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Toute la lyre/IV

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== I Autrefois,==

Autrefois, dans les temps de la lumière pure,
L'antique poésie à l'antique nature
parlait; le vers ailé, fier, sublime, ingénu,
Était comme un oiseau, des autres reconnu,
Auquel l'aigle disait: c'est toi! dans les nuées;
Les cimes des forêts gravement remuées,
Les antres les rochers, les lys, les flots marins
Dialoguaient avec Orphée aux yeux sereins;
Les choses comprenaient le chant profond des hommes;
La tige offrait ses fleurs, la branche offrait ses pommes
Au doux mage Linus par la muse enivré
Quand Homère chantait, le mendiant sacré,
Le dieu Terme attendri se tournait sur les bornes;
Et la chèvre, l'agneau, le boeuf aux larges cornes,
La vache au pis gonflé broutant les verts gazons,
Rêveurs, levaient la tête au-dessus des buissons,
Et, les yeux éblouis d'une lueur divine,
Venaient pour regarder passer dans la ravine,
Plein de rires, de chants, de masques et d'épis,
Le vieux. chariot fou que promenait Thespis.

5 novembre 1853. Jersey.

II Deux beaux enfants,[modifier]


Deux beaux enfants, Chromis et le berger Mnasyle
Ont vu Silène au fond d'une grotte endormi,
 
Seul, et comme toujours, ivre plus qu'à demi.
Ses bandelettes d'or se déroulaient dans l'antre;
Sa cruche était cassée et gisait sur le ventre.
Tous deux pour le saisir ont profité du lieu;
Avec la bandelette ils ont lié le dieu,
Vieux chanteur qui souvent leur manqua de parole.
Eglé, la belle nymphe, Eglé, la belle folle,
Survient, les encourage, et redouble les noeuds;
Et, quoique le vieillard rouvre déjà les yeux,
Elle lui peint la face au milieu des risées
Avec le sang vermeil des mûres écrasées.
Lui s'éveille et sourit.
-Laissez-moi libre, amis,
Et vous aurez les chants que je vous ai promis;
Acceptez la rançon qu'ici je vous propose;
J'ai pour vous des chansons et pour elle autre chose. -
Puis il commence et chante.
Alors, à cette voix,
On vit les daims, les loups et les bêtes des bois
Se mêler aux sylvains dans une étrange danse,
Et les chênes pensifs agiter en cadence
Leur front d'où l'ombre au loin tombe sur le vallon.
Le rocher du Parnasse est moins fier d'Apollon,
Et Rhodope et l'Ismare écoutent moins Orphée.

III Sur la coupe[modifier]


Sur la coupe où le vin mousse et se précipite,
Le centaure au flanc roux lutte avec le Lapithe;
L'artiste ingénieux cisela sur l'étain,
O leçon! ce combat qui naquit d'un festin;
La mêlée est affreuse; au milieu des huées,
Un des géants, enfant orageux des nuées,
Se voyant désarmé dans ce banquet d'enfer,
Rit, et prend pour massue un chandelier de fer

Cauterets, 22 août 1843.

IV Toujours l'esprit avance[modifier]



Toujours l'esprit avance et l'art se renouvelle:
Pour refaire sans cesse avec de la clarté
Une dot de chéfs-d'oeuvre à l'homme épouvanté,
Les grànds hommes sont là Comme de grands prodigues.
Nous avons beau forger des lois, creuser des digues,
Le génie engloutit tout ce que nous faisons
Sous un splendide amas d'immenses floraisons:
Rien n'arrête le pas du genre humain; il marche;
II fait Rome après Thèbe et le dôme après l'arche;
Il fait le Colisée après le Parthénon.
Homère meurt, laissant comme un astre son nom,
Eschyle suit; la France éclôt quand Rome expire;
Puis Rabelais surgit, Cervantes naît, Shakspeare
Luit, et ces hommes sont comme des océans.
Le colosse qui vient fait peur aux vieux géants;
Dante épouvante Amos; Michel-Ange intimide,
Rien qu'en dressant le front,. la grande, Pyramide,
Et, de l'Apollon grec au Sphinx, égyptien,
Fait devant l'art nouveau frissonner l'art ancien"
Homère,

sous le poids du destin sombre, expire;
Virgile dit: Heureux qui sait la fin! Shakspeare
Crie: Etre ou n'être pas; telle est la question.
Eschyle, dont le vers fait une fonction,
Pindare,, front battu du sombre essaim de l'ode,
David, Ezéchiel, Stésichore, Hésiode,
Bruissent comme au vent de ténébreux rameaux;
Idithun, Salomon, Jean, Isaïe, Amos,
Les paumes de leurs mains sur les, pages. des. Bibles,
Vont comme enveloppés de tourbillons terribles;
L'éclair emporte Dante et la brume Ossian;
Et l'esprit humain tremble ainsi qu'un océan
Quand ces problèmes noirs qui soufflent les délires
Déchaînent dans sa nuit la tempête des lyres.

VI L'expiation triste[modifier]


L'expiation triste et le sort, noeud de fer,
La douleur, la matière odieuse, la chair,
 
Enferment l'homme, esprit captif, âme asservie,
Et sont la grille noire et dure de la vie;
Mais qu'on entende en haut ce cri: paix au pécheur!
Que du côté. des cieux il vienne une blancheur,
Et tout à coup, la chair, dont la lourdeur accable,
L'âpre expiation, la matière implacable,
Le destin, la douleur, se mettront à chanter,
Et, vibrant dans cette ombre où l'aube va monter,
Devant le soupirail où l'homme cherche à lire,
Ces barreaux deviendront les cordes d'une lyre ".

VII Quand le poète est las,[modifier]


Quand le poète est las, ce grand esprit banni,
De battre avec son aile immense l'infini,
Quand il sent le besoin d'interrompre sa course
Entre la mort, fin sombre, et Dieu, fatale source,
Ne pouvant plus planer, mais voguer seulement,
Sidéral et superbe, il se pose un moment
Sur quelque passion courante et populaire;
Pareil à l'aigle blanc, chasseur du ciel polaire,
Qui s'abat de fatigue aux vergues d'un vaisseau.

VIII Quand tout un continent tremble[modifier]


Quand tout un continent tremble au souffle électrique,
Quand de la triste Europe ou de l'âpre Amérique
On voit l'étincelle jaillir,
Que l'humanité crie en son angoisse amère,
Et qu'on entend, pareille au ventre de la mère,
La sombre terre tressaillir,

Sachez, blêmes passants dont je vois la figure,
Que l'aigle Poésie à la vaste envergure
Craint peu cette convulsion;
Il n'est jamais plus fier qu'au choc des catastrophes,
Alors qu'il fait crouler l'avalanche des strophes
Du vieux mont Révolution.

