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Traduction d’une lettre envoyée à la reine d’Angleterre par son ambassadeur

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Traduction d’une lettre envoyée à la royne d’Angleterre par son ambassadeur, surprise près le Moüy par la garnison du Havre de Grâce, 15 juin 1591.

1591



Traduction d’une lettre envoyée à la royne d’Angleterre par son ambassadeur, surprise près le Moüy par la garnison du Havre de grace, 15 juin 1591.
À Lyon, par Jean Pillehotte, libraire de la saincte Union.
1591.
Avec permission1.
In-8.

Madame, Vostre Majesté a esté advertie par le milord de Rochestre de ce qui s’est passé en France jusques à son departement de Dièpe, où il me laissa auprès du roy vostre bon frère. Depuis ce temps-là, l’evesque de Rome, favorisant le party des rebelles, qui soutiennent sa marmite, a envoyé un nonce au duc de Mayenne avec des bulles d’excommunication contre tous Estats2, qui ont faict lever la teste aux ligueurs plus que jamais, et neantmoins beaucoup advancé les affaires de nostre religion, car tous les subjets du roy qui se disent catholiques le pressoyent de se declarer tel ; et, pour maintenir son estat, il eust enfin esté contraint d’idolatrer avec eux et aller à la messe, n’eust eté que ces fantastiques bulles et excommunications imaginaires l’ont remis en son chemin. Le roy a de bons officiers en ses parlemens qui ont donné des arrests directement contre la puissance papale3, à la suscitation et poursuitte des papistes mesme, qui commencent à se recognoistre. J’espère (contre l’opinion que j’en avoye) que Dieu fera reluire l’evangile en ce royaume de France, de longtemps enchanté par les sorceleries papistiques. Madame, vous en verrez la racine morte plus tost que n’eussiez osé esperer. L’on est après pour abattre du tout le pouvoir et credit papal par la creation d’un patriarche, à quoy s’accordent ceux de l’une et de l’autre religion ; c’est tout ce que nous pouvions desirer. Il se trouve encores parmi nous quelques bigots, lesquels sont remarquez comme seditieux ; mais on les rangera à la raison par belles promesses, desquelles Vostre Majesté ne s’estonnera.

Louviers a esté surpris, et l’evesque d’Evreux, l’un des plus factieux ligueurs, envoyé à Tours, où il ne fait pas trop beau pour ceste prestraille4. Je poursuis sourdement à ce que l’on luy face son procès, car telles gens que luy sont dangereux par trop ; je croy que la justice ne s’y espargnera. En tout ce qui concerne l’Eglise de Christ, les affaires de France succèdent merveilleusement bien. Le roi d’Espaigne, ancien ennemy de Vostre Majesté et de la couronne de France, nous trouble d’autre costé, car il envoye quantité d’argent et de gens, conduits par le duc de Parme5, ausquels le roy de France ne sçauroit resister sans le secours que je lui ay promis de vostre part, suivant la charge que j’avois de Vostre Majesté. Le duc de Mercœur l’attend au passage6 ; mais le prince de Dombres7 luy taillera tant de besongne et donnera-on si bon escorte aux nostres, qu’ils passeront dessus le ventre de leurs ennemys. Le prince de Piedmond, avec peu de suitte, est allé en Espagne pour tirer argent, affin de guerroyer noz confrères de Genève8 ; ils seront secourus de leurs voisins, si l’on y entreprend.

L’indisposition du roy nous a donné à penser ; mais, graces à Dieu, il est hors de danger. Le millord Giffort luy a faict toucher dix mil angelots, qui ont aussi tost esté employez aux frais de la guerre9, et despensez en moins d’un jour. Les finances et les munitions de guerre manquent ; faute d’argent, l’on ne peut tirer secours d’Allemagne pour l’année présente. Le duc de Saxe s’est montré fort froid en la cause de Dieu ; les Venitiens nous paissent de parolles ; la charité est refroidie de tous costez. Les fidelles de la France n’espèrent rien que de Vostre Majesté, qui commandera, s’il luy plait, à voz troupes de s’advancer sans aucun retardement ; ce ne vous sera peu d’honneur, Madame, d’avoir marché par dessus le basilic romain et remis l’Eglise gallicane au chemin de verité. Quant à moy, je m’estimeray à jamais bien heureux d’avoir ce bonheur que de vous servir d’ambassadeur en une si bonne occasion. Le roy ne peust estre secouru du Turc, lequel a tenu tel compte des lettres de Vostre Majesté, que sans le Sophy, qui le moleste, il eust envoyé bonne compagnie pour veoir la France10. Les Venitiens ont faict faux bon de ce costé-là, ce qui a d’autant reculé les affaires ; le roy neantmoins est après pour renouveller la ligue avec ledit Turc, en esperance d’en tirer beaucoup de faveur : je ne sçay ce qui en adviendra. L’on craignoit que les rebelles ne fissent un roy, ce qui ne nous eust de rien servy ; mais la remise des estats qui estoyent convoquez au mois de may nous laissera encor quelque temps libre pour pourvoir à l’ayse aux affaires. Je n’escris rien à Vostre Majesté de celuy qui vous porte ceste lettre, parce que j’espère, et m’en asseure, que vous sçavez d’ailleurs que moy qu’il n’a perdu temps pendant qu’il a esté par deçà, et qu’il m’a rendu fort bon compte de ce que je luy ay baillé entre les mains ; il dira particulierement à Vostre Majesté l’occasion qui nous esmeut de haster le secours.

