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Traité sur la tolérance/Édition Garnier 1879/08

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Traité sur la toléranceGarnierŒuvres complètes, tome 25 (p. 42-46).
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CHAPITRE VIII.


SI LES ROMAINS ONT ÉTÉ TOLÉRANTS.


Chez les anciens Romains, depuis Romulus jusqu’aux temps où les chrétiens disputèrent avec les prêtres de l’empire, vous ne voyez pas un seul homme persécuté pour ses sentiments. Cicéron douta de tout, Lucrèce nia tout ; et on ne leur en fit pas le plus léger reproche. La licence même alla si loin que Pline le Naturaliste commence son livre par nier un Dieu, et par dire qu’il en est un, c’est le soleil. Cicéron dit, en parlant des enfers : « Non est anus tam excors quæ credat ; il n’y a pas même de vieille imbécile pour les croire[1]. » Juvénal dit : « Nec pueri credunt (satire ii, vers 152) ; les enfants n’en croient rien. » On chantait sur le théâtre de Rome :

Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil.

(Sénèque, Troade ; chœur à la fin du second acte.)

Rien n’est après la mort, la mort même n’est rien.


Abhorrons ces maximes, et, tout au plus, pardonnons-les à un peuple que les évangiles n’éclairaient pas : elles sont fausses, elles sont impies ; mais concluons que les Romains étaient très-tolérants, puisqu’elles n’excitèrent jamais le moindre murmure.

Le grand principe du sénat et du peuple romain était : « Deorum offensæ diis curæ ; c’est aux dieux seuls à se soucier des offenses faites aux dieux. » Ce peuple-roi ne songeait qu’à conquérir, à gouverner et à policer l’univers. Ils ont été nos législateurs, comme nos vainqueurs ; et jamais César, qui nous donna des fers, des lois, et des jeux, ne voulut nous forcer à quitter nos druides pour lui, tout grand pontife qu’il était d’une nation notre souveraine.

Les Romains ne professaient pas tous les cultes, ils ne donnaient pas à tous la sanction publique ; mais ils les permirent tous. Ils n’eurent aucun objet matériel de culte sous Numa, point de simulacres, point de statues ; bientôt ils en élevèrent aux dieux majorum gentium, que les Grecs leur firent connaître. La loi des douze tables, Deos peregrinos ne colunto[2], se réduisit à n’accorder le culte public qu’aux divinités supérieures approuvées par le sénat. Isis eut un temple dans Rome, jusqu’au temps où Tibère le démolit, lorsque les prêtres de ce temple, corrompus par l’argent de Mundus, le firent coucher dans le temple, sous le nom du dieu Anubis, avec une femme nommée Pauline. Il est vrai que Josèphe est le seul qui rapporte cette histoire ; il n’était pas contemporain, il était crédule et exagérateur. Il y a peu d’apparence que, dans un temps aussi éclairé que celui de Tibère, une dame de la première condition eût été assez imbécile pour croire avoir les faveurs du dieu Anubis.

Mais que cette anecdote soit vraie ou fausse, il demeure certain que la superstition égyptienne avait élevé un temple à Rome avec le consentement public. Les Juifs y commerçaient dès le temps de la guerre punique ; ils y avaient des synagogues du temps d’Auguste, et ils les conservèrent presque toujours, ainsi que dans Rome moderne. Y a-t-il un plus grand exemple que la tolérance était regardée par les Romains comme la loi la plus sacrée du droit des gens ?

On nous dit qu’aussitôt que les chrétiens parurent, ils furent persécutés par ces mêmes Romains qui ne persécutaient personne. Il me paraît évident que ce fait est très-faux ; je n’en veux pour preuve que saint Paul lui-même. Les Actes des apôtres nous apprennent que[3], saint Paul étant accusé par les Juifs de vouloir détruire la loi mosaïque par Jésus-Christ, saint Jacques proposa à saint Paul de se faire raser la tête, et d’aller se purifier dans le temple avec quatre Juifs, « afin que tout le monde sache que tout ce que l’on dit de vous est faux, et que vous continuez à garder la loi de Moïse ».