Il couve les Jean Huss comme il couve les Dantes.
Sachez que, dans la trombe et sur les mers grondantes,
Ce grand oiseau toujours plana,
Et qu'il irait, sans même en sentir les secousses,
Faire son nid et tordre avec son bec des mousses
Dans le cratère de l'Etna.

Calme, il prend l'ouragan dans sa serre, et le dompte;
Il est l'esprit humain il. vole, il plane, il monte,
Dans la foudre et dans la clarté,
Étendant tour à, tour sur l'énorme fournaise
L'aile quatrevingt-neuf, l'aile quatrevingt-treize,
Immense dans l'immensité.

IX Aux heures où le ciel est noir,[modifier]


Aux heures où le ciel est noir, où l'astre est clair,
Lorsque les visions de, nuit flottent dans l'air "
Comme ces tourbillons qui "vont le long des grèves,
Quand les hommes sont lourds dans leur lit plein de rêves,
Dieu leur ouvre, l'oreille et leur parle. tout. bas.
Il leur dit ce qu'il faut qu'ils sachent de quel pas
Le juste doit marcher dans l'ombre de la vie.;
Grand, éviter l'orgueil, et petit, fuir l'envie.
Oh! tressaillez, vous, tous, qu'avertit cette. voix!.
Écoutez-la bien! Dieu ne,parle qu'une fois ,
Et ne répète point les choses qu'il a dites.

C'est la voix que jadis,"tremblants, vous entendîtes,
O prophètes! esprits qui songiez au désert!

Et c'est tantôt la foudre, et tantôt un concert.

Oh! tandis que! le roi, brisant murs et palais,
Bat cette pauvre ville avec ses noirs boulets,
Dresse en ce. sombre. camp, plein de splendeurs vulgaires,
Ta tente, intëlligence! et rêve au bruit des guerres,
Et-.songe; toi que Dante eût pris pour compagnon,
Quel engin il faudrait, et quel fameux canon,
Et quelle armée énorme à tes pieds amassée;
Pour jeter bas la tour bâtie en ta pensée!
 

XI Quand tu marches,[modifier]


Quand tu marches, distrait, dans la ville où tout passe,
Où lutte une cohue âprè, aveugle et rapace,
Tu livres ta pensée aux calmes visions!
Tu sembles écouter, belle âme qu'on envie,
Au delà de la foule, au delà de la vie,
De vagues acclamations!

Oui, la postérité que ton grand nom éveille,
Et qui dès à présent murmure à ton oreille,
O grand homme! ô songeur! sait déjà que tu vis!
Elle voit tous tes vers poindre à leur origine!
Tout ce que ton esprit rêve, apprête, imagine,
Est visible à ses yeux ravis!

Ô poète profond qu'on suit et qu'on révère,
L'oeuvre est encor cachée en ton esprit sévère,
Dérobant dans la nuit ses traits graves et beaux,
Que la gloire déjà la distingue dans l'ombre!
La gloire! astre tardif, lune sereine et sombre
Qui sé lève sur les tombeaux!

La gloire voit ton rêve!! et sa clarté nocturne,
Comme jadis Phoebé dans le.bois taciturne
Baisait Endymion de son rayon ami,
Du fond de l'avenir caresse avec mystère,
A travers les rameaux de ta pensée austère,
Le chef-d'oeuvre encore endormi!

29 décembre 1841.

XII Honte au vain philosophe,[modifier]


Honte au vain philosophe, à l'artiste inutile
Qui ne met pas son sang et son coeur dans son style!
Honte au sophiste assis sur le seuil des vertus
Qui commente Platon sans méditer Brutus!
Honte à ceux qui, bruyants, adorent la patrie,
En font une publique et chaude idolâtrie,
Et qui, quand l'heure vient du gouffre et du péril,
Ne l'aiment pas jusqu'à lui préférer l'exil!
Honte au tribun qui crie au peùple de le suivre,
Et qui se sent à l'âme un lâche amour de vivre!

Honte au rhéteur.qui dit: Progrès, humanité,
Avenir! sans vouloir le calvaire à côté.!
Ils peuvent un moment charmer Athène ou Rome,
Tromper Sparte; l'antique honnêteté de l'homme,
Qui marchande la gloire aux lutteurs peu meurtris,
Gronde et. n'est pas leur dupe, et montre leurs écrits
Cloués sur son comptoir comme fausse monnaie;
Et ce vieux peseur d'or, le temps, qui;juge et paie,
Qui dit à l'un: toujours! qui dit à l'autre: assez!
Refuse à son guichet leurs noms vertdegrisés.

17 novembre.

XIII À UN GRAND COMÉDIEN


Va, sois le messager des poètes sublimes!
Emporte l'âme humaine à leurs augustes cimes.
Marche comme celui qui vient du Cythéron!
Fais éclater leur voix sur la foule pressée;
Prends leur pensée
Comme un clairon!

Sois Othello, Macbeth, Titan, Oreste, Achille:
Sois l'apparition de Shakspeare et. d'Eschyle!,
L'ombre que ces-penseurs font sortir dé l'enfer,
La création sombre où resplendit leur flamme!
Ils en sont l'âme,
Sois-en la chair.

Prends les dieux corps à corps! Conquiers ces vastes rôles
Qui font plier le faible aux chétives épaules.
Transforme-toi. -Grandis dans nos émotions!
Sois le géant! sois l'aigle à l'immense. envergure!
Sois la figure
Des visions!

Rôde avec Yorick près des fosses ouvertes.
Cherche avec Caliban les solitudes vertes.
Sois chevalier, valet, prêtre, empereur, -bourreau.
Partout, en haut, en bas, qu'un esprit t'accompagne!
Sois Charlemagne
Et Figaro!


Invente en traduisant! Lutte avec les. idées
Des poètes, semeurs des âmes fécondées !
Lutte avec leurs beautés qui nous viennent ravir!
Saisis-les, dompte-les, ces beautés souveraines!
Et par ces reines
Fais-toi servir!

Sur le vers frémissant, plein de tragiques haines,
Qui se tord au seuil noir des passions humaines,
Composé d'idéal et pétri de limon,
Dresse-toi formidable, éblouissant, étrange,
Comme l'archange
Sur le démon!

Prêtre des dieux de l'art! emplis de leur génie
Le peuple aux mille échos qui les raille et les nie!
Répands ton âme à flots sur l'homme qui sourit,
Car, toujours dépensée, elle est toujours entière.
Sur la matière
Verse l'esprit!

28 juillet 1849.