Madame,

Je supplie le Createur vous donner en parfaicte santé très longue et très heureuse vie. À Caen, ce xv juin mil cinq cens quatre vingtz et onze.

Vostre très humble et très obeyssant serviteur et subject,

Valsinghan.




1. Il y eut une autre édition de cette Lettre, la même année, à Troyes, chez J. Moreau. Elle est curieuse, et les détails qui s’y trouvent semblent vrais ; je la crois pourtant supposée, n’ayant pu découvrir quel est le Walshingham à qui on la prête. Celui qui fut long-temps ambassadeur d’Élisabeth près du roi de Navarre étoit mort au printemps de 1590 (Lingard, t. 8, p. 441), et je n’ai point de preuves qu’un autre personnage de son nom l’eût remplacé. C’est Unton qui représentoit alors la reine d’Angleterre près de Henri IV (Id., p. 436).

2. Par ces lettres monitoriales, tous ceux qui suivoient le parti du roi étoient excommuniés s’ils ne l’avoient quitté sous quinze jours. On en trouve la teneur dans le Recueil des anciennes lois françaises d’Isambert, t. 15, p. 27. Le Parlement de Châlons cassa l’excommunication ; mais le Parlement de Paris à son tour cassa son arrêt le 17 juin 1591, et rétablit la bulle. V. L’Estoille, édit. Michaud, t. 2, p. 58, 59.

3. V. la note précédente.

4. « Le jeudi, 6 de juin, dit L’Estoille, le roi de Navarre a surpris le fort de Louviers près de Rouen. Claude de Saintes, évêque d’Evreux, qui s’y étoit réfugié, a esté pris comme il vouloit se sauver. Le roy l’a mis entre les mains du parlement de Caen, pour avoir fait quelques écrits où il prétend justifier le parricide commis sur Henri III et prouver qu’il est permis d’en faire de même sur le roy de Navarre. » (Journal de L’Estoille, édit. Michaud, t. 2, p. 57.) — P. Fayet, dans son Journal historique, place la prise de Louviers sous la date du vendredi 7 juin ; il ajoute que cette ville « n’avoit encore esté prise des guerres civiles », et que le roi y fit « grand butin de pillaige et rançons ». (Journal historique de P. Fayet, publié par M. Victor Luzarche, Tours, 1852, in-12, p. 103.)

5. Il se mit en mouvement au commencement de l’année suivante, et, quoi que pût faire le roi à la journée d’Aumale, où il fut assez gravement blessé, il parvint à délivrer Rouen et à prendre Caudebec.

6. On sait qu’il commandoit pour la ligue en Bretagne.

7. Le roi, dans la crainte qu’il ne pût tenir suffisamment tête à M. de Mercœur, le remplaça par le maréchal d’Aumont et lui donna en échange le gouvernement de Normandie, que la mort de son père, le duc de Montpensier, venoit de laisser vacant.

8. Il avoit déjà tenté deux ans auparavant contre Genève l’inutile entreprise qui se trouve racontée dans l’une des pièces de notre t. 1er, p. 149. En décembre 1602, par une nuit très sombre, il hasarda une nouvelle attaque, restée fameuse sous le nom de l’escalade. Une partie de ses gens avoit déjà franchi les murs, et sans nul doute la ville eût été à lui, si une servante qui étoit sortie à la recherche d’une sage-femme pour sa maîtresse, prête d’accoucher, ne se fût effrayée de voir les rues pleines de gens armés et n’eût tout à coup donné l’alarme. L’enfant qui naquit de cet accouchement sauveur pour Genève étoit une fille qui devint l’une des femmes les plus charmantes du XVIIe siècle : c’est Mme d’Hervart, la protectrice de Lafontaine, l’amie de Saint-Évremond. Ce dernier, dans l’épître qu’il lui adressa, rappelle ainsi la singularité providentielle de cette naissance :

Ce ne fut point par un hazard
Que Genève fut conservée ;
L’étoile de madame Hervart
De l’escalade l’a sauvée.

(Œuvres de Saint-Évremond, Londres, 1706, t. 5, p. 298.)

9. Peu de jours après le combat d’Arques, Henri IV avoit ainsi reçu d’Élisabeth 20,000 livres en or pour la solde de ses troupes.

10. Les Turcs étoient la grande ressource d’Élisabeth pour les princes qu’elle vouloit secourir. En même temps qu’elle prioit le sultan de venir en aide aux protestants de France et au roi de Navarre leur chef, elle lui demandoit une flotte pour le très catholique don Antonio, que Philippe II avoit dépouillé du trône de Portugal. V. Hammer, Histoire de l’Empire ottoman, t. 7, p. 193.