, le bec ouvert.
Tout est mort. Le chemin qui va dans le désert
Semble dallé, depuis Agra jusqu'à Nicée,
De tous ces crânes blancs qui couvrent la chaussée;
Et quand des chameliers passent dans cet endroit,
Le plus vieux, l'oeil fixé sur un poteau qu'Un voit,
Lit cette inscription au groupe qui l'écoute:
« Les paveurs du calife ont pavé cette route. »

22 septembre 1846.

XIV Tu volais donc mes bœufs[modifier]

- Tu volais donc mes boeufs.
-C'en est fait de ma peau.
- Tu n'as pas de turban?
-Pas même de chapeau.
- Prends celui-ci.
-La mode en cette capitale
Est-elle qu'on vous coiffe avant qu'on vous empale?
- Tes habits sont troués.
-Monseigneur le sultan,
C'est vrai.
- Mets ce caftan.
-Moi!
-Toi. Mets ce caftan.
Esclaves, approchez. Choisis les trois plus belles.
- Moi!
-Je choisis pour toi. Prends ces trois-là.
-Lesquelles?
-Ces

troupeaux sont à toi.
- À moi!
- Prends ce collier, présent d'un ancien roi.
- Qu'il est lourd! un collier d'or massif! Ça m'achève.
Ah çà! je n'y comprends rien du tout. C'est un rêve.
Ces trois astres! J'ai peur.

À moi ton turban vért, à moi ton caftan bleu!
Et tu me mets-au cou ce collier d'or! Au lieu
De me couper la tête ou de me faire pendre!
Tu me donnes, à moi qui voulais te les prendre,.
Tes troupeaux,, et de plus trois femmes pour moi seul!
-N'as-tu donc pas été l'hôte de mon aïeul.?

XV LE PASSAGE DES ÊTRES SOMBRES[modifier]

Les démons, dont-le chant ressémble à des huées,
Volent dans le tumulte horrible des nuées,
Et jettent, en fuyant à travers l'infini,
Des cris d'amour au mal, surpris d'être béni.
-Chaleur, feu,, clarté, vie, enfantez les désastres!
Nature aux triples.seins, sous ton vêtement d'astres,
Sois bonne mère, et fais deux plis à ton manteau;
Mets un agneau dans l'un, dans l'autre un, louveteau.
Sanglier, deviens porc dans l'herbe où tu te vautres..
Malheurs, engéndrez-vous sans fin les uns les autres.
O bouches des fureùrs et des rugissements,
0 lionne, ô panthère, appelez vos amants!
Boas, vautours, requins, crocodiles, vipères,
Monstres, accomplissez au fond de vos repaires
L'auguste loi de croître et de multiplier.
Verdoie, et remplis-toi d'ombre, ô mancenillier,
Ours, renards, caïmans,. scorpions! ô famille
Du meurtre, du chaos et du néant, fourmille!
Vers de terre, oyez plus nombreux que les fleurs.
Ricanez dans les bois sacrés, merles siffleurs.
Voici le mois de mai, mésanges, tourterelles,
Ramiers, accouplez-vous dans les nids chauds et frêles,
Et, dans le bercement des. arbres murmurants,
Faites avec amour des petits pour les grands.
O prêtres, cachez Dieu. Cachez le soleil, bibles.
Masques, soyez charmants sur des faces horribles.


Asile où le lynx guette, où rôde lé jaguar,
Solitude, ouvre-toi devant l'errante Agar.
L'aile est au moucheron, l'araignée a ses toiles.
Dresse toujours plus haut sous le ciel plein d'étoiles,
Dans l'azur, dans le souffle orageux des typhons,
Au-dessus des étangs et des bourbiers profonds,
Tes branchages d'où sort le miasme insalubre,
Sombre monde ignoré, forêt, vierge lugubre!
Grandissez, passereaux, car l'épervier grandit.
Joie! ô bandit, sois prince! ô prince, sois bandit.
Règne, imposture, et prends le fils après le père.
Réussissez, rois, dieux, peste! Echafaud, prospère!
Ô guerre, ô fratricide, ayez tous les bonheurs
Que peuvent vous donner les tueurs, les seigneurs,
Les bourreaux, les mangeurs d'enfants, les chasseurs d'hommes.
Croîs, Babel! Sybaris, chantez! Aimez, Sodomes!
Ô pourriture, sois heureuse; écroulement,
Travaille; pullulez, corbeaux; et toi, gaîment,
Tourne,-ô meule de grès, et rends la lame aiguë.
Jusquiame, aconit, germez; fleuris, ciguë;
Chante sous les gibets, mandragore; venins
Des joncs vils, des buissons rampants, des arbres nains,
Gonflez-vous, car c'est nous, les inconnus terribles,
Qui, filtrant l'âpre sève à travers d'affreux cribles,
Confiant au printemps l'assassinat, faisons
Votre épaississement formidable, ô poisons!
Nous sommes l'essaim noir qui passe, et qui souhaite
Le cadavre au chacal, la nuit à la chouette,
Un sac d'or à Judas, à Jésus un baiser.
Nous voulons voir l'eau vive en marais s'apaiser;
Nous aimons ce qui hait; notre bonté procure
Une hache à Caïn qu'enivre une âme obscure.
Enfer, sois vrai; César, sois fort; tigre, sois beau;
Que ta faim soit toujours assouvie, ô tombeau!
Rose, accepte l'argent hideux de la limace;
Que sous toute beauté l'ossement vil grimace.
Tout est faux; de quel crime es-tu née, ô vertu?


Et toi, cendre, réponds, de quel fruit d'or viens-tu?
Car la surface a beau, chair pure ou clarté sainte,
Etre adorable, exquise et fraîche, et si bien peinte
Que les hommes sont pris d'amour en la voyant,
C'est à nous qu'appartient le dessous effrayant.
Abîme! il faut que tout ce qui vit, se hérisse,
Aime, se meut, va, vient, rit ou pleure, périsse;
Car tout est le sépulcre; et l'invisible écueil
Vers lequel le berceau flotte, c'est le cercueil,
Et le nouveau-né blanc et rose est un squelette,
Ô mort, que ta mamelle épouvantable allaite. -
Ainsi parle l'essaim, des démons factieux,
Et tout ce qui commet des crimes sous les cieux,
Les faux prêtres, les rois sanglants, le vent d'orage,
La peste, l'échafaud, la mort, reprend courage.

V. H. 29 août 1872.

XVI Le Campéador[modifier]



Le Campéador, l'homme honnête et sans ennui,
Cria dans la forêt profonde devant lui,
- Ici, lion! il faut que je te parle. Approche.
Alors on vit sortir de derrière une roche
L'habitant chevelu dés monts d'Almonacid.
- Tiens, vous me tutoyez, dit le lion au Cid.
Pourquoi? -Le Cid terrible et doux, cher à l'Espagne,
Dit: -Parce que je suis ton frère: -Et la montagne,
Et la forêt, la rose, ét. l'herbe, et le buisson
Trouvèrent que le Cid superbe avait raison.

XVII Muse![modifier]



paix aux bergers, et paix aux laboureurs!
La justice, étrangère aux humaines erreurs,
Luit sur l'homme des champs comme une pure étoile,
Éclairant jusqu'au fond des-coeurs que rien ne voile,
Le vieillard au front gris, l'enfant aUx cheveux blonds;
Et le soir, on rencontre au penchant des vallons,
Retournant au logis par le chemin des vignes,
Les plus sages parlant d'elle avec les plus dignes.

XVIII Éole allait criant:[modifier]


Éole allait criant: Bacchus m'a pris mon outre.
Mithra-lui dit avec son sourire divin:.
Qu'y mettais-tu? Du vent. -Qu'y mettra-t-il? -Du vin.
Tu peux te consoler, bonhomme, et passer outre,
Et laisser à Bacchus ton outre, dit Mithra,
La tempête en sortait,-l'ivresse en sortira.

Jersey, 28 octobre 1852.