XIV Lorsque j'étais enfant,[modifier]


Lorsque j'étais enfant, sortant de rhétorique,
J'envoÿais aux journaux de la prose lyrique
En l'honneur des géants du sombre esprit humain;
J'essayais d'expliquer. leur but et leur chemin,
De quel pas ils marchaient et vers quélle lumière;
Ce qu'ils faisaient; pourquoi la Bible est la première,
Et plus bas l'Iliade; et je disais pourquoi
Molière demi-dieu passe Corneille roi;
Ce qu'est Milton; pourquoi; je n'étais pas athée
Au génie; et pourquoi j'admirais Prométhée;
Pourquoi je contemplais les esprits éclatants,
Poètes, orateurs, sages; -puis, par instants,
Je m'écriais, brisant mes plumes inquiètes:
-A quoi bon célébrer en prose les poètes?
Louer l'immensité, l'azur, la profondeur!
Peut-on dorer la flamme et grandir la grandeur?
Chanter Homère en style à trente sous la page!
Coudre un vain feuilleton, inutile tapage,
Accrocher ma louange en verres de couleur
Au roi Priam, géant de l'antique douleur,
A Job, à Jérémie, à Dante, à toi, Shakspeare,
Au vieil Eschyle en qui le vieux Titan respire!
Dire au génie, au bas du journal: sois béni!

Vanter ces écrivains du grand livre infini
Dont la foule ne sait pas même l'orthographe!
Pendre une girandole en bouchons de carafe
A l'anneau de Saturne énorme et flamboyant!

Et tout bas une voix me disait: -Ô. croyant,
Le ciel t'a mis dans l'âme une lyre ingénue,
Non, ne t'arrête pas! tu fais bien. Continue.


Admire. C'est ainsi qu'on vole au firmament.
Comprendre le génie est le commencement.
L'esprit religieux, dans ce monde où nous sommes,
Ébauche l'hymne à Dieu par un hymne aux grands hommes.
Les grands hommes, enfant, sont les lueurs de Dieu.
Ils sont l'ardente roue autour du sombre essieu.,
Ils jettent, des hauteurs de leùr brûlant solstice,
L'un de la vérité, l'autre de la justice,
L'autre de la sagesse, et tous de l'infini.
Le penseur qui, d'en bas à leur splendeur uni,
Tente l'ascension de leur sommet austère,
Voit dans tous ces esprits les degrés du mystère;
Il sent dans chacun d'eux l'être inconnu, qui vit,
Il va de l'immortel à l'éternel, gravit
Du poète au prophète et du sage à l'apôtre,
Et, montant pas à pas d'une clarté sur l'autre,
Épelant le saint nom sur chaque front vermeil,
Fait avec les rayons une échelle au soleil.

XV L'hexamètre,[modifier]


L'hexamètre, pourvu qu'en rompant la césure,
Il montre la pensée et garde la mesure,
Vole et marche; il sé tord, il rampe, il est debout.
Le vers coupé contient tous les tons, et dit tout.
C'est ce qui fait qu'Horace est si charmant à lire.
Son doigt souple à la fois touche à toute la lyre.

XVI Doux poètes, chantez![modifier]


Doux poètes, chantez! Dans vos nids, sous la feuille,
Même au déclin des ans,

1 février 1855.
 
L'aube vous rit; soyez les seuls dont l'amour veuille
Dorer les cheveux blancs!

Le poète est un chant qui vole à nos oreilles;
Il vit dans un rayon;
Enfant, il est Platon baisé par les abeilles,
Et, vieux, Anacréon.

Ô poètes! vivez, aimez, battez de l'aile,
Radieux et cachés!
Le bonheur vous convie à sa fête éternelle!
Mais si vous approchez

Des révolutions énormes et sévères,
Fier chaos, gouffre obscur
Où les sommets ont tous des formes de calvaires,
Renoncez à l'azur!

Renoncez à l'amour, renoncez à la fête!
Faites-vous de grands coeurs
Qui, dans plus de souffrance et dans plus de tempête,
Se sentent plus vainqueurs.

Le genre humain, depuis six mille ans à la chaîne,
Levant soudain le front,
S'est enfin révolté contre la vieille peine,
Contre le vieil affront;


Il faut être puissant et grave quand on entre
Dans ces rébellions.
Soyez oiseaux; alors ne volez pas dans l'antre;
Ou devenez lions.

18 avril 1854.

XVII CHANSON[modifier]


Écoutez la. voix touchante
De l'oiseau de l'air qui chante,
Du poète qui sourit;
Écoutez ces voix fidèles,
Car les oiseaux ont des ailes,
Et le poète a l'esprit.

Pendant que.le vin t'enivre;
Pendant que tu lis le livre
Choisi par ta vanité;
Ou que tu te prostitues
A ces trois froides statues,
Richesse, orgueil, volupté;

Pendant que, face ridée,.
Tu vas traînant ton idée,
Creusant ta vie ou ton champ;
Pendant que ton instinct mène
Dans la grande ornière humaine
Quelque chariot penchant;

Tandis que, gais ou moroses,
Vous faites cent tristes choses
Qui vous font baisser les yeux,
Vous avez tous sur vos têtes
Les oiseaux et les poètes,
Pêle-mêle dans les cieux.

21 juin 1843.

XVIII Pour nous, nouveaux venus,[modifier]


Pour nous, nouveaux venus, qui voyons l'astre éclore,
Fils d'une époque où tout a des lueurs d'aurore,
Pour nous, gens d'aujourd'hui, qui sortons du brouillard,
Qui n'échafaudons point pêle-mêle dans l'art
Près d'un spectre de bronze une poupée en cire,
Tancrède près d'Oreste et près d'Electre Alzire,
Et né confondons point l'antique avec le vieux,
Le ciel où Boiléaù plane est un ciel pluvieux;
La muse'à lui baiser la bouche nous convie;
Nous nous sentons, devant le grand siècle, une envie
Parricide, d'en être un peu les ravageurs,
Et dé dire: Aristote, hé! nous sommes majeurs.
L'art n'est plus le salon de Madame dù Maine,
Une odeur de moisi sort du bon Théramène,
La tragédie est froide et sent le renfermé.
Oui, pour quiconque a vu, marché, souffert, aimé,
Les règles d'autrefois sont une cave humide;
Tout, même le génie, y baisse un front timide,
Et Calliope y tousse; et dans l'ombre on peut voir
Voler en clignotant sous ce grand plafond noir
 
Une chauve-souris qu'on nomme l'âme humaine.
De l'air! de l'air! qu'au vrai l'idéal nous ramène!
Quand Racine blêmi n'est plus que Campistron,
Quand l'art languit, avec Brossette pour patron,
Honteux d'être sous clef quand l'aigle est dans la nue,
C'est l'honnête devoir de toute âme ingénue
D'entrer là, de tirer largement les rideaux,
D'épousseter sonnets, idylles et rondeaux,
Dût-on à leurs vieux vers faire des déchirures,
D'être désagréable aux verrous, aux serrures,


Aux volets, barricade aveugle du logis,
D'assainir les recoins brusquement élargis,
Et d'ouvrir à grand bruit la fenêtre, indignée
D'avoir chassé l'aurore et logé l'araignée.

15 novembre 1854.