Paul, chrétien, alla donc s’acquitter de toutes les cérémonies judaïques pendant sept jours ; mais les sept jours n’étaient pas encore écoulés quand des Juifs d’Asie le reconnurent ; et, voyant qu’il était entré dans le temple, non-seulement avec des Juifs, mais avec des Gentils, ils crièrent à la profanation : on le saisit, on le mena devant le gouverneur Félix, et ensuite on s’adressa au tribunal de Festus. Les Juifs en foule demandèrent sa mort ; Festus leur répondit[4] : « Ce n’est point la coutume des Romains de condamner un homme avant que l’accusé ait ses accusateurs devant lui, et qu’on lui ait donné la liberté de se défendre. »

Ces paroles sont d’autant plus remarquables dans ce magistrat romain qu’il paraît n’avoir eu nulle considération pour saint Paul, n’avoir senti pour lui que du mépris : trompé par les fausses lumières de sa raison, il le prit pour un fou ; il lui dit à lui-même qu’il était en démence[5] : Multæ te litteræ ad insaniam convertunt. Festus n’écouta donc que l’équité de la loi romaine en donnant sa protection à un inconnu qu’il ne pouvait estimer.

Voilà le Saint-Esprit lui-même qui déclare que les Romains n’étaient pas persécuteurs, et qu’ils étaient justes. Ce ne sont pas les Romains qui se soulevèrent contre saint Paul, ce furent les Juifs. Saint Jacques, frère de Jésus, fut lapidé par l’ordre d’un Juif saducéen, et non d’un Romain. Les Juifs seuls lapidèrent saint Étienne[6] ; et lorsque saint Paul gardait les manteaux des exécuteurs[7], certes il n’agissait pas en citoyen romain.

Les premiers chrétiens n’avaient rien sans doute à démêler avec les Romains ; ils n’avaient d’ennemis que les Juifs, dont ils commençaient à se séparer. On sait quelle haine implacable portent tous les sectaires à ceux qui abandonnent leur secte. Il y eut sans doute du tumulte dans les synagogues de Rome. Suétone dit, dans la Vie de Claude (chap. xxv) : Judæos, impulsore Christo assidue tumultuantes, Roma expulit. Il se trompait, en disant que c’était à l’instigation de Christ : il ne pouvait pas être instruit des détails d’un peuple aussi méprisé à Rome que l’était le peuple juif ; mais il ne se trompait pas sur l’occasion de ces querelles. Suétone écrivait sous Adrien, dans le second siècle ; les chrétiens n’étaient pas alors distingués des Juifs aux yeux des Romains. Le passage de Suétone fait voir que les Romains, loin d’opprimer les premiers chrétiens, réprimaient alors les Juifs qui les persécutaient. Ils voulaient que la synagogue de Rome eût pour ses frères séparés la même indulgence que le sénat avait pour elle, et les Juifs chassés revinrent bientôt après ; ils parvinrent même aux honneurs, malgré les lois qui les en excluaient : c’est Dion Cassius et Ulpien qui nous l’apprennent[8] : Est-il possible qu’après la ruine de Jérusalem les empereurs eussent prodigué des dignités aux Juifs, et qu’ils eussent persécuté, livré aux bourreaux et aux bêtes, des chrétiens qu’on regardait comme une secte de Juifs ?

Néron, dit-on, les persécuta. Tacite nous apprend qu’ils furent accusés de l’incendie de Rome, et qu’on les abandonna à la fureur du peuple. S’agissait-il de leur croyance dans une telle accusation ? non, sans doute. Dirons-nous que les Chinois que les Hollandais égorgèrent, il y a quelques années, dans les faubourgs de Batavia, furent immolés à la religion ? Quelque envie qu’on ait de se tromper, il est impossible d’attribuer à l’intolérance le désastre arrivé sous Néron à quelques malheureux demi-juifs et demi-chrétiens[9].



  1. Voici le texte de Cicéron : « Quæve anus tam excors inveniri potest, quæ illa, quœ quondam credebantur, apud inferos portenta extimescat. » (De Natura deorum, lib. II, cap. ii.)
  2. Voyez le texte de Cicéron, rapporté par Voltaire tome XI, page 147 ; et plus loin, dans Un Chrétien contre six Juifs, paragraphe xxi.
  3. Chapitres xxi et xxiv. (Note de Voltaire.)
  4. Actes, chapitre xxv, v. 16. (Id.)
  5. Actes, chapitre XXVI, v. 24. (Note de Voltaire).
  6. Quoique les Juifs n’eussent pas le droit du glaive depuis qu’Archélaüs avait été relégué chez les Allobroges, et que la Judée était gouvernée en province de l’empire, cependant les Romains fermaient souvent les yeux quand les Juifs exerçaient le jugement du zèle, c’est-à-dire quand, dans une émeute subite, ils lapidaient par zèle celui qu’ils croyaient avoir blasphémé. (Id.)
  7. Actes, chap. vii, verset 57.
  8. Ulpianus, Digest., lib. I, tit. ii. « Eis qui judaicam superstitionem sequuntur honores adipisci permiserunt, etc. » (Note de Voltaire.)
  9. Tacite dit. (Annales, XV, 44) : « Quos per flagitia invisos vulgus christianos appellabat. »

    Il était bien difficile que le nom de chrétien fût déjà connu à Rome : Tacite écrivait sous Vespasien et sous Domitien ; il parlait des chrétiens comme on en parlait de son temps. J’oserais dire que ces mots odio humani generis convicti pourraient bien signifier, dans le style de Tacite, convaincus d’être haïs du genre humain, autant que convaincus de haïr le genre humain.