XIX LE VIEUX DE BRISACH



(Paraissant sur le haut de sa tour)

Je me dis en moi-même et depuis uh moment
Voilà bien du vacarme et bien de l'aboiement.
J'ai puni les barons voleurs, les noirs burgraves
Qui remplissaient le Rhin de leurs forfaits hardis.
Rois, j'ai frappé les coups; j'ai fait sur ces bandits
Luire ce vieil estoc qui maintenant se rouille;
Vous vous êtes rués, vous rois, sur la dépouille,
Partageant tout ainsi que des associés;
De tout ce qui restait de ces suppliciés,
Princes, je vous ai vus vous faire un héritage;
Je n'ai pas trouvé bon d'entrer dans le partage,
N'ayant pas pour métier d'ôter les clous aux croix,
Et d'aller décrocher, la nuit, au fond des bois,
Pour les revendre aux juifs les chaînes des potences;
Sans cela, si j'avais usé des circonstances,
Si j'eusse, comme vous, mis la main dans le sac,
Je serais aujourd'hui, moi, le vieux de Brisach,
Riche à voir les abbés m'offrir leurs politesses,
Et, si bon m'eût semblé, roi comme vos altesses;
Je n'eusse eu pour cela, vous le savez bien tous,
Qu'à brocanter son peuple à quelqu'un d'entre vous;
Car tous, petits et grands, vous êtes à l'enchère,
Et, pour quitter ces monts, pour faire bonne chère
Ailleurs qu'en vos donjons aux sauvages créneaux,
Pour aller vivre à Rome auprès des cardinaux


Et du Saint-Père avec quelque drôlesse vile,
Il n'est pas un de vous qui n'eût vendu sa ville.
Princes, jusqu'à mes pieds quand jadis vous rampâtes,
Était-ce sur le ventre? était-ce à quatre pattes?
Je ne m'en souviens plus. Aujourd'hui, c'est fort bien,
Vous me montrez les dents quand je ne suis plus rien
Qu'un bonhomme qui songe et qu'une barbe grise;
Et vous me déchirez, et j'ai peu de surprise
De vous trouver renards et loups, vous sachant rois.
Votre courage est fait de vos anciens exploits.
Et je n'en dirai rien, sinon que je vous brave,
Et vous défie, ô rois, toi marquis, toi landgrave,
Toi duc, troupeau hurlant à ma piste attaché,
De mordre aucune place où vous n'ayez léché ".

XX La bête regarda l'homme[modifier]



La bête regarda l'homme venir vers elle.
Ses quatre pieds, sa croupe âpre et surnaturelle,
Et son ventre hideux couvraient plus d'un arpent;
Avec les torsions subites du serpent
Elle avait l'oeil du tigre, et les vautours farouches
Volaient sur elle ainsi que sur un ver les mouches;
On eût dit que le mont sous son poids étouffait
Un lion rugissant près d'elle n'eût pas fait
Plus d'effet que Moschus soupirant une idylle;
L'ombre semblait avoir peur de ce crocodile;
Sa gueule était le gouffre où la lave apparaît;
Ses glissements étaient marqués-dans la forêt
Par des écrasements de-roches et de chênes;
Sa prunelle était faite avec toutes les haines
Que l'enfer fait flamber à, ses noirs soupiraux;
Elle rugit. -Bonjour, lézard, dit le héros.

XXI Batailles![modifier]


Batailles! noirs duels de la force et du droit!
Guerres,-par le hasard en courant décidées,
N'êtes-vous pas souvent funestes aux idées?
Que de fois vous avez souillé d'iniquités
La Justice et la Paix, ces chastes déités!
Tout ne s'en va-t-il pas dans le bruit que vous faites,
O victoires! fracas! étincelantes fêtes!
Illuminations sous les grands arbres noirs!
Feux d'or épanouis dans le ciel clair des soirs!
Longue acclamation de la foule.aux armées!
Concerts! chants belliqueux! cris éclatants! fumées!
Qui remuez le coeur de chaque citoyen,
Et dont le lendemain il ne reste plus rien
Que des lampions vils mêlés aux branches d'arbre,
Et des taches de suif sur les Vénus de marbre!

XXII HUGO DUNDAS[modifier]



Devant les douze lords de la chambre étoilée,
Hugo Dundas fut grand.
Du fond d'une tribune une femme voilée
L'admirait en pleurant.

Nuit, flambeaux, murs drapés, blasons des deux royaumes,
C'était sinistre et beau.
Les douze pairs muets semblaient douze fantômes,
Assis dans un tombeau.

Une hache brillait. Le peuple criait: honte!
Le peuple et les soldats.
Tous menaçaient. Mais rien ne fit pâlir le comte,
Le comte Hugo Dtindas.

- La Révolte a troublé les monts où l'aigle plane,
Et vous étiez là tous.
Que faisiez-vous, mylord, à Dumbar, à Cartlane?
  Mylord, qu'y faisiez-vous?

- Mes pairs, j'ai défendu le roi que mon coeur nomme,
Mon clan, mon étendard.
J'aime l'aigle et le roi, car je suis gentilhomme
Et je suis montagnard. -
Ainsi le juge austère et le comte superbe
Se parlaient dans la tour.
Heureux le bon soldat qui meurt, couché sur l'herbe,
En plein air, en plein jour!


La cour se retira. -L'on voyait dans.la salle
Le peuple fourmiller.
Enfin l'aube apparut comme une vierge pâle
Que l'homme va souiller.

Les portes du conseil, de bronze revêtues,
S'ébranlèrent alors;
Et l'on vit, à pas lents, comme douze statues
Rentrer les douze lords.

Le juge en cheveux blancs, debout, parlant au comte,
Dit: -Nos jours durent peu.
Puisque cet homme au roi ne veut pas rendre compte,
Il rendra compte à Dieu.

I ÉCRIT SUR LE MUR DE VERSAILLES.

Sachez qu'on va dresser dévant la Tour de Londre
Un grand échafaud noir.
Lord comte Hugo Dundas, qù'avez-vous à répondre?
Vous mourrez demain soir. -
Alors un de ces cris, qui font que l'effroi monte
Jusqu'au juge inquiet,
Retentit sous la voûte... -On regarda le comte;
Le comté souriait.

Il dit: -Adieu la vie! -'Et; sans troùble dans l'âme,
Il salua la cour
Puis se tournant vers l'ombre où pleurait une femme,
-Adieu, dit-il, amour!

14 janvier 1844.

XXIII ÉCRIT SUR LE MUR DE VERSAILLES À CÔTÉ DU CORDON DE SONNETTE DE LOUIS XIV



L'objet est illustre
Dans ce temps caduc.
Le duc sonne un rustre,
Le roi sonne un duc.
Siècle étrange! il taille,
Sans mêler les rangs,
De la valetaille
A même les grands.
Il tient fous et sages
Au bout de son fil.
Il a deux-visages,
Mais un seul profil.
Il a sur l'épaule
Dans le même sac
Le duc et le drôle,
Frontin et Fronsac.

Versailles, IO août 1830

XXIV LA PEAU DE TIGRE



Quand la marquise était avec le roi fâchée,
Avant l'invention d'Esther par Mardochée,
Afin que chez Vasti Sa Majesté rentrât,
Il fallait mieux qu'un prince et plus qu'un magistrat;
Il fallait, pour conduire Alcandre à Cydalise,
Quelqu'un qui fût lettré, mais qui fût de l'église;
Pour porter les soupirs, pour mettre à l'entretien
Du maître et de la belle un peu d'accent chrétien,
Il convenait d'avoir en cour un personnage
Qui, sage par sa robe et grave par son âge,
Fût superbement prêtre et saintement valet;
Il fallait un pieux porte-voix; il fallait,
Pour qu'une bouche ayant d'austères habitudes,
Chère aux vices pédants, clémente aux fautes prudes,
Pût au besoin donner leur sens aux demi-mots,
Que monsieur Bossuet fût évêque de Meaux.

Certes, ce prêtre était farouche; il avait l'âme
Faite d'ombre, d'éclairs, de colère et de flamme;
Les Cévennes ont vu rugir ce sombre abbé,
Et quand le roi montait l'escalier dérobé,
Ce tigre était là; mais il servait de descente
Au lit où Montespan palpitait, rougissante.