XIX BONHEUR D'ADMIRER[modifier]


Femmes belles entre les femmes,
Fiers poètes, grands coeurs ouverts,
Qui traînez après vous les âmes
Ivres d'un sourire ou d'un vers,

Qui que vous soyez, ô génies,
Fronts divins, gloire, et toi, beauté,
Vous qui, vivantes harmonies,
Venez à nous dans la, clarté,

Quand je mêle aux bravos sans nombre
Mon obscure acclamation,
Ne vous retournez pas vers l'ombre
Et ne demandez pas mon nom.

Qu'importe mon nom, or ou cuivre,
Perle ou goutte d'eau dans la mer!
Je suis de la foule pour suivre
Et de l'élite pour aimer."

19 février 1849.

XX À PROPOS D'UNE GRILLE DE BON GOÛT[modifier]


Le bon goût, c'est une grille.
Gare à ce vieux bon goût-là!
De tout temps, sous son étrille,
Pan, le bouc sacré, bêla.

Le goût classe, isole, trie,.
Et, dé crainte des ébats,
Met de la serrurerie
Autour de tout, ici-bas.
Il cloître, et dit: j'émancipe:
Il coupe, et dit: j'ai créé.
Être sobre est son principe,
Des malades agréé. ,

Il est cousin de l'envie.
Il est membre des sénats.
Il donne au coeur, à la vie,
La forme d'un cadenas.

Sur un Pinde jaune d'ocre,
A mi-côte, en l'art petit,
Il satisfait, médiocre,
Son absence d'appétit.

Devant le grand il recule.
Soit! ce n'est point sans dégâts
Qu'on est touché par Hercule
Ou pris par Micromégas.

Contre toutes les. folies,
Les chefs-d'oeuvre, les rayons
Et les femmes trop jolies,
Il prend ses précautions:

Pour lui, l'idéal, le style,
L'homme, les bois, les oiseaux,
Ont pour but de rendre utile
Une paire de ciseaux.

Il fait les âmes jésuites,
Il fait les esprits pédants,
Et, tranquille sur les suites,
Dit: Prenez le mors aux dents!
 
Cul-de-jatte, sois lyrique!
Lièvre, deviens effréné!
Couvre-toi de roses, trique!
Macette, sois Evadné!
Taupe, allume le tonnerre.
Dompte, oison, les flots marins.
Ça, porte-moi, poitrinaire,
Deux cents kilos sur tes reins.

Crétin, lâche ton génie.
Glaçon, tâche d'avoir chaud.
Étreins ferme Polymnie
Entre tes deux bras, manchot.

S'abrutir est le précepte
Le plus clair du rituel.
C'est à force d'être inepte
Qu'on devient spirituel.


C'est là tout l'Art Poétique.
Galoper très bien, beaucoup,
Avec ce point pleurétique
Qu'on appelle le bon goût.

Le goût nous donne licence,
Fais tout ce que tu voudras.
Avec cette réticence
Que nous serons des castrats.

L'effet de son beau désordre
Rate, si nous oublions
Qu'une défense de mordre
Est intimée aux lions.
Définitions: Mesdames
Et messieurs, l'ancien bon goût,
C'est l'âne ayant charge d'âmes,
C'est Rien, grand-prêtre de Tout.

C'est bête sans être fauve,
C'est prêcher sans enseigner,
C'est Phoebus devenu chauve,
Qui tâche de se peigner.

L'échevelé l'exaspère.
Que lui veut cette toison
Désagréable et prospère
Du grand art, jeune à foison?

Le goût, tondu; n'aime aucune
Chevelure en liberté.
Car un crâne a la rancune
D'un amoureux déserté.

Crânes nus, hommes sans flammes,
Souffrent, et sont indignés.
De ces cheveux, de ces femmes
Qui les ont abandonnés.

XXI Shakspeare alors,[modifier]


Shakspeare alors, nourri d'affronts et de huées,
Surgit, front orageux, de l'ombre des nuées.
Ce noir poète, fit une oeuvre, en vérité,
Si rude et si superbe en son énormité,
Si pleine de splendeurs, de vertiges, d'abîmes,
Et de rayonnements s'épandant sur les cimes,
Si sombre et si féconde en gouffres. inouïs,
Que depuis trois cents ans les penseurs éblouis
.La contemplent, surpris que tout les y ramène,
Ainsi qu'une montagne au fond dè l'âme, humaine.

XXII Les instruments sont pleins de la voix


Les instruments sont pleins de la voix chi mystère.
J'aime le cor profond dans, le bois solitaire
J'aime l'orgue, tonnerre et lyre, éclair et nuit,
Bronze et frémissement, forge énorme de bruit,
Fournaise d'harmonie. aux noires cheminées.;
J'aime la contrebasse aux plaintes obstinées,
Et sous l'archet tremblant l'effrayant violon
Qui, mêlant le hautbois, la forêt, l'aquilon ,.
Et l'aile de la mouche et le fifre et le sistre,
Verse dans l'âme sombre un clair-obscur sinistre.

12 octobre 1854.
 

XXIII ÉCRIT SUR UN VIRGILE



Veux-tu guérir tes maux et blanchir tes noirceurs?
Lis les poètes saints. Rêve au pied de leur trône.
L'esprit humain mendie au seuil des grands penseurs.
Un vers est un secours; totit livre est une aumône.

Verse donc en ton sein, passant triste ou moqueur,
Leur poésie où filtre et se répand le monde;
La méditation fait l'homme bon; le coeur
Devient d'autant plus doux que l'âme est plus profonde.

18 mai 1847.

XXIV Dans le monde meilleur[modifier]


Dans le monde meilleur que rêve mon caprice,
Tout chantera; le chant du travail est l'ami;
Et, malgré La Fontaine et grâce à Paul Meurice ,
La cigale dira son fait à la fourmi.

Un jour, tout finira par être l'harmonie;
Chante en attendant, Jeanne. Au zénith, au nadir,
Dieu collabore avec une lyre infinie
Un passereau qui chante aide un chêne à grandir.

Quiconque chante émeut la nature ravie;
La mùsique est la soeur des rayons réchauffants;
Une chanson éparse est utile à la vie;
Chantez, petits oiseaux; chantez, petits enfants.

Le soir, à l'heure où l'ombre endort les nids qui rêvent,
Quand tout s'éteint, un astre apparaît au couchant,
Quand tout se tait, les voix de l'infini s'élèvent,
La nuit veut une étoile et le silence un chant.

16 janvier 1876.


Le Maître d'école, drame de Paul MEURICE.

XXV J'étais petit[modifier]


J'étais petit avec le désir d'être grand;
C'était dans l'ancien temps où Paris, tel que Rome
Qui fut reine du monde et l'esclave d'un homme,
Voyait tomber César, frappé par vingt bourreaux,
Et pleurait. son tyran autant que son héros;
Les Bourbons revenaient, famille paternelle;
Le Luxembourg, Pizzo, la plaine de Grenelle
Avaient part à la fête, et Trestaillon régnait;
On massacrait Ney, Brune et Mouton-Duvernet,
Et Murat, parodiste éblouissant d'Achille.

