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Traité sur la tolérance/Édition Garnier 1879/24

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Traité sur la toléranceGarnierŒuvres complètes, tome 25 (p. 108-112).
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CHAPITRE XXIV.


POST-SCRIPTUM.


Tandis qu’on travaillait à cet ouvrage, dans l’unique dessein de rendre les hommes plus compatissants et plus doux, un autre homme écrivait dans un dessein tout contraire : car chacun a son opinion. Cet homme faisait imprimer un petit code de persécution, intitulé l’Accord de la religion et de l’humanité[1] (c’est une faute de l’imprimeur : lisez de l’inhumanité).

L’auteur de ce saint libelle s’appuie sur saint Augustin, qui, après avoir prêché la douceur, prêcha enfin la persécution, attendu qu’il était alors le plus fort, et qu’il changeait souvent d’avis. Il cite aussi l’évêque de Meaux, Bossuet, qui persécuta le célèbre Fénelon, archevêque de Cambrai, coupable d’avoir imprimé que Dieu vaut bien la peine qu’on l’aime pour lui-même.

Bossuet était éloquent, je l’avoue ; l’évêque d’Hippone, quelquefois inconséquent, était plus disert que ne sont les autres Africains, je l’avoue encore ; mais je prendrai la liberté de dire à l’auteur de ce saint libelle, avec Armande, dans les Femmes savantes :

Quand sur une personne on prétend se régler,
C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler.

(Acte I, scène i.)

Je dirai à l’évêque d’Hippone : Monseigneur, vous avez changé d’avis, permettez-moi de m’en tenir à votre première opinion ; en vérité, je la crois meilleure.

Je dirai à l’évêque de Meaux : Monseigneur, vous êtes un grand homme : je vous trouve aussi savant, pour le moins, que saint Augustin, et beaucoup plus éloquent ; mais pourquoi tant tourmenter votre confrère, qui était aussi éloquent que vous dans un autre genre, et qui était plus aimable ?

L’auteur du saint libelle sur l’inhumanité n’est ni un Bossuet ni un Augustin ; il me paraît tout propre à faire un excellent inquisiteur : je voudrais qu’il fût à Goa à la tête de ce beau tribunal. Il est, de plus, homme d’État, et il étale de grands principes de politique. « S’il y a chez vous, dit-il, beaucoup d’hétérodoxes, ménagez-les, persuadez-les ; s’il n’y en a qu’un petit nombre, mettez en usage la potence et les galères, et vous vous en trouverez fort bien » ; c’est ce qu’il conseille, à la page 89 et 90.

Dieu merci, je suis bon catholique, je n’ai point à craindre ce que les huguenots appellent le martyre ; mais si cet homme est jamais premier ministre, comme il paraît s’en flatter dans son libelle, je l’avertis que je pars pour l’Angleterre le jour qu’il aura ses lettres patentes.

En attendant, je ne puis que remercier la Providence de ce qu’elle permet que les gens de son espèce soient toujours de mauvais raisonneurs. Il va jusqu’à citer Bayle parmi les partisans de l’intolérance : cela est sensé et adroit ; et de ce que Bayle accorde qu’il faut punir les factieux et les fripons, notre homme en conclut qu’il faut persécuter à feu et à sang les gens de bonne foi qui sont paisibles.

Presque tout son livre est une imitation de l’Apologie de la Saint-Barthélemy[2]. C’est cet apologiste ou son écho. Dans l’un ou dans l’autre cas, il faut espérer que ni le maître ni le disciple ne gouverneront l’État.

Mais s’il arrive qu’ils en soient les maîtres, je leur présente de loin cette requête, au sujet de deux lignes de la page 93 du saint libelle :

« Faut-il sacrifier au bonheur du vingtième de la nation le bonheur de la nation entière ? »

Supposé qu’en effet il y ait vingt catholiques romains en France contre un huguenot, je ne prétends point que le huguenot mange les vingt catholiques ; mais aussi pourquoi ces vingt catholiques mangeraient-ils ce huguenot, et pourquoi empêcher ce huguenot de se marier ? N’y a-t-il pas des évêques, des abbés, des moines, qui ont des terres en Dauphiné, dans le Gévaudan, devers Agde, devers Carcassonne ? Ces évêques, ces abbés, ces moines, n’ont-ils pas des fermiers qui ont le malheur de ne pas croire à la transsubstantiation ? N’est-il pas de l’intérêt des évêques, des abbés, des moines et du public, que ces fermiers aient de nombreuses familles ? N’y aura-t-il que ceux qui communieront sous une seule espèce à qui il sera permis de faire des enfants ? En vérité cela n’est ni juste ni honnête.

« La révocation de l’édit de Nantes n’a point autant produit d’inconvénients qu’on lui en attribue », dit l’auteur.

Si en effet on lui en attribue plus qu’elle n’en a produit, on exagère, et le tort de presque tous les historiens est d’exagérer ; mais c’est aussi le tort de tous les controversistes de réduire à rien le mal qu’on leur reproche. N’en croyons ni les docteurs de Paris ni les prédicateurs d’Amsterdam.