XXV Oui, duc, nous sommes beaux[modifier]



Oui, duc, nous sommes beaux, et nous avons l'amour
Dans les yeux, et l'esprit sur le front! Un beau jour,
Car il faut bien que tout, même le mal, finisse,
Bref, après avoir eu la fièvre et la jaunisse,
Après avoir aimé fort peu, beaucoup haï,
Après avoir menti, trompé, triché, trahi,
Fait rage; après un tas de choses mal agies,
Nuits au tripot, brelans, lansquenets, tabagies,
Nous crevons. Vils faquins que l'orgueil étouffait!
Et nous ne savons plus ce que nous avons fait
De notre âme, l'ayant derrière nous semée
Au hasard, dans cette ombre et dans cette fumée.
L'homme, fausse monnaie, écu sinistre et noir,
Et que Satan changeur souvent cloue au comptoir,
Sequin que la mort garde en paîment de l'orgie,
Est du néant que Dieu marque à son effigie.

XXVI Les révolutions,[modifier]


Les révolutions, ces grandes affranchies,
Sont farouches, étant filles des monarchies.

Donc, quand le genre humain voulut, enfin lassé,
Entrer dans l'avenir et sortir du passé,
Il n'aperçut pas d'autre ouverture que celle
Qui s'offrait, sous ce fer où l'éclair étincelle,
Entre ces deux poteaux, chambranles effrayants.

Oui, c'est la seule issue, hommes, troupeaux fuyants;
Sortez par ce sépulcre. O mystère insondable!
Hélas! c'est du passé la porte formidable,!
Entrez dans l'avenir par ce pas sépulcral.
C'est à travers le mal qu'il faut sortir du mal.
Le genre humain, pour fuir de la sanglante ornière,
Marche sur une tête humaine, la dernière;
C'est avec de l'enfer qu'il commence ses cieux;
Et l'homme en écrasant le monstre est monstrueux.

Eruption des droits de l'homme! Sombres laves!
Sortie exaspérée et fauve des esclaves!
Triste loi du reflux qui ne peut dévier!
Lugubre enfantement du Vingt-et-un-Janvier 19!
Tout un monde surgit, tout un monde s'écroule;
Fiacre horrible qui passe au milieu de la foule!
Sacerdoce et Pouvoir sont là; que disent-ils?
Morne chuchotement de ces deux noirs profils!
Pendant qu'autour d'eux gronde, éclate et se proclame
La révolte du peuple et l'émeute de l'âme,


Pendant que, sur la terre et dans le firmament,
On entend le funèbre et double craquement
De l'ancien paradis et de l'ancien royaume,
Le roi spectre tout bas parle au prêtre fantôme.

Qu'est-ce qu'il avait fait, ce roi, ce condamné,
Ce patient pensif et pâle? Il était né.
Est-ce une injuste mort? Qui donc l'oserait dire?
C'est la punition; c'est aussi le martyre.
Responsabilité sombre de l'innocent!
O révolutions! l'idéal est en sang;
Le sublime est horrible et l'horrible est sublime;
Et comment expliquer ces aspects de l'abîme?

Oh! quels chocs de faisceaux, de tribuns, de pavois!
Je vois luire les fronts, j'entends parler les voix;
La lumière est accrue et l'ombre est agrandie;
Toute cette héroïque et vaste tragédie
Passe devant mes yeux comme par tourbillons.

La Marseillaise dit: Formez vos bataillons!
Là-bas, dans un rayon de gouffre et de colère,
Le vieux bonnet damné du forçat séculaire
Luit au bout d'une pique, étrange labarum.
Ce n'est pas un sénat, ce n'est pas un forum,
C'est un tas de Titans qui vient tout reconstruire;
Ces colosses hagards se mettent à bruire;
Nuit, tourmente; océan épouvantable et beau!
Chaque vague qui fuit s'appelle Mirabeau,
Robespierre, Brissot, Guadet, Buzot, Barnave,
Pétion... -Hébert salit l'écume de sa bave.
Et, submergé, saignant, arraché, mort, épars,
Le vieux dogme, partout, noyé de toutes parts,
Tombe, et tout le passé s'en va dans la même onde.


Danton parle; il est plein de la rumeur d'un monde;
C'est une idée et c'est un homme; il resplendit;
Il ébranle les coeurs et les murs; ce qu'il dit
Est semblable au passage orageux d'un quadrige;
Un torrent de parole énorme qu'il dirige,
Un verbe surhumain, superbe, engloutissant,
S'écroule de sa bouche en tempête, et descend
Et coule et se répand sur la foule profonde;
Il bâtit? non, il brise; il détruit? non, il fonde.
Pendant qu'il jette au vent de l'avenir ses cris,
Mêlés à la clameur de vieux trônes proscrits,
Le peuple voit passer une roue inouïe
De tonnerre et d'éclairs dont l'ombre est éblouie;
Il parle; il est l'élu, l'archange, l'envoyé!
Et l'interrompra-t-on? qui l'ose est foudroyé.
Qui pourrait lui barrer la route? qui? personne.
Tout ploie en l'écoutant, tout s'émeut, tout frissonne,
Tant ces discours, tombés d'en haut, sont accablants,
Tant l'âme est forte, et tant, pour les hommes tremblants,
Ces roulements du char de l'esprit sont terribles!

Auprès des flamboyants se dressent les horribles:
Justiciers, punisseurs, vengeurs, démons du bien.
-Grâce.! encore un moment! grâce! -Ils répondent: Rien.
Entendez-vous Marat qui hurle dans sa cave?
Sa morsure aux tyrans s'en va baiser l'esclave.
Il souffle la fureur;,:les griefs acharnés,
La vengeance, la mort, la vie, aux déchaînés
A plat ventre, grinçant des dents, livide, oblique,
Il travaille à l'immense évasion publique;
Il perce l'épais mur du bagne, et, dans son trou,
Du grand cachot de l'ombre il tire le verrou;
Il saisit l'ancien monde; il met à nu sa plaie;
Il le traîne de rue en rue, il est la claie;
Il est en même temps la huée; il écrit;
Le vent d'orage emporte et -sème son esprit,


Une feuille, de fange et d'aurore inondée,
Espèce de guenille horrible de. l'idée;
Il dénonce, il délivre; il. console, il maudit;
De la liberté sainte il est l'âpre bandit;
Il agite l'antique et monstrueuse chaîne,
Hideux, faisant sonner ce fer contre sa haine;
On voit autour de lui des ossements humains;.
Charlotte, ayant le coeur des ancêtres romains,
Seule osera tenter cet antre inabordable;
Il est le misérable,. il est le formidable;
Il est l'auguste infâme; il est le nain géant;
Il égorge, massacre, extermine, en créant;
Un pauvre en deuil l'émeut, un roi saignant le charme;
Sa fureur aime; il verse une effroyable larme;
Comme il pleure avec rage au secours des souffrants!
Il crie au mourant: Tue! Il crie au volé: Prends!
Il crie à l'opprimé: Foule aux pieds! broie! accable!
Doux pour une détresse et pour l'autre implacable,
Il fait à cette foule, à cette nation,
A ce peuple, un salut d'extermination.
Dur, mais grand; front livide entre les fronts célèbres!
Ténébreux, il attaque et poursuit les ténèbres.
Cette chauve-souris fait la guerre au corbeau.
Prêtre imposteur du vrai, difforme amant du beau,
Il combat l'ombre avec toutes les armes noires.
Pierres, boue et crachats, affronts, cris dérisoires,
Hymnes à l'échafaud, poignard, rire infernal,
Il puise à pleines mains dans l'affreux arsenal;
Cet homme peut toucher à tout, hors à la foudre.