Je savais mal le grec; je voùlus lire Eschyle;
J'étais jeune, ignorant, innocent, ingénu;
Je pris chez le premier bouquiniste venu
Un Eschyle en français, car, pour être sincère,
Une traduction m'était fort nécessaire... -
Savarin devant qui s'envole un mets friand,
L'ange à qui le démon vole une âme en riant,
Une fille qui laisse échapper une puce,
Colomb qui voit son monde escroqué par Vespuce,
N'ont pas plus de stupeur et de fureur que moi
Croyant trouver Eschyle et rencontrant Brumoy.

XXVI LE RIRE


L'avenir seul peut rire et. seul peut bafouer.
Avec le puissant rire il ne faut pas jouer.
Jupiter qui foudroie, ou Jupiter qui raille,
Je crains plus le, dernier. Le rire est la mitraille.
L'éclat de rire humain poursuit le noir passé,
Taquine les pédants bornés à l'A B C,
Et manque de respect aux oreilles de l'âne;
Il nargue ce qui. boite au nom de ce qui plane;
Rois vermoulus, faux dieux gâtés, codes pourris,
Ressemblances de prêtre et de chauve-souris,
Terrible, il frappe tout; il augmente à mesure
Que le jour croît, plus clair sur la terre plus sûre;
Il dénonce l'autel ef les dogmes pieux
Qui vont en rampe douce aux budgets copieux;
 
Il veut que l'art plus fier à de grands buts nous mène;
Il ne se laisse rien conter par Théramène;
Si l'ennui se présente, il refuse l'impôt;
Quand, tout émerveillé du fusil Chassepot,
Tartuffe, sabre aux dents, prend un air de victoire,
I1 crie à la chienlit derrière cette gloire;
Il voit l'erreur qu'on chasse, assiste sans regrets
A cette fuite sombre au grand vent du progrès,
Et se prodigue, altier, rude, aux tristes figures,
Au juge, faux, au prince en retraite, aux augures,
Qui ne se peuvent plus regarder sans pleurer;
Il redouble en voyant tout se transfigurer;
Il fait balle; il est feu, projectile, étincelle;
Il crible la routine en retard; il harcèle


Tous ces traînards qu'on voit préférer, engourdis,
Au bel enfant Demain le bonhomme Jadis,
Et, du wagon traîné par l'éclair, il ricoche
Sur la rosse poussive attelée au vieux coche.

22 novembre 1867.

== XXVII Autant j'aime un livre,


    Autant j'aime un livre, autant je hais
Ce que le bourgeois nomme une bibliothèque.
Du patagon au turc et du guèbre à l'aztèque,
L'homme délire. Soit. Ses erreurs. sont nos deuils.
C'est bien. Mais pourquoi faire à grands frais des recueils
Et des collections, qui n'amusent personne,
De toutes les façons dont ce fou déraisonne?
O bahuts solennels, vénérables amas
Des diverses erreurs dans les divers formats,
Rayons qu'emplit la nuit pédagogique, alcôves.
Des bouquins vermoulus chers aux bonshommes chauves;
Cloisons, armoires, trous, compartiments, châssis
Où tous les vieux néants montrent leurs dos moisis,
Dans vos flancs ténébreux, sous la brume des vitres,
Je distingue le tas difforme des bélîtres!
Oh! ceux qu'on ne lit pas et ceux qu'on ne lit plus,
Laharpe et Lebatteux se faisant des saluts
Des deux côtés d'un cippe ou du haut d'un balustre!
Tuet et Patouillet se donnant de l'illustre!
Les adorations de ces cuistres entre eux!
Oh! les socles ventrus sous lés bustes goitreux!
Rapin louant Bouhours! Oh! le bon voisinage
De Saumaise grattant l'échine de Ménage!

L'ombre amoureusement étreint sous le tasseau
Lipse avec Moreri, Brossette avec Crasso;
L'oie admire la dinde et l'on se congratule;
La patte cordiale empoigne la spatule;
Zéro met gravement Nihil sur le pavois.
Bouffissure du vide! ombre! Quand je vous vois,
Sombres in-folio classiques, je me sauve!


L'ennui des siècles dort sur votre vélin chauve;
Le bâillement vous garde, affreux, montrant les dents.
O noirs livres flairés du profil des pédants,
Je crois voir, à travers vos pages diaphanes,
Des grouins de pourceaux baisant des mufles d'ânes!

XXVIII La nature, éternelle mère,


La nature, éternelle mère,
Vous versa ,ses chastes faveurs,
Vieil Hésiode, vieil Homère,
O poètes, géants rêveurs!

Chantres des socs et des épées, -
A travers les temps, noir brouillard,
Vous montrez dans. vos épopées
L'homme enfant à-l'homme vieillard.

On voit en vous, comme une aurore,
Briller ce beau passé doré
Que la Grèce contemple encore
Avec un sourire effaré.

Comme l'ourse et les dioscures
Percent les branchages touffus,
On voit dans vos lueurs obscures
Remuer-un monde confus.

On voit, moins divins que vous-mêmes,
Resplendir, calmes et tonnants,
Dans la nuit de vos vieux poèmes -
Les olympiens rayonnants!

Votre cime touche les nues;
Dans votre ombre où luit l'orient
Les héros, les déesses nues
Vont et viennent en souriant.


Les.dieux, qui pour. nous sont des marbres,
Vivent dans vos livres jumeaux.
Comme des oiseaux dans les arbres,
Ils volent dans vos grands rameaux!

29 mars 1847.

XXIX Thiers raille Mazzini;


Thiers raille Mazzini; Pitt raille Washington;
Juvénal à Nisard semble de mauvais ton,
Shakspeare fait hausser à Planche les épaules;
Avant que la vapeur eût conquis les deux pôles,
Les savants bafouaient Fulton; monsieur Pouillet,
Qui naguère au zénith de l'Institut brillait,
Niait le télégraphe électrique, folie!
L'esprit noué déteste.un esprit qui délie
Celui qui voit de près et bas méprise un peu
L'Himalaya; le ciel, ce précipice bleu,
Ce noir puits des éclairs, déplaît à ces bonshommes
Qui ne savent jamais au juste où nous en sommes,
Et qui, fort dédaigneux: d'Euler et de Newton,
Ne marchent qu'en tâtant le chemin-du bâton;
Essayez donc de faire admirer aux myopes
Le regard. étoilé des sombres Calliopes
Assises sur le Pinde et sondant l'infini!
Eschyle; ce proscrit, et Dante, ce banni,
Radotent, et leur -vué est par l'exil faussée;
L'âme de Job paraît à Prudhomme insensée,
Car c'est aux envieux et c'est aux impuissants
Qu'appartient cette chose auguste, le bon sens;
L'époux que se choisit la foule, c'est l'eunuque;
Le chef incontesté sous qui.courbent la nuque
Tous les traîneurs de sabre et les porte-rabats,
C'est un Midas à qui Zoïle parle bas.
Quand il rôde au milieu des villes, Isaïe
Sent par les noirs vivants sa grande âme haïe,
Et marche sans trouver un coeur qui le comprend;
Les blêmes insulteurs suivent Corneille errant;