Prenons pour juge M. le comte d’Avaux, ambassadeur en Hollande, depuis 1685 jusqu’en 1688. Il dit, page 181, tome V[3], qu’un seul homme avait offert de découvrir plus de vingt millions que les persécutés faisaient sortir de France, Louis XIV répond à M. d’Avaux : « Les avis que je reçois tous les jours d’un nombre infini de conversions ne me laissent plus douter que les plus opiniâtres ne suivent l’exemple des autres. »

On voit, par cette lettre de Louis XIV, qu’il était de très-bonne foi sur l’étendue de son pouvoir. On lui disait tous les matins : Sire, vous êtes le plus grand roi de l’univers ; tout l’univers fera gloire de penser comme vous dès que vous aurez parlé. Pellisson, qui s’était enrichi dans la place de premier commis des finances ; Pellisson, qui avait été trois ans à la Bastille comme complice de Fouquet ; Pellisson, qui de calviniste était devenu diacre et bénéficier, qui faisait imprimer des prières pour la messe et des bouquets à Iris, qui avait obtenu la place des économats et de convertisseur ; Pellisson, dis-je, apportait tous les trois mois une grande liste d’abjurations à sept ou huit écus la pièce, et faisait accroire à son roi que, quand il voudrait, il convertirait tous les Turcs au même prix. On se relayait pour le tromper ; pouvait-il résister à la séduction ?

Cependant le même M. d’Avaux mande au roi qu’un nommé Vincent maintient plus de cinq cents ouvriers auprès d’Angoulême, et que sa sortie causera du préjudice : tome V, page 194.

Le même M. d’Avaux parle de deux régiments que le prince d’Orange fait déjà lever par les officiers français réfugiés ; il parle de matelots qui désertèrent de trois vaisseaux pour servir sur ceux du prince d’Orange. Outre ces deux régiments, le prince d’Orange forme encore une compagnie de cadets réfugiés, commandés par deux capitaines, page 240. Cet ambassadeur écrit encore, le 9 mai 1686, à M. de Seignelai, « qu’il ne peut lui dissimuler la peine qu’il a de voir les manufactures de France s’établir en Hollande, d’où elles ne sortiront jamais ».

Joignez à tous ces témoignages ceux de tous les intendants du royaume en 1699, et jugez si la révocation de l’édit de Nantes n’a pas produit plus de mal que de bien, malgré l’opinion du respectable auteur de l’Accord de la religion et de l’inhumanité. Un maréchal de France connu par son esprit supérieur disait, il y a quelques années : « Je ne sais pas si la dragonnade a été nécessaire ; mais il est nécessaire de n’en plus faire. »

J’avoue que j’ai cru aller un peu trop loin, quand j’ai rendu publique la lettre du correspondant du P. Le Tellier, dans laquelle ce congréganiste propose des tonneaux de poudre[4]. Je me disais à moi-même : On ne m’en croira pas, on regardera cette lettre comme une pièce supposée. Mes scrupules heureusement ont été levés quand j’ai lu dans l’Accord de la religion et de l’inhumanité, page 149, ces douces paroles :

« L’extinction totale des protestants en France n’affaiblirait pas plus la France qu’une saignée n’affaiblit un malade bien constitué. »

Ce chrétien compatissant, qui a dit tout à l’heure que les protestants composent le vingtième de la nation, veut donc qu’on répande le sang de cette vingtième partie, et ne regarde cette opération que comme une saignée d’une palette ! Dieu nous préserve avec lui des trois vingtièmes !

Si donc cet honnête homme propose de tuer le vingtième de la nation, pourquoi l’ami du P. Le Tellier n’aurait-il pas proposé de faire sauter en l’air, d’égorger et d’empoisonner le tiers ? Il est donc très-vraisemblable que la lettre au P. Le Tellier a été réellement écrite.

Le saint auteur finit enfin par conclure que l’intolérance est une chose excellente, « parce qu’elle n’a pas été, dit-il, condamnée expressément par Jésus-Christ ». Mais Jésus-Christ n’a pas condamné non plus ceux qui mettraient le feu aux quatre coins de Paris ; est-ce une raison pour canoniser les incendiaires ?

Ainsi donc, quand la nature fait entendre d’un côté sa voix douce et bienfaisante, le fanatisme, cet ennemi de la nature, pousse des hurlements ; et lorsque la paix se présente aux hommes, l’intolérance forge ses armes. Ô vous, arbitre des nations, qui avez donné la paix à l’Europe, décidez entre l’esprit pacifique et l’esprit meurtrier !



  1. L’abbé Malvaux. Voyez la note de la page 42.
  2. De l’abbé Caveyrac.
  3. Négociations en Hollande, 6 vol., 1752-53.
  4. Voyez ci-dessus, chapitre xvii, page 93.