La meule doit broyer si le moulin veut moudre;
Sur les versants divers des abîmes penchants,
Ceux qui paraissent bons, ceux qui semblent méchants,
Ébauchent en commun la même délivrance;
Ils font le droit, ils font le peuple, ils font la France.
Qu'appelez-vous Bourbon, majesté, roi, dauphin?
Toute chose dont sort l'indigence, la faim,


L'ignorance, le mal, la guerre, l'homme brute,
C'est fini, cela doit s'en aller dans la chute;
C'est une tête. Eh bien, le panier la reçoit.
Ils marchent, détruisant l'obstacle, quel qu'il soit;
Et c'est leur dogme à tous: -Tuer quiconque tue.
Ruine où l'ordre éclôt, vit et se constitue!
C'est par excès d'amour qu'ils abhorrent; bonté
Devient haine; ils n'ont plus de coeur que d'un côté
A force de songer au sort des misérables,
Et par miséricorde ils sont inexorables.
Pour eux ce blond dauphin, c'est déjà tout un roi;
Qu'importe sa pâleur, sa fièvre, son effroi?
Ils écoutent le triste avenir qui sanglote;
L'enfant a dans leur main la lourdeur d'un despote;
Ils l'écrasent meurs donc! -sous le trône natal.
Ainsi tous les débris du vieux monde fatal,
Évêques mis aux fers, rois traînés à la barre,
Disparaissent, broyés sous leur pitié barbare.
Tigres compatissants! formidables agneaux!
Le sang que Danton verse éclabousse Vergniaux
Sous la Montagne ainsi qu'aux pieds de la Gironde
Le même avenir chante et la même horreur gronde.

Oui, le droit se dressa sur les codes bâtards;
Oui, l'on sentit, ainsi qu'à tous les avatars,
Le tressaillement sourd du flanc des destinées,
Quand, montant lentement son escalier d'années,
Le dix-huitième siècle atteignit quatrevingt;
Encor treize, le nombre étrange, et le jour vint.
Alors, comme il arrive à chaque phénomène,
A chaque changement d'âge de l'âme humaine,
Comme lorsque Jésus mourut au Golgotha,
L'éternel sablier des siècles s'arrêta,

Laissant l'heure incomplète et discontinuée;
L'oeil profond des penseurs plongea dans la nuée,
Et l'on vit une main qui retournait le temps.
On comprit qu'on touchait aux solennels instants,
Que tout recommençait, qu'on entrait. dans la phase,
Que le sommet allait descendre sous la base,
Que le nadir allait devenir le zénith,
Que le peuple montait sur le roi qui finit!

Un blême crépuscule apparut sur Sodome,
Promesse menaçante; et le peuple, pauvre homme,
Mendiant dont le vent tordait le vil manteau,
Forçat dans sa galère ou juif dans'son ghetto,
Se leva, suspendit sa plainte monotone,
Et rit, et s'écria: -Voici la grande automne!
La saison vient. C'est mûr. Un signe est dans les cieux.

La Révolution, pressoir prodigieux,
Commença le travail de la vaste récolte,
Et, des coeurs comprimés exprimant la révolte,
Broyant les rois caducs debout depuis Clovis,
Fit son oeuvre suprême et triste, et sous sa vis
Toute l'Europe fut comme une vigne sombre.
Alors, dans le champ vague et livide de l'ombre,
Se répandit, fumant, on ne sait quel flot noir,
O terreur! et l'on vit, sous l'effrayant pressoir,
Naître de la lumière à travers d'affreux voiles,
Et jaillir et couler du sang et des étoiles;
On vit le vieux sapin des trônes ruisseler,
Tandis qu'on entendait tout le passé râler,
Et, le front radieux, la main rouge et fangeuse,
Chanter la Liberté, la grande vendangeuse.
Jours du peuple cyclope et de l'esprit titan!
Vie et trépas tournant le même cabestan!
Temps splendide et fatal, qui mêle en sa fournaise
Au cri d'un Josaphat l'hymne d'une Genèse!


Quiconque t'osera regarder fixement,
Convention, cratère, Etna, gouffre fumant,
Quiconque plongera la fourche dans ta braise,
Quiconque sondera ce puits: Quatrevingt-treize,
Sentira se cabrer et s'enfuir son esprit.
Quand Moïse vit Dieu, le vertige le prit;
Et moi, devant l'histoire aux horizons sans nombre,
Je tremble, et j'ai le même éblouissement sombre,
Car c'est voir Dieu que voir les grandes lois du sort.
Non, le glaive, la mort répondant à la mort,
Non, ce n'est pas la fin. Jette plus bas la sonde,
Mon esprit. Ce serait l'étonnement du monde
Et la déception des hommes qu'un progrès
N'apparût qu'en laissant aux justes des regrets,
Que l'ombre attristât l'aube à se lever si lente,
Et que, pour le toucher avec sa main sanglante
Le temps de lui céder la place et le chemin,
Toujours l'affreux hier ensanglantât demain!
Non, ce n'est pas la fin. Non, il n'est pas possible,
Dieu, que toute ta loi soit de changer de cible,
Et de faire passer le meurtre et le forfait
Des mains des rois aux mains du peuple stupéfait.
Le peuple ne veut pas de ce morne héritage 20.
 
Que serait donc l'effort de l'homme si le sage
N'avait à constater qu'un résultat si vain,
Le choc du droit humain contre le droit divin!
Et s'il n'apercevait que cette lueur trouble
Quand il écoute au fond de l'ombre la voix double,
Le passé, l'avenir, la matière, l'esprit,
La voix du peuple Enfer, la voix du peuple Christ!

C'est vrai, l'histoire est sombre. Ô rois! hommes tragiques!
Démences du pouvoir sans limites! logiques


De l'épée et du sceptre, exterminant, broyant,
Allant à travers tout à leur but effrayant!
Oh! la toute-puissance a Caïn pour ancêtre.
Rien qu'à voir par éclairs les siècles apparaître,
Quels règnes inouïs! que d'étranges lueurs!
Voici les idiots à côté des tueurs.
Zam, s'éveillant trop tard, met l'aurore à l'amende;
Claude égorge sa femme et puis la redemande;
Bajazet veut lier les vents à des poteaux;
Xercès fouette la mer, Phur crache sur l'Athos;
Pillage, trahison, vol, parjure, homicide;
Ici le parricide et là l'infanticide;
Pères dénaturés, fils en rébellion;
Octave usurpe, opprime, égorge, et dans Lyon
Soixante nations lui bâtissent un temple;
La Flandre est un bûcher que Philippe contemple;
Léon dix en riant étrangle un cardinal;
Maxence après Galère apparaît infernal;
Voilà Sanche, abruti d'ivresses funéraires;
Celui-ci, Mahomet, tua ses dix-neuf frères;
Après avoir frappé son père, Manfredi
S'assied dessus jusqu'à ce qu'il soit refroidi;
Les Transtamares font revivre les Orestes;
Achab fait ramasser sous sa table ses restes
Par des hommes sans mains, sans pieds, sans dents, sans yeux;
Caïus triomphe avec du sang jusqu'aux essieux;
Richard d'York étouffe Édouard cinq; Ramire
Le Mauvais est mauvais, mais Jean le Bon est pire;
Sélim, tout effaré de débauche et d'encens,
Court dans Stamboul, perçant de flèches les passants;
Zeb plante une forêt de gibets à Nicée;
Christiern fait tous les jours arroser d'eau glacée
Des captifs enchaînés nus dans des souterrains;
Galéas Visconti, les bras liés aux reins,
Râle, étreint par les noeuds de la corde que Sforce
Passe dans les oeillets de sa veste de force;
Cosme, à l'heure où midi change en brasier le ciel,


Fait lécher par-un bouc son père enduit de miel;
Soliman met Tauris en feu pour se distraire;
Alonze, furieux qu'on allaite son frère,
Coupe le bout des seins d'Urraque avec-ses dents;
Vlad regarde mourir ses neveux prétendants
Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche;
Borgia communie; Abbas, maçon farouche,
Fait avec de la brique et des hommes vivants
D' épouvantables tours qui hurlent dans les vents;
Là, le sceptre vandale, ici la loi burgonde;
Cléopâtre renaît pire dans Frédégonde;
Ivan est sur Moscou, Carlos est sur Madrid;
Sous cet autre, Louis dit le Grand, on ouvrit
Les mères pour tuer leurs enfants dans leurs ventres.
Mais où sont donc les loups! Oh! les antres! les antres!
La jungle où les boas glissent, fangeux et froids!
Est-ce du sang qui coule aux veines de ces rois?
Ont-ils des coeurs aussi? Sont-ils ce que nous sommes?
Cieux profonds! Oh! plutôt que l'aspect de ces hommes,
La rencontre du tigre, et, plutôt que leur voix,
Le sourd rugissement des lions dans les bois!
Eh bien, vengeance donc! mort! malheur! représailles!
La torche aux Rhamséions, aux Kremlins, aux Versailles!
Qu'Ossa soit à son tour broyé par Pélion!
Au bourreau les bourreaux! Justice! talion!