Derrière. Milton gronde une meute livide.
Quiconque a le talent d'être lourd étant vide
Est sûr d'être admiré des fats et des jaloux,
Ces chiens qui pour les grands et les forts sont des loups;
Voyez-les se jeter sur les talons d'Homère!
Voyez-les vénérer le crétin éphémère,

Le zéro solennel qui, pour l'instant, prévaut -
Chez-la gent soldatesque ou dans le clan dévot!
Un idiot étant-l'étui d'un personnage,
Il suffit qu'un grimaud soit plus vieux que son âge
Et qu'il se taise'avec'l'air d'un niais profond
Pour qu'on l'estime; et ceux qui font et qui défont
Tous -les noms de hasard mêlés à nos orages,
L'acclament de leur voix enrouée aux outrages,
Sachant qu'on ne peut mieux compléter les assauts
Aux grands hommes raillés qu'en admirant les sots.
Si vous faites le bien on vous fera la guerre,
Et, sans.savoir pourquoi, le stupide vulgaire
Est furieux autour du prophète pensif.

Voir le gouffre de haut, voir de loin le récif,
C'est un-tort. Etre grand, c'est être ridicule.
Pygmée est fier, étant pygmée; il toise Hercule;
Myrmidon ne prend pas Titan au sérieux.
Tous ces géants qui sont debout sur les hauts lieux
Font rire Lilliput, fourmilière féroce.

Le nain se sent un poids sur le dos, et sa bosse
Dont il est satisfait, bien qu'en-somme un peu las,
Lui fait le même effet qu'à toi le monde, Atlas!

Il te vaut. Qu'a-t-il donc. de moins que toi? Tu portes
Ton-fardeau comme lui le sien.

Barrez vos portes
Et fermez vos volets, de peur que la raison
Et que la -vérité n'entrent dans la maison,
O bourgeois! Homme. docte, homme grave, mollusque,
Qui que tu sois, prends garde à l'irruption brusque
Des clartés, des penseurs, des esprits, dans le trou
Où la nuit sombre a mis ton coeur sous le. verrou.
Tu végètes; -prends garde à ce grand -danger, vivre.
L'huître doit se, fermer dès que s'ouvre le livre
Car il suffit d'un mot dans une âme jeté
Pour. y creuser un gouffre et l'emplir de clarté.
De la stupidité l'ignorance est l'asile.
Ne lis rien, si tu tiens à rester imbécile.
Comme il sied.
L'oison glousse et boite, radieux;
Semblable au paon, l'orgueil, bien qu'il ait beaucoup d'yeux,
Ne s'en sert pas pour voir, mais pour être superbe;
Le faux sage a sa queue épanouie en gerbe
 
Qui le suit, vit par lui, l'aime, le croit divin,
Et le rend plus inepte en le rendant plus vain;
C'est le public des sots qui fait cortège au cuistre;
Le pédant idiot, arrogant et sinistre,
Qu'il soit homme d'église ou bien homme d'état,
Ignore tout, sait tout, et tient pour attentat
Le génie, et Guizot ne veut pas. de Voltaire.
Silence, Mirabeau! Danton, veux-tu te taire!
Ce Galilée est-il assez impertinent
Avec son soleil fixe et sa terre tournant!
Peut-on se, figurer rien de plus chimérique
Que ce Colomb faisant ce. rêve, l'Amérique!
Contre ces fiers croyants on prend à témoin Dieu.


Les églises, les rois qui sont grands de si peu,
Ces lourdes légions tardigrades, s'indignent
Contre ceux qui vont vite, et qui ne se résignent
Jamais à cè qui ment, jamais à ce qui nuit.
Ces hommes parlent haut et font peur.à la nuit.
A bas ces amoureux terribles de l'aurore!

Les grands penseurs sacrés qu'une flamme dévore,
Les poëtes, les forts esprits, les fiers rêveurs
Savent que l'infini ne fait pas de faveurs -
Mais ne fait pas non plus d'injustices; ils songent,
Méditant les destins d'en bas qui se prolongent
Dans le profond destin d'en haut, abîme obscur;
C'est pourquoi leur regard ne quitte point l'azur,
Et s'emplit, dans l'espace où flotte la science,
D'un éblouissement d'où naît la clairvoyance.

Sitôt que, se levant sur notre monde noir,
L'astre dieu de:l'aurore apparaît, faisant voir
A l'immense chaos l'énormité de l'âme,
Dès que ce monstre d'ombre à crinière de flamme,
Dès que cet inconnu splendide, le soleil,
Effrayant, rassurant, masqué d'éclairs, vermeil,
Surgit, égalisant sous sa lueur superbe
Les grands monts, la rondeur de. la mer, le brin d'herbe,
Et l'horreur des forêts d'où. sort un vague chant,
Dès que, fertilisant, achevant, ébauchant,
Vie et mystère, énigme expliquant les problèmes,
Faisant les gouffres clairs, faisant les ,astres blêmes,
Aidant le coeur à croire et l'esprit à prier,
Il s'est mis au travail comme un bon ouvrier,
Dès qu'il a commencé sa tâche de lumière,
Dès que, lié lui-même à la cause première,

Il a blanchi les-cieux, profonde vision,

Et jeté dans la nuit ce plongeur, le rayon,
Prompt comme le tonnerre et droit comme la règle,
La taupe lui dénonce un aveugle, c'est l'aigle.

28 avril 1876.

XXX Quand ce charmant petit poète gracieux[modifier]


Quand ce charmant petit poète gracieux
Qui se perd dans les fleurs ne pouvant fuir aux cieux,
S'en vient étourdiment t'attaquer, ô génie,
Et, moqueur, se hasarde en ton ombre infinie,
Tu ne t'émeus point: Dante aperçoit peu Gresset.
L'espèce de bruit faible et confus qu'il faisait
Le premier jour qu'il vint t'insulter, géant triste,
N'est pas pour toi de ceux qui prouvent qu'on existe,
Et tu n'as pas même eu le vague mouvement
D'un colosse distrait de son rêve un moment.
Tu laisses cela vivre et bourdonner. Le gîte
De l'écureuil, pour peu qu'un vent souffle, s'agite,
Non l'antre du lion; et, sans chercher d'abri,
L'aigle reçoit le coup de bec du colibri.
Tu laisses fuir cette aile inutile et dorée.
Depuis quand l'astre est-il troublé dans l'empyrée
Parce qu'un follet saute et danse au fond des bois;
Depuis quand, le tonnerre énorme dont la voix
Émeut le mont qui tremble et la mer qui chancelle,
Allume-t-il l'éclair pour punir l'étincelle?

