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Traité sur la tolérance/Édition Garnier 1879/07

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Traité sur la toléranceGarnierŒuvres complètes, tome 25 (p. 40-42).
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CHAPITRE VII.


SI L’INTOLÉRANCE A ÉTÉ CONNUE DES GRECS.


Les peuples dont l’histoire nous a donné quelques faibles connaissances ont tous regardé leurs différentes religions comme des nœuds qui les unissaient tous ensemble : c’était une association du genre humain. Il y avait une espèce de droit d’hospitalité entre les dieux comme entre les hommes. Un étranger arrivait-il dans une ville, il commençait par adorer les dieux du pays. On ne manquait jamais de vénérer les dieux même de ses ennemis. Les Troyens adressaient des prières aux dieux qui combattaient pour les Grecs.

Alexandre alla consulter dans les déserts de la Libye le dieu Ammon, auquel les Grecs donnèrent le nom de Zeus, et les Latins, de Jupiter, quoique les uns et les autres eussent leur Jupiter et leur Zeus chez eux. Lorsqu’on assiégeait une ville, on faisait un sacrifice et des prières aux dieux de la ville pour se les rendre favorables. Ainsi, au milieu même de la guerre, la religion réunissait les hommes, et adoucissait quelquefois leurs fureurs, si quelquefois elle leur commandait des actions inhumaines et horribles.

Je peux me tromper ; mais il me paraît que de tous les anciens peuples policés, aucun n’a gêné la liberté de penser. Tous avaient une religion ; mais il me semble qu’ils en usaient avec les hommes comme avec leurs dieux : ils reconnaissaient tous un dieu suprême, mais ils lui associaient une quantité prodigieuse de divinités inférieures ; ils n’avaient qu’un culte, mais ils permettaient une foule de systèmes particuliers.

Les Grecs, par exemple, quelque religieux qu’ils fussent, trouvaient bon que les épicuriens niassent la Providence et l’existence de l’âme. Je ne parle pas des autres sectes, qui toutes blessaient les idées saines qu’on doit avoir de l’Être créateur, et qui toutes étaient tolérées.

Socrate, qui approcha le plus près de la connaissance du Créateur, en porta, dit-on, la peine, et mourut martyr de la Divinité ; c’est le seul que les Grecs aient fait mourir pour ses opinions. Si ce fut en effet la cause de sa condamnation, cela n’est pas à l’honneur de l’intolérance, puisqu’on ne punit que celui qui seul rendit gloire à Dieu, et qu’on honora tous ceux qui donnaient de la Divinité les notions les plus indignes. Les ennemis de la tolérance ne doivent pas, à mon avis, se prévaloir de l’exemple odieux des juges de Socrate.

Il est évident d’ailleurs qu’il fut la victime d’un parti furieux animé contre lui. Il s’était fait des ennemis irréconciliables des sophistes, des orateurs, des poëtes, qui enseignaient dans les écoles, et même de tous les précepteurs qui avaient soin des enfants de distinction. Il avoue lui-même, dans son discours rapporté par Platon, qu’il allait de maison en maison prouver à ces précepteurs qu’ils n’étaient que des ignorants. Cette conduite n’était pas digne de celui qu’un oracle avait déclaré le plus sage des hommes. On déchaîna contre lui un prêtre et un conseiller des cinq-cents, qui l’accusèrent ; j’avoue que je ne sais pas précisément de quoi, je ne vois que du vague dans son Apologie ; on lui fait dire en général qu’on lui imputait d’inspirer aux jeunes gens des maximes contre la religion et le gouvernement. C’est ainsi qu’en usent tous les jours les calomniateurs dans le monde ; mais il faut dans un tribunal des faits avérés, des chefs d’accusation précis et circonstanciés : c’est ce que le procès de Socrate ne nous fournit point ; nous savons seulement qu’il eut d’abord deux cent vingt voix pour lui. Le tribunal des cinq-cents possédait donc deux cent vingt philosophes : c’est beaucoup ; je doute qu’on les trouvât ailleurs. Enfin la pluralité fut pour la ciguë ; mais aussi songeons que les Athéniens, revenus à eux-mêmes, eurent les accusateurs et les juges en horreur ; que Mélitus, le principal auteur de cet arrêt, fut condamné à mort pour cette injustice ; que les autres furent bannis, et qu’on éleva un temple à Socrate. Jamais la philosophie ne fut si bien vengée ni tant honorée. L’exemple de Socrate est au fond le plus terrible argument qu’on puisse alléguer contre l’intolérance. Les Athéniens avaient un autel dédié aux dieux étrangers, aux dieux qu’ils ne pouvaient connaître. Y a-t-il une plus forte preuve non-seulement d’indulgence pour toutes les nations, mais encore de respect pour leurs cultes ?

Un honnête homme, qui n’est ennemi ni de la raison, ni de la littérature, ni de la probité, ni de la patrie, en justifiant depuis peu la Saint-Barthélemy, cite la guerre des Phocéens, nommée la guerre sacrée, comme si cette guerre avait été allumée pour le culte, pour le dogme, pour des arguments de théologie ; il s’agissait de savoir à qui appartiendrait un champ : c’est le sujet de toutes les guerres. Des gerbes de blé ne sont pas un symbole de croyance ; jamais aucune ville grecque ne combattit pour des opinions. D’ailleurs, que prétend cet homme modeste et doux ? Veut-il que nous fassions une guerre sacrée[1] ?



  1. Cet homme est l’abbé de Malvaux, qui publia, en 1762, l’Accord de la religion et de l’humanité sur l’intolérance, ouvrage dont il est parlé dans le post-scriptum (ch. xxiv du Traité de la Tolérance), et qui fit rejaillir sur l’auteur une partie de la juste indignation que s’était attirée son devancier, l’abbé de Caveyrac, en se faisant l’apologiste de la Saint-Barthélemy. C’est à ce dernier que quelques personnes attribuent l’Accord, etc. J’ai suivi l’opinion d’Hébraïl. (B.)