Non! Jamais d'échafauds! C'est par d'autres répliques
Que doivent s'affirmer les saintes républiques.
Ce siècle, le plus grand des siècles, l'a compris.
Le jour où Février se leva sur Paris,
Il fit deux parts de l'oeuvre immense de nos pères,
Et, grave, agenouillé devant les grands mystères,


Ne gardant que le droit, rendit à Dieu la mort.
Notre doigt n'est pas fait pour presser le ressort
De ce fer monstrueux qui tombe et se relève;
La liberté n'est pas un outil de la Grève;
Elle s'emmanche mal au couperet hideux;
Carrier, Le Bas, Hébert, sont des Philippes deux;
Fouquier-Tinville touche au duc d'Albe; Barrère
Vaut de Maistre, et Chaumette a Bâville pour frère;
Marat, Couthon, Saint-Just, d'où la vengeance sort,
Servent la vie avec les choses de la mort;
Ce qu'ils font est fatal; c'est toujours la vieille oeuvre,
Et l'on y sent le froid de l'antique couleuvre.
Non, le vrai ne doit point avoir de repentirs;
Au nom de tous les morts et de tous les martyrs,
Non, jamais de vengeance! et la vie est sacrée.
L'aigle des temps nouveaux, planant dans l'empyrée,
 
Laisse le sang rouiller le bec du vieux vautour;
Le peuple doit grandir; étant maître à son tour,
Et c'est par la douceur que la grandeur se prouve.
Concorde! Nos enfants ne tettent plus la louve;
Notre avenir n'est plus dans un antre, allaité
Par l'affreux ventre noir de la fatalité.

Ce patient, traîné dans un tombeau qui roule,
Ces prunelles de tigre éclatant dans la foule,
Ce prêtre, ce bourreau, tout ce groupe fatal,
Ce tréteau, pilori s'il n'est pas piédestal,
Ce panier, cette fosse infâme qui se creuse,
Cette hache, c'était de l'ombre malheureuse;
Cela cachait le ciel, le vrai, l'astre éclipsé;
C'était du crépuscule et c'était du passé;
Le peuple sent en lui sa nouvelle âme éclore,
Et ne veut rien du soir et veut tout de l'aurore.
Avançons. Le progrès, c'est un besoin d'azur.
Certes, Danton fut grand; Robespierre était pur;
Jadis, broyant, malgré les cris et les menaces,

Les mâchoires de l'hydre entre ses poings tenaces,
Gladiateur géant du cirque des fléaux,
Ayant à déblayer tout l'antique chaos,
Ce grand Quatrevingt-treize a fait ce qu'il dut faire;
Mais nous qui respirons l'idéale atmosphère,
Nous sommes d'autres coeurs; les temps fatals sont clos;
Notre siècle, au-dessus du vieux niveau des flots,
Au-dessus de la haine, au-dessus de la crainte,
Fait sa tâche; il construit la grande Babel sainte;
Dieu laisse cette fois l'homme bâtir sa tour.
La république doit s'affirmer par l'amour,
Par l'entrelacement des mains et des pensées,
Par tous les lys s'ouvrant à toutes les rosées,
Par le beau, par le bon, par le vrai, par le grand,
Par le progrès debout, vivant, marchant, flagrant,
Par la matière à l'homme enfin libre asservie,
Par le sourire auguste et calme de la vie,
Par la fraternité sur tous les seuils riant,
Et par une blancheur immense à l'orient.

Après le dix août superbe, où dans la brume
Sous le dernier éclair le dernier trône fume,
Après Louis, martyr de son hérédité,
Roi que brise la France en mal de liberté,
Après cette naissance, après cette agonie,
Toute l'oeuvre tragique et farouche est finie.
L'ère d'apaisement suit l'ère de terreur.

Le droit n'a pas besoin de se mettre en fureur,
Et d'arriver les mains pléines de violences,
Et de jeter un glaive au plateau des balances;
Il paraît, on tressaille; il marché, on dit C'est Dieu.

Mort à la mort! Au:feu la loi sanglante! au feu
Le vieux koran de fer, l'affreux code implacable
Qui tord l'irrémissible avec l'irrévocable,

Qui frappe, qui se venge, et qui se trompe! À bas,
Croix qui saisis Jésus et lâches Barabbas!
A bas, potence, avec toutes tes branches noires!
Fourche que Vouglans mêle à ses réquisitoires,
Solive épouvantable où Tristan s'accouda,
Machine de Tyburn et de la Cebada,
Démolis-toi toi-même, et croule, mutilée,
Avec le saint-office et la chambre étoilée,
Et tourne contre toi la mort que tu contiens!
Charpente que l'enfer fait lécher à ses chiens,
Va pourrir dans la terre éternelle et divine
Qui ne te connaît point, toi l'arbre sans racine,
Qui t'exclut de la sève et qui ne donne pas
La vie au bois féroce où germe le trépas!
Fuis, dissous-toi, perds-toi dans la grande nature!
Engins qu'ont maniés le meurtre et la torture;
Ô monstrueux outils de la tombe, assassins,
Rappelez-vous les bons, les innocents, les saints,
Et demandez-vous-en compte les uns aux autres!
Tous les crimes du faible ont pour source les vôtres.

Poutre, ébrèche la hache et brise le couteau;
Hache, deviens cognée et frappe le poteau,
Frappe; exterminez-vous, ô ténébreux complices!
Et tombe pêle-mêle, ô forêt des supplices,
Roue, échelle, garrot, gibet, et glaive, et faulx,
Sous le bras du progrès, bûcheron d'échafauds!

XXVII Quinze cents ans[modifier]


Quinze cents ans avaient fait sur l'homme la nuit;
Le vieux monde était là, de ténèbres construit,
Babel aux spirales sans nombre;
La Révolution cria: finissons-en!
Et d'un seul coup, ce spectre au pied de paysan
Fit écrouler toute cette ombre.
 
La Révolution, qui vint à pas bruyants,
Bras nus, pieds nus, sortait des siècles effrayants
De la torture et du malaise;
Elle saignait encor quand elle triomphait;
C'est du bois du gibet des peuples que Dieu fait
Les sabots de Quatrevingt-treize

XXVIII TALAVEYRA RÉCIT DE MON PÈRE[modifier]


C'est à Talaveyra de la Reine, en Espagne.
Les anglais, contre qui nous étions en campagne,
Tenaient, en s'appuyant sur un vieux château-fort,
Le coteau du midi, nous le coteau du nord.
Deux versants; un ravin entre les deux armées.
On se battait depuis le matin; les fumées
Monstrueuses que fait un combat furieux
Salissaient le soleil, terrible au fond des cieux;
Et lui, l'astre éternel d'où sort l'aube éphémère,
Vieux, et jeune toujours comme le vieil Homère,
Lui, ce même soleil qu'Achille vit jadis,
Se vengeait sur nous tous combattants, assourdis
Par le vaste fracas des canons en démence,
Il versait les flots noirs de sa lumière immense,
Il nous aveuglait; sombre, il jetait au milieu
Des tonnerres humains le grand rayon de Dieu.
Il brillait, il régnait; il nous brûlait, sinistre.

Le roi don Charles quatre et Godoji, son ministre,
Nous avaient mis l'armée anglaise sur les bras,
Mais les anglais, qui sont peu faits pour les sierras,
Avaient chaud comme nous. La journée était dure.
Pas un brin d'herbe; au fond du ravin la verdure
De quelques pins d'Alep, espèce de rideau
Laissant voir sous son antre un maigre filet d'eau.