XXXI Oui, le Génie a ses athées.[modifier]


Oui, le Génie a ses athées.
Devant l'envie à l'oeil hagard
Les grandes âmes insultées
Baissent leur pudique regard.
L'envieux s'accouple à l'impie,
L'âme bassement accroupie,
Tous deux se tiennent par la main,
Mentant, et de leur lèvre impure
Niant Dieu, l'un dans la nature,
L'autre dans le génie humain!
 
Mais la justice sort des choses;
Ils souffrent, ils sont malheureux;
Ils cachent sous leurs fronts moroses
Un ennui louche et ténébreux.
L'éternelle équité qui juge
Quiconque a l'ombre pour refuge,
L'erreur pour but, le mal pour voeu,
Condamne à la tristesse noire
Ceux qui font douter de la gloire
Et ceux qui font douter de Dieu.

XXXII C'est une loi: Veuillot existe,[modifier]


C'est une loi: Veuillot existe, ce maroufle;
Planche est réel, Barbet 10° respire, Nisard souffle;
Rolle vit; Fréron mord Voltaire, on ne sait qui
Pique Milton; Cecco, qu'on nomme aussi Cecchi,
Met sur Dante indigné sa patte familière;
Green rampe sur Shakspeare et Visé sur Molière;
Les grands hommes qu'au fond de l'azur nous voyons
Passer sous leur couronne immense de rayons,
Splendides, par la mort faits plus vivants encore,
A jamais envolés dans la superbe aurore
Et pour l'éternité. dé la gloire partis,
Sont rongés et couverts d'infiniment petits;
Doric l'éblouissement n'exclut, pas la ,vermine;
La gloire a son insecte et l'acarus la mine;
L'Océan sent la pieuvre errer dans son flot bleu.;
Zoïle est sur Homère et Satan èst sur Dieu;
Le sublime n'est pas dispensé de l'immonde;
Et je ne serais pas surpris le moins du monde
Quand un ange viendrait nous révéler à tous
Que dans le ciel profond les astres ont des poux.

Paris, 20 septembre 1874.

XXXIII À UN POËTE


Ô rêveur, ne va pas sur les cimes, j'en viens;
C'est terrible. Les sourds autans diluviens
Sont là qui passent et repassent;

Là, flotte et disparaît tout ce que nous songions;
Là, dans ces grands tombeaux nommés Religions,
Des corbeaux inconnus croassent.
Crains les hauts lieux hantés par les spectres; les jeux
De l'abîme ne sont jamais plus orageux
Que sur les sommets formidables;
Là, le réel avec l'ignoré se confond,
Et les échelons noirs des visions sans fond
Sont lugubrement abordables.

Là, rayonne un soleil que la brume élargit;
Là, sont les fauves dieux, Néméos qui rugit,
Python qui siffle, Apis qui beugle
Sombre éblouissement dont ces. grands ingénus,
Les sages, sortent fous, et d'où sont revenus
Tasse insensé, Milton aveugle.

Ne va pas dans les bois sacrés, ni sur les monts
Où Pythagore a vu la face des démons,
Où sont toutes ces formes blanches
Dont les mages profonds ne savent que penser,
Et qu'ils guettent, n'osant rien de plus que passer
Leurs têtes à travers les branches.


Crains l'inspiration farouche du désert;
Le désert est tin lieu d'effroi dont Dieu se sert,
Et n'est point fait pour tes études:
Les gouffres ont parfois dévoré les plongeurs;
Ne baigne pas ton front aux immenses rougeurs
Du couchant dans les solitudes.
Crains de rencontrer là ce qu'il ne faut pas voir.
Crains les ascensions vers le haut sommet noir.
Les ombres n'ont rien à te dire.
Cueille ta poésie aux champs parmi les fleurs,
Et ne va pas chercher de l'épouvante ailleurs
Puisque mai consent à sourire.

Crains les rudes coups d'aile et les becs flamboyants.
Crains ces halliers où sont dés êtres effrayants
Qui méditent sans lois ni règles.
Si tu cherchais à prendre au vol dans. ces forêts
Quelque strophe. sauvage et sombre, tu courrais
Des périls de dénicheur d'aigles.

23 août 1874.

XXXIV LE DEVOIR


Et toi, qui que tu sois, génie,
Toi qui sens ta force et qùi vis,
Et dans la gloire ou l'ironie,
De ta grande âme t'assouvis!
Toi qui n'as, sévère nature,
Que toi-même pour nourriture
Et que toi-même pour rayon!
Toi, tout ensemble hymne et huée,
Astre en même temps que nuée,
A la fois caverne et lion!

Quel que soit ton siècle, ombre, orage,
Abandon, peur, haillon, linceul,
Va! que rien ne te décourage!
Marche! Homère est nu. Dante est seul.
Laisse s'amonceler les houles!
Laisse s'évanouir les foules!
Va, toi qui n'as pas de remords,
Accepte tes superbes tâches.
Sois l'intrépide chez les lâches,
Et sois le vivant chez les morts!

Quelquefois l'âme humaine lasse
Semble prise d'accablement;
Le grelottant baise la glace,
L'aveugle aime l'aveuglement.
Décroissances, inexorables!
Les choses se font misérables


Et les hommes se font petits.
Tout meurt. Il semble que commence
L'abâtardissement immense
Des coeurs devenus appétits.

Hélas! parfois un peuple -ô Grèce,
Tu l'as. vu! Rome, tu le sais! -
Sent une honteuse paresse
D'être grand, et dit: C'est assez!
Assez d'Ajax! Assez d'Achilles!
De Brutus, de Solons, d'Eschyles!
Assez de héros au front pur!
Assez de ces arches de gloire
Qui font de toute notre histoire
Un pont de géants dans l'azur!

Assez de hautains. Propylées,
De Panthéons, de Parthénons!
Assez de têtes étoilées!
Assez de grands hommes! Dînons.
Toute l'histoire n'est qu'un songe.
Gloire au festin qui se prolonge!
Gloire aux crimes inexpiés!
Que la fémme soit de la fête,
Nue avec des fleurs sur la tête,
Des bagues d'or aux doigts des pieds!

Qu'un esprit nouveau nous visite!
Soyons ceux ,qu'on n'a jamais vus!,
Qu'Athènes s'appelle Thersite!
Que Rome s'appelle Davus!
Des vieilles conquêtes vivantes,
Ô peuple, faisons nos servantes.
Vivre est la'seule ambition.
Cuisons, joyeuse foule athée, `
Avec le feu de Prométhée
Le souper de Trimalcion!


Alors les pâles multitudes
Qu'attend je sépulcre béant,
Prennent toutes les attitudes
De la fumée et du néant. -
Une horrible;nuit acharnée
Couvre l'âme, la destinée, -
Les pas, les fronts, les coeurs, les yeux;
La foule dort,-boit, mange, ignore,.
Rampe, chante et rit'; et l'aurore
Refuse de monter aux cieux.