    En effet, que faisaient à Rome ces premiers missionnaires ? Ils tâchaient de gagner quelques âmes, ils leur enseignaient la morale la plus pure ; ils ne s’élevaient contre aucune puissance ; l’humilité de leur cœur était extrême comme celle de leur état et de leur situation ; à peine étaient-ils connus ; à peine étaient-ils séparés des autres Juifs : comment le genre humain, qui les ignorait, pouvait-il les haïr ? et comment pouvaient-ils être convaincus de détester le genre humain ?

    Lorsque Londres brûla, on en accusa les catholiques ; mais c’était après des guerres de religion, c’était après la conspiration des poudres, dont plusieurs catholiques, indignes de l’être, avaient été convaincus.

    Les premiers chrétiens du temps de Néron ne se trouvaient pas assurément dans les mêmes termes. Il est très-difficile de percer dans les ténèbres de l’histoire ; Tacite n’apporte aucune raison du soupçon qu’on eut que Néron lui-même eût voulu mettre Rome en cendres. On aurait été bien mieux fondé de soupçonner Charles II d’avoir brûlé Londres : le sang du roi son père, exécuté sur un échafaud aux yeux du peuple qui demandait sa mort, pouvait au moins servir d’excuse à Charles II ; mais Néron n’avait ni excuse, ni prétexte, ni intérêt. Ces rumeurs insensées peuvent être en tout pays le partage du peuple : nous en avons entendu de nos jours d’aussi folles et d’aussi injustes.

    Tacite, qui connaît si bien le naturel des princes, devait connaître celui du peuple, toujours vain, toujours outré dans ses opinions violentes et passagères, incapable de rien voir, et capable de tout dire, de tout croire, et de tout oublier.

    Philon (De Virtutibus, et Legatione ad Caium) dit que « Séjan les persécuta sous Tibère, mais qu’après la mort de Séjan l’empereur les rétablit dans tous leurs droits ». Ils avaient celui des citoyens romains, tout méprisés qu’ils étaient des citoyens romains ; ils avaient part aux distributions de blé ; et même, lorsque la distribution se faisait un jour de sabbat, on remettait la leur à un autre jour : c’était probablement en considération des sommes d’argent qu’ils avaient données à l’État, car en tout pays ils ont acheté la tolérance, et se sont dédommagés bien vite de ce qu’elle avait coûté.

    Ce passage de Philon explique parfaitement celui de Tacite, qui dit qu’on envoya quatre mille Juifs ou Égyptiens en Sardaigne, et que si l’intempérie du climat les eût fait périr, c’eût été une perte légère, vile damnum (Annales, II, 85).

    J’ajouterai à cette remarque que Philon regarde Tibère comme un prince sage et juste. Je crois bien qu’il n’était juste qu’autant que cette justice s’accordait avec ses intérêts ; mais le bien que Philon en dit me fait un peu douter des horreurs que Tacite et Suétone lui reprochent. Il ne me paraît point vraisemblable qu’un vieillard infirme, de soixante et dix ans, se soit retiré dans l’île de Caprée pour s’y livrer à des débauches recherchées, qui sont à peine dans la nature, et qui étaient même inconnues à la jeunesse de Rome la plus effrénée ; ni Tacite, ni Suétone, n’avaient connu cet empereur ; ils recueillaient avec plaisir des bruits populaires. Octave, Tibère, et leurs successeurs, avaient été odieux, parce qu’ils retenaient sur un peuple qui devait être libre : les historiens se plaisaient à les diffamer, et on croyait ces historiens sur leur parole parce qu’alors on manquait de mémoires, de journaux du temps, de documents : aussi les historiens ne citent personne ; on ne pouvait les contredire ; ils diffamaient qui ils voulaient, et décidaient à leur gré du jugement de la postérité. C’est au lecteur sage de voir jusqu’à quel point on doit se défier de la véracité des historiens, quelle créance on doit avoir pour des faits publics attestés par des auteurs graves, nés dans une nation éclairée, et quelles bornes on doit mettre à sa crédulité sur des anecdotes que ces mêmes auteurs rapportent sans aucune preuve. (Note de Voltaire.) — Sur l’incendie de Londres, en 1666, voyez tome XIII, page 86 ; et XIV, 233.