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Traité sur la tolérance/Édition Garnier 1879/20

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Traité sur la toléranceGarnierŒuvres complètes, tome 25 (p. 100-102).
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CHAPITRE XX.


S’IL EST UTILE D’ENTRETENIR LE PEUPLE DANS LA SUPERSTITION[1].


Telle est la faiblesse du genre humain, et telle est sa perversité, qu’il vaut mieux sans doute pour lui d’être subjugué par toutes les superstitions possibles, pourvu qu’elles ne soient point meurtrières, que de vivre sans religion. L’homme a toujours eu besoin d’un frein, et quoiqu’il fût ridicule de sacrifier aux faunes, aux sylvains, aux naïades, il était bien plus raisonnable et plus utile d’adorer ces images fantastiques de la Divinité que de se livrer à l’athéisme. Un athée qui serait raisonneur, violent et puissant, serait un fléau aussi funeste qu’un superstitieux sanguinaire.

Quand les hommes n’ont pas de notions saines de la Divinité, les idées fausses y suppléent, comme dans les temps malheureux on trafique avec de la mauvaise monnaie, quand on n’en a pas de bonne. Le païen craignait de commettre un crime, de peur d’être puni par les faux dieux ; le Malabare craint d’être puni par sa pagode. Partout où il y a une société établie, une religion est nécessaire ; les lois veillent sur les crimes connus, et la religion sur les crimes secrets.

Mais lorsqu’une fois les hommes sont parvenus à embrasser une religion pure et sainte, la superstition devient non-seulement inutile, mais très-dangereuse. On ne doit pas chercher à nourrir de gland ceux que Dieu daigne nourrir de pain.

La superstition est à la religion ce que l’astrologie est à l’astronomie, la fille très-folle d’une mère très-sage. Ces deux filles ont longtemps subjugué toute la terre.

Lorsque, dans nos siècles de barbarie, il y avait à peine deux seigneurs féodaux qui eussent chez eux un Nouveau Testament, il pouvait être pardonnable de présenter des fables au vulgaire, c’est-à-dire à ces seigneurs féodaux, à leurs femmes imbéciles, et aux brutes leurs vassaux ; on leur faisait croire que saint Christophe avait porté l’enfant Jésus du bord d’une rivière à l’autre ; on les repaissait d’histoires de sorciers et de possédés ; ils imaginaient aisément que saint Genou guérissait de la goutte, et que sainte Claire guérissait les yeux malades. Les enfants croyaient au loup-garou, et les pères au cordon de saint François. Le nombre des reliques était innombrable.

La rouille de tant de superstitions a subsisté encore quelque temps chez les peuples, lors même qu’enfin la religion fut épurée. On sait que quand M. de Noailles, évêque de Châlons, fit enlever et jeter au feu la prétendue relique du saint nombril de Jésus-Christ, toute la ville de Châlons lui fit un procès ; mais il eut autant de courage que de piété, et il parvint bientôt à faire croire aux Champenois qu’on pouvait adorer Jésus-Christ en esprit et en vérité, sans avoir son nombril dans une église.

Ceux qu’on appelait jansénistes ne contribuèrent pas peu à déraciner insensiblement dans l’esprit de la nation la plupart des fausses idées qui déshonoraient la religion chrétienne. On cessa de croire qu’il suffisait de réciter l’oraison des trente jours à la vierge Marie pour obtenir tout ce qu’on voulait et pour pécher impunément.

Enfin la bourgeoisie a commencé à soupçonner que ce n’était pas sainte Geneviève qui donnait ou arrêtait la pluie, mais que c’était Dieu lui-même qui disposait des éléments. Les moines ont été étonnés que leurs saints ne fissent plus de miracles ; et si les écrivains de la Vie de saint François Xavier revenaient au monde, ils n’oseraient pas écrire que ce saint ressuscita neuf morts[2], qu’il se trouva en même temps sur mer et sur terre, et que son crucifix étant tombé dans la mer un cancre vint le lui rapporter.

Il en a été de même des excommunications. Nos historiens nous disent que lorsque le roi Robert eut été excommunié par le pape Grégoire V, pour avoir épousé la princesse Berthe sa commère, ses domestiques jetaient par les fenêtres les viandes qu’on avait servies au roi, et que la reine Berthe accoucha d’une oie en punition de ce mariage incestueux. On doute aujourd’hui que les maîtres d’hôtel d’un roi de France excommunié jetassent son dîner par la fenêtre, et que la reine mît au monde un oison en pareil cas.

S’il y a quelques convulsionnaires dans un coin d’un faubourg[3], c’est une maladie pédiculaire dont il n’y a que la plus vile populace qui soit attaquée. Chaque jour la raison pénètre en France, dans les boutiques des marchands comme dans les hôtels des seigneurs. Il faut donc cultiver les fruits de cette raison, d’autant plus qu’il est impossible de les empêcher d’éclore. On ne peut gouverner la France, après qu’elle a été éclairée par les Pascal, les Nicole, les Arnauld, les Bossuet, les Descartes, les Gassendi, les Bayle, les Fontenelle, etc., comme on la gouvernait du temps des Garasse et des Menot.

Si les maîtres d’erreurs, je dis les grands maîtres, si longtemps payés et honorés pour abrutir l’espèce humaine, ordonnaient aujourd’hui de croire que le grain doit pourrir pour germer[4] ; que la terre est immobile sur ses fondements, qu’elle ne tourne point autour du soleil ; que les marées ne sont pas un effet naturel de la gravitation, que l’arc-en-ciel n’est pas formé par la réfraction et la réflexion des rayons de la lumière, etc., et s’ils se fondaient sur des passages mal entendus de la sainte Écriture pour appuyer leurs ordonnances, comment seraient-ils regardés par tous les hommes instruits ? Le terme de bêtes serait-il trop fort ? Et si ces sages maîtres se servaient de la force et de la persécution pour faire régner leur ignorance insolente, le terme de bêtes farouches serait-il déplacé ?

Plus les superstitions des moines sont méprisées, plus les évêques sont respectés, et les curés considérés ; ils ne font que du bien, et les superstitions monacales ultramontaines feraient beaucoup de mal. Mais de toutes les superstitions, la plus dangereuse, n’est-ce pas celle de haïr son prochain pour ses opinions ? Et n’est-il pas évident qu’il serait encore plus raisonnable d’adorer le saint nombril, le saint prépuce, le lait et la robe de la vierge Marie, que de détester et de persécuter son frère ?



  1. Voyez, tome XIX, page 205, dans le Dictionnaire philosophique, le mot Fraude ; et tome XXIV, page 71.
  2. Voltaire ne parle que de huit enfants ressuscités, à son article François Xavier ; voyez tome XIX, page 203.
  3. Saint-Marceau.
  4. I. Cor., xv, 36.