Voyant qué l'homme n'a plus d'aile,
La femme pleure son affront,-
Et pour le fils qui naîtra d'elle
Se sent de la rougeur au front.
Alors, penseur, c'est l'heure trouble,
Lutte! que ton effort redouble,
Montre l'idée et le ciel bleu
A l'homme qui, n'osant plus croire,
Voit l'avenir vide de, gloire -
Et l'univers vide de Dieu.

Quand ton siècle aux basses prudences,
Décroît, toi, marche à pas plus francs!
Surgis! c'est dans les décadences
Que les grands.hommes sont plus grands.
 
C'est surtout parmi les décombres
Qué les hautes colonnes sombres,
Dépassant tout; dominant tout,
Belles dans les débris difformes,
Gisantes, paraissent énormes,:
Et semblent sublimes, debout!

V. H. IO juin 1870.

XXXV POURQUOI LES GRANDS HOMMES SONT MALHEUREUX[modifier]


Une nuit, j'écoutais, seul, parmi des décombres;
Et j'entendis parler les Évènements sombres:

Nous sommes les forgeurs; et les grands hommes sont
Les enclumes que Dieu met dans l'antre profond,
Prêtes au dur travail de créer d'autres races.
Car les hommes sont vils, méchants, lâches, voraces,
Monstrueux, et-le temps est venu de changer.
C'est à force de coups qu'on parvient à forger.
Donc les hommes, sans frein, sans loi, sans coeur, sans flamme,
Sans joie, avaient besoin qu'on leur fit une autre âme,
Et que quelqu'un de grand sur eux étincelât.
Il fallait faire à l'Homme une âme ayant l'éclat,
Le rayon, la puissance et la douceur, une âme
Paternelle à l'enfant, fraternelle à la femme,
Une âme juste. -Un jour, Dieu nous dit: Forgez-leur
Cette âme, et nous donna pour marteau le malheur;
Les grands hommes pensifs étant là, nous conclûmes
Que nous pouvions frapper sur ces sombres enclumes.

15 août 1874. Paris.

XXXVI À THÉOPHILE GAUTIER


Ami, poète, esprit, tu fuis notre nuit noire.
Tu sors de nos rumeurs pour entrer dans la gloire;
Et désormais ton nom rayonne aux purs sommets.
Moi qui t'ai connu jeune et beau, moi qui t'aimais,
Moi qui, plus d'une fois, dans nos altiers coups d'aile,
Éperdu, m'appuyais sur ton âme fidèle,
Moi, blanchi par les jours sur ma tête neigeant,
Je me souviens des temps écoulés, et songeant
A ce jeune passé qui vit nos deux aurores,
A la lutte, à l'orage, aux arènes sonores,
A l'art nouveau qui s'offre, au peuple criant oui,
J'écoute ce grand vent sublime évanoui.

Fils de la Grèce antique et de la jeune France,
Ton fier respèct des morts fut rempli d'espérance;
Jamais tu ne fermas les yeux à l'avenir.
Mage à Thèbes, druide au pied du noir menhir,
Flamine aux bords du Tibre et brahme aux bords du Gange,
Mettant sur l'arc du dieu la flèche de l'archange,
D'Achille et de Roland hantant les deux chevets,
Forgeur mystérieux et puissant, tu savais
Tordre tous les rayons dans une seule flamme;
Le couchant rencontrait l'aurore dans ton âmè;
Hier croisait demain-dans ton fécond cerveau;


Tu sacrais le vieil art aïeul de l'art nouveau;
Tu comprenais qu'il faut, lorsqu'une âme inconnue
Parle au peuple, envolée en éclairs dans la nue,
L'écouter, l'accepter;. l'aimer, ouvrir Ies cceurs;
Calme, tu dédaignais. l'effort vil des moqueurs
Écumant sur Eschyle et, bavant sur Shakspeare;
Tu savais que, ce siècle a son air qu'il respire,
Et que, l'art ne marchant qu'en se transfigurant,
C'est embellir le beau que d'y joindre le grand.
Et l'on t'a vu pousser d'illustres cris de joie
Quand le Drame a saisi Paris comme une proie,
Quand l'antique hiver fut chassé par Floréal,
Quand l'astre inattendu du moderne idéal
Est venu tout à côup, dans le ciel qui s'embrase
Luire, et quand l'Hippogriffe a relayé Pégase!

Je te salue au seuil sévère du tombeau.
Va chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau.
Monte l'âpre escalier. Du haut des sombres marches,
Du noir pont de l'abîme on entrevoit les arches;
Va! meurs! la dernière heure est le dernier degré.
Pars, aigle, tu vas voir des gouffres à ton gré;
Tu vas voir l'absolu, le réel, le sublime.
Tu vas sentir le vent sinistre de la cime
Et l'éblouissement du prodige éternel.
Ton olympe, tu vas le voir du haut du ciel,
Tu vas du haut du vrai voir l'humaine chimère,
Même celle de Job, même celle d'Homère,
Ame, et du haut de Dieu tu vas voir Jéhovah.
Monte, esprit! Grandis, plane, ouvre tes ailes, va!

Lorsqu'un vivant nous quitte, ému, je le contemple;
Car entrer dans la mort, c'est entrer dans le temple
Et quand un homme meurt, je vois distinctement
Dans son ascension mon propre avènement.


Ami, je sens du sort la sombre plénitude;
J'ai commencé la mort par de la solitude,
Je vois mon profond soir vaguement s'étoiler;
Voici l'heure où je vais, aussi moi, m'en aller.
Mon fil trop long frissonne et touche presque au glaive;
Le vent qui t'emporta doucement me soulève,
Et je vais suivre ceux qui m'aimaient, moi, banni.
Leur oeil fixe m'attire au fond de l'infini.
J'y cours. Ne fermez pas la porte funéraire.

Passons; car c'est la loi; nul ne peut s'y soustraire;
Tout penche; et ce grand siècle avec tous ses rayons
Entre en cette ombre immense où pâles nous fuyons.
Oh! quel farouche bruit font dans le crépuscule
Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule!
Les chevaux de la mort se mettent à hennir,
Et sont joyeux, car l'âge éclatant va finir;
Ce siècle altier qui sut,dompter le vent contraire,
Expire 0 Gautier! toi, leur égal et.leur frère,
Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset.
L'onde antique, est tarie où l'on rajeunissait;
Comme il. n'est plus de Styx il n'est plus de Jouvence.
Le dur faucheur avec sa large lame avance
Pensif et pas à pas vers le reste du blé;
C'est mon tour; et la nuit emplit mon oeil troublé
Qui, devinant, hélas, l'avenir des colombes,
Pleure sur des berceaux et sourit à des tombes.

V. H. 2 novembre 1872. Jour des Morts.