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Traité sur la tolérance/Édition Garnier 1879/18

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Traité sur la toléranceGarnierŒuvres complètes, tome 25 (p. 96-98).
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CHAPITRE XVIII.


SEULS CAS OÙ L’INTOLÉRANCE EST DE DROIT HUMAIN.


Pour qu’un gouvernement ne soit pas en droit de punir les erreurs des hommes, il est nécessaire que ces erreurs ne soient pas des crimes ; elles ne sont des crimes que quand elles troublent la société : elles troublent cette société, dès qu’elles inspirent le fanatisme ; il faut donc que les hommes commencent par n’être pas fanatiques pour mériter la tolérance.

Si quelques jeunes jésuites, sachant que l’Église a les réprouvés en horreur, que les jansénistes sont condamnés par une bulle, qu’ainsi les jansénistes sont réprouvés, s’en vont brûler une maison des Pères de l’Oratoire parce que Quesnel l’oratorien était janséniste, il est clair qu’on sera bien obligé de punir ces jésuites.

De même, s’ils ont débité des maximes coupables, si leur institut est contraire aux lois du royaume, on ne peut s’empêcher de dissoudre leur compagnie, et d’abolir les jésuites pour en faire des citoyens : ce qui au fond est un mal imaginaire, et un bien réel pour eux, car où est le mal de porter un habit court au lieu d’une soutane, et d’être libre au lieu d’être esclave ? On réforme à la paix des régiments entiers, qui ne se plaignent pas : pourquoi les jésuites poussent-ils de si hauts cris quand on les réforme pour avoir la paix ?

Que les cordeliers, transportés d’un saint zèle pour la vierge Marie, aillent démolir l’église des jacobins, qui pensent que Marie est née dans le péché originel, on sera obligé alors de traiter les cordeliers à peu près comme les jésuites.

On en dira autant des luthériens et des calvinistes. Ils auront beau dire : Nous suivons les mouvements de notre conscience, il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes[1] ; nous sommes le vrai troupeau, nous devons exterminer les loups ; il est évident qu’alors ils sont loups eux-mêmes.

Un des plus étonnants exemples de fanatisme a été une petite secte en Danemark, dont le principe était le meilleur du monde[2]. Ces gens-là voulaient procurer le salut éternel à leurs frères ; mais les conséquences de ce principe étaient singulières. Ils savaient que tous les petits enfants qui meurent sans baptême sont damnés, et que ceux qui ont le bonheur de mourir immédiatement après avoir reçu le baptême jouissent de la gloire éternelle : ils allaient égorgeant les garçons et les filles nouvellement baptisés qu’ils pouvaient rencontrer ; c’était sans doute leur faire le plus grand bien qu’on pût leur procurer : on les préservait à la fois du péché, des misères de cette vie, et de l’enfer ; on les envoyait infailliblement au ciel. Mais ces gens charitables ne considéraient pas qu’il n’est pas permis de faire un petit mal pour un grand bien ; qu’ils n’avaient aucun droit sur la vie de ces petits enfants ; que la plupart des pères et mères sont assez charnels pour aimer mieux avoir auprès d’eux leurs fils et leurs filles que de les voir égorger pour aller en paradis, et qu’en un mot, le magistrat doit punir l’homicide, quoiqu’il soit fait à bonne intention.

Les Juifs sembleraient avoir plus de droit que personne de nous voler et de nous tuer : car bien qu’il y ait cent exemples de tolérance dans l’Ancien Testament, cependant il y a aussi quelques exemples et quelques lois de rigueur. Dieu leur a ordonné quelquefois de tuer les idolâtres, et de ne réserver que les filles nubiles : ils nous regardent comme idolâtres, et, quoique nous les tolérions aujourd’hui, ils pourraient bien, s’ils étaient les maîtres, ne laisser au monde que nos filles.

Ils seraient surtout dans l’obligation indispensable d’assassiner tous les Turcs, cela va sans difficulté : car les Turcs possèdent le pays des Éthéens, des Jébuséens, des Amorrhéens, Jersénéens, Hévéens, Aracéens, Cinéens, Hamatéens, Samaréens : tous ces peuples furent dévoués à l’anathème ; leur pays, qui était de plus de vingt-cinq lieues de long, fut donné aux Juifs par plusieurs pactes consécutifs ; ils doivent rentrer dans leur bien ; les mahométans en sont les usurpateurs depuis plus de mille ans.

Si les Juifs raisonnaient ainsi aujourd’hui, il est clair qu’il n’y aurait d’autre réponse à leur faire que de les mettre aux galères.

Ce sont à peu près les seuls cas où l’intolérance paraît raisonnable.



  1. Act., v, 29.
  2. Voyez tome XVII, page 547 ; et le chap. xlii de Dieu et les Hommes.