De même que les cils séparent deux paupières,
Ces arbres couvrant l'eau qui courait dans les pierres
Séparaient les deux plans inclinés du vallon.
Or, comme le semeur attaque l'aquilon,
Nous nous heurtions, français contre anglais. Les mitrailles
Pleuvaient, et l'on voyait des crânes, des entrailles,
Des ventres entr'ouverts ainsi qu'un fruit vermeil,
Et, sur l'immense mort sanglante, le soléil.
Le sabre, le canon, l'espingole; la pique,
C'est tout simple, on s'y fait; mais avoir le tropique
Sur sa tête, c'est trop. Nous avions soif. Le fer
Et le plomb, c'est la mort; mais la soif, c'est l'enfer.
Le soleil, la sueur, la soif, oh! quelle rage!
Nous n'en faisions pas moins notre implacable ouvrage,
Et l'on se massacrait éperdûment. Partout
Des cadavres, mêlés aux combattants debout,
Gisaient, indifférents déjà comme des marbres.
Tout à coup j'aperçus le ruisseau sous les arbres.
Un espagnol le vit et cria: caramba!
Je descendis vers l'eau, qu'un anglais enjamba;
Un français accourut, puis deux, puis trois, puis quatre;
On se mit à genoux, on cessa de se battre,
Quitte à recommencer; les blessés, à pas lents,
Se traînaient; on trinqua dans les casques sanglants.
-A votre santé! dis-je. Ils dirent: A la vôtre! -
Et c'est ainsi qu'on vint boire un peu l'un chez l'autre.

La bataille reprit, sans trêve cette fois,
Affreuse; et nous songions, nous, en pensant aux rois,
Aux empereurs, à tous ces sombres téméraires,
Qu'ils font des ennemis, mais que Dieu fait des frères.

XXIX ÉCRIT SUR UN LIVRE DU JEUNE MICHEL NEY[modifier]


Enfants! fils des héros disparus! fils des hommes
Qui firent mon. pays plus grand que les deux Romes,
Et qui s'en sont allés, dans l'abîme engloutis!
Vous que nous voyons rire et jouer tout petits,
Sur vos fronts innocents la. sombre histoire pèse.
Vous êtes tout couverts de la gloire française.

Oh! quand l'âge où l'on pense, où l'on ouvré les yeux,
Viendra pour vous, enfants, regardez vos aïeux
Avec un tremblement de joie et d'épouvante.
Ayez toujours leur âme en vos âmes vivante,
Soyez nobles, loyaux et vaillants entre tous;'
Car vos noms sont si grands qu'ils ne sont pas à vous!
 
Tout passant peut venir vous en demander compte.
Ils sont notre trésor dans nos moments de honte,
Dans nos abaissements et dans nos abandons;
C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons.

14 avril 1847.

XXX À UN SOLDAT DEVENU VALET



Jadis, ô vieux soldat, tu n'étais pas un homme.
La colonne trajane, antique orgueil de Rome,
Sur son marbre où revit en foule un peuple roi,
N'avait pas un profil plus farouche que toi!
Paysan chevelu, dans ta chaumière aimée,
Pris par la grande main qui fit la grande armée,
Tu vins tout jeune aux camps, pauvre pâtre breton.
Pour saisir un fusil tu jetas ton bâton.
Et c'est là qu'un beau jour, un matin de bataille,
En écoutant un bruit de bombe et de mitraille,
En voyant au galop passer Napoléon,
Éperdu, frissonnant, tu te sentis lion!
Tu fus lion dix ans. Autant qu'il t'en souvienne,
Tu visitas Madrid, Dresde, Berlin et Vienne;
Et ces villes tremblaient derrière les canons,
Quand elles te voyaient, parmi tes compagnons,
Accourir, haletant, formidable, invincible,
Secouant ta crinière avec un cri terrible!
Toi, partout, tu marchais, plein d'orgueil et de foi,
Car te sentir lion, c'était te sentir roi!
L'empire est mort. Hélas! quels fantômes nous sommes!
Les lions à la paix redeviennent des hommes.
L'homme est plein de misère. Il faut bien vivre enfin!
On bravait la mitraille, on se rend à la faim.
On descend chaque jour d'un pas. De chute en chute
L'homme arrive où jamais ne tomberait la brute.
Maintenant, ô soldat, maintenant, ô vainqueur,
Galonné comme un suisse à la porte du choeur,


L'oeil baissé, l'air dévot, tu portes à l'église
Le petit chien griffon d'une vieille marquise;
Et tandis qu'en tes bras jappe le chien moqueur,
L'ancien lion rugit de honte dans ton coeur!

13 mai 1835.

XXXI Qu'était-ce que l'enfant?[modifier]



Qu'était-ce que l'enfant? qu'était-ce que la mère?
Je l'ignorais. C'était la saisôn éphémère
Qui nous enchante; et n'a qu'un défaut, durer peu,
Avril. De ma mansarde, entr'ouverte au ciel bleu,
Je regardais, à l'heure où le jour vient de naître,
Une femme tournant le dos à la fenêtre,
Assise sûr son lit, un enfant dans ses bras;
Je devinais l'enfant, je ne le voyàis pas,
Tant ils étaient tous deux serrés l'un contre l'autre.
Malheur au faible! ô sombre horizon que le nôtre!
Cette femme était là seulé, en ce bouge étroit.
Elle avait un enfant; mais avait-elle un toit?
Était-elle, humble plante et rose infortunée,
Livrée à ce vent noir qu'on nomme destinée,
Qui brise au haut des monts le cèdre et le sapin?
Avait-elle du lait? avait-elle du pain?
De quoi manger? de quoi nourrir? poignant problème!
Nos lois sont lés carcans de la misère blême..
Avait-elle un amant? avait-elle un m àri?
Qu'un rameau soit flétri parce qu'il est fleuri,
C'est triste, et c'est, hélas, souvent le sort des femmes!
Ce vil monde punit l'éclosion des âmes.
Elle semblait rêver sous un nuage obscur;
Elle ne parlait pas et regardait son mur;
Moi j'étais dans l'aurore, elle dans lés ténèbres;
Et je ne distinguais, dans ces ombres funèbres,
De ce double destin entrevu vaguement,
Rien que deux petits bras pressant un cou charmant.

9 mai 1877.

XXXII Au bord des flots,


Au bord des flots, au sein des sombres Babylones,
Reste à jamais debout sur les hautes colonnes!
Veille sur nos vaisseaux et veille sur nos tours!
Sois toujours fier de nous! Libre, calme, sereine,
La France a l'avenir! La France est encor reine!
Ton empire est tombé, ton peuple vit toujours.

Une aube meilleure
Sur nous brillera.
 
Nous attendons l'heure,
Mais l'heure viendra!
Comme Dieu lui-même
Qui récolte et sème
Dans l'immensité,
Notre auguste France
A la patience
De l'éternité!
En vain Londre et Moscou, dans leur rage inféconde,
L'une hors de l'Europe et l'autre hors du monde,
Ont mutilé la France alors que tu tombas;
Et sur nos maux profonds qui saignent et s'irritent
Ont posé, comme un vase où des serpents s'agitent,
Une fragile paix pleine de sourds combats!

Une aube meilleure
Sur nous brillera...

Dieu veut la grande France et la grande Allemagne.
Il fit Napoléon comme il fit Charlemagne,
Pour donner à l'Europe un centre souverain.
Que Stamboul meure, alors vers l'orient tournée,
Teutonia, de gloire et de paix couronnée,
Reprendra le Danube et nous rendra le Rhin!

Une aube meilleure
Sur nous brillera...
En attendant ce jour que chaque instant amène,
Jour où l'amour luira sur la famille humaine,
Jour où s'effaceront les crimes expiés,
Vois au-dessous de toi, figure solennelle,
L'éternelle tempête et la haine éternelle,
L'Océan sous tes yeux, l'Angleterre à tes pieds!

Une aube meilleure
Sur nous brillera.
Nous attendons l'heure,
Mais l'heure viendra.
Comme Dieu lui-même
Qui récolte et sème
Dans l'immensité,
Notre auguste France
A la patience
De l'éternité!

30 juillet 1841.

XXXIII LES DEUX CÔTÉS DE L'HORIZON


Comme lorsqu'une armée inonde des campagnes,
Une. immense rumeur se disperse dans l'air.
Il se fait un grand bruit du côté des montagnes;
Il se fait un grand bruit du côté de la mer.
Le poète a crié: -Qu'est ce bruit? Dans les ombres
Il remplit la montagne, il remplit l'océan.
N'est-ce pas l'avalanche, aigle des Alpes sombres?
O goèland des flots, n'est-ce pas l'ouragan?

