Traité de l’équilibre des liqueurs/Chapitre V

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Traités de l’équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l’air
Hachette (p. 177-181).
Traité de l’équilibre des liqueurs
Chapitre V.Des corps qui sont tout enfoncez dans l’eau.


Figure XV. — Nous voyons par là que l’eau pousse en haut les corps qu’elle touche par dessus ; qu’elle pousse en bas ceux qu’elle touche par dessous ; et qu’elle pousse de costé ceux qu’elle touche par le costé opposé : d’où il est aisé de conclure que, quand un corps est tout dans l’eau, comme l’eau le touche par dessus, par dessous et par tous les costez, elle fait effort pour le pousser en haut, en bas et vers tous les costez : mais comme sa hauteur est la mesure de la force qu’elle a dans toutes ces impressions, on verra bien aisément lequel de tous ces efforts doit prevaloir.

Car il paroist d’abord que comme elle a une pareille hauteur sur toutes les faces des costez, elle les poussera également ; et partant ce corps ne recevra aucune impression vers aucun costé, non plus qu’une giroüette entre deux vents égaux[1]. Mais comme l’eau a plus de hauteur sur la face d’en bas que sur celle d’en haut, il est visible qu’elle le poussera plus en haut qu’en bas, et comme la difference de ces hauteurs de l’eau est la hauteur du corps mesme, il est aisé d’entendre que l’eau le pousse plus en haut qu’en bas, avec une force égale au poids d’un volume d’eau pareil à ce corps.

Un corps dans l’eau est contrepesé par un volume d’eau pareil, de là vient que quelques corps y tombent.

De sorte qu’un corps qui est dans l’eau y est porté de la mesme sorte, que s’il estoit dans un bassin de balance, dont l’autre fût chargé d’un volume égal au sien.

De là vient que quelques corps y tombent.

D’où il paroist que s’il est de cuivre ou d’une autre matiere qui pese plus que l’eau en pareil volume, il tombe ; car son poids l’emporte sur celuy qui le contrebalance.

D’autres y montent.

S’il est de bois, ou d’une autre matière plus legere que l’eau en pareil volume, il monte avec toute la force dont le poids de l’eau le surpasse.

D’autres ny ne montent ny ne descendent.

Et s’il pese également, il ne descend ny ne monte, comme la cire qui se tient à peu prés dans l’eau au lieu où on l’a [mis[2]].

De là vient que le seau d’un puis n’est pas difficile à hausser tant qu’il est dans l’eau, et qu’on ne sent son poids que quand il commence à en sortir, de mesme qu’un seau plein de cire ne seroit non plus difficile à hausser estant dans l’eau ; ce n’est pas que l’eau aussi bien que la cire ne pesent autant dans l’eau que dehors ; mais c’est qu’estant dans l’eau, ils ont un contrepoids qu’ils n’ont plus quand ils en sont tirés ; de mesme qu’un bassin de balance chargé de cent livres n’est pas difficile à hausser, si l’autre l’est également.

Du cuivre pese plus en l’air que dans l’eau.

De là vient que quand du cuivre est dans l’eau, on le sent moins pesant precisément du poids d’un volume d’eau égal au sien ; de sorte que s’il pese neuf livres en l’air, il ne pese plus que huit livres dans l’eau ; parce que l’eau, en pareil volume qui le contrebalance, pese une livre ; et dans l’eau de la mer il pese moins, parce que l’eau de la mer pese plus, à peu pres d’une quarante-cinquiesme partie.

Deux corps estant en Equilibre en l’air, ne le sont point dans l’eau.

Par la mesme raison, deux corps, l’un de cuivre, l’autre de plomb, étant également pesants, et par consequent de different volume, puisqu’il faut plus de cuivre pour faire la mesme pesanteur, on les trouvera en Equilibre, en les mettant chacun dans un bassin de balance : mais si on met cette balance dans l’eau, il ne sont plus en Equilibre ; car chacun estant contrepesé par un volume d’eau égal au sien, le volume de cuivre estant plus grand que celuy de plomb, il a un plus grand contrepoids ; et partant le poids du plomb est le maistre.

Ny mesmes dans l’air humide.

Ainsi deux poids de differente matiere estant ajustez dans un parfait Equilibre, de la derniere justesse où les hommes peuvent arriver, s’ils sont en Equilibre quand l’air est fort sec, ils ne le sont plus quand l’air est humide.

L’eau pousse tous les corps qui y sont en haut par son poids, et non pas en bas.

C’est par le mesme principe que, quand un homme est dans l’eau, tant s’en faut que le poids de l’eau le pousse en bas, qu’au contraire elle le pousse en haut ; mais il pese plus qu’elle ; et c’est pourquoy il ne laisse pas de tomber, mais avec bien moins de violence qu’en l’air, parce qu’il est contrepesé par un volume d’eau pareil au sien, qui pese presque autant que luy ; et s’il pesoit autant, il nageroit. Aussi en donnant un coup à terre, ou faisant le moindre effort contre l’eau, il s’éleve et nage : et dans les bains d’eau bourbeuse, un homme ne sçauroit enfoncer, et si on l’enfonce, il remonte de luy mesme.

Par la mesme cause, quand on se baigne dans une cuve, on n’a point de peine à hausser le bras, tant qu’il est dans l’eau ; mais quand on le sort de l’eau, on sent qu’il pese beaucoup, à cause qu’il n’a plus le contrepoids d’un volume d’eau pareil au sien, qu’il avoit estant dans l’eau.

Comment les corps nagent.

Enfin, les corps qui nagent sur l’eau, pesent precisément autant que l’eau dont ils occupent la place ; car l’eau les touchant par dessous, et non par dessus, les pousse seulement en haut.

Et c’est pourquoy une platine de plomb estant mise en figure convexe, elle nage, parqu’elle occupe une grande place dans l’eau par cette figure ; au lieu que si elle estoit massive, elle n’occuperoit jamais dans l’eau que la place d’un volume d’eau égal au volume de sa matiere, qui ne suffiroit pas pour la contrepeser.


  1. Il est intéressant de retrouver cette comparaison dans le manuscrit des Pensées (fo 427) : « Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force, mais par le contrepoids de deux vices opposez, comme nous demeurons debout entre deux vents contraires : Ostez un de ces vices, nous tombons dans l’autre » (Sect. VI, p. 359).
  2. 1663 : on l’a met.