Le goèland, du fond des mers où la nef penche,
Est venu. Le grand aigle est venu du Mont Blanc.
Et l'aigle a répondu: -Ce n'est pas l'avalanche.
- Ce n'est pas la tempête, a. dit le goëland.

Ô farouches oiseaux! quoi! cé n'est pas la trombe,
Ce n'est pas l'aquilon que votre aile connaît?
- Non, du côté des monts c'ést un monde qui tombe.
- Non, du çôté des mers c'est; un monde qui naît.

Et le poète a dit: -Que Dieu vous accompagne!
Retournez l'un et l'autre à vos nids hasardeux.
Toi, va-t'en à:ta mer. Toi, rentre à ta montagne.
Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.

L'Amérique surgit, et Rome meurt! ta Rome!
Crains-tu pas d'effacer, Seigneur, notre chemin,
Et de dénaturer le fond même de l'homme,
En déplaçant ainsi tout le génie humain?


Donc la matière prend le monde à la pensée!.
L'Italie était l'art, la foi, le coeur,. le. feu.
L'Amérique est sans âme. Ouvrière glacée,
Elle a l'homme pour but. L'Italie avait Dieu.

Un astre ardent se couche, un astre froid se lève.
Seigneur! Philadelphie, "un comptoir de marchands,
Va remplacer la ville où Michel-Ange rêve,
Où Jésus met sa croix, où Flaccus mit ses chants!

C'est ton secret, Seigneur. Mais, ô Raison profonde,
Pourras-tu, sans livrer l'âme humaine au sommeil,
Et sans diminuer la lumière du monde,
Lui donner cette lune au lieu de ce soleil 25?

9 avril 1840.

XXXIV Elle prend un miroir,[modifier]



Elle prend un miroir, s'y regarde, le jette avec horreur, souffle
son flambeau, et tombe à genoux auprès de son lit.
Oh! je suis monstrueuse et les autres sont belles!
Cette bosse! ô mon Dieu!...

Elle cache son visage dans ses mains et laisse tomber sa tête sur le lit.
Elle s'endort.

UNE VOIX
C'est là que sont tes ailes!
La chambre s'emplit d'une lumière vague. -Elle dort toujours.
Au fond une forme ailée apparaît dans un nimbe de rayons.

Écoute-moi. Je suis ton fiancé des cieux.
Tu portes sur ton dos le sac mystérieux,
Tu portes sur ton dos l'oeuf divin de la tombe;
Sous ce poids bienheureux ton corps chancelle et tombe,
Et le regard humain a cette infirmité
De voir dans ta splendeur une difformité.
Ta gloire dans le ciel est ton fardeau sur terre.
Tu pleures. Mais pour nous, les voyants du mystère,
Qui savons ce que Dieu met dans l'humanité,
De ton épaule sombre il sort une clarté.
Etre qui fais pitié même aux prostituées,
O femme en proie au rire, à l'affront, aux huées,
Sur qui semble à jamais s'être accroupi Smarra,
A ta mort ton épaule informe s'ouvrira,
Car la chair s'ouvre alors pour laisser passer l'âme,
O femme, et l'on verra de cette bosse infâme,


Moquée et vile, horrible à tout être vivant,
Sortir deux ailes d'ange immenses, que le vent
Gonflera dans les cieux comme il gonfle des voiles,
Et qui se déploieront toutes pleines d'étoiles!
Oui, Lise, écoute-moi. Nous autres nous voyons
L'ange à travers le monstre, et je vois tes rayons!
Du songe où ta laideur rampe, se cache et pleure,
Oui, de ce songe affreux que tu fais à cette heure,
Tu t'éveilleras belle au-delà de tes voeux!
Tu flotteras, voilée avec tes longs cheveux
Et dans la nudité célèste de la tombe,
Et tu resteras femme en devenant colombe.
Tu percevras, dans l'ombre et dans l'immensité,
Un sombre hymne d'amour montant vers ta beauté;
Les hommes à leur tour te paraîtront difformes;
Tu verras sur leurs dos leurs fautes, poids énormes;
Les fleurs éclaireront ton corps divin et beau,
Car leur parfum devient clarté dans le tombeau;
Les astres t'offriront leur rose épanouie.
Tu prendras pour miroir, de toi-même éblouie,
Ce grand ciel qui te semble aujourd'hui plein de deuil;
Ailée et frissonnante au bord de ton cercueil,
Comme l'oiseau qui tremble au penchant des ravines,
Tu sentiras frémir dans les brises divines
Ton corps fait de splendeur; ton sein blanc, ton front pur,
Et tu t'envoleras dans le profond azur!

8 mars 1854.

XXXV BALMA



S'était-il dit: « L'hiver, les gouffres, la tempête,
« Gardent le roi des monts sous son dais de brouillards;
« Nul homme encor n'a pu fouler du pied sa tête,
« Presque inaccessible aux regards.
« J'irai! J'assiégerai, dans ma sublime audace,
« Cette forteresse de glace,
« Et ces tours, qui touchent aux cieux!
« Sur le sommet neigeux du mont hyperborée
« La Gloire fait fleurir-une palme ignorée
« Qui n'est visible qu'à mes yeux! »

Avait-il, l'humble pâtre, entendu dans un rêve
D'aériennes voix lui crier: « Ne dors pas!
« Jusqu'au front du Mont-Blanc que ton âme s'élève:
« Qu'elle y précipite tes pas!:
« Berger, qu'à ces hauteurs la terre te contemple.
« Va! l'esprit divin, comme un temple,
« Habita toujours le haut lieu.
« Va! quelque vision sans doute t'est promise.
« Sur ce nouveau Sina, comme un nouveau Moïse,
« Monte à la rencontre de Dieu! »

Je ne sais: mais un jour, à l'heure où dans les ombres
L'aube n'a pas atteint le front des Alpes sombres,
Il partit. Le Mont-Blanc, éclairé seul encor,
Comme un roi diligent, lorsque son camp sommeille,
Avant tous ses guerriers, tout armé se réveille,
Sur les monts obscurcis levait son casque d'or.


Quand on le vit portant sa lourde carnassière,
Et l'échelle d'écorce, et la hache de pierre,
Les pâtres, les chasseurs à l'oeil audacieux,
L'entouraient, demandant le but de ses voyages;
Et, d'abord, à son doigt levé vers les nuages,
On ne sut s'il montrait le Mont-Blanc ou les cieux.

Mais lorsqu'il révéla son dessein magnanime:
« Frère! du mont maudit tu veux toucher la cime?
« Quel démon à ta mort te conduit par la main?
« Arrière, malheureux! Tu veux périr sans doute!
« L'ouragan et l'abîme ont fermé cette route!... »
Il écouta leurs cris, et reprit son chemin.

Il franchit la colline où, sur ses lames blanches,
Le glacier des Buissons brise les avalanches;
Et le pic des Chamois, les degrés du Malpas,
Les torrents, les glaçons dressés en pyramides,
Et les granits glissants, et les gazons humides,
Et la mousse et les rocs fatiguèrent ses pas.

Il montait; et, volant sur les neiges tombées,
Renversant sur son dos ses cornes recourbées,
Le vif chamois fuyait vers ses antres amis;
Et les pierres, roulant sous sa marche incertaine,
Sondant les flancs du mont dans leur chute lointaine,
Éveillaient des échos jusqu'alors endormis.

Il montait; et bientôt disparurent les chênes,
Les mélèzes, des monts voilant les hautes chaînes,
Les noirs sapins, pressés dans les ravins déserts;
Puis les fleurs, tapissant le flanc des roches nues,
Puis l'eau qui court, l'oiseau qui vole dans les nues,
Puis l'herbe sous ses pieds, puis le bruit dans les airs.


Il montait; l'air déjà manquait à son haleine;
Les nuages pesants lui dérobaient la plaine;
Le lichen des rochers dorait le front vermeil;
Et ses pas, imprimés aux glaces éternelles,
Epouvantaient au loin l'aigle aux puissantes ailes
Qui ne lève les yeux que pour voir le soleil!

XXXVI Les mères[modifier]


Les mères ont senti tressaillir leurs entrailles.
Les lourds caissons chargés de boîtes à mitrailles
Courent, et l'on dirait qu'ils bondissent joyeux.
Le peuple de Paris, pensif, les suit des yeux
Et s'en va par les quais vers les Champs-Élysées.
On ferme les maisons, on se penche aux croisées;
La cohue en haillons, morne comme la nuit,
Marche, grossit, s'avance, et l'on entend le bruit
Que font les bataillons et les cavaleries.
Elle passe, sinistre, auprès des Tuileries.
Oh! de ceux qui s'en vont, rêvant, par ce chemin,
Combien ne verront pas le soleil de demain!
Dans cette multitude aux pantomimes sombres
Combien parlent encor qui déjà sont des ombres!
Guerre civile! émeute! ô deuil! combien ce soir
Auront pour dernier lit le pavé froid et noir!.

XXXVII J'ai vu[modifier]



J'ai vu pendant trois jours de haine et de remords
L'eau refléter des feux et charrier des morts
Dans une grande et noble ville 28.
Le tisserand, par l'ombre et la faim énervé,
De son dernier métier brûlé sur le pavé
Attisait la guerre civile.

Le soldat fratricide égorgeait l'ouvrier;
L'ouvrier sacrilège, aveugle meurtrier,
Massacrait le soldat son frère;
Peuple, armée, oubliaient qu'ils sont du même sang;
Et les sages pensifs disaient en frémissant:
O siècle! ô patrie! ô misère!

Durant trois nuits la ville, hélas! ne dormit plus.
Tous luttaient. Le tocsin fut le seul angelus
Qu'eurent ces sinistres aurores.
Les noirs canons, roulant à travers la cité,
Ébranlaient, au-dessus du fleuve ensanglanté,
L'arche sombre des ponts sonores!

Ah! la nature et Dieu, devant l'humanité,
Même étalant leur grâce avec leur majesté,
N'empêchent pas ces tristes choses!
Car ces événements se passaient, ô destin,
Sur les bords où Lyon à l'horizon lointain
Voit resplendir les Alpes roses.

4 septembre 1841. 22 février 1848.

XXXVIII ÉCRIT AU BAS D'UN PORTRAIT DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS


Quand cette noble femme eut touché la frontière,
Proscrite et fugitive, hélas! mais reine encor,
Emportant son grand coeur, sa tristesse humble et fière,
Et ses enfants, tout son trésor,

À ce port de l'exil la voyant arrivée,
Après tant de périls dans ces sombres chemins,
Ceux qui l'accompagnaient disaient: Elle est sauvée!
Et pleuraient en joignant les mains.

Vers ces derniers amis que le malheur envoie,
Elle inclina son front et s'écria: Seigneur!
Me voici hors de France! ils en pleurent de joie,
Et moi, j'en pleure de douleur!

1 mars 1848.

XXXIX Viro Major



Ayant vu le massacre immense, le combat,
Le peuple sur sa croix, Paris sur son grabat,
La pitié formidable était dans tes paroles;
Tu faisais ce que font les grandes âmes folles,
Et lasse de lutter, de rêver, de souffrir,
Tu disais: J'ai tué! car tu voulais mourir.

Tu mentais contre toi, terrible et surhumaine.
Judith la sombre juive, Arria la romaine,
Eussent battu des mains pendant que tu parlais.
Tu disais aux greniers: J'ai brûlé les palais!
Tu glorifiais ceux qu'on écrase et qu'on foule;
Tu criais: J'ai tué, qu'on me tue! Et la foule
Écoutait cette femme altière s'accuser.
Tu semblais envoyer au sépulcre un baiser;
Ton oeil fixe pesait sur les juges livides,
Et tu songeais, pareille aux graves Euménides.
La pâle mort était debout derrière toi.
Toute la vaste salle était pleine d'effroi,
Car le peuple saignant hait la guerre civile.
Dehors on entendait la rumeur de la ville.

Cette femme écoutait la vie aux bruits confus,
D'en haut, dans l'attitude austère du refus.
Elle n'avait pas l'air de comprendre autre chose
Qu'un pilori dressé pour une apothéose,
Et trouvant l'affront noble et le supplice beau,
Sinistre, elle hâtait le pas vers le tombeau.

Les juges murmuraient: Qu'elle meure. C'est juste.
Elle est infâme. -A moins qu'elle ne soit auguste,
Disait leur conscience; et les juges pensifs,
Devant oui, devant non, comme entre deux récifs,
Hésitaient, regardant, la sévère coupable.

Et ceux qui comme moi te savent incapable
De tout ce qui n'est pas héroïsme et vertu,
Qui savent que si Dieu te disait: D'où viens-tu?
Tu répondrais: Je viens de la nuit où l'on souffre;
Dieu, je sors du devoir dont vous faites un gouffre!
Ceux qui savent tes vers mystérieux et doux,
Tes jours, tes nuits, tes soins, tes pleurs, donnés à tous,
Ton oubli de toi-même à secourir les autres,
Ta parole semblable aux flammes des apôtres;
Ceux qui savent le toit sans feu, sans air, sans pain,
Le lit de sangle avec la table de sapin,
Ta bonté, ta fierté de femme populaire,
L'âpre attendrissement qui dort sous ta colère,
Ton long regard de haine à tous les inhumains,
Et les pieds des enfants réchauffés dans tes mains;
Ceux-là, femme, devant ta majesté farouche,
Méditaient, et, malgré l'amer pli de ta bouche,
Malgré le maudisseur qui, s'acharnant sur toi,
Te jetait tous les cris indignés de la loi,
Malgré ta voix fatale et haute qui t'accuse,
Voyaient resplendir l'ange à travers la méduse.

Tu fus belle et semblas étrange en ces débats;
Car, chétifs comme sont les vivants d'ici-bas,
Rien ne les trouble plus que deux âmes mêlées,
Que le divin chaos des choses étoilées
Aperçu tout au fond d'un grand coeur inclément,
Et qu'un rayonnement vu dans un flamboiement.

Décembre 1871.

XL Ô Georges[modifier]


Ô Georges, tu seras un homme. -Tu sauras
A qui tu dois ton coeur, à qui tu dois ton bras,
Ce que ta voix doit dire au peuple, à l'homme, au monde;
Et je t'écouterai dans ma tombe profonde.
Songe que je suis là; songe que je t'entends;
Demande-toi si nous, les morts, sommes contents;
Tu le voudras, mon George. Oh! je suis bien tranquille!

Ce que pour le grand peuple a fait la grande ville,
Tout ce qu'après Cécrops, tout ce qu'après Rhéa,
Paris chercha, trouva, porta, fonda, créa,
Ces passages du Nil, du Rhin et de l'Adige,
La Révolution française, ce prodige,
La chute du passé, d'où, l'homme libre sort,
La clarté du génie et la noirceur du sort,
La France subjuguant et délivrant la terre,
Tout cela t'emplira l'âme de ce mystère
Dont l'homme est saisi, quand, à l'horizon lointain,
Il sent la mer immense ou l'énorme destin.

C'est ainsi que se font ceux qui parlent aux foules,
Ceux que les ouragans, les rocs, les flots, les houles,
Attirent, et qui sont rêveurs dans ce milieu
Où le travail de l'homme aide au travail de Dieu.
Alors tu songeras à nos vaillants ancêtres
Ôtant le sceptre aux rois, ôtant les dieux aux prêtres,
Au groupe affreux, tyrans, pontifes, scélérats;
Ému, tu penseras; pensif, tu grandiras.
Est-ce un rêve? oh! je crois t'entendre. A l'âme humaine,
Aux nations qu'un vent d'en haut remue et mène,


Aux peuples entraînés vers le but pas à pas,
Tu diras les efforts tentés, les beaux trépas,
Les combats, les travaux, les reprises sans nombre,
L'aube démesurée emplissant la grande ombre ;
Pour maintenir les coeurs à ce puissant niveau,
Tu feras des anciens jaillir l'esprit nouveau;
Tu diras de nos temps les lutteurs héroïques,
Ces vainqueurs purs, ces fiers soldats, ces fronts stoïques,
Et tu feras songer, en les peignant si bien,
Le jeune homme à ton père et le,vieillard au mien.

Novembre 1879.